Mot «h1 H. de Girardia
rière l'église Santa-Maria sopra Minerva. « Je retiendrai
ce nom ; par où faut-il passer? — Vous savez que nous n'aurons pas le pape aujourd'hui , il est souffrant. — Moi , je suis loge via del Babbuino à cinq francs par jour, le déjeuner compris ; mais le vin est faible. — Les singuliers Suisses coloriés et bigarrés ! On dirait des figurants d'opéra. — Celui qui vient d'arriver, c'est le cardinal Panebianco, un moine tout gris ; à la première vacance, il sera papabile. — Moi, je n'aime pas l'agneau, on ne peut pas avoir ici de vrai gigot. — Vous allez entendre Mustapha le soprano, un homme admirable. — Esv ce qu'il est Turc? — Ni Turc ni homme. — MonsignorLandriani, une belle tête, mais un àne de première qualité. — Les Suisses sont du seizième siècle, regardez leur fraise, leur plumet blanc, leur hallebarde, les raies routes, jaunes et noires de leur justaucorps ; on dit que le costume a été dessiné par Michel-Ange. — Michel- Ange a donc tout fait ici? — Tout ce qu'il y a de meilleur. — Alors il aurait bien dû améliorer le gigot. — Vous vous y habituerez. — Pas plus qu'au vin, et les jambes commencent à me rentrer dans le corps. »
L'office est une belle cérémonie ; les chapes damasquinées luisent à chaque mouvement ; l'évêque et ses acolytes sont de haute taille, noblement drapés; ils font et défont leurs files avec les attitudes les plus graves et les mieux choisies. Cependant, un àun, les cardinauxse sont avancés, la calotte rouge sur la tète; deux caodataires portent leur queue violette ; ils s'asseyent, et chacun d'eux a ses caudataires à ses pieds. Beaucoup de tètes sont creusées et profondément expressives, surtout parmi les moines ; mais nulle ne l'est plus que celle da prélat officiant : maigre, noir, les deux yeux enfoncés, le front saillant et
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superbe, il s'assied comme un di^u égyptien, immobile sous sa haute mitre blanche, dans les plis chatoyants de son étole. — Un général des théatins, en robe brune et casaque blanche, a prononcé un sermon latin, bien accentué, accompagné d'excellents gestes, sans cris ni monotonie. — C'aurait été un sinet d'estampe pour Sébastien Leclerc.
Musique -vocale : ce sont d'affreux braillements; il semble que les intervalles étranges, inouïs, aient été accumulés à plaisir. On démêle bien des modulations tristes et originales, mais l'harmonie est brutale, et il y a des coups de gosier de chantre ivre. Ou je n'ai plus d'oreille, ou les notes fausses abondent; les voix hautes ne sont qu'un glapissement; le gros chantre du milieu beugle ; on le voit dans sa cage qui sue et se travaille. Il y a eu, après le sermon, un beau chant d'un style élevé et sévère ; mais quelles désagréables voix, celles du haut aigres, celles du bas aboyantes!
La sortie est curieuse : on voit au bout de la colonnade chaque caidinal monter en carrosse; trois laquais sont empilés derrière ; le parapluie rouge posé sur la caisse indique aux soldats qu'ils doivent présenter les armes. La procession des personnages lointains sous les arcades, les Suisses bariolés, les l'emmes en noir et voilées, les groupes qui se font et se défont sur les escaliers, les fontaines jaillissantes qu'on aperçoit entre les colonnes, forment un tableau, chose inconnue à Paris ; la scène a une ordonnance, un cadre, un effet. On reconnaît les vieilles gravures.
A force d'errer dans les rues, à pied ou en voiture, on finit par trouver ceci qui surnage au milieu de tant d'impressions : Rome est sale et triste, m:ùs non corn-
mune. La grandeur et la beauté y sont rares comme partout; mais presque tous les objets sont dignes d'être peints et vous tirent de la petite vie régulière et bourgeoise.
D'abord, elle est sur des collines, ce qui donne aux rues une diversité, un caractère. Selon la pente, le ciel est coupé diversement par le- files des maisons.
Ensuite. quantité de choses indiquent la force, même aux dépens du goût ; églises, couvents, obélisques, colonnades, fontaines, statues, tout cela révèle, soit un grand parti pris dans la vie, soit la grandeur des richesses accumulées par la conquête matérielle ou spirituelle. Un moine est un animal étrange, d'une race perdue. Une statue ne correspond pas aux besoins d'un bourgeois. Une église, même jésuitique, si emphatique qu'en soit la décoration, témoigne d'une corporation redoutable. Ceux qui ont fait le moine, la statue ou l'église, ont marqué visiblement sur la trame vulgaire de l'histoire, son par le renoncement, soit par la puissance. Un couvent comme la Trinita-del-Monte, avec son air de forteresse fermée, une fontaine comme celle de Trevi, un palais massif, monumental comme ceux du Corso et de la place de Venise, annoncent des vies et des goûts qui ne sont pas ordinaires.
D'autre part, les contrastes abondent; au sortir d'une rue bruyante et vivante, vous longez pendant un quart de lieue un rnur énorme, suintant, incrusté de mousse; pas un passant, pas une charrette ; de loin en loin une porte à boulons de fer s'arrondit sous une arcade basse : c'est la sortie secrète d'un grand jardin. — Vous tournez à gauche, et vous voilà dans une rue d'échoppes et de galetas, où pullule une canaille débraillée, où les
chiens quêtent parmi les tas d'ordures. — Elle aboutit au portail sculpté, enjolivé d'une église trop ornée, sorte de bijou ecclésiastique, tombé sur un fumier. Au delà, les rues noirâtres et désertes recommencent à développer leurs files. — Tout d'un coup, par une porte entre-bàillée, vous voyez un bois de lauriers, de grands buis taillés, un peuple de statues parmi des jets d'eau vive. Un marché de choux s'étale autour d'une colonne antique. Des baraques recouvertes d'un parapluie rouge se nichent contre la façade d'un temple ruiné, puis subitement, au sortir d'un monceau d'églises et de taudis, vous apercevez des tapis de verdure, des potagers, et au delà tout un pan de campagne.
Enfin, les trois quarts des maisons ont une tournure originale , chacune intéresse par elle-même. Elles ne sont pas un simple massif de maçonnerie, une chose commode où on loge, et qui ne dit rien. Plusieurs portent une seconde maison plus petite, et au-dessus une terrasse couverte, un petit promenoir aérien. Les plus laides, avec leurs barreaux rouilles, leurs corridors noirs, leurs escaliers encrassés, sont rebutantes, mais on les regarde.
Je compare Rome, encore une fois, à l'atelier d'un artiste, non pas d'un artiste élégant, qui, comme les nôtres, songe au succès et fait montre de son état, mais d'un vieil artiste mal peigné, qui en son temps avait du génie, et qui aujourd'hui se dispute avec ses fournisseurs. Il a fait faillite, et les créanciers ont plus d'une'i fois démeublé son logis; mais ils n'ont pu emporter les murailles, et ils ont oublié beaucoup de beaux objets- En ce moment, il vit de ses débris, sert de cicérone, empoche le pourboire, et méprise un peu les richards
dont il reçoit les écus. Il dîne mal, mais il se console en pensant aux glorieuses expositions où il a (iguré, et se promet tout bas, parfois même tout haut, que l'an prochain il prendra sa revanche. Il faut avouer que son atelier sent mauvais, les planchers n'ont pas été balayés depuis six mois, le sopha a été brûlé par les cendres de la pipe, des savates éculées traînent dans un coin ; on aperçoit sur un bu fié t des pelures de saucisson et un morceau de fromage ; mais ce buffet est de la renaissance : cette tapisserie râpée, qui cache un mauvais matelas, vient du grand siècie ; le long du mur, où monte l'ignoble tuyau de poêle, pendent des armures, de précieuses arquebuses damasquinées. Il faut y venir et n'y pas rester.
Nous avons traversé de longues rues en pente, enfermées entre des murailles énormes, toutes borgnes ou grillées, sur un interminable pavé solitaire qui luit, et nous sommes allés, en passant devant le palais ae Lucrèce Borgia, jusqu'à Saint- Pierre-aux-Liens, pour voir le Moïse de Michel-Ange. Au premier aspect, il surprend moins qu'on ne l'aur;iit cru. On l'a vu gravé ou réduit; là-dessus l'imagination, comme toujours, a exagéré; de plus, il est poii, fini avec une perfection extrême. Il est dans une église parée et brillante ; on l'a encadré joliment dans une jolie chapelle. Toutefois, à mesure qu'on le regarde, la masse colossale fait son effet ; on sent la volonté impérieuse, l'ascendant, l'énergie tragique du législateur et de l'exterminateur. Par ses muscles héroïques, par sa barbe virile, c'est un barbare primitif, un dompteur d'hommes ; par sa tète allongée, par les saillies des tempes, c'est un ascète. S'il &e levait, quel geste, quelle voix de lion !
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Ce qu'il y a de plus charmant ici, c'est ce qu'on rencontre en chemin sans s'y attendre : tantù; le palais du Quirinal au sommet d'une colline, tout entier détache dans l'air grisâtre, en face les chevaux et les colosses de marbre, un peu plus loin les verdures pâles d'un jardin et un horizon immense où fondent les nuages; taritôl un couvent arménien avec ses eaux d'arrosement qui courent dans des rigoles de pierre, avec ses palmiers jetés au hasard, avec son énorme vigne, qui à elle seule fait un berceau, avec ses beaux orangers si nobles et si tranquilles sous leurs pommes d'or. Des figuiers d'Afrique viennent chauffer leurs plaques épineuses le long des roches ; les branches fines des arbres commencent à verdir; on n'entend que le bruit presque insensible d'une petite pluie tiède. Qu'on serait bien ici pour être oisif, regarder ses sensations intimes! Mais il faudrait svoir l'àme toujours gaie ou du moins toujours saine.
Les statues.
Bien m'en a pris d'emporter dans ma malle quelques livres grecs; rien n'est plus utile, et d'ailleurs les phrases classiques reviennent sans cesse à l'esprit dans ces galeries ; telle statue rend sensible un vers d'Homère ou un début de dialogue dans Platon. Je t'assure qu'ici un Homère et un Platon sont de meilleurs guides que tous les archéologues, tons les artistes, tous les catalogues du monde. Du moins ils sont plus amusants, et pour moi plus clairs. Quand Ménélas est blessé par une flèche, Homère compare son corps blanc. taché par le sang rouge, à l'ivoire qu'une femme carienne a trempé dans la pourpre pour en faire un morceau de frein. « Beaucoup de cavaliers l'ont demandé ; mais c'est une pièce précieuse réservée pour la maison du roi, et qui sera un ornement pour le cheval en même temps qu'un sujet de gloire pour le cocher. Telles étaient, Ménélas, tes cuisses bien formées, tes jambes tachées par le sang qui descendait jusqu'à tes beaux talons. » Cela est vu, vu comme par un peintre et par un sculpteur ; Homère oublie la douleur, le danger, l'effet dramatique, tant il est frappé par la couleur et la forme; au contraire, qu'y
a-t-il de plus indifférent pour le lecteur vulgaire que la tache rouge coulante et la belle ligne de la jambe, surtout en pareil moment? Flaubert et Gautier qu'on trouve singuliers et novateurs font aujourd'hui des descriptions toutes semblables. Il manque aux anciens d'être commentés par des artistes ; jusqu'à présent, ils ne l'ont été que par des érudits de cabinet. Ceux qui connaissent leurs vases n'en voient que le dessin, la belle composition régulière, le mérite classique; il reste à retrouver le coloris, 1 émotion, la vie ; tout cela surabondait; il n'y a qu'à voir la pétulance, les bouffonneries, l'incroyable imagination d'Aristophane, sa profusion d'inventions imprévues et saugrenues, sa fantaisie, sa polissonnerie, l'incomparable fraîcheur, les sublimités soudaines de la poésie qu'il jette au milieu de ses grotesques ; on mettrait ensemble tout l'esprit et toute la verve des ateliers de Paris depuis vingt ans qu'on n'en approcherait pas. La tête humaine était alors bâtie et meublée d'une façon particulière ; les sensations y entraient avec un autre choc, les images avec un autre relief, les idées avec une autre suite. Par certains traits, ils ressemblaient aux Napolitains d'aujourd'hui, par quelques-uns aux Français sociables du dix-septième siècle, par d'autres aux jeunes lettrés des républiques du seizième siècle, par d'autres enliu aux Anglais armés qui s'établissent en ce moment dans la Nouvelle-Zélande; mais il faudrait une vie d'homme et le génie d'un Goethe pour reconstruire de pareilles âmes. J'entrevois» je ne vois pas.
Il y a ici, outre les collections particulières, deux grands musées de sculptures antiques, celui du Capitule et celui du Vatican. Us sont fort bien disposés, surtout le second; les statues les plus précieuses sont dans des cabinets distincts, peints en rouge sombre, en sorte que les yeux ne sont point distraits, et que la statue a tout son jour. L'ornementation est grave et d'une sobriété antique, les traditions se sont conservées ou renouvelées ici mieux qu'ailleurs; les papes et leurs architectes ont eu de la grandeur dans le goût, même au dix-septième et au dix-huitième siècle.
Pour les deux édifices, je te renvoie encore à ces estampes ; les vieilles sont les meilleures, d'abord parce qu'elles partent d'un sentiment plus vrai, ensuite parce qu'elles sont tristes, ou du moins sévères. Dès qu'un dessin est propre, soigné, surtout de» qu'il se rapproche des élégantes illustrations contemporaines, il représente Rome à contre-sens. Il faut compter qu'un monument, même moderne, est négligé et sale; l'hiver l'a gercé ; la pluie l'a encroûté de tac! es blafardes; les dalies de la cour ne joignent plus, plusieurs sont enfoncées ou rayées de cassures; les .-tatues antiques qui la bordent ont la moitié du pied amputé et des cicatrices sur le corps ; les pauvres dieux de marbre ont été grattés par le couteau d un gamin, ou se sentent de leur long séjour dans la terre humide. Surtout, l'imagination prévenue a amplifié; il faut deux ou trois visites pour la ramener jusqu'à l'impression juste. Qui ne s'est pas émerveillé tout bas en pensant au Capitole? Ce grand nom trouble par avance, et l'on est désappointé de trouver une place de grandeur médiocre, entre trois palais qui ne sont point grands. Elle est belle cependant;
un grand escalier de pierre lui fait une entrée monumentale. Deux lionnes de basalte gardent le pied de sa rampe; deux statues colossales en gardent le sommet. Des balustrades rayent l'air de leurs rangées solides. Cependant, sur la gauche, un second escalier, d'une longueur et d'une largeur énormes, échelonne ses gradins jusqu'à la façade rougeàtre de l'église d'Ara-Cœli. Sur les degrés trônent par centaines des mendiants aussi déguenillés que ceux de Callot, et qui se chauffent au soleil majestueusement sous leurs chapeaux bossues, dans leurs souquenilles brunes. Tout ce spectacle se montre d'un regard, couvent et palais, colosses et canaille ; la colline, chargée d'architecture, lève tout d'un coup au bout d'une rue sa masse de pierre tachée d'insectes humains qui grouillent. Cela est propre à Rome.
Le Capitule.
Au centre de la place est une statue équeslre de Marc-Aurèle en bronze. L'attitude est d'un naturel achevé ; il fait un signe de la main droite : c'e^t une petite action qui le laisse calme, mais qui donne de la vie à toute sa personne. Il va parler à ses soldats, et certainement parce qu'il a quelque chose d'important à leur dire. Il ne parade pas ; ce n'est pas un écuyer, comme la plupart de nos statues modernes, ni un prince en représentation qui fait son métier ; l'antique est toujours simple. Il n'a pas d'étriers ; c'est là une vilaine invention moderne, un attirail qui nuit à la liberté des membres, une œuvre de ce même esprit industriel qui a produit les gilets de flanelle et les socques
articulés. Son cheval e>t d'une forte et solide espèce, encore parente des chevaux du Partliénon. Aujourd'hui, après dix-huit cents ans de culture, les deux races, rliomme et le cheval, se sont affinées ; ils arrivent à l'air distingué. — A droite, dans le palais des conservateurs, est un superhe César de marbre, en cuirasse; sa pose n'est pas moins virile et naturelle. Les anciens ne faisaient point cas de cette délicatesse à demi féminine, de cette >ensibilité nerveuse que nous appelons la distinction et qui nous plaît tant. Aujourd'hui, à un homme distingué il faut un saïon ; il est dilettante, il parle bien aux femmes; quoique capable d'enthousiasme, il est enclin au scepticisme; sa politesse est exquise, il n'aime pas les mains sales et les mauvaises odeurs; il ne veut pas qu'on le confonde avec le vulgaire. Alcibiade ne craignait pas d'être confondu avec le vulgaire.
Un colosse énorme écroulé a laissé là ses pieds, ses doigts, sa tête de marbre; les fragments gisent dans la cour entre les colonnes. Mais. ce qui frappe le plus, ce sont des rois barbares de marbre noirâtre, énergiques et tristes dans leur grande draperie. Ce sont les captifs de Rome, les vaincus du Nord, tels qu'ils paraissaient derrière le char de triomphe peur finir par la hache au sortir du Capitule.
On ne fait point un pas sans apercevoir un trait nouveau de la vie antique. En face, dans la cour du inusée, s'étale une large statue de fleuve au-dessus d'une fontaine, un puissant torse païen qui sommeille à demi nu sous sa chevelure épaisse, dans sa grande barbe de dieu viril et qui jouit de la vie naturelle. Au-dessus, le restaurateur du musée, Clément XII, a placé son charmant petit buste, une fine tête creusée, méditative, de poli-
tique et de lettré <ie cabinet. C'est la seconde Rome à côté de la première.
