‹ Voyage en ItalieChapitre 15 sur 16 · BOILEAU · texte numérisé non relu

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Piacciavi, generose Ercolea proie, Ornamento e splendor del sccol nostro, Ippolito, etc.

C'est ici le cri d'un homme heureux, qui rend grâces à la maison puissante dont il recueille les faveurs et dont il fait lui-même les délices. Le Tasse, plus touchant, fait entendre dans son invocation les accents de la reconnaissance d'un grand homme infortuné :

Tu, magnanimo Alfonso, il quai ritoglj, etc.

C'est faire un noble usage du pouvoir que de s'en servir pour protéger les talents exilés et recueillir le mérite fugitif. Arioste et Hippolyte d Este ont laissé dans les vallons de Tivoli un souvenir qui ne le cède pas en charme à celui d'Horace et de Mécène. Mais que sont devenus les protecteurs et les protégés ? Au moment même où j écris, la maison d'Esté vient de s'éteindre ; la villa du cardinal d'Esté tombe en ruine comme celle du ministre d'Auguste : c'est l'histoire de toutes les choses et de tous les hommes.

Je passai presque tout un jour à cette superbe villa; je ne pouvais me lasser d'admirer la perspective dont on jouit du haut de ses terrasses : au-dessous de vous s'étendent les jardins avec leurs platanes et

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leurs cyprès ; après les jardins viennent les restes de la maison de Mécène, placée au bord de l'AnioO : de l'autre côté de la rivière, sur la colline en face, règne un bois de vieux oliviers, où Ton trouve les débris de la villa de Varus (2) ; un peu plus loin, à gauche, dans la plaine, s'élèvent les trois monts Monticelli, San Francesco et Sont' Angelo, et entre les sommets de ces trois monts voisins apparaît le sommet lointain et azuré de l'antique Soracte ; à l'horizon et à l'extrémité des campagnes romaines, en décrivant un cercle par le couchant et le midi, on découvre les hauteurs de Monte- Fiascone, Rome, Civita-Vecchia, Ostia, la mer, Frascati, surmonté des pins de Tusculum ; enfin, revenant chercher Tivoli vers le levant, la circonférence entière de cette immense perspective se termine au mont Ripoli, autrefois occupé par les maisons de Brutus et d'Atticus, et au pied duquel se trouve la villa Jidriana avec toutes ses ruines.

On peut suivre au milieu de ce tableau le cours du Teverone, qui descend vers le Tibre, jusqu'au pont où s'élève le mausolée de la famille Plautia, bâti en forme de tour. Le grand chemin de Rome se déroule aussi dans la campagne ; c'était l'ancienne

( 1 ) Aujourd'hui le 'Ceverone.

(2) Le Varus qui fut massacré avec les légions en Germanie. Voyez l'admirable morceau de Tacite.

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voie Tiburtine, autrefois bordée de sépulcres, et le long de laquelle des meules de foin élevées en pyramides imitent encore des tombeaux.

Il serait difficile de trouver dans le reste du monde une vue plus étonnante et plus propre à faire naître de puissantes réflexions. Je ne parle pas de Rome, dont on aperçoit les dômes, et qui seule dit tout ; je parle seulement des lieux et des monuments renfermés dans cette vaste étendue. Voilà la maison où Mécène, rassasié des biens de la terre, mourut d'une maladie de langueur ; Varus quitta ce coteau pour aller verser son sang dans les marais de la Germanie ; Cassius et Brutus abandonnèrent ces retraites pour bouleverser leur patrie. Sous ces hauts pins de Frascati, Cicéron dictait ses '^usculanes ; Adrien fit couler un nouveau Pénée au pied de cette colline, et transporta dans ces lieux, les noms, les charmes et les souvenirs du vallon de Tempe. Vers cette source de la Solfatare, la reine captive de Palmyre acheva ses jours dans l'obscurité, et sa ville d'un moment disparut dans le désert. C'est ici que le roi Latinus consulta le dieu Faune dans la forêt de l'Albunée ; c'est ici qu'Hercule avait son temple, et que la sibylle tiburtine dictait ses oracles ; ce sont là les montagnes des vieux Sabins, les plaines de l'antique Latium ; terre de Saturne et de Rhée, berceau de l'âge d'or, chanté par tous les poètes ; riants coteaux de Tibur et de Lucrétile, dont

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le seul génie français a pu retracer les grâces, et qui attendaient le pinceau du Poussin et de Claude Lorrain.

Je descendis de la villa d'E.ste vers les trois heures après midi ; je passai le Teverone sur le pont de Lupus, pour rentrer à Tivoli par la porte Sabine. En traversant le bois des vieux oliviers, dont je viens de vous parler, j'aperçus une petite chapelle blanche, dédiée à la madone Qyintilanea, et bâtie sur les ruines de la villa de Varus. C'était un dimanche : la porte de cette chapelle était ouverte, j'y entrai. Je vis trois petits autels disposés en forme de croix ; sur celui du milieu s'élevait un grand crucifix d'argent, devant lequel brûlait une lampe suspendue à la voûte. Un seul homme, qui avait Tair très malheureux, était prosterné auprès d'un banc ; il priait avec tant de ferveur, qu'il ne leva même pas les yeux sur moi au bruit de mes pas. Je sentis ce que j'ai mille fois éprouvé en entrant dans une église, c'est-à-dire un certain apaisement des troubles du cœur (pour parler comme nos vieilles bibles), et je ne sais quel dégoût de la terre. Je me mis à genoux à quelque distance de cet homme, et inspiré par le lieu, je prononçai cette prière : « Dieu du voyageur, qui avez voulu que le pèlerin vous adorât dans cet humble asile bâti sur les ruines du palais d*un grand de la terre ! Mère de douleur, qui avez établi votre culte de miséricorde

