‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 126 sur 126 · L.l PAUVRETÉ. 4oi · texte numérisé non relu

L.l PAUVRETÉ. 4oi

de chausson. La tête entière paraît ensevelie sous un énorme feutre brun de forme conique. Les femmes portent ici , sur la poitrine , comme à Bologne, des corps de baleine, très roides, de dimensions exorbitantes, et formant en bas une pointe très saillante. Le jupon court et souvent déchiré laisse voir des jambes nues , couleur de tuiles , et des pieds enveloppés d'une sorte de chausson de peau , comme les hommes. Une grande broche d'argent retient les tresses de la chevelure, et la tète est couverte du morceau de toile , plié en carré, déjà décrit. Telle est la pauvreté des gens de la campagne , que j'en ai vu ramasser , dans les rues de Rome, des trognons de chou , les peler avec leur couteau , en couper des tranches et les manger crues. Un certain fluide aériforme de saleté les enveloppe et forme une atmosphère malsaine qui devient sensible à leur approche.

Parmi les objets de curiosité que le cicérone impose à son voyageur, il en est qui offrent trop peu d'intérêt à la lecture pour les faire passer du journal dans le livre de ce voyageur s'il a la témérité d'en faire un. Feuilletant mon journal, je crois cependant pouvoir en extraire deux ou trois de ces articles que j'avais d'abord réformés. L'église de Saiito Stefano in rotondo est un singulier édifice, circulaire comme le nom l'indique, et divisé intérieurement par un péristyle concentrique de belle scolonnes. Cet intérieur est ua peu plus I. ^6

4o2 LES ALLEMANDS.

grand que le Panthéon (i33 pieds de diamètre au lieu de iSa) et certainement plus beau ; mais il lui manque le magnifique portique extérieur de ce célèbre monument. On ne sait pas exactement s'il est lui-même des premiers âges de l'église ou plus ancien. Les murs sont chargés de peintures représentant des martyres, dans lesquel l'artiste fait preuve d'une révoltante fertilité d'imagination. Il n'y a sorte de tourments ridicules aussi bien qu'atroces auxquels il n'ait eu recours, depuis celui d'écorclier avec un mauvais rasoir le menton d'un malheureux saint, que l'on tientpar le nez avec des pincettes, jusqu'à celui de le brûler à petit feu, de l'écraser par degrés sous un pesant rouleau, de lui couper les doigts pièce à pièce. Pendant que nous contemplions cet édifice, quatre voyageurs allemands, habillés à la mode de Charles-Quint, entrèrent avec un homme en soutane , qui leur servait de cicérone. L'un d'eux se faisait remarquer, entre ses compagnons, par un certain air de rudesse et de hauteur sans dignité. C'était,nous dit-on, le prince héréditaire de B... Les Allemands affichent à présent une disposition anti-française, ils évitent tout qui est français; soit, je les approuve, et je pense , pour ma part, qu'ils auraient dû commencer plus tôt. Le grand Frédéric eût

été beaucoup plus grand, sans sa manie étrangère, mais il ne faut pas outrer. Ne voient-ils pas, ces Allemandsjt?oz^/-/7>e , que leur affectation drama-

VILLA BORGHESE. 4o3

tique est beaucoup plus réellement française que la coupe d'un habit ne saurait l'être , et qu'ils retiennent tout l'esprit de ce dont ils évitent la forme. Rien n'est moins original que de chercher à le paraître.

Plusieurs maisons de campagne des environs de Rome, bien qu'occupant des sites plus élevés que les sept montagnes, sontdevenues malsaines, par les eaux qui y avaient été amenées pour alimenter de ridicules jets d'eau et des cascades. Elles se perdent maintenant dans les jardins, où elles deviennent stagnantes ; la villa Borghese et la villa Pamfili en offrent des exemples. La première est située tout près de la porte del Popolo^et quoique élevée au-dessus du niveau du mauvais air, elle n'en est pas moins exposée à la fièvre tierce. Les plantations, qui couvrent environ six cents arpents de terrain, sont d'une assez belle venue • on y voit principalement le chêne vert, le pin de Rome, à tête en parasol, dont la teinte obscure est, au printemps, relevée de touffes du vert le plus tendre; cet arbre, en lui-même peu pittoresque, le devient par ses dimensions; ce qui est très grand, comme ce qui est très petit, frappe par cela seul l'imagination , indépendamment de la forme, et l'imagination excitée prête un cbaj-me indéfinissable à la laideur, à ce qui manque de grâce, et à ce qui manque de régularité. L'on trouve, dans ce jardin Borghese , des arbres taillés

4o4 VILLA PAMFILI.

au ciseau, des allées tirées au cordeau, et un temple au dieu de la santé. Au milieu d'eaux stagnantes amenées à grands frais, il y a centans, et traînantavec elles la fièvre, tous les étés. Cependant, ilya assez d'objets naturels et de bon goût pour faire oublier les autres, et à tout prendre, c'est un fort beau jardin.

Il y avait ici , autrefois, une belle collection de marbres antiques trouvés principalement à Gabii, mais les plus précieux furent envoyés à Paris, par le prince lui-même, et n'étant pas \q fruit de la "victoire, ils y sont restés.

Tout près de la villa Borghese , on observe le muro torto ; c'est un mur de terrasse, bâti en brique de forme réticulaire , et par conséquent fort ancien , qui penclie dans le baut , et s'arrondit comme une portion de voûte , quoiqu'originairement vertical. Ce qu'il y a d'extraordinaire , c'est qu'il penchait, comme il le fait à présent, du temps de Bélisaire.

La villa Panifili n'est pas aux portes de Rome ? comme la villa Borghese^ mais à quelques milles de distance et dans une direction contraire, c'està-dire du côté de la mer; l'étendue en est plus considérable, les arbres y sont plus grands, surtout les pins, qui balancent leurs belles tètes ombellifères,à cent pieds de hauteur; la situation aussi est plus élevée , et pourtant ce lieu est plus malsâffi encore que la villa Borghese , précisément parce

VILLA PAMFILL ^oS

qu'il y a plus d'eau stagnante. Les magnifiques eaux de la fontaine du mont Janicule, à Rome, {Vaqua Pauliiia) sont amenées par le même aqueduc qui alimente les marécages de la villa Pamfili, et cependant le Janicule est très sain; mais c'est que les eaux de la fontaine coulent et ne s'arrêtent pas. Leur source est située près du lac Bracciano^ et l'aqueduc qui les amène a trente-six milles de longueur.

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