Comment décrire une galerie? Il faut tomber dans l'énumération. Laisse-moi seulement nommer quelques statues, comme points de repère, pour donner un corps et un soutien aux idées qu'elles suggèrent.
Salle du Gladiateur mourant; c'est unestatue réelle, Don idéale ; mais la beauté du corps est encore grande, arce que cette sorte d'hommes passaient leur vie à s'exercer nus.
Autour de lui on voit rangés un admirable Antinous, une grande Junon drapée, le Faune de Praxitèle, une Amazone qui lève son arc. — Ces gens-là se représentaient naturellement l'homme comme nu, et naturellement nous nous représentons l'homme comme habillé. Ils trouvaient dans leur expérience personnelle et propre l'idée d'un torse, d'une ample poitrine étalée comme celle d'Antinous, de l'enflure des muscles costaux dans un flanc qui se penche, de la continuité aisée de la hanche et de la cuisse dans un jeune corps, comme ce Faune incliné. Bref, ils avaient deux cents idées sur chaque forme et mouvement du nu; nous n'en avons que sur la coupe d'une redingote et sur l'expression d'un visage. Il faut à l'art l'expérience courante, l'observation journalière ; de là sort le goût public, j'entends la préférence décidée pour telle sorte de type. Ce type dégagé et compris, il se trouve toujours quelques hommes supérieurs qui l'expriment. C'est pourquoi, les objets ordinaires étant changés, l'art change. L'esprit est comme ces insectes qui prennent la couleur de la plante sur laquelle ils vivent. Rien de plus vrai que ce mot : l'ar est le rc>umé de la vie.
Un Faune en marbre rouce. — Celui-ci. visiblement, est ultérieur, mais le second âge ne fait que continuer le premier. Rome hellénisée est une autre Grèce. Même sous les empereurs, sous Marc-Aurèle par exemple1, l'éducation gymnastique n'est pas sensiblement altérée. Les deux civilisations n'en font qu'une, et sont les deux étages d'une même maison. — Il tient dans chaque main une grappe de raisin et les montre avec un air de bonne humeur charmante et point vulgaire. La joie physique n'est point avilie dans l'antiquité, ni reléguée, comme chez nous, parmi les ouvriers, les bourgeois et les ivrognes. Chez Aristophane, Bacchus est en goguette ; poltron, paillard, glouton, nigaud, comme un buveur de Rubens, il est pourtant dieu, et quelle folie d'imagination rieuse !
Deux autres Faunes, bien musclés, qui se tournent à demi, et un Hercule en bronze doré, magnifique lutteur. — Tout l'intérêt de l'attitude est dans le petit rejet du corps en arrière ; cela donne une autre position au ventre et aux pectoraux. — Pour comprendre cela, il ne nous reste que les écoles de natation de la Seine, et Arpin, le terrible Savoyard. Encore, combien ont vu Ai (in? et qui n'est désagréablement choqué dans nos grenouillères de corps déshabillés qui barbotent.
Un grand sarcophage représente l'histoire d'Achille : pour dire vrai, il n'y a là aucun intérêt dramatique, mais seulement cinq ou six jeunes hommes nus, deux femmes vêtues au centre, et deux vieillards aux coins. Chaque corps, étant beau et vivant, est assez intéressant par soi; l'ection est secondaire, le groupe n'est pas là
* Lettres à Fronton par Marc-Aurèk
pour la représenter ; elle n'est là que pour lier le groupe. On passe d'une belle jeune femme vêtue à un beau jeune homme nu, puis à un beau vieillard assis : voilà toute l'intention de l'artiste. On a du plaisir à voir un corps penché, puis un bras levé, puis un tronc fermement assis sur les deux cuisses.
Il est certain que cela est à une distance immense de nos habitudes. Si nous sommes préparés aujourd'hui pour un art, ce n'est pas pour la statuaire, ni même pour la grande peinture, mais tout au plus pour la peinture de paysage ou de mœurs, et bien plus encore pour le roman, la poésie et la musique.
Puisque j'ose parler sans marchander et dire les choses comme je les sens, mon avis décidé est que le grand changement de l'histoire est l'avènement du pantalon : tous les barbares du Nord le portent déjà dans les statues ; il marque le passage de la civilisation grecque et romaine à la moderne. — Ceci n'est point une boutade ni un paradoxe ; rien de plus difficile à changer qu'une habitude universelle et journalière. Pour déshabiller et rhabiller l'homme, il faut le démolir et le refondre. Le trait propre de la Renaissance, c'est l'abandon de la grande épée à deux mains et de l'armure complète ; le pourpoint à crevés, la toque, la culotte collante, montrent alors le passage de la vie léodale à la vie de cour. Il a fallu la révolution française pour nous faire quitter l'épée et la culotte à mollets; c'est que le plébéien, homme d'affaires et crotté, avec ses bottes, son pantalon, sa redingote , remplace aujourd'hui le courtisan à talons rouges, le beau parleur brodé d'antichambre. — De même, le nu est une invention des Grecs. Les Lacédémoniens l'ont trouvé en même temps
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que lotir régime et leur tactique; les antres Grecs l'ont adopté vers la quatorzième olympiade. Ils ont dû aux exercices qu'il comporte leur supériorité militaire. A Platée, dit Hérodote, si les braves Mèdes ont été vaincus, c esl d'abord que leurs srmes étaient moins bonnes, niais aussi c'est qu'ils étaient embarrassés dans leurs longues robes. Chaque Grecprisàpart se trouvait ainsi plus agile, plusadroitde ses membres, plus robuste, mieux préparc pour l'ancien genre de combat, qui s'engageait d'homme à homme et corps à corps. A ce titre la nudité était une portion dans un ensemble d'institutions et de mœurs, et le signe visible auquel la nation se reconnaissait.
Me voici dans la salle des bustes : il serait bien mieux d'en parler en phrases graves et avec des poinls d'exclamation ; mais le caractère vous saute aux yeux; impossible de le noter autrement que par un mot cru. Après tout, ces Grecs et ces Romains étaient des hommes ; pourquoi ne pas les traiter comme des contemporains?
Scipion i'AI'ricain : une large tête sans cheveux, point belle ; les tempes aplaties comme celles des carnassiers, mais le solide menton, les lèvres énergiquement serrées des dominateurs.
Pompée le Grand : ici, comme dans l'histoire, il est du second ordre.
Caton d'Utique : un grimaud aigre, à grandes oreilles, tout tendu et roidi, les joues tirées d'un côté, grognon el d'esprit étroit.
Corbulon : ur cou tors qui a la colique, grimé et patelin.
Aristote : une tête ample et complète comme celle de Cuvier, un peu déformée à la joue droite.
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Théophraste : un visage labouré et plein d'angoisses; c'est lui qui a dit sur le bonheur le mot désespéré que commentait Leopardi.
Marc-Aurèle : son buste est un de ceux que l'on rencontre le plus souvent, et l'on reconnaît tout de suite ses yeux à fleur de tête. Il est triste et noble, e* sa tête est celle d un homme tout entier dominé par son cerveau : un rêveur idéaliste.
Démosthène : toute l'énergie et tout l'élan J'un homme d'action ; le front est un peu fuyant, le regard est comme une épée; c'est le parfait combattant, toujours lancé.
Térence : un méditatif incertain, le front bas, peu de crâne, l'air étriqué et triste. Il était client des Scipions, pauvre protégé, ancien esclave, puriste délicat, poète sentimental, et on préférait à ses comédies des danses sur la corde.
Commode : figure fine et étrange, dangereusement volontaire ; les yeux à fleur de tête, un jeune beau, un élégant qui pourra faire de singulières choses.
Tibère : il n'est pas noble : mais, pour le caractère et la capacité, il peut porter dans sa tête les affaires d'un empire et l'administration de cent millions d'hommes.
Caracalla : tête violente, vulgaire et carrée, inquiétante comme celle d'une bête fauve qui va se lancer.
Néron : un beau crài e plein, mais une vilaine gaieté Il ressemble à un acteur, à un premier chanteur d'opéra, fat et vicieux, malsain d'imagination et de cervelle. Le trait principal est le menton en galoche.
Messaline : elle n'est point belle et s'est attifée savamment d'une double rangée de papillotes recherchées. Elle a un vague sourire fade qui fait mal au cœur. C'est
LES ANTIQUES. iil
le siècle des grandes lorelles ; celle-ci avait la déraison,
l'emportement, la sensibilité, la férocitéde l'espèce. C'est elle qui, attendrie un jour par l'éloquence d'un accusé, se retire pour essuyer ses larmes, et auparavant recommande à son mari de ne pas le laisser échapper.
Vespasien : un homme fort, bien assis sur des facultés complètes, prêt à tout accident, avisé, digne d'être pape à la renaissance.
Voyez encore dans l'autre salle un buste, de Trajan, impérialement grandiose et redoutable ; l'emphase et la fierté espagnole y éclatent. Il faudrait lire ici YHistoire Auguste ; ces bustes sont plus parlants que les mauvais chroniqueurs qui nous restent. Chacun d'eux est l'abrégé d'un caractère, et, grâce nu talent du sculpteur qui efface les accidents, qui supprime les particularités indifférentes, on voit à l'instant ce caractère.
A partir des Antonins, l'art se gâte visiblement. Beaucoup de statues et de bustes sont comiques sans le vouloir, d'un comique déplaisant ou même odieux, comme si l'on avait copié la grimace d'une vieille femme étique, le tressaillement d'un homme u:-é, les expressions basses et douloureuses d'une machine nerveuse détraquée. La sculpture ressemble à la photosculpture ; elle approche de la caricature dans telle grande statue de femme au torse nu, la tète rechignée, coiffée de bouffantes postiches....
Pendant qu'on suit son rêve et que l'on converse intérieurement avec tous ces vivants de pierre, on entend autour de soi bruire et chanter l'eau qui sort par la gueule des lions, et, à chaque tournant des galeries, on aperçoit un morceau de paysage, tantôt un grand pan de mur noirâtre au-dessus duquel brille un oranger.
tantôt un vaste escalier où pendent des herbes grimpantes, tantôt le pêle-mêle des toits, des tours, des terrasses, et l'énorme Colisée à l'horizon —
Je ne veux plus rien voir aujourd'hui ; pourtant est-ce qu'il est possible de ne pas entrer dans la galerie voisine, sachant qu'elle renferme l'Enlèvement d'Europe de Véronèse? Il y en a un autre à Venise ; mais celui-ci, tel que le voilà, met la joie au cœur. Les gravures n'en donnent pas l'idée, il faut voir l'ample et florissante servante dans sa robe d'un glauque foncé, qui se penche pour attacher le bracelet de sa maîtresse, la noble taille, le geste calme de la jeune fille qui tend le bras vers la couronne apportée par les Amours, ia jui~ et la volupté délicieuse qui s'exhalent de ces yeux riants, de ces belles formes épanouies, de cet éclat et de cet ac cord de couleurs fondues. Europe est assise sur la plus magnifique étoffe de soie jaune et dorée, rayée de noir; sa jupe, d'un violet pâle et rosé, laisse sortir son pied de neige ; la chemise froncée encadre la molle rondeur de la gorge; ses yeux noyés regardent vaguement les enfants qui jouent dans l'air ; aux bras, au cou, aux oreilles, chatoient des perles blanches.
Le Forum est à deux pas ; on y descend et on s'y repose. Le ciel était d'une pureté parfaite ; les lignes nettes des murs, les vieilles arcades en ruine, posées les unes sur les autres, se détachaient sur l'azur comme si elles eussent été marquées avec le plus fin crayon ; on prenait plaisir a les suivre,' à revenir, à les suivre encore. La forme, dans cet air limpide, a sa beauté par elle-même, indépendamment de l'expression et de la couleur, comme un cercle, un ovale, une courbe réussie sur un fond clair. Peu à peu l'azur est devenu près-
que vert ; ce vert imperceptible est semblable à celui des pierres précieuses et des eaux de source, mais plus lin encore. Il n'y avait dans cette longue avenue rien (pie de curieux ou de beau : des arcs de triomphe à demi enterrés, posés en travers les uns des autres, des restes de colonnes tombées, des fûts énormes, des chapiteaux sur le bord de la route, sur la gauche, les voûtes colossales de la basilique de Constantin parsemées de plantes vertes pendantes : de l'autre côté, les ruines du palais des Césars, vaste entassement de briques roussies que des arbres couronnent, Saint-Côme avec un portail de colonnes dégradées, Santa-Francesca avec son élégant campanile; au haut de l'horizon, une rangée noirâtre de fins cyprès; plus loin encore, pareilles à un môle en débris, les arcades croulantes du temple de Vénus, et, à L'extrémité, pour fermer la voie, le gigantesque Cotisée doré d'une lumière riante.
Sur toutes ces grandes choses, la vie moderne s'est nichée comme un champignon sur un chêne mort. Des balustrades de perches à demi dégrossies comme celles d'une fête de village entourent la fosse d'où s'élèvent les colonnes déterrées de Jupiter Stator. L'herbe pousse sur les pentes éboulées. Des polissons déguenillés jouent au palet avec des pierres. De vieilles femmes avec des enfants crasseux se chauffent au soleil parmi les ordures. Des moines blancs ou bruns passent, puis des écoliers en chapeau noir, conduits par un ecclésiastique rogue. Une fabrique de lits en fer tinte et résonne auprès de la basilique. Vous lisez à l'entrée du Colisée une maison à la Vierge qui procure cent jours d'indulgence; et cette oraison la traite comme une déesse indépendante. Cependant vous découvrez encore de grands traits de
l'ancienne race et de l'ancien génie. Plusieurs de ces vieilles femmes ressemblent aux sibylles de la Renaissance. Tel paysan en guêtres de cuir, avec son manteau taché de terre, a la plus admirable figure, le nez busqué, le menton grec, les yeux noirs qui parlent, tout pétillants et luisants de génie naturel. Sous les voûtes de Constantin, j'entendais depuis une demi-heure une voix qui semblait psalmodier des litanies. J'approche, je trouve un jeune homme assis par terre, qui lisait tout haut, d'un ton de récitatif, devant cinq ou six drôles couchés, VOrlando furioso, le combat de Roland et de Marsile. — Vous retournez souper dans la première auberge venue, chez Lepri : un pleutre sale, un coiffeur pommadé avec un vieux toupet graj qui lui tombe jusqu'aux joues, s'installe dans la salle voisine, muni d'une mandoline et d'un petit piano portatif à pédales; avec ses deux bras et ses pieds, il fait le chant, la basse, et vous joue des airs de Verdi, un finale de la Sonnambula; la délicatesse, l'élégance, la variété, l'expression de son jeu, sont admirables. Ce pauvre diable a une âme, l'âme d'un artiste et l'on oublie de manger en l'écoutant.
Le Vatican.
C'est ici probablement le plus grand trésor de sculpture antique qu'il y ait au monde. Voici une page de grec qu'il faut avoir dans l'esprit en le parcourant.
• Je les questionnai, dit Socrate, au sujet des jeunes gens, poui «avoir s'il y en avait quelques-uns parmi eux éminents en sagessfl ou en biauté, ou des deux façons à la fois. — Alors Gritias, ayant regardé vers la porte, vit quelques jeunes pons qui entraient el se
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disputaient entre eux. et par derrière une foule qui suivait. Il me dit : « Puisque tu parles de beauté, Sonate, tu vas bientôt avoir à juger toi-même, car ceux-là qui entrent sont les avant-coureurs et les amoureux du plu< beau jeune nomme qu'il y ait aujourd'hui; je crois qu'il est lui-même tout près d'ici et qu'il va venir. — Qui est-ce donc, dis-je, et de qui est-il fils? — Tu le connais, répondit-il, mais il n'était pas encore d'àue avant ton départ : c'est Charmide, fils de Glaucus notre oncle, et mon cousin. — Par Jupiter! dis-je, oui, je le connais; il n'était pas médiocrement be«u quana il était enfant, et il doit l'être tout a fait à présent qu'il est jeune homme. — Tu vas voir tout de suite, me dit-il, comme il est devenu beau et grand. » Et en même temps qu'il disait cela, Gharmide entra.
« Il me parut admirable pour la taille et la beauté, et tous les autr s qui étaient là me semblèrent amoureux de lui, tant ils furent troublés et frappés lorsqu'il entra; beaucoup d'autres, amoureux de lui, étaient encore par derrière ceux qui suivaient. Qu'il fit cette impression sur nous autres hommes, cela est moins étonnant; mais je remarquai que, parmi les enfants aussi, personne ne regardait autre part, pas même les plus petits, et que tous le contemplaient comme une statue.
« Alors Chéréphon, m'appelant : « Que te semble du jeune homme, Socrate? me dit-il. N'est-il pas beau de visage? — Merveilleusement beau, répondis-je. — S'il voulait se dépouiller, dit-il, son visage ne te semblerait plus rien, tant il est parfaitement beau par toute sa forme. » Les autres qui étaient là dirent la même chose que Chéréphon.
