‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 17 sur 126 · PADOUE · texte numérisé non relu

PADOUE

Près de Vérone, sur la montagne de Monte Bolca , ainsi que dans la vallée di Ronca , adjacente, on trouve des pétrifications diverses, de poissons surtout, en grande abondance, très-parfaites et bien conservées ; la plus grande partie a une élévation d'environ cinq mille pieds audessus du niveau de la mer. De la lave , ou plutôt du basalte en fusion, est venu ensuite, on ne sait d'où , rompre et bouleverser ces formations soumarines, et prendre en grandes masses la figure prismatique qui le caractérise. On trouve ici plusieurs collections de ces pétrifications.

Padoue^ 18 octobre. — L'Italie n'est pas un pays où l'on puisse impunément s'arrêter partout pour passer la nuit. Tout village isolé est regardé comme un coupe -gorge, où l'on n'est pas sur de sortir sain et sauf du lit dans lequel on s'est endormi la veille. De Vérone à Venise , par exemple , personne ne songe à coucher autre part qu'à Vicenza ouàPadoue; cependant, nous nous arrêtâmes hier au soir à Monte-Bello ., au pied de Monte-Bolca^ ayant l'intention d'y monter ce matin. L'auberge était un palais à colonnes de marbre, à plafond peint, et pavé de marbre; mais d'ailleurs plein de gens en guenilles , qui , la plupart , demandaient l'aumône. A l'aide d'un peu de feu dans le grand appartement délabré qu'on nous donna, du souper , de quelques livres , et de la rédaction du journal des événements de la journée, nous

3o l'armoire.

trouvâmes le moyen de passer fort bien la soirée. Mais , au moment de se coucher , trouvant que la porte ne fermait point, l'on s'arrêta à l'expédient de placer contre cette porte une vieille armoire qui se trouvait là. Ce meuble, resté encore debout des grandeurs vénitiennes, fut transporté, sans accident ; mais, en lui cherchant le meilleur point d'appui , un faux mouvement disloqua inopinément deux de ses pieds vermoulus , et voilà l'armoire tombant tout de son long sur le carreau avec un bruit dont tout le palazzo retentit, et que répéta de chambre en chambre l'écho d'une longue suite d'appartements dévastés. Nous crûmes que la maison entière accourrait à ce fracas. Personne ne vint ; aucun bruit lie succéda à celui que nous venions de faire : tout dormait , et , comme on sait , le crime veille. Il ne se tramait donc rien contre nos jours , et il fut en conséquence décidé que l'armoire serait incontinent réintégrée dans le lieu qu'elle avait si long-temps occupé. Quoique relevée avec précaution , chaque tenon criait dans sa mortaise , et l'on voyait la poussière s'échapper partout du bois vermoulu ; mais une fois le meuble rajusté sur ses pieds , on n'aurait pas cru qu'il lui fût rien arrivé. Le matin il pleuvait ; la pluie était de la neige sur les hauteurs , et , toute espérance d'accomplir notre projet s'étant évanouie, nous résolûmes de partir. Pendant ces délibérations, notre

VICENZA. 3l

hôte entra tout-à-coup ses clefs à la main. Nous le vîmes s'approcher de l'armoire fatale. Il va l'ouvrir : lui tombe ra-t-elle sur la tête ? Nous en tremblions. Elle s'ouvrit pourtant sans accident, quoique avec peine ; mais , quel fut son étonnement , pas un seul article à sa place ! tout était bouleversé. Quelle main avait osé!... Un sombre regard fut dirigé sur nous ; puis de compter et recompter, et d'examiner à plusieurs reprises. Il ne manquait rien dans l'armoire ; toutes ses guenilles s'y trouvaient. Plus surpris que jamais , il tourne de nouveau ses regards sur nous; car enfin on avait fouillé son armoire , et qui avait pu le faire que nous, et pourquoi, et comment? Le problème était impossible à résoudre , inutile en outre , puisqu'il ne lui manquait rien. Ainsi, après avoir soldé notre compte , et souhaité le bonjour à notre hôte , nous partîmes , emportant notre secret, mais laissant derrière nous, peut-être, une réputation un peu équivoque.

En traversant Vicenza , sans nous y arrêter , nous avons entrevu seulement les beaux palais, ouvrages de Palladio , et tout à côté les demeures de la plus abjecte pauvreté ; des statues de marbre et d'innombrables mendiants ; des fainéants de soldats , couchés au soleil , et de longues files de malheureux veaux suspendus , la tête en bas, aux chevaux qui les portaient au marché, dans les horreurs d'un long et cruel supplice. Les routes

Sa EASSII^^DUPÔ.

sont partout ici excellentes, et le pays, qui n'est point beau, est du moins très-fertile. Partout les pampres , chargés de raisins , au point de paraître tout noirs, pendent en festons d'un mûrier à l'autre; et dans la saison, le maïs et le blé croissent entre les rangées de ces arbres. Le peu de prairies qui se sont offertes à nos yeux étaient arrosées avec beaucoup de soin , par le moyen des nombreux ruisseaux qui descendent des Alpes.

Le lit des rivières de la Lombardie , continuelment exhaussé, ainsi qu'encaissé par les pierres qu'elles charrient, finit par se trouver si fort audessus du niveau des terres , qu'on pourrait dire de ces rivières qu'elles coulent sur la crête d'une muraille. Cet état n'est pas seulement dangereux : il contrarie les fins de la nature; car les rivières encaissées sont forcées de porter à la mer le limon que, dans leurs inondations, elles auraient déposé sur les terres basses de manière à élever peu à peu leur niveau au-dessus de celui de l'eau , et à les mettre à couvert d'inondations futures. Il est encore à remarquer que c'est de la terre fertile et non des pierres que ces inondations répandent; car celles-ci sont déposées sur les rives du torrent qui les charrie , tandis que les parties terreuses sont portées au loin et sur toute l'étendue de l'espace inondé. Le bassin du Pô (la Lombardie), ainsi que celui du Bas -Rhin (la Hollandç), ont malheureusement été habités trop

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