‹ Voyage en Italie et en SicileChapitre 26 sur 126 · LE DOGE ÉPOUSE LA MER · texte numérisé non relu

LE DOGE ÉPOUSE LA MER

avaient à se plaindre, ou dont ils étaient jaloux, T.a flotte victorieuse avait fait voile de Venise le jour de l'Ascension , et l'anniversaire en fut depuis célébré d'une manière simple et grossière, conforme aux mœurs de ce temps-là. Environ deux cents ans plus tard , le pape Alexandre III , fuyant les persécutions de l'empereur Barberousse, vint chercher un asile au milieu des lagunes, et les Vénitiens, étant parvenus à concilier les différents de ces deux grands personnages, virent l'empereur recevoir à genoux , dans leur église de Saint-Marc, l'absolution du pontife fugitif. Celui-ci s'acquitta envers eux d'une manière caractéristique en leur donnant l'investiture de l'Adriatique, et le jour choisi pour cette cérémonie fut l'anniversaire de la victoire navale remportée sur les pirates de JSarenta. Or le symbole de l'investiture féodale , semblable à celui du mariage , est un anneau, et de là l'idée populaire, qui s'établit dans la suite, des épousailles du doge ainsi que les mots sacramentaux introduits dans la cérémonie : Mare! noi ti sposiamo in segno ciel nostro vero e perpétua dominiol Le bâtiment, à bord duquel cette cérémonie avait lieu, ne fut point d'abord le Bucentoro ; car l'arrêté du sénat vénitien, qui en ordonnait la construction, date du commencement du XIV ^ siècle et il est ainsi conçu : Quod fabricetur iiavlgiuin ducentorum hominum ,e\.Q. DucentorumàeVmt ensuite par corruption Bucentoro.

PADOUE. 'y3

I.e vaisseau avait trois ponts de cent pieds de long sur vingt-deux pieds de large, il était mis en mouvement par i68 rameurs placés sur le pont inférieur et par lui grand nombre de barques qui le remorquaient.

L'entrepont, couvert de velours cramoisi et de dorures , était orné avec profusion de figures allégoriques et de trophées divers , assemblage hétérogène où les d-ieux et les déesses du paganisme , les saints, les saintes et les madones se trouvaient confondus. Tous les grands dignitaires de la république et toute la noblesse étaient assemblés autour du doge assis sur son trône. Il en descendait au signal du légat du pape, et tandis que ce représentant de sa sainteté aspergeait la mer d'eau bénite et lui donnait sa bénédiction, le vénérable époux y laissait tomber son anneau.

Les ambassadeurs de toute l'Europe étaient présents à cette cérémonie, et il ne paraît pas que ceux des puissances maritimes en témoignassent de la jalousie.

Padoue^ le iZ octobre. — Nous voici revenus à Padoue, par la même route, le long des eaux si troubles, et pourtant si tranquilles, de la Brenta. Quelques maisons de campagne, que nous n'avions pas remarquées en allant à Venise, ressemblaient beaucoup aux lust-hujsen du canal d'Utrecht. Il me semblait voir sortir de leurs allées de charmille, le propriétaire hollandais, en robe

'JL\ PADOUE.

de chambre de damas à grandes fl(;urs, pernique bien poudrée et chapeau à trois cornes, décoré de la cocarde orange, marchant gravement la pipe à la bouche, ou goûtant le repos (^rust) au bord des eaux stagnantes de son jardin, les yeux fixés sur une grenouille. Mais les habitants de ces lusl-hujsen vénitiennes semblent être allés jouir de leur rast dans un lieu où il ne peut plus être troublé. Les paysans alertes et vigoureux que nous rencontrions ne paraissaient cependant pas partager cette décadence. Le grand chapeau militaire qu'ils portaient, probablement par économie, pour l'user, leur donnait un certain air sacripant^ peu en harmonie avec la toin^nure distinguée de leurs femmes, enveloppées du gracieux zendaletto^ ample voile qui marque la taille et descend de la tête aux pieds.