« Gharmide, dis-je, il est naturel que tu remportes sur tous les autres, car personne ici, je pense, ne pourrait montrer dans Athènes deux autres maisons dont l'alliance puisse produire quelqu'un de plus beau et de meilleur que celles dont tu es sorti. En effet, votre famille paternelle, celle de Critias, fils de Dropide, a été célébrée par Anacréon, Solon, et par beaucoup d'autres poètes, comme excellente en beauté, en vertu, et dans tous les biens où l'on met le bonheur. Et de même celle de ta mère; car personne ne parut plus beau ni plus grand que ton oncle Pyrilampe, toutes les fois qu'on l'envoyait en ambassade auprès du grand roi, ou auprès de quelque autre sur le continent. Celte autre maison ne le cède en rien à la première. Etant né de tels parents il est naturel que tu sois en tout le premier. •
Avec cette scène dans i esprit, on peut errer dans les grandes salles, et voir agir et penser les statues, le Discobole, par exemple, et le jeune Athlète, copié, dit-on, d'après Lysippe. Celui-ci vient de courir, il a dans la main un numéro par lequel on voit qu'il est arrivé le cinquième, et il se frotte avec le strigile. La tête est petite, l'intelligence ne va pas au delà de l'exercice corporel qu'il vient de l'aire j cette gloire et cette occupation lui suffisent. En effet, dans les plus beaux temps de la Grèce, les triomphes gymnastiques paraissaient si importants que beaucoup déjeunes gens s'y préparaient pendant des années, chez des maîtres et avec un régime particulier, comme aujourd'hui les chevaux de course chez les entraîneurs. Il a l'air un peu bis, et racle avec scn strigile la sueur et la poussière collée sur sa peau. Qu'on me pardonne ce mot, il s'étrille ; le mot est choquant en français : il ne l'est pas pour des Grecs qui ne séparent point comme nous la vie humaine de !a vie animale. Homère, énumérant les guerriers qui sont devant Troie, met, sans y penser, sur le même rang les chevaux et les hommes. « Ce sont là, dit-il, les chefs et les rois des Grecs. Dis-moi, Musc, quels étaient les meilleurs parmi les hommes et les meilleurs parmi les chevaux? »
Mais, d'autre part, considère/ quelles chairs une pareille vie devait faire, quelle solidité de tissu et de ton l'huile, la poussière, le soleil, le mouvement, la sueur, le strigile, devaient donner aux muscles! Dans les Pàvaux de Platon, le jeune homme adonné à la gymnastique raille amèrement son adversaire qui s'est fait lettré et liseur. « 11 n'y a que l'exercice qui entretienne le corps. Vois Socrale, ce pauvre homme qui ne dort pas,
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qui ne mange pas, qui a le cou roide et grêle à force de se tracasser l'esprit. » Et tout le monde se met à rire. Le corps de celui-ci est parfaitement beau, presque réel, car ce n'est pas un dieu ni un héros. A cause de cela, le petit doigt du pied est gâté, l'arrière-bras est assez maigre, la chute des reins est très-marquée: mais les jambes, surtout la droite vue par derrière, auront la détente et l'élan d'un lévrier. C'est devant une pareille statue qu'on sent nettement la différence qui sépare la civilisation antique de la nôtre. Une cité entière choisissait pour la lutte et la course les meilleurs jeunes gens dans les meilleures familles ; elle assistait aux jeux ; hommes et femmes étaient là ; on comparait les dos, les jambes, les poitrines, tous les muscles en mouvement dans les cent mille aspects de l'effort. Un spectateur ordinaire était connaisseur, comme aujourd'hui un cavalier juge les chevaux dans un derby ou dans un carrousel. — Au retour, la cité accueillait le vainqueur par une cérémonie publique ; parfois on le choisissait pour général ; son nom était parmi les fastes de la ville, sa statue prenait rang parmi celles des héros protecteurs , le vainqueur de la course donnait son nom à l'olympiade.
— Quand les dix mille arrivent en vue delà mer Noire et se sentent sauvés, leur première idée est de célébrer des jeux; ils ont échappé aux barbares, voilà enfin la vraie vie grecque qui recommence. « Cette colline, dit Dracontios, est un terrain excellent pour courir où l'on voudra. — Mais comment pourra-t-on courir sur un sol si rude et si boisé? — Tant pis pour qui tombera!
— Tour la course du grand stade, il y eut plus de soixante Cretois ; les autres se présentèrent pour la lutte, le pugilat et le pancrace. Et le spectacle fut beau, car il
y eut beaucoup d'athlètes, et, comme leurs compagnons regardaient, ils firent de grands efforts. »
Un siècle plus tard, au temps d'Aristote, de Ménandre et de Démosthène, quand la culture d'esprit est complète, quand la philosophie et la comédie louchent à leur achèvement et à leur décadence, Alexandre débarquant dans la Troade se met nu avec ses compagnons pour honorer par des courses le tombeau d'Achille. Imaginez Napoléon faisant la même chose à sa première campagne d'Italie. L'action correspondante fut pour lui, je suppose, de boutonner son uniforme et d'assister grave et roide au Te Deum à Milan.
On peut voir la perfection de cette éducation corporelle dans le jeune athlète qui lance le disque, dans la courbure de son corps tout penché d'un côté, dans le calcul de tous ses membres qui se tendent ou se ploient pour rassembler le plus de force possible sur un même point. Un mot de Platon est bien frappant à ce sujet; il divise l'éducation en deux branches égales, la gymnastique et la musique. Par gymnastique, il entend tout ce qui touche à la formation et à l'exercice du corps nu. Par musique, il entend tout ce qui est compris dans le chant, c'est-à-dire, outre la musique, les paroles et les idées des hymnes et des poëmes qui enseignent la religion, la justice et l'histoire des héros. Quelle percée et quelle ouverture sur la jeunesse antique! Quel contraste, si l'on met en regard notre éducation de savantasses et de culs-de-jatte!
Une grande statue couchée, le Nil : la copie en est aux Tuileries. Rien de plus gracieux, de plus fluide que les petits enfants si petits qui jouent sur son large corps ; on ne peut mieux exprimer l'ampleur, le calme,
la vie vague et presque divine d'un fleuve. Un corps divin, ces deux mots, dans une langue moderne, hurlent d'être accouplés ensemble, et c'est l'idée mère de la civilisation antique. — Derrière lui sont de charmants jeunes athlètes tout jeunes, ayant en main leur fiole d'huile; l'un d'eux, qui n'a guère que treize ans, est le Lysis ou le Ménexène de Platon.
De temps en temps, on déterre des nscriptions qui mettent en lumière ces habitudes et ces sentiments si éloignés des nôtres. En voici une, publiée cette année même sur un jeune athlète de Théra, et trouvée sur le piédestal de son effigie. Les quatre vers ont la beauté, la simplicité, la force d'une statue : « La victoire pour le pugile est au prix du sang; mais cet enfant, le souffle encore chaud de la rude bataille du pugilat, demeura ferme pour le lourd labeur du pancrace, et la même aurore a vu Dorocléides deux fois couronné. »
Mais il faut songer au mal en même temps qu'au bien. L'amour que suggérait la vie des gymnases est une perversion de la nature humaine; à cet égard, les récits de Platon sont exorbitants. De même encore ces mœurs antiques, qui dans l'homme respectent l'animal, développent par contre-coup l'animal dans l'homme : là-dessus Aristophane est scandaleux. Nous nous croyons gâtés parce que nous avons des romans crus; que dirions-nous si l'on jouait sa Lysistrata sur un de nos théâtres? Heureusement, ce que la sculpture montre de ce monde singulier, c'est la beauté toute seule. Une canéphore debout, à l'entrée du Braccio-Nuovo, est semblable à celle du Parthénon, quoique d'un travail secondaire. Quand une fille des premières familles n'a- . vait pour vêtement, comme celle-ci, qu'une chemise
et par-dessus une demi-chemise, quand elle avait l'habitude de porter des vases sur sa tête et par suite de se îenir droite; quand, pour toute toilette, elle retroussait ses cheveux ou les laissait tomber en boucles; quand le rasage n'était pas plissé par les mille petites grâces et les mille petites préoccupations bourgeoises, une femme pouvait avoir la tranquille attitude de cette statue. — Aujourd'hui il en reste un débris dans les paysannes des environs qui portent leurs corbeilles sur la tête, mais elles sont gâtées par le travail et les haillons. — Le sein paraît sous la chemise; la tunique colle et visiblement n'est qu'un linge; on voit la forme de la jambe qui casse l'étoffe au genou; les pieds apparaissent nus dans les sandales. Rien ne peut rendre le sérieux naturel du visage. Certainement, si l'on pouvait revoir la personne réelle avec ses bras blancs, ses cheveux noirs, sous la lumière du soleil, les genoux plieraient, comme devant une déesse, de respect et de plaisir.
Qu'on regarde une statue toute voilée, par exemple 'celle de la Pudicité : il est évident que le vêtement an tique n'altère pas la forme du corps, que les plis collants ou mouvanls reçoivent du corps leurs formes et leurs changements, qu'on suit sans peine à travers les plis l'équilibre de toute la charpente, la rondeur de l'épaule ou de la hanche, le creux du dos. L'idée de l'homme n'est pas alors, connue chez nous, celle d'un esprit pur ou impur, plu> un paletot de Dusautoy ou une robe d'Alexandrine "• c'est celle d'une poitrine, d'un dos, d'un emmanchement des muscles, d'une échine avec ses vertèbres saillantes, des tendons du cou, d'une jambe roidic depuis le talon jusqu'au reins. On a dit
qu'Homère savait l'anatomie, parce qu'il décrit exactemont les blessures, la clavicule, l'os iliaque; il savait simplement de l'homme, de son ventre, de son thorax, ce que tout le monde en savait alors. Le peu que j'ai appris à l'Kcole pratique m'éclaircit les trois quarts des choses; impossible aujourd'hui de comprendre la pensée de ces artistes, si l'on n'a pas touché soi-même l'articulation du cou et des membres, si l'on n'a pas acquis au préalable l'idée de deux parties maîtresses du corps, le buste mobile sur le bassin, si l'on ne connaît pas le mécanisme qui lie tous les muscles, de la plante du pied au mollet, à la cuisse, au creux des lombes, pour dresser un homme et le tenir debout.
Rien de tout cela n'est possible sans le costume antique. Voyez Diane regardant Endymion. Sa robe tombe jusqu'aux pieds; elle a, outre cela, l'espèce de seconde robe ordinaire; mais le pied est nu. Dès que le pied est chaussé, comme celui des jolies demoiselles qui se promènent ici un livre à la main, vous ne voyez plus le corps naturel, mais une machine artificielle. Ce qui vous apparaît, ce n'est plus l'être humain, mais une cuirasse articulée, excellente contre les intempéries, et agréablement lustrée pour briller dans une chambre. La femme, par la culture et le vêtement moderne, est devenue une sorte de scarabée, sanglé à la taille, roide dans son corselet luisant, monté sur des pattes sèches et vernissées, chargé d'appendices et d'enveloppes brillantes; les rubans, les chapeaux, la crinoline, ont l'agitation, le chatoiement des antennes et de la double paire d'ailes. Très-souvent, comme un insecte, la figure se réduit aux yeux, à l'expression ; le corps entier a l'activité remuante d'un bourdon ; la meilleure partie
iSÎ VOYAGE O ITALIE.
de la beauté consiste dans la vivacité nerveuse, surtout dans l'arrangement coquet de l'enveloppe lustrée, dans l'appareil compliqué et diamanté qui bruit alentour. — Au contraire, ici le pied nu montre tout de suite que la longue tunique n'est qu'un voile sans importance. La ceinture est une simple corde nouée par le premier nœud venu au-dessous du sein; les deux seins soulèvent l'étoffe; la tunique, agrafée sur l'épaule, n'est pas large à cet endroit de plus de deux doigts, en sorte qu'on sent l'épaule se continuer dans le bras, qui est ample, fort, et ne ressemble pas à ces pattes filamenteuses qui pendent aujourd'hui des deux côtés d'un corset. Dès qu'il y a corset, il n'y a plus de corps naturel; au contraire, tout ce vêlement peut se. mettre et se défaire en un instant; ce n'est qu'un linge qu'on a pris et dont on s'enveloppe.
Tout cela est dans le Braccio-Nuovo, et en outre quantité d'autres statues, celle d'Auguste, de Tibère; à côté de chaque grande figure est un buste d'empereur. On ne peut tout noter; je remarque seulement une Julie, fille de Titus. Le corps est encore beau, mais la tète porte les ridicules bouffantes modernes. Ce seul ornement suffit pour détruire l'effet de la sculpture et toute l'idée antique.
De là on suit un long corridor peuplé aussi de débris grecs et romains, et l'on arrive au musée Pio-Clementino, où les œuvres d'art sont séparées et groupées chacune autour de quelque pièce capitale, dans des chambres de moyenne grandeur. Je ne dis rien des objets simplement curieux, de ce tombeau des Scipions si précieux pour les antiquaires, si simple de forme, et dont la pierre semble de la cendre cuite. Les hommes
ensevelis là appartiennent à la génération des grands Romains qui, par la complète du Samnium et par l'org misatioo dos colonies, ont établi la puissance de Rome ?nr l'Italie, et par suite sur le monde. Ils sont les fondateurs; les vainqueurs de Cartilage, de la Macédoine, et du reste n'ont fait que continuel leur monument. Ce bloc de peperin est une des premières pierres de l'édifice dans lequel nous vivons encore aujourd'hui , et l'inscription semble la voix grave du mort qui s'y est couché il y a vingt et un siècles :
Cornélius Lucius Scipio le Barbu,
Né de son père Gnaevus, homme sage et brave,
Dont la beauté fut égale à la vertu.
Il fut censeur, consul, édile dans votre cité,
Prit Taurasia, Cisauna dans le Samnium,
Soumit toute la Lucanie, et emmena des otages.
C'est ici que sont les chefs-d'œuvre, — d'abord le Torse, tant loué par Michel-Ange. En effet, par la vie, l'effort grandiose, la puissante attache des cuisses, la fierté du mouvement, le mélange de passion humaine et de noblesse idéale, il est conforme au style de Michel- Ange. — Un peu plus loin est le Méléagre, dont la copie est aux Tuileries. Ce n'est qu'un corps, mais un des plus beaux que j'aie jamais vus. La tète, presque carrée, taillée à pans solides, comme celle de Napoléon, n'a qu'un front médiocre, et l'expression semble d'un homme un peu obstiné; en tout cas, rien n'y indique la grande capacité et la grande flexibilité d'esprit que nous ne manquons guère de donner à nos statues, et qui suggère tout de suite au spectateur l'idée d'offrir au pauvre grand homme si peu habillé un pantalon et
un paletot. La beauté de celui-ci est dans le col puissant, dans le torse si bien continué par la cuisse; c'est un chasseur et un guerrier, rien de plus : il l'est par les muscles du jarret aussi bien que par- la tête. Ces gens-là avaient inventé pour l'espèce humaine le système des haras; delà, leur rang dans l'histoire. Les Spartiates, (jui. dans les temps anciens de la Grèce, ont donné le branle aux autres cités, se prêtaient entre eux leurs femmes pour avoir des rejetons d'élite. Là-dessus Platon, leur admirateur, conseille aux magistrats d'arranger les mariages annuels de telle façon que les meilleurs hommes aient les meilleures femmes. Xénophon, de son côté, blâme Athènes, qui n'a rien de semblable, loue l'éducation des femmes Spartiates, tout entière arrangée pour qu'elles enfantent à l'âge qu'il faut et qu'elles aient de beaux enfants. « Leurs jeunes filles, dit-il, s'exercent à la course et à la lutte, et cela est sagement ordonné ; car comment des femmes élevées, comme on le veut d'ordinaire, à faire des ouvrages de laine et à demeurer tranquilles, enfanteraient-elles quelque chose de grand? » Il remarque que dans leurs mariages tout est réglé dans cette vue; un vieillard ne peut garder sa jeune femme pour soi : il doit choisir, «entre les jeunes gens dont il admire le plus le corps et l'âme, un homme qu'il amènera dans sa maison et qui lui donnera des enfants. » On voit que chez ce peuple, qui a poussé le plus loin l'esprit tout gymnastique et militaire de l'institution nationale, il s'agit avant tout de faire la race.
Une petite rotonde à côté de là renferme les chefsd'œuvre de Canova tant loués, je ne sais pourquoi, par Stendhal, un Persée qui est un élégant efféminé, deux
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Lutteurs qui sont des boxeurs rancuniers, des charretiers déshabillés occupé à échanger des gourmades. Nul intermédiaire entre la fadeur et la grossièreté, entre le joli jeune homme de salon et les déchargeurs de la halle. Cette impuissance montre à l'instant la différence de l'antique et du moderne.
En continuant, on trouve le Mercure du Belvédère; c'est un homme jeune et debout comme le Méléagre, mais encore plus beau ; le torse est plus fort et la tête plus fine; sur son visage voltige une légère expression souriante, une grâce et une pudeur1 de jeune homme bien né, qui sait parler, car il est de race intelligente et choisie, mais qui hésite à parler, parce que son âme est encore neuve. L'éphèbe grec, devant qui Aristophane fait plaider le Juste et l'Injuste, avait assez couru, lutté et nagé, pour avoir cette superbe poitrine et ces muscle- souples ; et il était demeuré assez voisin de la simplicité primitive, assez exempt des curiosités, des disputes et des raffinements qui commençaient à s'introduire, pour avoir ce visage calme. Ce calme est si grand, qu'au premier regard on le prendrait pour un air boudeur et un peu triste.
L'Apollon du Belvédère est d'un âge plus récent et moins simple. Si beau qu'il soit, il a le défaut d'être un peu élégant; il devait plaire à Winckelmann, aux critiques du dix-huitième siècle. Ses cheveux crêpés tombent derrière l'oreille avec une distinction charmante, et se relèvent sur le front en une sorte de petit diadème, comme pour une femms ; son attitude donne vaguement l'idée d'un beau jeune lord qui renvoie un importun.
« Infans pudor.
Certainement cet Apollon a du savoir-vivre et en outre la conscience de son rang ; je suis sûr qu'il a des domestiques.
