‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 16 sur 126 · LA.C DE GARDE · texte numérisé non relu

LA.C DE GARDE

blement un reste des mœurs jalouses de l'ancienne Italie. Les paysans, rarement propriétaires, sont en général métayers héréditaires. Quoique mal vêtus et mal logés , ils nous ont paru forts et bien portants ; mais leurs femmes , vieillies par le travail, sont de plus défigurées par des goitres.

De la rive méridionale du lac di Garda, que nous avons côtoyée aujourd'hui, on voyait, du côté du Nord, ce beau lac pénétrer au sein des Alpes tyroliennes, dont les sommités neigeuses étaient réfléchies par le miroir tranquille de ses eaux. Rien de si délicieux que ce point de vue ; mais l'air de cette rive méridionale est si malsain , que, du temps des Français, les régiments, à ce que l'on assure , tiraient au sort pour former la garnison de Peschiera; c'était à qui n'y irait pas. L'anecdote , peu probable en elle-même , sert au moins à faire voir la mauvaise réputation du pays. Pour la première fois , depuis notre entrée en Italie , nous avons vu aujourd'hui un verger d'oliviers, dont le triste et rare feuillage ressemble assez à celui du saule.

De vieilles murailles flanquées de tours forment , autour de Vérone , une enceinte que la ville ne remplit pas comme autrefois. Du côté du Nord elle est dominée par une chaîne de collines d'une teinte brune tachetée de blanc; ce sont les nombreuses maisons de campagne des habitants de Vérone, qu'ils occupent pendant les vendangea

seulement ; car on n'a pas dans ce pays beaucoup de goût pour la vie rurale. La beauté, chez les femmes, est incompatible avec les travaux de la campagne, surtout en Italie, sous l'influence d'un soleil brûlant; aussi ne trouve-t-on les agréments de la figure qu'à l'ombre des villes. A Vérone , le grand voile blanc couvre souvent de fort belles têtes.

L'amphithéâtre romain existe encore, percé d'innombrables fenêtres, pour donner du jour aux appartements pratiqués dans l'intérieur, et habités par la basse classe du peuple. Comme les gradins de pierre de taille servent seuls de toit à ces repaires, l'humidité y pénètre aisément, et l'on voyait partout aux fenêtres les guenilles des habitants suspendues à l'air pour sécher. Tel est enfin le caractère de pauvreté de tous les détails de cet édifice, qu'il est grand sans grandeur. Ce fut par la boutique d'un marchand de vieux habits que nous pénétrâmes jusqu'à l'arène , où l'on distingue encore des passages étroits à l'usage des malheureux qui étaient destinés au combat ; d'autres plus grands pour leurs adversaires , les bêtes féroces , et d'autres enfin par où les victimes de ces jeux cruels étaient emportées mortes ou mourantes. Soixante vomitoires donnaient accès aux soixante mille spectateurs, que les gradins pouvaient recevoir ; c'est du moins ce qu'on apprend des guides, quoiqu'il soit évident que la moitié

de ce nombre aurait eu peine à s'y placer. L'arène est un ovale de deux cent dix-huit pieds de long sur cent vingt-neuf de large, et du sommet des gradins elle paraîtrait bien petite s'il ne s'y trouvait pas une maison, très-singulièrement placée, qui sert d'échelle pour mieux juger de sa grandeur. Près de l'amphithéâtre , on voit deux beaux édifices du seizième siècle , i)âtis sur les dessins de Michel-Ange. Le temps en a déjà émoussé les angles, et a répandu sur toute leur surface des teintes en harmonie avec celles de l'amphithéâtre ; ainsi , sans trop d^opposition , l'antiquité et les temps modernes se trouvent placés face à face, comme pour provoquer la comparaison. La hardiesse, la grâce, les belles proportions sont d'un côté; la force et -l'immensité, de l'autre. Aucvine symétrie n'a été observée dans la situation respective de ces deux édifices ; mais cette irrégularité ajoute à l'effet général, plutôt que de lui nuire.

Du haut de la tour des prisons de Vérone la vue embrasse une vaste étendue de pays, et plonge sur les tristes toits de la ville , ses rues étroites et profondes, ses palais et ses ruines. L'édifice luimême sur lequel nous étions placés donnait lieu à de tristes réflexions. En effet, la politique et la famine ont concouru à rassembler dans son enceinte un millier de détenus, entre lesquels six doivent être exécutés (appiccati) demain.

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