Palladio était larchitecte par excellence des États vénitiens; une multitude de beaux édifices ont été construits d'après ses dessins. Ici nous avons admiré la simplicité, la grandeur, ainsi que les beautés de détail de l'église de Sainte-Justine; ses huit dômes même ne font pas le mauvais effet que l'on pourrait en attendre. L'on trouve dans cette église une magnifique descente de croix, groupe colossal en marbre, dont la composition^ le dessin, mais surtout l'expression, ne laissent rien à désirer. Les pleurs de la mère du Christ en font répandre. La cathédrale de Padoue est

PADOUF. ^5

une autre belle composition de Palladio, comme l'autre église légèrement défigurée par ses dômes qui sont ici au nombre de sept. C'est sans doute un goût asiatique que les Vénitiens auront importé des grandes Indes avec le poivre et la canelle. Toutes les églises d'Italie furent méthodiquement pillées lors de l'invasion française; cela se faisait par commisssaires. Ici ce fut un Français nommé Fortis ^ à qui on avait associé l'Italien Siho qui, étant du pays et prêtre, connaissait mieux les êtres. Deux énormes candélabres d'argent massif nous parurent leur avoir échappé, mais on nous montra le prix de la rançon gravé sur chacun

d'eux; elle s'élevait à la somme de i5,6oo francs, t45o onces à 5 francs pour l'un, et 1670 onces à 5 francs pour l'autre.

Parmi le grand nombre de fidèles qu'à toute heure on voit à genoux dans les recoins obscurs des églises italiennes, on remarque autant d'hommes que de femmes pour le moins , ce qui n'est pas ordinaire ailleurs. Ces sentiments religieux sont sans doute assez peu dignes de leur objet; ils peuvent manquer de pureté ou d'élévation , et la conduite de ceux qui en sont animés peut souvent n'être pas d'accord avec leur profession de foi; cependant je la croirais sincère. Je n'imagine pas ce que ces malheureux en guenilles qu'on entrevoit prosternés dans l'ombre, inconnus de tous, hormis de Dieu et de leur cons-

'j6 P A DOUE.

ciencc, peuvent faire là si ce n'est prier, prier la madone, il est vrai, ou le crucifix attaché à la muraille, leurs idées ne s'élèvant guère plus haut; mais elles sont néanmoins en rapport avec ce sentiment intérieur de quelque chose existant audelà de cette vie , qui semble être né avec nous, qu'au moins nous nous souvenons d'avoir éprouvé dès la première enfance et sous des formes souvent très bizarres. Sans cesse obscurci et dénaturé, mais jamais détruit, ce sentiment mystérieux reparaît sous toutes soi'tes de formes , chez tous les hommes , parmi tous les peuples et dans tous les âges. Il nous accompagne à notre dernière heure et semble triompher de la mort.

L'université de Padoue est un édifice vénérable, intérieurement décoré d'une fort belle colonnade à deux étages. Les murs sont couverts d'armoiries et de noms illustres d'étudiants autrefois envoyés à Padoue des extrémités de l'Europe; mais ces temps sont bien changés.

L'on montre une ancienne cour de justice construite au XIP siècle sur le modèle des basiliques romaines, laquelle a 3oo pieds de long, loo pieds de large et environ lOO pieds de hauteur. Ses quatre murs isolés , sans appuis extérieurs ni rien qui les lie entre eux, ont depuis six cents ans soutenu le poids d'une toiture énorme et les secousses de plusieurs violents tremblements de terre, sans en être le moins du monde ébranlés.

ROViGO. yy

Rouigo , 24 octobre. — Nous avons voyagé une grande partie de la journée pour faire très-peu de chemin , tant la route est mauvaise ; c'est une fondrière , presque impraticable , qui contraste avec le bon état des routes du Milanais. Le pays , monotone et plat, a d'ailleurs la même apparence de fertilité et de bonne culture. On voit partout des vignes entrelacées aux mûriers, et, dans la saison, du mais entre les rangs de ces arbçes; les fossés d'eau stagnante sont bordés de saules et de peupliers ébranchés. Enfin, de loin à loin , apparaissent quelques vieux châteaux abandonnés, toujours sans portes ni fenêtres , à moins qu'ils ne se soient trouvés assez près de la grande route pour avoir été transformés en cabarets.