Le Laocoon non plus n'est pas d'un âge très-ancien ; je crois que, si ces deux statues ont été d'abord admirées plus que les autres, c'est qu'elles sont plus que les autres voisines du goût moderne. Celle-ci est un compromis entre deux styles et deux époques, pareille à une tragédie d'Euripide. La gravité et l'élévation du premier style subsistent encore dans la pose symétrique des enfants, dans la noble tête du père qui a perdu force et courage, et qui fronce le front sans crier; mais l'art nouveau, sentimental et expressif, se montre dans le caractère terrible et touchant du sujet, dans la réalité atroce du corps ondoyant des serpents, dans la faiblesse attendrissante du pauvre petit qui meurt tout de suite, dans le fini des muscles, du torse et du pied, dans l'enflure douloureuse des veines, dans la minutieuse anatonne delà souffrance. Aristophane eût dit de ce groupe, comme de l'IIippolyte ou de PIphigénie d'Euripide, qu'il fait pleurer, qu'il ne fortifie pas, qu'au lieu de changer les femmes en hommes, il change les hommes en femmes.
Si les pas des visiteurs ne troublaient la paix des salles, on passerait ici lajourncv sans s'en apercevoir. Chaque dieu, chaque héros repose dans son oratoire, entouré de statues moindres; les quatre oratoires font les coins d'une cour à huit pans, autour de laquelle règne un portique. Des cuves de basalte el de granit, des sarcophages chargés de figurines, sont posés çà et là sur le pavé de marbre ; seule, une fontaine s'agite et murmure dans ce sanctuaire de pierres immobiles et de formes
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idéales. Un grand balcon s'ouvre sur la ville et la campagne ; de cette hauteur, on voit s'étaler l'espace immense, les jardins, les villas, les dômes, de beaux pinsparasols posés un à un dans l'air limpide, des rangées île cyprès noirs sur les blanclieurs et les clartés de l'arcliitecture, et, à l'horizon, une longue chaîne de montagnes crénelées, dont les pics neigeux montent dans l'azur.
Je suis revenu à pied derrière le château Saint-Ange, puis le long du Tibre, sur la rive droite ; on ne peut se figurer un pareil contraste. La rive est une longue bande de sable croulant, bordée de haies épineuses, abandonnée. En face, sur l'autre bord, s'allonge une Lie de vieilles maisons sales, lamentables baraques bossuées et jaunies, toutes tachées par l'infiltration des eaux et le contact de la vermine humaine, quelquesunes plongeant dans le fleuve leur assise rongée, d'autres laissant entre elles et lui une petite cour infectée d'immondices ; on n'imagine pas ce que peut devenir un mur qui a subi, cent ans durant, les intempéries de l'air et les vilenies du ménage. Toute celte bordure ressemble à la jupe fripée d'une sorcière, à je ne sais quel reste de torchon infect et troué. Le Tibre roule jaune, fangeux, entre ce désert et cette pourriture.
Pourtant l'intérêt et le pittoresque ne font jamais défaut. Çà et là, un reste de vieille tour plonge à pic dans le fleuve ; une place au-dessous d'une église étage ses escaliers jusque dans l'eau, et des bateaux y abordent. On dirait de ces vieilles estampes que l'on trouve sur nos quais, à demi-effacées par la pluie, déchirées, crasseuses, mais où l'on aperçoit un morceau grandiose
de fabrique ou de paysage, à coté d'un trou, entre deu* pâtés de boue.
Le Panthéon, lea Thermes de Caracalla.
On resterait ici trois ou quatre ans qu'on y pourrait toujours apprendre. C'est le plus grand musée du monde; tous les siècles y ont laissé quelque chose ; qu'est-ce que j'en puis voir en un mois? Un homme qui aurait le temps d'étudier et siurait regarder trouverait ici dans une colonne, un tombeau, un arc de triomphe, un aqueduc, surtout dans ce palais des Césars, que l'on déterre, les moyens de recomposer et de redresser devant ses yeux la Rome impériale. J'en visite trois ou quatre restes, et je tâche de deviner sur ces fragments.
Le Panthéon d'Agrippa est sur une place sale et baroque, où de misérables fiacres stationnent, épiant les étrangers ; des échoppes de légumes jettent leurs épluchures sur le pavé noirâtre, et des troupes de paysans en grandes guêtres, une peau de mouton sur les épaules, attendent et regardent, immobiles, les yeux brillants. Le pauvre temple lui-même a souffert tout ce que peut souffrir un édifice; des bâtiments modernes se sont collés contre son dos et contre ses côtés: on l'a flanqué de deux clochers ridicules; on lui a volé ses poutres et ses clous de bronze pour en faire les colonnes du baldaquin de Saint-Pierre ; longtemps des masures incrustées entre les colonnes ont obstrué son portique; la terre l'avait tellement encombré que, pour arriver dans l'intérieur, au lieu de monter, on descen-
lait. Encore aujourd'hui, tout réparé qu'il est, sous ses teintes noirâtres, avec ses fentes, ses mutilations et l'inscription demi-effacée de son architrave, il a l'air l'un estropié et d'un malade. En dépit de tout cela, 'entrée estgrandiosemeut pompeuse ; les huit énormes colonnes corinthiennes du portique, les pilastres massifs, imposants, les poutres de l'entablement, les portes le bronze, annoncent une magnificence de conquérants ît de dominateurs. Noire Panthéon, mis en regard, semble étriqué, et, quand, au bout d'un quart d'heure, 3n est parvenu'i l'aire abstraction des dégradations et des moisissures, quand on a séparé le temple de ses alentours modernes et vieillots, quand en imagine l'édifice blanc, éclatant, avec la nouveauté de ses marbres, avec le scintillement fauve de ses tuiles de bronze, de sespoutresde bronze, du bas-relief de bronze qui ornait son fronton, tel enfin qu'il était lorsque Agrippa, après l'établissement de la paix universelle, le dédiaà tous les dieux, on se figure avec a lmiration le triomphe d'Auguste qui s'achevait par cette fête, la réconciliation de l'univers soumis, la splendeur de l'empire achevé, et l'on entend la mélopée solennelle des vers où Virgile célèbre la gloire de ce grand jour. « Porté par un triple triomphe dans les murs de Piome, Auguste consacrait aux dieux italiens un vœu immortel, trois cents grands temples par toute la ville. Les rues frémissaient de la joie, des jeux, des applaudissements de tout un peuple. Dans les temples, des chœurs de femmes ; dans tous, des autels ; devant les autels, des taureaux immolés jonchaient la terre. Luimême, assis sur le seuil de marbre de l'éclatant Phœbus, passe en revue les dons des peuples et les attache aux colonnes superbes ; les nations vaincues s'avancent eo
long ordre, aussi diverses d'armes et d'esprit que de langage : Nomades, Africains aux robes pendantes, Léléges, Cares, les Gelons armés de flèches, les Morins, les plus lointains des hommes, les Dahes indomptés. L'Euphrate coule docile, et l'Araxe frémit sous le pont qui l'a vaincu. »
On entre dans le temple, sous la haute coupole qui s'évase en tous sens comme un ciel intérieur; la lumière tombe magnifiquement, d'une grande chute, par l'unique ouverture de la cime, et, près de cette vive clarté, des ombres froides, des poussières transparentes, rampent lentement le long des courbures. Tout à l'entourées chapelles des nnciens dieux, chacune entre ce3 colonnes, se rangent en cercle en suivant la muraille : l'énormité de la rotonde les rapetisse encore; ils vivent, ainsi réunis et amoindris, sous l'hospitalité et la majesté du peuple romain, seule divinité qui subsiste dans l'univers conquis. Telle est l'impression que laisse cette architecture : elle n'est pas simple comme un temple grec, elle ne correspond pas à un sentiment primitif comme la religion grecque; elle indique une civilisation avancée, un art calculé, une réflexion savante. Elle aspire au grandiose, elle veut exciter l'étonuement et l'admiration ; elle fait partie d'un gouvernement, elle complète un spectacle; elle est une décoration dans une fête, mais cette fête est celle de l'empire romain.
On longe le Forum , ses trois arcs de triomphe, les gra ndes voûtes de ses Basiliques ruinées, l'énorme Cotisée. Il y en avait trois ou quatre autres; l'un d'eux, le Circus maximus, contenait quatre cent mille spectacteurs. Dans un combat naval sous Claude, dix-neuf mille gladiaeurs combattirent; un triton d'argent sorti du lac avait
donné le signal avec son clairon. Tel théâtre contenait vini^t mille personnes. C'est parmi ces idées qu'on arrive aux Thermes de Caracalla, la plus grande chose, après le Colisée. qu'on puisse voir à Rome.
Au fond, tous ces colosses sont des signes du temps. l.a Rome impériale exploitait tout le bassin de la Méditerranée, l'Espagne, la Gaule et les deux tiers de l'Angleterre au profit de cent mjlle oisifs. On les amusait au Colisée avec des massacres de bêtes et d'hommes, au grand Cirque avec des luttes d'athlètes et des courses de chars, au théâtre de Marcellus avec des pantomimes, des décorations, des défilés d'armes et des costumes. Ici on les baignait, iL venaient causer, regarder des statues, écouter un déclamateur, passer au frais les heures chaudes. Tout ce qu'où avait inventé jusque-là de commode, d'agréable ou de beau, tout ce qu'on pouvait ramasser au monde de curieux ou de magnifique était pour eux , les Césars les nourrissaient, les divertissaient, cherchaient à leur complaire, tâchaient d'obtenir leurs applaudissements. Un Romain de la classe moyenne pouvait à la rigueur considérer les empereurs comme des intendants (procuratores) tenus d'administrer son bien, de lui éviter l'embarras des affaires, de lui fournir à bon compte ou gratis son blé, son vin, son huile, de lui donner de somptueux repas, des fêtes bien entendues, de le fournir de tableaux, de statues, de mimes, de gladiateurs et de lions, de réveiller tous les matins son goût blasé par quelque nouveauté surprenante, même quelquefois de se faire histrions, cochers, chanteurs et gladiateurs pour son plaisir. Afin de loger ce peuple d'amateurs d'une façon digne de sa condition royale, l'architecture inventa des formes grandioses et nouvelles. Les
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vastes bâtiments indiquent toujours quelque excès semblable, une concentration et une accumulation démesurée du labeur humain. Voyez les cathédrales gothiques et les pyramides d'Egypte, Paris contemporain et les Jocks de Londres.
Au bout d'une longue file de ruelles, de murailles blanches, de jardins déserts, apparaît la grande ruine. Sa formene peut se comparer à rien, et la ligne qu'elle découpe dans le ciel est unique. Ni les montagnes, ni les collines, ni les édifices, ni les œuvres naturelles, ni les œuvres humaines n'en donnent l'idée ; elle ressemble à tout cela : c'est une œuvre humaine que le temps et les accidents ont déformée et transformée jusqu'à la rendre naturelle. Au milieu de l'air, sa cime de bosselures émoussées, sa crête labourée de larges vides, sa masse rougeàtre morne et morte tourne silencieusement sur un linceul de grands nuages.
On entre, et il me semble qu'on n'a rien vu au monde d'aussi grand ; le Colisée lui-même n'en approche pas, tant la multiplicité et l'irrégularité des débris ajoutent encore à l'énormité de l'énorme enceinte. Devant ces monceaux de briques roussies et rongées, devant ces voûtes rondes élancées comme les arches d'un grand pont, devant ces môles croulants, on se demande s'il n'y a point eu là une ville entière. Souvent une voûte est tombée, et le massif monstrueux qui la soutenait se dresse encore dans l'air, avec un reste d'escalier, avec un fragment d'arcade, épais comme une maison, ventru et difforme. Parfois il est fendu par le milieu, et il semble qu'un pan va se détacher, rouler comme une roche. Des parois de mur, des morceaux de voûtes fléchissantes s'y sont collés, et les saillies menacent, ex-
travasées dans l'air vide. Les cours sont pleines de délais, et les morceaux de briques, sous l'effort du temps, se sont incrustés ensemble aussi àpremcntque les blocs de cailloux tassés par la mer. Ailleurs les arcades intactes s'étagent les unes au-dessus des autres; le ciel, tranché par leur courbe, luit derrière elles, et tout en haut, sur le rouge terne dos briques , les chevelures verdoyantes des plantes chatoient et ondulent au milieu de l'azur.
Il v a des profondeurs suspectes où l'ombre humide traîne parmi des noirceurs étranges. Les lierres y descendent ; les fenouils, les anémones, les mauves foisonnent sur les bords ; à demi ensevelis sous des monceaux de pierres écroulées, les fûts de colonnes s'enfoncent sous un pêle-mêle d'herbes grimpantes; le trèfle aux feuilles grasses tapisse les pentes. De petits chênes verts arrondis, des arbrisseaux verts, des milliers de giroflées se perchent sur les saillies, s'accrochent dans les creux, panachent les crêtes de leurs fleurs jaunes. Tout cela bruit au vent, et les oiseaux chantent dans le grand silence.
On distingue encore les arcades de la Pinacothèque, haute comme un dôme d'église, la grande salle ronde destinée aux bains de vapeur, les énormes hémicycles où se donnaient les spectacles. Supposez un club comnife l'Athenamm à Londres, c'est-à-dire un palais à l'usage de tout le monde, celui-ci à l'usage d'un monde qui, outre les besoins de l'esprit, avait ceux du corps, qui venait non-seulement pour lire des livres et des journaux, pour contempler des œuvres d'art, pour écouter des poètes et des philosophes, pour converser et disputer, mais encore pour nager, se frotter, transpirer,
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même lutter et courir, en tout cas, pour regarder des lutteurs et des coureurs. Car Rome à cet égard n'est qu'une Athènes agrandie : le même genre de vie, les mêmes instincts, les mêmes habitudes, les mêmes plaisirs s'y perpétuent ; la seule différence est dans la proportion et dans le moment. La cité s'est enflée jusqu'à renfermer des maîtres par centaines de mille et des esclaves par millions ; mais, de Xénophon à Marc-Aurèle, l'éducation gymnastique et oratoire n'a point changé : ils ont toujours des goûts d'athlètes et de parleurs ; c'est dans ce sens qu'il faut travailler pour leur plaire ; c'est à des corps nus, à des dilettantes de style, à des amateurs de décoration et de conversation, qu'on s'adresse. Nous n'avons plus l'idée de cette vie corporelle et païenne, oisive et spéculative ; le climat est demeuré le même, mais l'homme s'est transformé en s'habillant et en devenant chrétien.
On monte je ne sais combien d'étages, et au sommet on trouve le pavé des chambres supérieures, un marquetage de petits dés de marbre ; les genêts, les arbrisseaux s'y sont implantés et les disjoignent ; parfois, audessous de la croûte de terre, on voit reparaître un morceau intact, presque frais, de la mosaïque. On comptait ici seize cents sièges de marbre poli. Dans les thermes de Dioctétien, il y avait place pour trois mille deux cents baigneurs. Quand, de cette hauteur, on jette les yeux autour de soi, on voit la plaine rayée à perte de vue par les vieux aqueducs, et, du côté du mont Albano, trois autres vastes ruines, des amas d'arcades noircies ou rougeàtres, crevassées, déchiquetées brique à brique, émiettées par les siècles.
On descend et l'on regarde encore : la salle de la
piscine a cent vingt pas de long ; celle où l'on se déshabillait a quatre-vingts pieds de haut; tout cela était revêtu de marbre, et ce marbre est si beau que, de ses débris.on fabrique des bijoux de cheminée; on en a tiré au seizième siècle l'Hercule Farnèse, le Torse, la Vénus Callipyge, et je ne sais combien de chefs-d'œuvre, au dix-septième siècle des centaines de statues. Il est probable que nul peuple ne retrouvera les aises, les divertissements et surtout les beautés que les Romains trouvaient à Rome.
Il faut venir ici pour comprendre ce mot : une civilisation autre que la nôtre, autreet différente, mais, dans son genre, aussi complète et aussi fine. C'est un autre, animal, mais également parfait, comme le mastodonte avant l'éléphant moderne.
Dans un coin, à l'abri, fleurissait le plus charmant amandier, tout rose comme une jeune fille parée pour le bal, tout en fleur, riant, traversé par une pluie de rayons de soleil, tombé par hasard entre ces murs colossaux, dans le squelette vermoulu du monstre fossile.
Rome. 15 mars, RapbsS
Parlons de ton Raphaël ; puisque tu aimes les impressions franches, je te donnerai la succession et la diversité des miennes.
Combien de fois n'avons-nous pas raisonné de lui ensemble devant les dessins originaux et les estampes ! Ses plus grandes œuvres sont ici. Quand, du milieu des sensations, l'idée commence à poindre, on prend la liste des endroits où il y a quelque peinture de lui. On va d'une fresque à un tableau, d'une galerie à une église ; on revient, on lit sa vie, celle de ses contemporains et de ses maîtres. C'est un travail; il en faut bien un pour Pétrarque et Sophocle : toutes les grandes choses un peu lointaines correspondent à des sentiments que nous n'avons plus.
Le premier aspect est singulier; on vient d entrer dans la cour du Vatican, on &<su un entassement de bâtiments, et au-dessus de sa tête une allée de vitrages qui donnent à l'édifice l'apparence d'une grande serre. Mun i de cette belle idée, on a monté une infinité d'escaliers sur le palier, un suisse doucereux et prudent a empoché vos deux paulsavec un sourire du i econnaissanc .