dans Théritage de ce Romain infortuné mort loin de son pays dans les forêts de la Germanie ! nous ne sommes ici que deux fidèles prosternés au pied de votre autel solitaire : accordez à cet mconnu, si profondément humilié devant vos grandeurs tout ce qu'il vous demande : faites que les prières de cet homme servent à leur tour à guérir mes infirmités, afin que ces deux chrétiens qui sont étrangers l'un à l'autre, qui ne. se sont rencontrés qu'un instant dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus se voir ici-bas, soient tout étonnés, en se retrouvant au pied de votre trône, de se devoir mutuellement une partie de leur bonheur, par les miracles de leur charité ! //

Qyand je viens à regarder, mon cher ami, toutes les feuilles éparses sur ma table, je suis épouvanté de mon énorme fatras, et j'hésite à vous l'envoyer. Je sens pourtant que je ne vous ai rien dit, que j'ai oublié mille choses que j'aurais dû vous dire. Comment, par exemple, ne vous ai-je pas parlé de Tusculum, de Cicéron, qui selon Sénèque, '< fut le seul génie que le peuple romain ait eu d'égal à son empire ^^ } Mon voyage à Naples, ma descente dan<î le cratère du Vésuve, mes courses à Pompeïa, à Caserte, à la Solfatare, au lac Averne, à la grotte de la Sibylle, auraient pu vous intéresser, etc. Baïes, où se sont passées tant de scènes mémorables, méritait seule un volume. Il me semble que je vois encore la

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tour de Bola, où était placée la maison d'Agrippine, et où elle dit ce mot sublime aux assassins envoyés par son fils : Ventrem feri. L'île Nisida, qui servit de retraite à Brutus, après le meurtre de César, le pont de Caligula, la Piscine admirable, tous ces palais bâtis dans la mer, dont parle Horace, vaudraient bien la peine qu'on s'y arrêtât un peu. Virgile a placé ou trouvé dans ces lieux les belles fictions du sixième livre de son Enéide.

Mon pèlerinage au tombeau de Scipion l'Africain est un de ceux qui ont le plus satisfait mon cœur, bien que j'aie manqué le but de mon voyage. On m'avait dit que le mausolée existait encore, et qu'on y lisait même le mot patria, seul reste de cette inscription qu'on prétend y avoir été gravée : Ingrate patrie, tu n* auras pas mes os ! Je me suis rendu à Patria, Tancienne Literne : je n'ai point trouvé le tombeau, mais j'ai erré sur les ruines de la maison que le plus grand et le plus aimable des hommes habitait dans son exil : il me semblait voir le vainqueur d'Annibal se promener au bord de la mer sur la côte opposée à celle de Carthage, et se consolant de l'injustice de Rome par les charmes de l'amitié et le souvenir de ses vertus.

Qyant aux Romains modernes, mon cher ami, Duclos me semble avoir de l'humeur lorsqu'il les appelle les Italiens de Rome; je crois qu'il y a

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encore chez eux le fond d'une nation peu commune. On peut découvrir parmi ce peuple, trop sévèrement jugé, un grand sens, du courage, de la patience, du génie, des traces profondes de ses anciennes mœurs, je ne sais quel air souverain et quels nobles useiges qui sentent encore la royauté. Avant de condamner cette opinion, qui peut vous paraître hasardée, il faudrait entendre mes raisons, et je n*ai pas le temps de vous les donner.

Qye de choses me resteraient à vous dire sur la littérature italienne ! Savez -vous que je n'ai vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma vie, et devineriez- vous comment ? Je Tai vu mettre dans la bière ! On me dit qu'il n'était presque pas changé. Sa physionomie me parut noble et grave ; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle sévérité ; le cercueil étant un peu trop court, on inclina la tête du défunt sur sa poitrine, ce qui lui fit faire un mouvement formidable. Je tiens de la bonté d'une personne qui lui fut bien chère, et de la politesse d'un ami du comte Alfieri, des notes curieuses sur les ouvrages posthumes, les opinions et la vie de cet homme célèbre. La plupart des papiers publics en France ne nous ont donné sur tout cela que des renseignements tronqués et incertains.

Pour cette fois, j'ai fini ; je vous envoie ce monceau de ruines : faites-en tout ce qu'il vous plaira.

Dans la description des divers objets dont je vous ai parlé, je crois n'avoir omis rien de remarquable, si ce n'est que le Tibre est toujours le flavus Tiherinus de Virgile. On prétend qu'il doit cette couleur limoneuse aux pluies qui tombent dans les montagnes dont il descend. Souvent, par le temps le plus serein, en regardant couler ses flots décolorés, je me suis représenté une vie commencée au milieu des orages : le reste de son cours passe en vain sous un ciel pur ; le fleuve demeure teint des eaux de la tempête qui l'ont troublé dans sa course.

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