Une autre espèce de voile succède ici à l'élégant zendaletto des Vénitiennes ; c'est tout simplement un jupon blanc , que les femmes se mettent sur la tête , montrant le nez par l'ouverture de la poche ; d'autres , sans voile , laissent voir un corset enfoncé sur l'estomac, relevé en pointe dans le bas, et présentant dans le haut une saillie exagérée , et ordinairement vide , qui sert de poche au beau sexe ; j'en ai vu tirer un gros morceau de fromage , du pain et un couteau. A ce costume , il faut ajouter un vieux chapeau d'homme et des pantoufles à hauts talons pointus, lesquels ont une telle affinité avec la boue épaisse du grand chemin , qu'il n'est pas toujours

'jS LES ROUTES.

facile de les en extraire. Pendant que ces pauvres femmes vont à pied, leurs paresseux de maris, enveloppés d'un grand manteau brun, cheminent sur des ânes, touchant des pieds la terre de chaque côté. Le grand luxe du pays est celui des boeufs de travail ; nous avons vu cinq paires de ces magnifiques bétes attelées à un char de médiocre grandeur, et quatre paires à une seule charrue.

On ne comprend pas comment des métairies de 5o à 60 arpents^ telles qu'on dit être les fermes de ce pays-ci , et sans prairies , peuvent nourrir une telle surabondance d'animaux de trait, que l'on pourrait les appeler des animaux de luxe.

Roi>igo est une ville malsaine et pauvre, où l'on nous a fait payer exorbitamment cher un mauvais gîte.

Bologne ^ iS octobre. — Les routes sont tellement négligées, que, voyager ici, c'est labourer. Nous avons fait 55 milles en douze heures avec un double attelage , à travers la même interminable plaine, voyant toujours de la vigne sur les arbres , des rivières encaissées au-dessus du niveau des terres adjacentes , des châteaux en ruine, de sales chaumières, d'innombrables mendiants, et cependant des paysans à leur aise. Telle est l'absence de tout objet proéminent dans le paysage , qu'un grand arbre , que nous avons jugé être un orme, s'est, pendant deux heures, mon-

LE PO. yC)

tré sur rhorison, devant nous d'abord, puis derrière. Cette partie l)asse de la Lombardie pourrait être comparée au Delta d'Egypte, avec cette différence que le Nil , par ses inondations , ne fertilise pas seulement le pays , mais en élève par degrés le niveau au-dessus des inondations futures, tandis qu'ici le limon du Po , artificiellement porté jusqu'à la mer, ne sert qu'à former de nouveaux marais, au lieu d'assainir les anciens. Tout le pays que nous avions, cette aprèsmidi, à notre gauche, entre l'embouchure du Pô et Ravenne , noyé, fiévreux et stérile, n'est ni mer ni terre, et fait assez voir ce que les lagunes de Venise deviendront un jour; mais, du côté opposé, l'intérieur des terres est au contraire salubre et très-productif. Malheureusement , la' saison est trop avancée; nous sommes trop nombreux et trop chargés de bagage pour nous éloigner du droit chemin; aussi nous contentonsnous, pour le présent, de lire, dans les lettres intéressantes et instructives de M. Lullin de Châteauvieux, la description de ce pays et de la partie la plus pittoresque et la moins connue des Apennins , qu'il a parcourue.

On traverse le Pô sur un grand bateau plat amarré par un cable fort long à une ancre au milieu du fleuve, de manière à se présenter obliquement au courant qui le chasse d'une rive à l'autre alternativement, comme un pendule. Bientôt après on

8o FERRARE.

arrive à Ferrare, où nous apperçiimes en passant, (le longues lignes de palais déserts. La misère d'un peuple est incurable , lorsque pour lui le temps n'a point de valeur. Partout ici , lorsqu'on change de chevaux, les passants s'arrêtent par pur désœuvrement et se forment en groupe, pour voir faire ce qu'ils ont déjà vu cent fois. Ferrare est encore plus malsain que Rovigo et marche plus rapidement vers sa décadence. Les villes que nous traversons sont à moitié désertes, et les châteaux en ruines sans que les chaumières en soient pour cela plus nombreuses, plus propres ou mieux soignées ; la basse classe ne s'est ni recrutée ni enrichie des pertes de la haute; cependant l'Italie est encore le pays le plus peuplé de l'Europe , quoique l'Europe ait doublé en population depuis im siècle. Qu'était elle donc autrefois ?