Vous êtes dans une vaste salle encombrée de peintures. Laquelle regarder? Voici la Bataille de Constantin, dessinée par Raphaël et peinte par Jules Romain, avec de la brique pilée, je suppose ; probablement aussi, il aplu dessus, et la couleur détrempée s'en est allée par places. — Vous suivez un long portique vitré où doivent être les arabesques de Raphaël : elles n'y sont plus; à leurs traces vagues, on devine qu'elles ont été là, mais certainement des polissons avec leur couteau ont gratté assidûment sur la muraille. — Vous vous renversez en arrière, et vous apercevez au plafond les cinquante-deux scènes bibliques qu'on appelle les loges de Raphaël ; il en reste cinq ou six entières ; pour les autres, on a emmanché un balai au bout d'une perche et on a frolté vigoureusement. D'ailleurs, était-ce la peine de faire des chefs-d'œuvre pour les faire si petits, les placer si haut, les réduire à l'état de caissons sous une voûte? Evidemment ceux-ci ne sont qu'un accessoire dans la pensée de l'architecte, un bout de décoration dans un promenoir ; quand le pape, après son dîner, venait ici prendre le frais, il apercevait de loin en loin un groupe, un torse, si par hasard il levait la tête. — Vous revenez et vous faites une première tournée dans les quatre célèbres chambres de Raphaël. Ce sont les appartements de Jules II; le pape y remplissait les offices de sa place; dans l'une, il signait les brefs. Le peintre ici est secondaire ; la salle n'était pas faite pour lui, il a travaillé pour la salle. Les jours sont médiocres, une moitié des fjesques reste dans l'ombre. Le plafond est surchargé, «s sujets s'y étouffent. Le coloris s'est terni ; des gerçures coupent par la moitié les corps et les tètes. L'humiaité a marbré de teintes blafardes les visages, les vête-
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ineiits et les architectures ; les ciels n'ont plus d'éclat, la moisissure y met ses plaques de lèpre; les déesses de la voûte s'écaillent. — Cependant les étrangers, un livret à la main, font leurs observations tout haut; les copistes remuent leurs échelles. Figure-toi, au milieu de tout cela, le malheureux visiteur obligé de se tordre le cou pour manœuvrer sa lunette.
Assurément dix-neui' visiteurs sur vingt sont déçus dans leur attente et demeurent bouche béante en murmurant : « N'est-ce que cela? » Il en est de ces fresques comme des textes mutilés de Sophocle ou d'Homère. Donnez le manuscrit du treizième siècle à un lecteur ordinaire, et supposez qu'il puisse le déchiffrer. S'il est de bonne foi, il ne comprendra rien à votre admiration, et demandera en échange un roman de Dickens ou un lied de Heine. Moi aussi, je comprends que je ne comprends pas. Il me faudra deux ou trois visites pour faire les abstractions et les restaurations nécessaires. En attendant, je vais dire ce qui me choque : c'est que tous ces personnages posent.
Je viens de monter à l'étage supérieur et de voir cette célèbre Transfiguration qu'on appelle le plus grand chef-d'œuvre de l'art. Y a-t-il au monde un sujet de tableau plus mystique ? Le ciel ouvert, les personnages bienheureux qui apparaissent, les corps pesants qui, dégagés des grossières lois terrestres, montent dans la gloire et dans la lumière, tout le délire et la sublimité de l'extase, un vrai miracle, une vision comme celle de Dante lorsqu'il s'élève au paradis les yeux fixés sur les yeux rayonnants de Béatrix! Je pensais à l'apparition des anges dans Rembrandt, à cette rose défigures mystérieuses, qui tout d'un coup flamboie dans la nui1
noire, épouvantant les troupeaux, annonçant aux bergers qu'un Sauveur vient de naître. Le Hollandais. dans sa brume, a senti les terreurs et les ravissements évangéliques; il a tm, il a été secoué jusqu'aux moelles par le poignant sentiment de la vie et de la vérité; et en effet les choses se sont passées telles qu'il nous les montre; devant son tableau, on y croit, parce qu'on y assiste. Raphaël croit-il à quelque chose dans son miracle? Il croit avant tout qu'il faut choisir et ordonner des attitudes. Cette belle jeune femme à genoux songe à bien placer ses deux bras : les trois saillies de muscles sur son bras gauche font une suite agréable; la chute des reins, la tension de toute la machine depuis le dos jusqu'à l'orteil sont justement la pose qu'on arrangerait dans un atelier. L'homme au livre pense à montrer son pied si bien dessiné. Celui qui lève un bras, le voisin qui tient l'enfant possédé, font des gestes d'acteur. Qu'est-ce que ces apôtres qui se laissent tomber symétriquement de façon à faire un groupe? Moïse et Elie dans la gloire aux deux côtés du Christ sont des nageurs qui déploient leurs jambes. Ce Christ lui-même avecsespieds si nettement marqués, ses orteils séparés, n'est qu'un beau corps; ses chevilles et ses cous-de-pied l'ont préoccupé autant que sa divinité.
Ceci n'est pas impuissance, mais système, ou plutôt instinct, car alors il n'y avait pas système. J'ai encore devant les yeux une estampe célèbre, son Massacre des Innocents. Je réponds que pas un des innocents ne court de danger. Le grand gaillard de gauche qui montre ses pectoraux, l'autre du centre qui fait voir le creux de son échine, ne tueront iamais les bambins qu'ils empoignent. Mes amis, vous êtes bien portants
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et vous savez tendre vos muscles; mais vous ne savez pas votre métier. Pour un roi Bérode, les tristes bourreaux que vous faites ! Quant aux mères, elles n'aiment pas leurs enfant-, elles se sauvent avec tranquillité; si elles crient, c'est modérément ; elles auraient trop peur de déranger l'harmonie de leurs attitudes. Mères et bourreaux, c'est une assemblée de figurants calmes qui s'encadrent devant un pont entre des fabriques. — J'ai retrouvé la même chose à Hampton-Court dans les fameux cartons ; les apôtres qui foudroient Ananias s'avancent jusqu'au rebord de l'estrade, commeunchœur d'opéra au cinquième acte.
On redescend, et de nouveau on va se planter devant les fresques des chambres, par exemple devant V Incendie du Bortjo. Pauvre incendie et bien peu terrible ! Il y a quatorze personnes à genoux sur l'escalier, voilà une foule ; ces gens-là ne s'écraseront pas, d'ailleurs ils se remuent sans se presser. En effet, ce feu ne brûle pas; comment brûlerait-il, n'ayant pas de bois à dévorer, étouffé comme il est par des architectures de pierre? Il n'y a pas d'incendie ici, mais seulement deux rangées de colonnes, un large escalier, un palais dans le fond, et des groupes répandus çà et là, à peu près comme les paysans qui en ce moment s'asseyent et se couchent sur les marches de Saint-Pierre. Le personnage est un jeune homme bien nourri, suspendu par les deux bras et qui trouve le temps de faire de la gymnastique. Un père sur la pointe des pieds reçoit son enfant que la mère lui tend du haut d une muraille ; ils seraient à peu près aussi inquiets s'il s'agissait d'un panier de légumes. Un homme porte son père sur ses épaules, son fils nu est à côté de lui, et sa femme suit :
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sculpture antique, c'est Enée avec Anchise, Ascagne et Creuse. Deux femmes apportent des vases et crient ; des cariatides de temple grec auraient le même mouvement. Je ne vois là que des bas-reliefs peints, un complément de l'architecture.
On s'en va sur cette idée, et on la médite, ou plutôt elle se développe toute seule dans la tête et porte des fruits. Pourquoi, en effet, des fresques ne seraient-elles pas un complément de l'architecture? N'est-ce pas un tort que de les considérer en elles-mêmes? Il faut se mettre au point de vue du peintre pour entrer dans les idées du peintre. Et certainement ce point de vue était celui de Raphaël. V Incendie de Borgo est compris dans un arc ornementé qu'il a pour emploi de remplir. Le Parnasse et la Délivrance de Saint-Pierre sont des dessus de porte ou de fenêtre, et leur place leur impose leur forme. Ces peintures ne sont pas plaquées sur l'édifice, elles en font partie, elles le revêtent comme la peau revêt le corps. Pourquoi, appartenant à l'architecture, ne seraient-elles point architecturales? Il y aune logique intérieure dans ces grandes œuvres; c'est à moi d'oublier mon éducation moderne pour la chercher.
Aujourd'hui nous voyons les tableaux à l'exposition, et chacun d'eux existe pour lui-même : dans la pensée de l'artiste, il est complet par soi, on l'accrochera n'im porte à quel panneau, ce n'est pas son affaire. Le peintre a découpé dans la nature ou dans l'histoire un paysage ou une scène; que le morceau soit intéressant, voilà son premier objet : il agit ici comme un romancier ou un écrivain de théâtre ; c'est un dialogue qu'il a seul à seul avec nous. 11 est tenu d'être véridique et dramatique :
«'il nous montre une bataille, que ce soit la Barricade de Delacroix; s'il nous montre un Christ consolant les malades, que ce soit ce pauvre et divin Christ des misérables, celui de Rembrandt, dans son auréole de lumière jaune, au milieu des clartés qui meurent douloureusement dans l'ombre humide. Mais dans la peinture décorative l'objet est autre, et le tableau change en même temps que son objet. Voici l'arc d'une fenêtre qui se courbe gravement et simplement ; la ligne est noble, et une bordure d'ornements accompagne sa belle rondeur. Mais les deux côtés et le dessus restent vides, ils ont besoin d'être remplis, et ils ne peuvent l'être que par des figures aussi sérieuses et aussi amples que l'architecture; des personnages abandonnés à l'emportement de la pasïion feraient disparate, on ne peut pas imiter ici le désordre des groupes naturels. Il faut que les personnages s'étagent selon la hauteur du panneau, les uns courbés ou enfantins au sommet de lare, les autres debout et adultes sur les côtés. La composition n'est pas isolée, elle est le complément de la fenêtre, elle dérive, comme tout le palais, d'une idée unique. Un vaste édifice royal est par nature grandiose et calme, et il impose à ses revêtements, c'est-à-dire à la peinture, son calme et sa grandeur.
Mais surtout il faut se dire et se redire qu'alors l'âme du spectateur n'était pas la même qu'aujourd'hui. Depuis trois cents ans, nous nous sommes rempli la tète de raisonnements et de distinctions morales ; nous noua sommes faits critiques, observateurs des choses intérieures. Enfermés dans nos chambres, serrés dans notre habit noir, bien protégés par les gendarmes, nous avons négligé la vie corporelle, l'exercice des membres;
nous nous sommes adonnés aux mœurs de salons, nous avons cherché notre plaisir dans la conversation et la culture d'esprit; nous avons remarqué les nuances des bonnes façons, les particularités des caractères; nous avons lu et commenté des historiens et des romanciers par centaines ; nous nous sommes chargés de littérature. L'esprit humain s'est vidé d'images et comblé d'idées ; ce qu'il comprend et ce qui le touche à présent dans la peinture, c'est la tragédie humaine ou la vie naturelledont il aperçoitun lambeau, telle scènede mœurs, tel aspect de la campagne, le Larmoyeur, d'Ary Scheffer, une Mare au soleil, de Decamps, leMeurtw de Vé~ vêque de Liège, de Delacroix. Nous trouvons là, comme dans un poëme, la confidence d'une âme passionnée, une sorte de jugement sur la vie; ce que nous venons chercher dans les couleurs et les formes, ce sont des sentiments. En ce temps-là, on n'y cherchait rien de semblable; l'ensemble des mœurs qui nous intéresse à la pensée intérieure, à la forme expressive, intéressait au personnage nu, au corps animal en mouvement. On n'a qu'à lire Cellini, les lettres de l'Arétin, les historiens du temps, pour voir combien la vie était alors corporelle et périlleuse, comment un homme se faisait justice à lui-même, comment il était assailli à la promenade, en voyage, comment il était forcé d'avoir sous la main son épée et son arquebuse, de ne sortir qu'avec un giacco et un poignard. Les grands personnages s'assassinent sans difficulté, et jusque dans leur palais ils ont les rudes manières des gens du peuple. Le pape Jules, irrité contre Michel-Ange, tombe un jour à coups de bà Ion sur un prélat qui voulait s'interposer. Aujourd'hui, qui est-ce qui comprend l'effet d'un muscle, sauf un
chirurgien ou un peintre? Alors c'était tout le monde, charretiers et seigneurs, le grand personnage aussi bien que le premier rustre venu. L'habitude de donner des coups de poing et d'épée, de sauter, de lancer la paume, de jouter en lice, la nécessité d'être fort et agile remplissait l'imagination de formes et d'attitudes. Tel petit Amour nu, aperçu par la plante des pieds et lancé en l'air avec son caducée, tel grand jeune homme qui se renverse sur ses hanches, éveillaient des idées familières comme aujourd'hui tel intrigant, telle femme du monde, tel financier de Balzac. En les voyant, le spectateur copiait sympathiquemmt leur geste; car c'est la sympathie, la demi-imitation involontaire , qui rend possible une œuvre d'art ; sans cela, elle n'est pas comprise, elle ne naît pas. Il faut que le public imagine l'objet sans effort, qu'il s'en figure à l'instant les précédents, les accompagnements, les suites. Toujours, lorsqu'un art règne, l'esprit des contemporains en contient les éléments propres, tantôt des idées et des sentiments, si cet art est la poésie ou la musique, tantôt des formes et des couleurs, si cet art est la sculpture ou la peinture. Partout l'art et l'esprit se rencontrent; c'est pour cela que le premier exprime le second et que le second produit le premier. Aussi bien, si l'on voit alors, en Italie, une renaissance des arts païens, c'est qu'on y trouve une renaissance de mœurs païennes. César Borgia, ayant pris je ne sais plus quelle ville du royaume de Naples, se réserva quarante des plus belles femmes. Les priapées que décrit Burchard, le camérier du pape, sont des fêtes à peu près semblables à celles qu'on voyait du temps de Caton sur les théâtres de Rome. Avec le sentiment du nu, avec l'exercice des muscles, avec le déploiement
de la vie corporelle, le sentiment et le culte de la forme humaine apparaissent une seconde fois.
Toute la peinture italienne roule sur cette idée : elle a retrouvé le corps nu; le reste n'est que préparation, développement , variété, altération ou décadence. Les uns, comme les Vénitiens, y mettent le grand mouvement libre, la magnificence et la volupté; d'autres, comme Corrége, y sentent la grâce délicieuse et riante; d'autres, comme les Bolonais, l'intérêt dramatique, d'autres encore, comme le Caravage, la vérité crue et saisissante : en somme, il ne s'agit jamais pour eux que de la vériîé, de la grâce, du mouvement, de la volupté, de la magnificence du beau corps , nu ou drapé, qui lève une jambe ou un bras. S'il y a des groupes, c'est pour compléter la même idée, opposer un corps à un corps, équilibrer une sensation par une sensation semblable. Quand viendront les paysages, ce ne seront que des fonds et des accompagnements ; ils sont subordonnés, comme aussi l'expression morale du visage ou la vérité historique du tableau. Vous intéressez-vous au gonflement des muscles qui soulèvent une épaule, et par contre-coup arc-boutent le tronc sur la cuisse opposée? C'est dans cette enceinte fermée et limitée que les grands artistes de ce temps-là ont pensé, et Raphaël se trouve au centre.
Cela devient encore, bien plus visible quand on lit leurs vies dans Vasari. Ce sont des ouvriers qui ont des apprentis et fabriquent. L'élève ne passe pas par le collège ; il ne se remplit pas de littérature et d'idées générales ; il va tout d'abord à l'atelier et travaille. Le personnage habillé ou nu, telle est la forme dans laquelle se moulent tous ses sentiments. Raphaël a lamême<du-
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cation que les autres. Ce que Vasari cite de lui pendant toute sa jeunesse, ce sont des madones, et puis encore des madones. Pérugin, son maître, est un simple fabricant de saints ; il aurait pu mettre ce titre sur son enseigne. Encore les siens sont-ils des saints d'autel, mal affranchis de la pose consacrée : ils ne se remuent guère ; quand il en met quatre ou cinq dans un tableau, chacun d'eux agit comme s'il était seul. Ils sont un objet de dévotion autant qu'une œuvre d'art; on s'agenouillera devant eux en leur demandant des grâces; ils ne sont pas encore peints uniquement pour faire plaisir aux yeux. Raphaël passera des années dans cette école, étujiant l'emmanchement d'un bras, le pli d'une étoffe j'or, la forme d'une figure pacifique et recueillie,- après quoi il ira à Florence regarder des corps plus amples et des mouvements plus libres. Cette culture si concentrée rassemblera toutes ses facultés sur un seul point , toutes les aspirations vagues, toutes les rêveries touchantes ou sublimes qui occupent les heures vides d'un homme de. génie aboutiront à des contours, à des gestes; il pensera par des formes comme nous pensons par des phrases.
