‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 125 sur 126 · LAC ALBANO · texte numérisé non relu

LAC ALBANO

plus haut. L'entrée, qui a trois pieds cîe large, sur six pieds de hauteur, est voûtée et solidement construite de grandes pierres de taille. En abandonnant au courant une chandelle allumée, sur un morceau de bois , on découvre la même construction aussi loin que la vue peut s'étendre. Cet aqueduc passe pour avoir été taillé dans le roc en moins d'une seule année : si cependant Ton considère que deux ou trois hommes , tout au plus , pouvaient travailler ensemble dans un espace aussi étroit ( au marteau seulement , en l'absence de poudre à canon ) , qu'ils ne pouvaient travailler qu'à l'une des extrémités , puisque l'autre se trouvait sous l'eau , et que d'ailleurs ils n'avaient pas la boussole pour les diriger, de manière à faire rencontrer les deux galeries , on conclura aisément que l'ouvrage a demandé un grand nombre d'années. On croit que cette construction souterraine date du siège de Veïes, environ 4oo ans avant notre ère, époque qui rentre un peu dans le domaine de la fable , puisqu'il n'y a pas d'histoire contemporaine. Le beau , mais singulier paysage de cet entonnoir, se dessinait sur les nuages. Les bords du lac sont marécageux , malsains , et , dans quelques endroits, couverts de roseaux, qui ont vingt à trente pieds de hauteur, et servent d'asile aux serpents. L'on trouve là des grottes artificielles, creusées en partie dans la montagne, où il y a des passages secrets, menant

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à des bains appelés ]Sjî?iphœ , et partout des niches à statues.

Les idées de luxe et de volupté des anciens Romains étaient fort differentesdesn6tres.il leur fallait toujours des eaux jaillissantes dans des bassins de marbre , des sièges de marbre, un pavé de marbre ; choses qui peuvent plaire à l'imagination lorsqu'on les associe à l'idée d'un climat brûlant; mais celui d'Italie ne l'est qu'une partie de l'année, et même en été, tout ce marbre et toute cette eau donnent des frissons. Du lac Albano à Marino , on traverse un pays montueux, ombragé, et fort agréable. Près de ce dernier endroit, nous remarquâmes un de ces énormes bassins de fontaine , si communs en Italie, et qui sont des sarcophages dont on a expulsé les morts. Celui-ci était le plus grand que nous eussions encore vu, et toutes les femmes du village trouvaient place à l'entour, lavant ensemble leur linge dans ses abondantes eaux. Elles étaient vêtues de corsets rouges à longue taille , et de jupons bleus très courts ; leurs têtes étaient couvertes d'une petite toque de toile blanche et pliée en carré. Le village de Marino est pittoresquement situé sur une saillie du rocher, sorte de jyo«cA'/?^we volcanique , disposé en lits horisontaux et empreint de la saveur des cendres mouillées.

Fraseati est un assemblage de maisons de campagne, qui ne semblent pas avoir plus de deux

3c)6 LA RUFFINELLA.

cents ans, et sont, par conséquent, modernes pour l'Italie, où l'on a cessé de construire depuis cette époque; on pourrait prendre leurs jardins pour la caricature de ceux que l'on voyait partout il y a trente ans, mais dont, au contraire, ils furent les modèles (pie l'on chercha à imiter sans pouvoir tout-à-fait atteindre leur mauvais goût. Le plus remarquable est celui de la villa Aldobrandini^ magnifiquement situé et ombragé de beaux arbres. Des eaux abondantes descendaient le long d'une haute rampe d'escaliers en face du palais, et des tubes, cachés dans l'herbe, faisaient jaillir ces eaux sur les curieux. Pan jouait gauchement sur son chalumeau , et un autre demi-dieu l'accompagnait de sa trompette fêlée, tout cela par l'action de l'eau. Dans une grotte voisine, la lyre d'Apollon retentissait sur un mont Parnasse haut de dix pieds, tandis que des muses de plomb dansaient avec Pégase, du même métal. Si les républicains de 1798 respectèrent tout ce plomb aristocratique, il faut l'attribuer sans doute à leur admiration pour l'usage ingénieux qu'on en avait su faire. Pour l'honneur du Dominicain, j'espère que les paysages portant son nom, que l'on voit ici, ne sont pas de lui.

Plus haut, sur la montagne, est la RufJineUa, maison de campagne, récemment habitée par Lucien Buonaparte, et dont les jardins ont été renouvelés des anciens temps par ce prince mo-»