Il faut qu'une maison neuve soit un objet bien rare dans cette partie de l'Italie, car nous avons été tout surpris d'en voir une aujourd'hui, un peu au-delà de Ferrare. Elle paraissait appartenir à un vaste établissement agricole fort bien soigné

Nous traversâmes le Reno, comme nous avions traversé le Pô, au moyen d'un bateau qui va et vient autour d'un point fixe. Aux approches de Bologne la route est, dit-on, plus sûre; cependant le groupe de fainéants déguenillés que nous trouvâmes assemblés devant la maison de la poste, de plus mauvaise mine encore qu'à l'ordinaire, ne

CRUAUTÉ A l'égard DES ANIMAUX. 8l

promettait rien de bon aux approches de la nuit. Une jeune fille maigre et pâle, accompagnée d'un petit garçon qui n'avait pour tout vêtement qu'une grande veste d'homme serrée par un brin d'osier autour de la ceinture, demandait la charité avec l'air d'en avoir grand besoin. On pria le postillon de changer un écu , il n'avait point de monnaie. J'en trouverai, dit-elle, tendant la main avec confiance ; le postillon se mit à rire, pensant bien qu'on ne s'y fierait pas, mais il y avait dans la physionomie de cette jeune fille quelque chose de rassurant et l'on s'y fia. Aussitôt elle part à toutes jambes, ses guenilles flottant au gré du vent, et disparaît. Un quart-d'heure s'écoule, nous partions quand on la vit revenir hors d'haleine; point de monnaie , et elle jette en hâte l'écu dans la voiture qui déjà roulait; on le lui rejeta; je la vis le baiser après l'avoir ramassé.

Un des chevaux qu'on nous donna ici n'allait pas exactement comme son conducteur aurait voulu, et celui-ci faisait pleuvoir les coups de fouet si violemment et si maladroitement, que la mèche s'accrochant à tout moment, l'obligeait à descendre quelquefois pour la dégager; et le malheureux cheval d'être fustigé de plus belle ; il ruait alors , passait ses jambes par-dessus les traits et rompait les cordes, auxiliaires obligés des harnais d'Italie ; nouveaux délais, nouvelles fureurs, autre grêle de coups. Le fouet à la fin se cassa; mais le postillon I. 6

8^ CRUAUTÉ A. l'Égard des animaux,

frappait du manche sur la tète de lanimalqui retentissait sous ses coups. On aurait ri, si l'indignation causée par un tel exès de brutalité l'eût permis, d'entendre des soliloques tels que le suivant : Bricconel corne ardisci tu di guardarmi in viso ! Tout ce que le barbare comprenait à nos plaintes, c'est que nous étions mécontents des délais; cela va sans dire, car il n'entrait pas dans sa tête que des voyageurs pussent l'être d'autre chose, et lui de redoubler ses coups, A la fin on fit passer cette voiture derrière l'autre, et l'arrangement eut quelque succès. Un de nous ayant observé que peutêtre le cheval était ammalato^ cette idée , je ne sais pourquoi , fit partir le postillon d'un grand éclat de rire; l'idée que la maladie d'un cheval pût ou dût l'empêcher d'aller , ou que ce fût une raison de l'épargner , lui semblait on ne peut pas plus ridicule ; demi-heure après, le mot ammalato qu'il répétait encore à mi-voix en riant, montrait qu'une si bonne plaisanterie n'avait encore rien perdu de son sel. Il y a quelques mois qu'un autre cheval de poste, s'étant abattu de fatigue, gisait tristement dans la boue et semblait près de sa fin. Le postillon , homme à ressources , trouvant les stimulants ordinaires sans effet, coups de fouet, coups d'épingles sur le garrot blessé, (cela se pratique en Italie ) coups de pieds et coups de poing, court au champ voisin, en rapporte une brassée de paille, la jette sous le ventre du cheval ^

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