Il fut très-heureux, noblement heureux, et ce genre de bonheur si rare perce dans toutes ses œuvres. Il n'a point connu les tourments ordinaires des artistes, leurs longues al tentes, les souffrances de l'orgueil blessé. Il n'a point subi la pauvreté, ni l'humiliation, ni l'indifférence. A vingt-cinq ans, sans effort, il s'est trouvé le premier parmi les peintres de son temps ; son oncle Bramante lui a épargné les sollicitations et l'intrigue. A la vue de sa première fresque, le pape fit effacer les autres et voulut que toute la déce ration des Stanze fût
de sa main. On ne lui opposait qu'un rival, Michel-Ange, et bien loin de lui porter envie, Raphaël s'inclinait devant lui avec autant d'admiration que de respect. Ses lettres indiquent la modestie et le calme de l'àme. Il était extrêmement aimable et fut extrêmement aimé ; les plus grands le protégeaient et l'accueillaient: ses élèves lui faisaient un cortège d'admirateurs et de camarades. Il n'a eu à lutter ni contre les hommes, ni contre son propre cœur. Il ne semble pas que l'amour ait troublé sa vie; il s'y est complu sans déchirement et sans angoisses. Il n'a pas été obligé comme tant de peintres d'enfanter douloureusement ses conceptions ; il les a produites comme un bel arbre produit ses fruits. La sève était abondante, et la culture avait élé parfaite; l'esprit enfantait naturellement, et la main exécutait sans peine. Enfin les images qui l'occupaient semblaient exprès choisies pour entretenir la sérénité dans son âme. Il avait passé sa première jeunesse parmi les madones du Pérugin, pieuses et paisibles jeunes tilles, d'une quiétude virginale , d'une douceur enfantine , mais saines, et que la fièvre mystique du moyen âge n'avait point touchées. Il avait ensuite contemplé les nobles corps antiques et compris lafière nudité, le bonheur simple de ce monde détruit dont on venait de déterrer les fragments. Entre les deux modèles il avait trouvé sa forme idéale, et il errait dans un monde tout florissant de force, de joie et de jeunesse comme la cilé antique, mais où la pureté, la candeur, la bonté d'une inspiration nouvelle répandaient un charme inconnu, sorte de jardin dont les plantes avaient la vigueur et la sève païenne, mais où les fleurs demi-chrétiennes s'ouvraient avec un sourire plus timide et plus doux.
LA mNTURE. 181
A présent je |iuis aller regarder ses œuvres, en premier lieu la Madone de Foligno au Vatican. Ce qui frappe d'abord, c'est la douceur et la pudeur de la Vierge, c'egt le geste timide avec lequel elle touche la ceinture bleue de son enfant, c'est l'el'fel charmant de la bordure dorée de sa robe rouge. I ans toutes ses premières œuvres et dans presque loutes ses madones, il a gardé le souvenir de ce qu'il a senti à Pérouse, auprès d'Assise, au centre di s traditions de la piété heureuse et du pur amour. Les jeunes filles qu'il peint sont des communiantes, leur àme n'est pas épanouie ; la religion, en les couvant, a retardé leur éclosion ; avec un corps de femme, elles ont une pensée d'enfant. Pour trouver aujourd'hui des expressions pareilles, il faut voir le visage immobile, innocent, des religieuses qui, élevées dès l'enfance au couvent, n'ont jamais senti le contact du monde. Evidemment il étudie avec amour, avec recherche, avec la délicatesse d'un cœur jeune, la fine courbe du nez, la petitesse de la bouche et de l'oreille, un reflet île lumière sur de doux cheveux blonds. Le sourire épanoui d'un enfant le charme ; cette cuisse enfantine qui vient toucher le ventre se replie si mollement ! Une mère seule peut dire la complaisance tendre avec laquelle les yeux s'attardent sur un pareil plaisir. Le peintre est un autre Pétrarque, un contempla ti' qui suit son rêve, et ne se lasse pas de l'exprimer Sonnet sur sonnet, il en fera cinquante à propos du même visage, et passera des semaines à épurer les vers où il dépose son bonheur silencieux. Il n'a pas besoin de mouvement ni de tapage, il ne cherche pas l'effet, il ne sent pas le contre-cou,» des événements environnants. Ce n'est point un combattant comme Michel-Ange, un
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voluptueux comme ses contemporains ; c'est un rêveur charmant, qui a rencontré le moment où l'on savait faire des corps.
Nulle part cette délicatesse n'est plus visible que dans la Déposition de la croix du palais Borghèse. Il n'avait que vingt-trois ans lorsqu'il la fit, et approchait, sans y toucher encore, du moment où il peignit ses fresques. Il a déjà laissé derrière lui les ordonnances froides du Pérugin, et remue ses personnages, quoique avec une sorte de timidité et un reste de roideur. Des deux côtés du corps sont des groupes qui se font équilibre, trois hommes à gauche, à droite quatre femmes, et les attitudes sont déjà variées, parfaitement belles. Toute la jeunesse de l'invention y luit comme une aurore : non que le tableau soit touchant, comme le veut Vasari ; c'est dans Delacroix qu'il faut voir une mère désespérée près d'un cadavre, un vrai linceul, le grand deuil de la nature, les teintes lugubres des fonds violacés où tranche tragiquement le rouge d'un manteau froissé. Ce qui éclate ici, c'est la riante ou superbe adolescence ; rien n'est plus beau que le beau jeune homme qui se tend en arrière pour soutenir le corps, sorte d'éphèbe grc avec descnémides rouges relevées par une bordure d'or ; rien de plus délicieux que la jeune femme aux cheveux tressés, qui, demi-accroupie, lève ses bras vers la pauvre mère, afin de la soutenir. Ces corps sont vierges, parés comme pour une fête, et la bonté la plus aimable reluit dans leuis regards. Des fleurs suaves dressentçà et là leurs calices ; l'horizon est rayé d'arbres grêles et rares. L'âme, noble et gracieuse comme celle de Mozart, est encore en bouton et perce son enveloppe.
De là il faut passer à ses œuvres païennes, et on y
entre de plain-pied sitôt qu'on regarde ses esquisses. Je les ai mus à Paris, à Oxford et à Londres; le sentiment intérieur du peintre s'y imprime au vol ; on y touche la pensée prime-sautière, intacte, telle qu'elle était dans son àme avant d'être arrangée pour le public. Cette pensée est toute païenne; il sent le corps animal comme un ancien ; ce n'est pas seulement une anatomie qu'il a appris", une forme morte dont il s'est pénétré, un dessous de draperie qu'il est obligé de connaître pour figurer des mouvementsjustes.il aime la nudité elle-même, l'attache vigoureuse d'une cuisse, la superbe vitalité d'un dos plein de muscles, tout ce qui constitue en l'homme le coureur et l'athlète. Je ne sais rien an monde d'aussi beau que son esquisse des Noces d'Alexandre et deRoxane; j'en ai la photographie sous les yeux, je la préfère à la fresque elle-même que je viens de voir au palais Borghèse. Les personnages sont nus, et on se croirait devant une fête grecque, tant cette nudité est naturelle, à mille lieues de toute idée d'indécence ou même de volupté, tant la joie simple, la gaieté rieuse de la jeunesse, la santé, la beauté des corps nourris dans la palestre, v éclatent comme auv plus heureux jours de la plus florissante antiquité. Un petit amour rampe dans la grande cuirasse, trop pesante pour ses membres enfantins ; deux autres emportent la lance ; d'autres ont mis sur le bouclier un de leurs camarades qui boude un peu, et le portent en dansant avec un fol entrain et des cris d'allégresse. Le héros s'avance, aussi noble que l'Apollon du Belvédère, mais plus viril, etrien ne peut exprimer l'élan, le rayonnant sourire des deux jeunes gens, ses compagnons qui lui montrent la douce Roxane assise pour le recevoir. Un souffle de bonté gea-
cieuse et de bonheur charmant court parmi toutes ces tètes ; les corps se meuvent et se déploient comme s'ils étaient heureux de vivre. La belle jeune fille est une fiancée des premiers jours ; elle n'a pas besoin dévotement, les autres non plus; c'est à tort qu'on leur en donnera dans la fresque; ils peuvent demeurer ainsi sans impudeur ; comme les dieux et les héros des anciens sculpteurs, ils sont purs, et le libre épanouissement de la vie corporelle est aussi conforme à l'ordre chez eux que chez les fleurs. Les déesses du monde adolescent, l'immortelle Hébé, les dieux sereins assis sur les sommets lumineux que n'atteignent jamais les brutalités des saisons ni les angoisses de la condition humaine, se reconnaîtraient ici une seconde fois. Ils sont présents aussi dans le Jugement de Paris, tel que l'a gravé Marc-Antoine. On passe des heures à contempler le torse tranquille de ce fleuve couché dans les roseaux, les sérieuses déesses debout autour du pâtre, les grandes nymphes si fièrement étendues au pied de la roche, la superbe épaule de la naïade penchée, les cavaliers héroïques qui au plus haut de l'air retiennent l'élan de leurs chevaux. Il semble que dix-huit siècles aient été tout d'un coup effacés de l'histoire, que le moyen âge n'a été qu'un mauvais rêve, et qu'après tant d'années de légendes mesquines ou douloureuses, l'homme, 8'éveillant en sursaut, se retrouve au lendemain de Sophocle et de Phidias.
Je suis allé à Santa-Maria-della-Pace : vilaine façade ronde qui fait ventre ; mais on entre par un joli petit cloître du Bramante, où deux étages d'arcades élégantes se développent en promenoirs. L'église est trop parée, comme toutes les églises de Rome ; sur la gauche, u n
cardinal du seizième siècle est couché sur sa tombe, la tête appuyée sur la main, maigre, avec toute la grandeur tragique de la mort : tombeaux et dorures, les deux extrêmes qui peuvent le mieux ébranler l'imngination, ce sont ici les traits dominants du culte. Le contraste est frappant lorsqu'à la dernière chapelle de gauche, au-dessus d'un arc, on aperçoit les quatre Sibylles de Raphaël. Elles sont debout, penchées ou assises, pour s'accommoder à la courbure de la voûte,* et de petits anges, leur présentant le parchemin pour écrire, achèvent de former le groupe. Silencieuses, pacifiques, ce sont bien là des créatures surhumaines, situées, comme les déesses antiques, au-dessus de l'action ; un geste calme leur suffit pour apparaître tout entières ; leur être n'est pas dispersé ni transitoire, elles subsistent immuables dans un présent éternel. Il ne faut point chercher ici l'illusion, le relief; une pareille apparition est un rêve, et c'est les yeux fermés, dans les grands moments d'émotion muette, qu'on peut le retrouver. Un homme comme celui-ci a mis toute la noblesse de son cœur, toutes ses conceptions solitaires de bonheur charmant et sublime, dans ces formes et dans ces attitudes, dans l'enlacement fraternel des beaux bras paisiblement étendus qui, se cherchant, font une guirlande. Si un jour, effaçant de notre esprit tous les souvenirs tristes et laids de la vie, nous pouvions entrevoir un tel groupe d'adolescents, d'enfants et de femmes, nous serions heureux, nous ne concevrions rien au delà. Une surtout, debout, penchée en arrière, et qui lentement retourne la tète, a le regard fier et sauvage, l'étrange grandeur demi-animale et demi-divine des êtres primitifs. Derrière elle, une vieille, ridée, encapuchonnée,
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est transfigurée jusqu'à paraître belle, comme les vieillards des Champs-Elysées dans Virgile. De l'autre côté, une douce jeune femme, dans la fleur de l'âge, s'assied, et le contour arrondi de son visage exprime la plus parlaite bonté tranquille.
Me voici enfin revenu au Vatican, et toutes mes impressions changent : je me suis mis au point de vue ; ce qui paraissait froideur ou recherche est justement ce qui fait plaisir. Il y a un germe dont le reste n'est que le développement, c'est le beau corps bien portant, solidement et simplement peint dans une attitude qui manifeste la force et la perfection de sa structure; c'est cela seul qu'il faut chercher; les autres parties de l'art sont subordonnées. Le tableau est comme une phrase musicale bien rhythmée où chaque son est pur, et que la passion dramatique n'altère jamais au point d'y introduire une dissonance ou un vrai cri. A ce titre, tel geste qui semble apprêté est beau comme un accord ample et juste ; je n'ai qu'à le prendre en lui-même, abstraction faite du sujet et de la vraisemblance, et mes yeux en jouiront comme mon oreille jouit d'un chant plein et doux.
Tout ce peuple de figures parle maintenant, et ne parle que trop haut. Il y en a trop, on ne peut plus décrire. Je te dirai seulement ce qui m'est resté le plus vif dans le souvenir : d'abord les loges du Vatican, et dans les loges ce grand lutteur qu'on appelle Dieu le Père, et qui d'un bond, étalant ses membres, franchit les ténèbres; le dos cambré d'Eve cueillant la pomme, sa tête charmante, les vigoureux muscles de ce jeune corps tordu sur ses hanches, tous ces personnages d'une structure si forte et d'un mouvement si libre : ensuite les cariatides blanches de la salle d'Héliodore, simples
figures en grisaille pâle, véritables déesses d'une grandeur et d'une simplicité sublimes, parentes des antiques, avec une expression de douceur et de bonté que n ont point les Junons et les Minerves, exemptes de pensée comme leurs sœurs grecques, occupées dans leur sérénité inaltérable à tourner la têle ou à lever un bras. C'est dans ces sortes de personnages idéaux et allégoriques qu'il triomphe. Sur le plafond, la Philosophie, si forte et si sérieuse, la Jurisprudence, vierge austère qui, les yeux baissés, lève une épée, surtout la Poésie, surtout les trois déesses assises en face du Parnasse, et qui, se tournant à demi, forment avec trois enfants un groupe digne du vieil Olympe, sont des figures incomparables et au-dessus de l'homme. Comme les Anciens, il supprime l'accident, l'expression fugitive de la physionomie humaine, toutes les particularités qui annoncent un être ballotté et froissé par les hasards et le combat de la vie. Ses personnages sont affranchis des lois de la nature; ils n'ont jamais souffert, ils ne peuvent, pas être troublés ; leurs attitudes si calmes sont celles des statues. On n'oserait leur parler, on est pénétré de respect, et cependant ce respect est mêlé de tendresse, cor on aperçoit sous leur gravité un fond de bonté et de sensibilité féminines. Raphaël leur donne son àme ; même parfois, par exemple dans les Muses du Parnasse, plusieurs jeunes femmes, entre autres celle dont on voit l'épaule nue, ont une suavité pénétrante, une douceur presque moderne. 11 les a aimées.
Tout cela éclate plus visiblement encore dans YÉcole d'Athènes. Ces groupes sur cet escalier, au-dessous et autour des deux philosophes, n'ont jamais existé ni pu
exister, et c'est justement pour cela qu'ils sont si beaux. La scène est dans un monde supérieur, que les yeux des hommes n'ont jamais vu, tout entier sorti de l'esprit de l'artiste. Tous ces personnages sont de la même famille que les déesses du plafond. Il faut rester devant eux une après-midi ; une (ois qu'on les sent marcher, on éprouve qu'une pareille scène est au-dessus de tout. Le jeune homme, vêtu de longs vêtements blancs, au visage d'ange, monte comme une apparition méditative. L'autre, aux cheveux bouclés, qui se penche sur la (igurc de géométrie, et ses trois compagnons à côté de lui, sont des êtres divins. C'est un rêve dans l'azur. Ils peuvent, comme les figures entrevues dans l'extase ou dans le rêve, persister indéfiniment dans la même attitude. Le temps ne s'écoule pas pour eux. Le vieillard debout en manteau rouge, son voisin qui regarde, le jeune homme qui écrit, pourront demeurer ainsi toujours. Ils sont bien, leur être est accompli ; ils sont dans une de ces minutes dont parle le Faust de Goethe, où l'on dit au moment : « Arrête-toi, tu es parfait. » Leur repos, c'est le bonheur fixe; quand on a atteint un certain état d'accomplissement, il n'en faut plus bouger.
La vie humaine, celle du corps ou de l'âme, est infinie et énormément multiple; mais il n'y a que certaines portions, certains instants qui, comme une rose entre cent mille roses, méritent de subsister, et telles sont ces attitudes. La plénitude de la force et l'harmonie de toute la structure humaine s'y manifestent sans disparate ni effort. Cela suffit; on ne souhaite rien d'autre. Deux hommes adultes, penchés au-dessous d'un calme adolescent debout, font une belle forme, et il est doux de s'oublier devant elle. L'expression des têtes n'y
contredit pas ; trop pensives, trop semblables au réel, trop brillamment peintes, elles appelleraient la passion ou l'élan; dans cette sérénité, sous cette teintesombre, elles s'accordent avec la paisible arcliitecture des poses.
De tous les artistes que je connaisse, il n'y en a aucun qui lui ressemble plus que Spenser. A la première lecture, beaucoup de cens trouvent aussi Spenser compassé ou terne; rien chez lui ne semble réel ; puis on monte avec lui dans la lumière, et ses personnages, qui ne peuvent pas exister, sont divins.
La Farnésine.
On traverse en fiacre une quantité de rues tortueuses et tristes; on passe sur le pont San-Sisto, et l'on voit des deux côtés du fleuve un pêle-mêle de bicoques, et je ne sais quel long cloaque d'arcades suintantes; au delà, un amas de bouges ; tout cela garde encore l'aspect du moyen âge. Au bout d'un instant, vous voilà dans un palais de la renaissance, devant les Psychés de Raphaël.