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derne. L'on croit qu elle occupe le site de la célèbre villa de Cicéroii. Un demi-mille plus haut, se trouvent les ruines de Tusculum , où Lucien a déployé beaucoup de zèle à la recherche des antiquités; nous y vîmes un théâtre dont sept rangs de gradins demi-circulaires, larges de deux pieds, hauts de treize pouces, existent encore. Un autre théâtre en miniature s'élevait à coté comme un rejeton du grand, et, en dépit de toute symétrie, lui présentait un de ses angles. Les sièges ou gradins de celui-ci, larges de douze pouces et hauts de dix, semblaient avoir été faits pour des enfants ou des nains; car les genoux auraient touché le menton de spectateurs ordinaires, qui d'ailleurs auraient été obligés de s'asseoir sur les pieds les uns des autres. Près de ces théâtres, est une immense salle que l'on suppose avoir été destinée à des bains; le plafond était soutenu par plusieurs rangs de colonnes égyptiennes de forme conique. On a trouvé ici neuf statues de marbre et plusieurs inscriptions, ainsi qu'un Apollon en bronze. Un aqueduc souterrain, assez semblable au célèbre Emissario du lac Albano, amenait l'eau de la distance de trois milles. Sans égard aux vicissitudes que le temps et la fortune ont amenées, l'eau continue à couler le long de ce canal et se perd au milieu des ruines, mais n'alimente plus les fontaines qui sont à sec. L'une de ces fontaines sur le bord de l'antique route, récemment dé-

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blayée, porte une inscription qu'on dirait n'avoir été gravée que d'hier. Les murs de Tuscukim , bâtis d'énormes pierres de taille , avec une magnificence et une solidité plus que romaines , seraient bien plus anciennes que ceux de Rome , s'ils étaient les premiers qui défendirent la ville; mais comme cette malheureuse ville fut prise et reprise plusieurs fois par son ambitieuse rivale, ces murailles peuvent n'être que modernes comparativement. -

Le peuple de Tuscukim abandonna enfin son ancienne ville et jeta plus bas les fondements de Frascati , dont le nom dérive probablement des matériaux avec lesquels les premières demeures furent construites. Caton le censeur était né à Tusculum.

Il y a trois mois que Lucien Bonaparte faillit être enlevé par des voleurs. Cette audacieuse entreprise a été diversement rapportée. En voici les détails recueillis dans la maison même; ils aideront à former une idée de l'état du pays. Vers la fin d'octobre, peu de temps avant le retour de Lucien à la ville , un de ses hôtes ( monsignor Cunio) ayant été se promener dès le matin du côté des ruines de Tusculum , tomba entre les mains de six brigands, en embuscade, auxquels il eut la présence d'esprit de se donner pour un pauvre prêtre , qui était venu à la Rujfinella dire la messe et se promenait en attendant que

LUCIEN BONAPARTE. 3c)C)

la famille fût prête à l'entendre. Après l'avoir retenu captif pendant quelques heures, les brie^ands promirent de le relâcher à condition quil les conduirait vers une certaine porte et la leur ferait ouvrir. Aussitôt que l'on entendit la voix de monsignor, dont l'absence avait été remarquée, un domestique courut en effet lui ouvrir ; il fut saisi et monsignor s'échappa. Les brigands entrant précipitamment poussent les domestiques dans un coin de la salle et demandent le prince; mais celui-ci, averti à temps, s'échappe seul par un escalier dérobé , laissant sa femme et ses enfants , et court se cacher derrière un mur d'appui du jardin , sous le laurier qui l'ombrage , et qu'on nous a montré. Sur ces entrefaites, un peintre français, nommé Charton^ qui se trouvait aussi chez Lucien, arrive ignorant ce qui se passait, et réprimandant les intrus d'un ton d'autorité , il est pris pour le prince et arrêté. Mais, dans la lutte qui s'engage, l'artiste reçoit un coup de crosse au front qui l'étend sur le carreau sans connaissance, et on l'emporte dans cet état. De sa cachette , Lucien put le voir distinctement, car les voleurs passèrent à côté de lui. Le malheureux peintre resta trois jours prisonnier entre leurs mains, avant de pouvoir les convaincre qu'il n'était point celui qu'ils cherchaient, et il n'y réussit à la fin qu'en faisant leur portrait. Enfin la somme de cinq cents piastres fut fixée pour sa rançon et payée par

4oO LES BRIGANDS.

Lucien; mais s'il avait été pris lui-même, la somme demandée pour le libérer eût probablement dépassé ses moyens ; car on le dit ruiné. Les habitants de Frascati eurent une telle peur , que , pendant quelques jours , ils tinrent leurs portes fermées ; mais personne ne songea à poursuivre les brigands , quoiqu'ils fussent connus , et le gouvernement iui-mème ne prit , à ce qu'il semble, aucune mesure qui ait été suivie d'un résultat. Les voleurs s'associent ordinairement avec les charbonniers de la montagne, dont ils prennent le costume , et les bergers leur servent d'espions.

En nous en retournant à Rome , par une route peu fréquentée, nous observâmes, attaché à un poteau, le bras d'un assassin, qui, deux ans auparavant, avait commis un meurtre dans le lieu même. Plus loin , c'étaient les quatre membres d'un autre assassin, lesquels, nous dit notre voiturier, avaient appartenu à \\n fort galant homme ^ qui n'avait jamais fait de mal aux pauvres , et même s'était une fois montré très généreux à son égard.

Les co/îtoû?//Zi( paysans ) que nous rencontrions , étaient vêtus de peaux de mouton , avec des trous pour les bras et la tête : en été ils tournent la laine en dehors , et quand il fait froid en dedans. Au lieu de bas et de souliers, ils s'enveloppent les jambes de guenilles , attachées avec des cordes , et les pieds d'un morceau de peau , en forme

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