Elles font la décoration d'une grande salle à manger lambrissée de marbres, dont le plafond se courbe encadré dans une guirlande de fleurs et de fruits. Au-dessus de chaque fenêtre, la guirlande s'évase pour recevoir les vigoureux corps de Jupiter, de Vénus, de Psyché, de Mercure, et l'assemblée des dieux couvre la voûte. En levant les yeux, au-dessus de la table chargée de vaisselle d'or et de poissons monstrueux, les convives apercevaient ces grands corps nus dans le bleu
foncé de l'Olympe, parmi les guirlandes voluptueuses, où des courges femelles et des radis mâles font penser à la large joie d'Aristophane. La courtisane Imperia pouvait y venir : les hôtes, des parasites comme Tamisius, des artistes licencieux comme Jules Romain el l'Arétin, des seigneurs et des prélats nourris dans les dangers et dans la franche sensualité du siècle, devaient conlemplcr avec sympathie cotte peinture gaie, grande et forte, ces figures rudement faites, indiquées plutôt qu'achevées, ces tons de brique. Souvent un paquet de blanc avec une tacie noire fait les yeux: les trois Grâces nues dans le banquet sont musclées comme des lutteurs; plusieurs dieux, Hercule, Pan, Pluton, le Fleuve, ne sontquederobustes forgerons tracés à grands traits et par grosses plaques de couleur comme pour une tapisserie ; les Amours qui rapportent Psyché ont la solide chair empâtée d'enfants surnourris. Il y a dans toute la peinture une exubérance de vigueur et je dirais presque de lourde sève païenne ; à Rome, le type est plutôt fort qu'élégant; les femmes, ne remuant guère, deviennent pesantes et grasses ; on trouve les traces de cette ampleur dans beaucoup de femmes de Raphaël, dans ses Grâces charnues, dans son Eve massive, dans la largeur du torse de sa Vénus. Le paganisme vers lequel il inclinait n'était point attique,et ses élèves qui ont exécuté les peintures de cette salle ont outré ou négligé à demi ses indications, comme un graveur qui reproduit un tableau en oubliant les délicatesses. Pour s'en convaincre, il n'y u qu'à mettre en regard, dans la fresque et dans le dessin original, Vénus recevant le vase. La ligure dessinée est une vierge des temps primitifs, d'une innocence et d'une douceur inexprimables, et sa tête d'en-
tant qui n'a pas encore pensé, posée sur un tronc herculéen, produit une émotion telle que l'esprit se reporte involontairement jusqu'à l'origine de la famille humaine, dans ces temps où la fille s'appelait la laitière, où des races athlétiques et naïves, avec l'épée courte et des dogues qui terrassaient les lions, descendaient de leurs montagnes pour coloniser l'univers. Même à travers la traduction des élèves, la figure peinte, ici comme dans toute la fresque, est encore unique; il y a là un type nouveau, non pas copié sur le grec, mais sorti tout entier du cerveau du peintre et de l'observation du modèle nu, d'une énergie et d'une plénitude étranges, où le muscle est accusé, non par imitation obligée de la nature, mais parce qu'il est vivant, et que par sympathie l'artiste jouit de sa tension. Psyché lancée à travers l'air et soutenue par des Amours, Vénus suppliant Jupiter, sont d'une fraîcheur et d'une jeunesse charmantes. Et que dire dis deux bouquetières aux ailes de papillon, de l'aimable Grâce dansante qui, dans le banquet, arrive effleurant le sol? Tout cela rit et cueille à pleines mains les plus riches fleurs de h vie. Dans l'espace, à côté des grandes déesses, volent des enfants, un Amour qui soumet au joug un lion et un cheval marin, un autre précipité comme un nageur dans une eau molle où il va s'ébattre, puis des colombes blanches, de petits oiseaux, des hippogriffes, un sphinx à corps de dragon, toutps les gaietés de l'imagination idéale. Parmi ces fantaisies, serpente la guirlande touffue, entremêlant les magnificences du printemps et de l'été, les grenades et les feuilles de chêne, les pâquerettes épanouies et l'or pâle des limons, les calices satinés du narcisse blan^ avec les rondeurs opulentes des courges.
Comme il est loin de ses premières timidités chrétiennes! Entre la Déposition de la croix et la Farne'sine, le souffle de la renaissance païenne a passé sur sa tête et développé tout son génie du côté de la joie et de la vigueur.
Sa pauvre Galatée, qui est dans la salle voisine, a bien souffert du temps. Elle a l'air détrempée ; une partie du modelé a disparu, la mer et le ciel sont ternes et salis par plaques; mais elle est de la main de Raphaël : on s'en aperçoit à la grâce et à la douceur de Galatée, au geste du petit Amour qui déploie si harmonieusement ses membres , à l'invention si originale des dieux et des déesses marines. La nymphe nue enlacée à mi-corps se laisse faire avec une expression de coquetterie charmante; le triton barbu, au nez busqué, qui l'enserre et l'accapare superbement dans ses braa nerveux, a toute l'allégresse et l'élan d'un dieu animal qui respire à pleine poitrine dans l'air salé de la mer le contentement et la force. Derrière, une femme aux blonds cheveux flottants s'assied sur la croupe du dieu qui l'emmène, et son dos cambré se creuse avec la plus savante élégance. — Le peintre ne s'abandonne pas à son sujet, il demeure sobre et modéré, il évite d'aller jusqu'au bout <Ju mouvement et de l'expression, il épure des types et arrange des poses. Ce goût naturel de la mesure, ces instincts affectueux qui le portent, comme Mozart, à peindre la bonté native, cette délicatesse d'àme et d'organes qui lui fait rechercher partout les êtres nobles et doux, tout ce qui est heureux, généreux et digne de tendresse, cette fortune singulière d'avoir rencontré l'art sur la cime extrême qui sépare l'achèvement de la préparation et de la décadence, ce bonheur unique d'une
LA PEINTIRE. 193
é^ucition double, qui, après lui avoir montré l'innocence et la pureté chrétiennes, lui a fait sentir la force et la joie païennes, il a fallu tous ces dons et toutes ces circonstances pour le porter au faîte. Vasari dit très-justement : « Si l'on veut voir clairement combien parfois le ciel peut se montrer libéral et large en accumulant sur une seule personne les infinies richesses de ses trésors, et toutes ces grâces et dons particulièrement rares qu'e& un long espace de temps il disperse entre beaucoup d'individus, il faut contempler Raphaël Sanzio d'Urbin. »
Musées, 15 avril
Il y a des jours où l'on entre dans une idée qui s'allonge droite comme une grande route, et d'autres j urs, ceux que je viens de passer, où l'on erre à droite à gauche parmi des tournants. On se trouve près du Vatican, et on monte encore une fois tout en haut du Vatican, dans ce petit musée si précieux. Que de choses dans un tableau ! Le propre de la peinture et des autres arts du dessin , c'est de ramasser dans un seul effet simultané et concentré toutes les idées d'un artiste. Les autres arts, la musique et la poésie, dispersent l'impression.
On revoit le charmant Christ du Corrége demi-nu, souriant, assis sur la nue, parmi les anges, le plus aimable jeune homme gracieux et rosé qui fut jamais; un Doge du Titien en simarre jaune, si réel, d'une personnalité si distincte et si frappante, et cependant si divinement peint, que le moindre pli de sa robe ouvragée
est une fête pour les yeux; une Mise au tombeau du Caravage, pleine de figures et de gestes copiés sur le vif, vigoureux portefaix aux jambes sillonnées de varices, jeunes femmes penchées qui s'essuient les yeux et pleurent avec la sincérité de la vive jeunesse. Aujourd'hui, ce que j'ai le mieux senti, c'est une Sainte Catherine de Murillo, d'un attrait troublant et étrange. Sa beauté est dangereuse ; dans son regard oblique, dans ses yeux noirs baissés luit une ardeur secrète; quel contraste entre ce teint de fleur méridionale et cette flamme! quelle amoureuse et quelle béate! Dans les peintures de Raphaël, l'immobilité de la couleur fanée et de l'attitude sculpturale ôte aux yeux une portion de leur vie. Au contraire, le coloris espagnol estfrémi>sant; les sensualités inconnues de l'âme ardente, les palpitations brusques des émotions fugitives et véhémentes, le tressaillement des nerfs emportés jusqu'à la volupté et l'extase, la force et les flamboiements de l'incendie intérieur couvent dans cette chair illuminée par l'intensité de sa propre vie, dans ces tons roses noyés de noirceurs vagues.
V Enfant prodigue, tout à côte, est si douloureusement suppliant ! L'Espagnol est d'une autre race que l'Italien, bien moins équilibrée, bien moins enfermée dans l'enceinte régulière du beau, emportée jusqu'à l'expression de l'idée crue ou delà palpitation intérieure, à travers le sacrifice de la forme.
Je revois la Madone de Foligno de Raphaël, et je me confirme dans cette idée que cette peinture est d'un autre âge; il faut à un moderne une préparation pout la comprendre. Quels sentiments habituels et non appris l'intéresseront aux muscles des deux petits anges nus,
LA PRINTURE. 195
au pli du ventre qui dessine le bassin, à la torsion qui soulève la hanche molle du petit Jésus, et colle contre son ventre la chair enfantine de sa cuisse ? Tout cela parlait à un homme de ce temps, et ne parle point à un homme du nôtre. Ce que nos yeux voient ici sans effort, c'est ia belle humeur des deux enfants, c'est la douceur et la pudeur de la Vierge, c'est le geste timide avec lequel elle touche la ceinture bleue de son petit Jésus, ef tout au plus, si les yeux sont sensibles, c'est l'effet charmant de la bordure dorée de sa robe rouge.
Sans doute, la célèbre Communion de saint Jérôme par Dominiquin, que l'on voit en face, est mollasse en comparaison; il n'est pas aussi sûr de sa main, il triche à demi; il se dédommage par des architectures, des chappes chamarrées et lustrées, une riche ordonnance empruntée aux Vénitiens. La raison comprend que le style de Raphaël est meilleur. Pareillement elle reconnaît que Port-Royal et Racine, Lysias et Platon écrivaient mieux que nous. Mais nus sentiments n'entreraient pas dans leur moule, et nous ne pouvons pas nous dépouiller de nos sentiments.
Au musée du Capitole. La première fois j'ai passé trop vite, et j'étais trop las. Je ne t'en ai décrit qu'une 6eule peinture, je crois, V Enlèvement d'Europe par Véronèse.
Le principal est un énorme tableau, Sainte Pétronille, du Guerchin ; on retire le corps delà terre, pendant que l'âme est reçue dans le ciel ; c'est une peinture comporte ; l'artiste, selon l'usage des écoles qui ne sont pas primitives, a rassemblé trois ou quatre sortes d'ef-
fets. — Il parie aux \eux par les puissantes oppositions
d'ombre et de lumière, par les riche- draperies de b sainte et de son fiancé. — Il c< façon à
faire illusion; le petit [ni tien! ie i
d'une vérité saisissante, on l'a rencontré dans les deux portefaix qui soulèvent le corps ont la et l'énersie masculine 'le leur métier. — Il est dramatique; l'attitude humble de la sainte dans 1 charmante, et fait contraste, par sa tète couronné» avec la lourdeur tragiqu du cadavr i enveloppé dans -on suaire blafard. Jésus-Christ lui-même est touchant, affectueux ; ce n'est pas un simple corps comme ailleurs, et le sujet tout entier, la mort lugubre et froide mise en face de la résurrection bienheureuse et triomph suffit pour arrêter et troubler les passants. — La peinture ainsi comprise >ort de ses limites naturelles et se rapproche de la littérature.
Sa Sibylle Persique sous son étrange et poétique - oiffure est déjà toute moderne. Elle a une de ces expressions "pensives, compliquées, indéfinissables qui nous plaisent tant, celle d'une ame infinie en délicatesse, toute frémissante de sensibilité nerveuse, et dont lamysténeuse séduction ne finira pas. ..
Présentation du Christ au temple de Fra Bartholomeo. Le contraste e.-t frappant. L'art et, j'ose dire, la civilisation entière, ont été transformés entre ces deux maîtres. Rien de plus noble, de plus simple, de plus reposé, de plus sain que cette peinture ; on n'en est que plus fi quand on vient de voir des combinaisons et des nouveautés du Guerchin. Il v a deux épo tues en Italie, celle de l'Arioste et de la Renaissance, celle du Tasse et de la Restauration catholique.
Une Madeleine du Tint ret, sur une natte de paille, hâve, noirâtre, profondément pénitente, éi hevelée. Llle pleure et prie. Par le trou de la caverne perce lugubrement le croissant de la lune ; cette échappée du désert et des terreurs de la nuit, au-dessus de la misérable lemme secouée (Je sanglots, esl navrante. Plus on voit Tintoret, plus on lui trouve, en grand, le tempérament de Delacroix, le sentiment de ce qu'il y a de tragique dans le réel, l'impétueuse sympathie ébranlée au conles ehosi - vivantes, le talent d'exprimer la crudité, la nudité, l'emportement de la vérité et de la passion.
Ces jours-ci, en errant autour du Capitole, je suis cn- Iréa 1 académie de San Luca. Il y a peu de galeries aussi belles à P»ome.
Deux grands tableaux du Guide. L'un représente la Fortune, une dce.-.-e nue qui vole au-de.-sus «le la terre, un diadème à la main. L'autre est, je crois, ['Enlèvement d'Ariane; la mer toute bleue détend à l'infini ; sur un rocher se tient une grande femme blanche ; une autre s'approche d'elle conduisant un beau jeune homme drapé, et près de là une femme couchée fait jouer un petit enfant. Rien de plus facile et de plus élégant ; les peintres de ce temps possèdent tous les types, et celuici se complaît dans des réminiscences adoucies et agréables de la beauté grecque. Mais sa peinture n'a paa de substance; elle est trop blanche; on y sent une nuance de platitude et de convention. comme dans les tragédies du dix-huitième siècle.
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Une fresque un peu délabrée de Raphaël met cette faiblesse dans tout son jour. Ce n'est qu'un enfant nu, mais vivant, fort, simple comme un antique de Pompéi ; les yeux sourient ; dans ce corps si jeune et si solide, c'est l'éveil, la première curiosité de l'âme.
Une petite peinture à peine esquissée, de Rubens, est, un chef-d'œuvre. Deux femmes nues couronnent une de leurs compagnes, pendant qu'au-dessus d'elles de petits Amours blancs font une guirlande. Elles ne sont point trop grasses, et leur mouvement est si naturel, si élégant ! Ce mot semble étrange à propos de Rubens. Mais personne n'a senti autant que lui l'ondulation de la forme humaine, et n'a écrit si directement sous la dictée de son impression. La vie semble figée chez les autres quand on les compare à lui. Seul il en a connu la mollesse fluide, l'instantané. En effet, telle est la nature de la vie : c'est le jet coulant d'une fontaine intarissable qui ne reste jamais la même ; dans la chair animée, le sang afflue et s'en va avec la vélocité d'un fleuve ; cette palpitation de la substance qui incessamment vient et s'en va est visible dans la fraîcheur de ses tons et la fluidité de ses formes. Mais j'en dirais trop sur Rubens; aucune peinture n'est un trésor si varié, si inépuisable pour un observateur de l'homme
Sur ce terrain, les Vénitiens seuls approchent de lui. Ils réduisent son abondance, mais ils l'ennoblissent. Il y a ici des Palma Vecchio, des Titien, dont la voluptueuse richesse, les superbes charnures révèlent, par delà l'art romain, tout un monde. Palma en occupe l'entrée ; sa forte couleur splendide comme un rouge coucher de soleil, son puissant modelé, les magnifiques torsions de ses cnrps solides annoncent un goût primitif,
celui de la force; dans toute école, on découvre d'abord le tvpe sérieux et simple; on ne le rend séduisant et délicieux que plus tard. — Titien est au centre, également muni du côté de la sensualité et du côté de l'énergie. Dans une belle campagne italienne qui s'enfonce en lointains bleuâtres, près d'une fontaine dont le petit Amour verse de l'eau, sa Calisto tombe violemment dépouillée par les nymphes ; rien de mignon ni d'agréablement épicurien dans cette audacieuse peinture. Les nymphes font brutalement leur office, en femmes du peuple qui ont les bras forts. Une surtout, debout, au superbe torse presque masculin, est une commère capable de battre un homme. Une autre, avec une malice crue de femme experte, courbe en deux la pauvre coupable afin de voir plus tôt les marques de son malheur. Mais, dans son autre tableau, la Vanité nue sur un lit blanc avec un sceptre et une couronne, onduleuse et fine, d'une mollesse enivrante, est la plus attrayante maîtresse qu'un patricien puisse orner de sa pourpre et senir le soir comme une fête à la sensualité exquise de ses regards expérimentés. — Véronèse vient le dernier, un décorateur, exempt des rudesses viriles et gigantesques où souvent Titien s'emporle, le plus savant de tous dans l'art de distiller et de combiner les plaisirs que la pure couleur, par ses oppositions, ses dégradations, ses mélanges, peut donner aux yeux. Son tableau représente une femme occupée à se coiffer devant un miroir que tient un petit Amour. Un rideau violet avive de ses teintes passées la belle chair encadrée dans un linge. Un petit rebord ployé pose sa guimpe délicate sur la mollesse ambrée de la poitrine. Les cheveux roussâtres se retroussent en frisons sur le
front, au bord des tempes. On voit de la chemise sortir le sein et la cuisse. Dans cette vague rougeur vineuse, sur ces fonds de feuille morte, noyés, effacés, toute la chair pénétrée d'une lumière intérieure soulève ses rondeurs et sa pulpe avec un frémissement qui semble une caresse.
Le tableau le plus regardé est une Lucrèce avec Sextus, de Cagnacci, un peintre de je ne sais quelle époque, mais certainement tardif; on le devine au sujet dramatique et traité en vue de l'effet dramatique. Nue sur des draps blancs et des draperies rouges, renversée, la tête plus bas que les seins, elle se débat, repoussant de la main la poitrine du misérable. Ce pauvre corps de femme délicat et charmant, écrasé sous la violence physique, fait pitié. Les moindres détails sont touchants : il y a, dans ses cheveux ondes, des perles blanches qui se dénouent. Lui cependant, en justaucorps bleu rayé d'or, semble un ruffian du temps, quelque Osio assassin et grand seigneur comme celui dont le procès de Virginie de Leyva nous a montré la belle prestance, les bonnes façons et les assassinats. Sous un grand portique blanc, l'esclave attend, tenant l'épée de son maître. On faisait des expéditions semblables dans le couvent de Monza près de Milan, au commencement du dix-septième siècle.
La Sixline, le seizième siècle.
Te souviens-tu de la visite que nous avons faite l'an
dernier à l'École des Beaux-Arts avec Louis B ,
homme d'esprit, cultivé, lettré, s'il y en a, pour voir la
copie du Jugement dernier de Michel-Ange? Il a bâillé, il s'est recrié, il s'est moqué de nous, il a déclare qu'il aimait mieux ie Jugement dernier de l'Anglais Martin. Au moins, disait-il, la scène y est, tout le ciel et toute la terre, le ciel fendu par la foudre, le pêle-mêle des morts innombrables qui, à perte de vue, par légions, sortent de leurs sépulcres sous la lumière surnaturelle de la dernière nuit et du dernier jour. Ici il n'y a ni ciel, ni terre, ni abîme, ni air, mais deux ou trois cent» corps qui prennent des attitudes. — A quoi tu as répondu que Michel-Ange ne peignait ni le ciel, ni la terre, ni l'air, ni les abîmes, qu'il ne prenait point pour personnages l'infinité et la lumière surnaturelle, qu'il était sculpteur et avait pour seul moyen d'expression le corps humain, qu'il faut considérer sa fresque comme une sorte de bas-relief où le grandiose et la fierté des attitudes remplacent le reste, et que, si aujourd'hui dans cette tragédie suprême nous donnons le premier rôle à l'espace, aux éclairs, à la fourmilière indistincte des figurines humaines, on le donnait alors à quelques colosses tragiquement drapés ou tordus.
D'où vient ce changement? Et pourquoi prenait-on alors tant d'intérêt aux muscles I C'est qu'on les regardait. J'ai relu dans tes écrivains du temps les détails de l'éducation et les violences des mœurs au seizième siècle ; quand on veut comprendre un art, il faut regarder l'âme du public auquel il s'adressait.
« Je veux, dit Castiglione en traçant le portrait de l'homme accompli, que notre homme de cour soit un parfait cavalier à toute selle, et .comme c'est un mérite particulier des Italiens de bien gouverner le cheval à la bride, de mmœuvrer par principes surtout les chevauï
difficiles, de courir des lances, de jouter, qu'il soit en cela un des meilleurs parmi les Italiens... Pour les tournois, les pas d'armes, les courses entre barrières, qu'il soit un des bons parmi les meilleurs Français... Pour jouer aux bâtons, courir le laureau, lancer des dards et des lances, qu'il soit excellent parmi les Espagnols. Il convient encore qu'il sache sauter et courir... Un autre exercice noble est le jeu de paume. Et je n'estime pas à moindre mérite de savoir faire la voltige à cheval. » Ce n'était pas là de simples préceptes relégués dans la conversation et dans les livres ; les actions et les mœurs y étaient conformes. Julien de Médicis, qui fut assassiné par les Pazzi, est loué par son biographe, non-seulement pour son talent de poëte et son tact de connaisseur, mais encore pour son habileté à manier le cheval, à lutter et à jeter la lance. César Borgia, le grand politique, est aussi exercé aux coups de main qu'aux intrigues. « Il a vingt-sept ans, dit un contemporain, il est très-beau de corps et grand, et le pape son père a grand' peur de lui. Il a tué six taureaux sauvages en combattant à cheval avec la pique, et à l'un de ces taureaux il a fendu la tête du premier coup. » C'est l'Italie en ce moment qui fournit l'Europe de savants maîtres d'armes, et dans les estampes du temps on voit l'élève nu, un poignard dans une main, une épée dans l'autre, qui, du jarret à la nuque, prépare et assouplit ses muscles comme un athlète et comme un lutteur. Il le faut bien, la paix publique est trop mal gardée. « Le 20 septembre, dit un chroniqueur, il y eut un grand tumulte dans la ville de Rome, et tous les marchands fermèrent leurs boutiques. Ceux qui étaient aux champs ou dans leurs vignes revinrent en toute hâte, et
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tous, tant citoyens qu'étrangers, prirent les armes, parce qu'on affirmait comme chose certaine que le pape Innocent Mil était mort. » Le lien si faible de la société se rompait, on rentrait dans l'état sauvage, chacun profitait du moment pour se débarrasser de ses ennemis. Et ne croyez pas qu'en temps ordinaire on s'abstînt d'y toucher. Les guerres privées des Colonna et des Orsini s'étalent autour de Rome, aussi librement qu'aux plus noirs siècles du moyen âge. « Dans la ville même, il se faisait beaucoup de meurtres et de pillages le jour et la nuit, et il se passait à peine un jour que quelqu'un ne fût tué... Le troisième jour de septembre, un certain Salvator assaillit son ennemi, le seigneur Beneaccaduto, avec qui pourtant il était en paix sous une caution de 500 ducats; il le frappa de deux coups et le blessa mortellement, en sorte qu'il mourut. Et le quatrième jour le pape envoya son vice-caméner, avec les conservateurs et tout le peuple, pour détruira la maison de Salvator. Us la détruisirent, et. le même quatrième jour de septembre, Jérôme, frère dudit Salvator, fut pendu. » Je citerais cinquante exemples semblables. A ce moment, l'homme est trop fort, trop habitué à se faire justice à lui-même, trop prompt aux voies de fait. « Un jour, dit Guichardin, Trivulce tua de sa propre main, dans le marché, quelques bouchers qui, avec l'insolence ordinaire aux gens de cette sorte, s'opposaient à la levée des droits dont ils n'avaient pas été exemptés. » Jusqu'en 1557, on laissa ouvert à Ferrare un champ clos où le duel à mort était accordé, même aux étrangers, et où les petits garçons venaient se battre à coups de couteau. La princesse de Faenza lance quatre assassins contre son mari, et, voyant qu'il résiste, saute du lit
et le poignarde elle-même, sur quoi son père prie Laurent de Médicis de solliciter auprès du pape pour lever les censures ecclésiastiques, alléguant qu'il a la pensée de « la pourvoir d'un autre mari ». — Le prince d'Imola est assassiné et jeté par les fenêtres, et on menace sa veuve, enfermée dans la forteresse, de tuer ses enfants, si elle ne la livre. Elle monte sur les créneaux et répond, avec le geste le plus expressif, « qu'il lui reste le moule pour en faire d'autres. » — Considérez encore les spectacles qu'on a tous les jours dans Rome. « Le second dimanche, un homme masqué dans le Borgo dit des paroles offensantes contre le duc de Valentinois. Le duc, l'ayant appris, le fit saisir : on lui coupa la main et la partie antérieure de la langue, qui fut attachée au petit doigt de la main coupée. » — « Les gens du même duc suspendirent par les bras deux vieillards et huit vieilles femmes, après avoir allumé du feu sous leurs pieds, pour leur faire avouer où était l'argent caché, et ceuxci, ne le sachant pas ou ne voulant pas le dire, moururent dans ladite torture. » Un autre jour, le duc fait amener dans la cour du palais des condamnés (gladiandi), et lui-même, revêtu des plus beaux habits, devant une assistance nombreuse et choisie; ies perce à coups de flèches. — « Il tua aussi, sous le manteau du pape, Perotto, qui était favori du pape, en telle façon que le sang sauta à la face du pape. » On s'égorgeait dans cette famille. Il avait déjà l'ait assaillir à ceups d'épéeson beau-frère, et le pape faisait garder le blessé; « mais le duc dit : Ce qui ne s'est pas fait à dîner se fera
à souper » Et un jour, le 17 août, il entra dans la
chambre, comme le jeune homme se levait déjà ; il lit sor tir sa femme et sa sœur, et, ayant ippelé trois assassins,
il fit étrangler le dit jeune homme.... Il tua encore son frère, le duc de Gamlie, et le fit jeter dans le Tibre. » Et, comme on demandait au pêcheur qui avait vu la chose pourquoi il n'en avait rien dit au gouverneur de la ville, cet homme répondit « qu'en sa vie il avait vu, à différentes nuits, jeter plus de cent corps au même endroit, sans que personne en eût jamais pris souci. » Tout cela prend corps el relief, lorsqu'on lit les mémoires de Cellini. Aujourd'hui nous nous sommes si bien remis aux mains de l'État, et nous comptons tellement sur le juge et sur le gendarme, que nous avons peine à comprendre le droit naturel de guerre par lequel, avant l'établissement des sociétés régulières, chacun se défend, se venge et se satisfait. En France, en Espagne^ en Angleterre, les bètes féroces de la féodalité trouvaient dans l'honneur féodal, sinon une bride, du moins une borne; le duel remplaçait les guerres privées : on se tuait le plus ordinairement selon les règles, devant témoins, en un lieu choisi. Ici l'instinct du meurtre se lâchait dans les rues. On ne peut pas énumérer toutes les violences racontées par Cellini, non pas seulement les siennes, mais celles des autres. Un évèque à qui il ne voulait pas livrer un vase d'orfèvrerie envoie des gens pour saccager sa maison; lui, l'arquebuse à la main, se barricade. — « Pendant son séjour à Rome, le Rosso, ayant décrié les ouvrages de Raphaël, les élèves de cet illustre maître voulaient absolument le tuer. » — Vasari, couchant avec l'apprenti Manno, « lui écorcha une jambe avec les mains, croyant se gratter lui-même, car jamais il ne se taillait les ongles; » sur quoi « Manno était décidé à le tuer ». — Le frère de Cellini, apprenant aue son élève Bertino
Aldobrandi venait d'être tué, « jeta un si grand cri de rage qu'on eût pu l'entendre à dix milles de là; puis il dit à Giovanni : « Au moins saurais-tu m'indiquer celui qui me l'a tué? » Giovanni lui répondit que oui, et que c'était un de ceux qui étaient armés d'un espadon, et qu'il avait une plume bleue sur sa barrette. Mon pauvre frère, s'étant avancé et ayant reconnu le meurtrier à ce signalement, se lança au milieu du guet avec sa promptitude et son intrépidité merveilleuses; puis, sans qu'on pût l'arrêter, il allongea une botte dans le ventre de son homme, le traversa de part en part et le poussa en terre avec la garde de son épée. » Presque aussitôt il est lui-même jeté bas d'un coup d'arquebuse, et l'on voit alors se déchaîner toute la furie des vendette. Cellini ne peut plus ni manger ni dormir, et la tempête intérieure est si forte qu'il croit qu'il mourra, s'il n'y cède... « Je me disposai un soir à sortir de ce tourment, sans tenir compte de ce qu'une pareille entreprise avait de peu louable... Je m'approchai adroitement du meurtrier avec un grand poignard semblable à un couteau de chasse. J'espérais d'un revers lui abattre la tête; mais il se retourna si vivement, que mon arme l'atteignit seulement à la pointe de l'épaule gauche et lui fracassa l'os. Il se leva, laissa tomber son épée, et, troublé par la douleur, se mit à courir. Je le poursuivis, le rejoignis en quatre pas, et levai mon poignard au-dessus de sa tête, qu'il inclinait très-bas, de sorte que mon arme s'engagea entre l'os du cou et la nuque si profondément que malgré tous mes efforts je ne pus la retirer. » — Un peu plus tard, et toujours sur la voie publique, Cellini tue Benedetto, puisPompeio, qui l'avaient offensé. Le cardinal Médicis et le cardinal Cor-
naro trouvent cela très-bien. Pour le pape, dit Cellini après un de ces meurtres, « il me lança un regard menaçant qui me fil trembler; mais, dès qu'il eut examiné mon ouvrage, son visage commença de se rasséréner. » Et, comme une autre fois on accusait Cellini : « Apprenez, répliqua le pape, que les hommes uniques dans leur profession, comme Benvenulo, ne doivent pas être soumis aux lois, et lui moins que tout autre, car je sais combien il a raison. » Voilà la morale publique., Et cependant le motif de ces guet-apens est aussi mince que possible. Luigi, son ami, avait pris pour maîtresse Pentesilea, une courtisane dont lui, Cellini, n'avait pas voulu, et que pourtant il l'avait prié de ne pas prendre. Furieux, il se place en embuscade, tombe sur eux à coups d'épée, les blesse, ne les trouve pas assez punis, et conte avec satisfaction leur mort, qui ne tarda guère. En fait de morale privée, il a des visions mystiques quand il est en prison; son ange gardien lui apparaît, il s'entretient avec un esprit invisible; il a des transports de dévotion : c'est l'effet de la solitude et de la réclusion sur de pareilles têtes. Du reste, en liberté, il est bon chrétien à la mode du temps; son Persée ayant réussi, «je partis, dit-il, en chantant des psaumes et des hymnes à la gloire de Dieu, ce que je continuai à faire pendant tout ce voyage. » On trouve des sentiments pareils chez le duc de Ferrare; « ayant été atteint d'une grave maladie qui l'empêcha d'uriner pendant quarante-huit heures, il eut recours à Dieu, et voulut qu'on payât tous les appointements échus. » Telle est aussi la conscience de l'un de ses prédécesseurs, Hercule d'Esté, qui, au sortir d'une orgie, allait chanter l'office avec sa troupe de musiciens français, qui fai-
sait couper la main ou crever un œil à deux cent quatre-vingts prisonniers avant de les vendre, et le jeudi saint allait laver les pieds aux pauvres. Telle e>t la piété du pape Alexandre VI, qui, ayant appris l'assassinat de son fils, le duc de Gandie, se frappe la poitrine, et confesse ses crimes en sanglotant devant les cardinaux assemblés. L'imagination, en ce temps-là, se frappe dans un sens ou dans un autre, tantôt du côté de la volupté, tanlôt du côté de la colère, tantôt du côté de la peur. De loin en loin, à la pensée de l'enfer il leur vient un frisson, et ils croient s'acquitter avec des cierges, des signes de croix et des patenôtres; mais.de fondation, ce sont des païens, de vrais barbares, et la seule voix qui parle en eux, c'est celle delà chair éinue, des nerfs qui frémissent, des membres qui se tendent, et de la cervelle trop pleine où bruit l'essaim des formes et des couleurs.
On ne s'attend pas, j'imagine, à les trouver bien délicats dans leurs façons. Le cardinal Hippolyle d'Esté, qui fit crever les yeux à son frère, reçoit à coups de bâton un envoyé du pape chargé de lui apporter un bref déplaisant. On sait comment le pape Jules II, dans une querelle avec Michel-Ange, tomba à coups de canne sur un évêque qui essayait de s'interposer. Une fois Gellini est reçu en audience par le pape Paul II. « Il ■tait, dit Cellini, de la meilleure humeur du monde, l' autant plus que cela se passait le jour où il avait o utume de faire une solide débauche, après laquelle ;1 vomissait. » Impossible de raconter avec le maître de cérémonies Burchard les fêtes données au Vatican devant Alexandre VI, César Borgia et la duchesse Lucrèce, ni même tel petit amusement improvisé que ces
LA PEINTURE. Lll ,
trois personnages regardaient de la fenêtre « avec de grands rires et une grande satisfaction; » des vivandières en rougiraient. On ne s'est point encore poli ; la crudité n'effarouche personne; les poëtes comme Berni, les conteurs comme l'évêque Bandello, expliquent avec détails précis les événements les plus risqués. Ce que nous appelons le bon coût est l'œuvre des salons, et ne naîtra .pic sous Louis XIV. Ce que nous appelons la décence ecclésiastique est un contre-coup de la réforme et ne s'établira qu'au temps de saint Charles Borromée. Les instincts corporels étalent encore toule leur nudité à la lumière, et ni le raffinement du monde, ni les convenances de l'habit ne sont venus tempérer ou déguiser la fougue intacte des sens déchaînés. « Parfois, dit Cellini, il advint qu'en pénétrant à l'improviste dans les pièces secrètes je surpris la duchesse » dans une occupation qui n'avait rien de royal. .. « Alors elle se mettait contre moi en de telles rages que j'en étais épouvanté. » Un jour, à la table du duc, il se prend de querelle avec le sculpteur Bandinelli, qui lui jette au nez la plus grossière injure. Par miracle, il se retient, mais, un instant après, il lui dit : « Je te déclare expressément que, si tu n'envoies pas le marbre chez moi, tu peux cherche;- un autre monde, car, coûte que coûte, je te crèverai le ventre dans celui-ci. » Les gros mots trottent comme dans Rabelais, et des saletés de cabaret, de dégoûtantes plaisanteries d'ivrogne viennent éclater jus-; que dans un palais. « Ah! pourceau, m'éeriai-je,l manant, bourrique, c'est donc le seul bruit que ton talent puisse faire! En même temps je sautai sur un bâton. » Cellini afûche quatre vers sur cette aventure, et le duc et la duchesse se mettent à rire. Aujourd'hui
des valets de bonne maison mettraient de pareils plaisants à la porte; mais, lorsqu'on se sert de ses poings comme un rharretier et de son épée comme un soudard, il est naturel qu'on ait des gaietés de charretier et de soudard1.
Il est naturel aussi que leurs plaisirs soient d'une espèce particulière. Ce que préièreun homme du peuple, j'entends un homme habitué aux exercices corporels et dont les sens sont rudes, ce sont les spectacles qui parlent aux yeux, surtout ceux dans lesquels il est acteur ; il a le goût des parades, et volontiers il s'y adjoint. Il laisse aux gens de salon, aux raffinés, aux efféminés, les curiosités de l'observation, de la conversation et de l'analyse. Il aime à voir des lutteurs, des bouffons, des sa timbanques qui font des grimaces, des féeries, des processions, des entrées de troupes, des défilés de cavalcades, d'uniformes éclatants, bariolés, extraordinaires. Aujourd'hui que le peuple à Paris va au théâtre, c'est par ces moyens que les théâtres populaires attirent les spectateurs. En cet état d'esprit, un homme est pris par les yeux. Ce qu'il souhaite regarder, ce n'est pas une intelligence pure, mais un corps vigoureux, bien habillé, bien assis sur une selle, et, quand, au lieu d'un, il y en a cent, quand les broderies, les dorures, les panaches, la soie et le brocart des robes brillent en plein soleil parmi les fanfares, quand le triomphe et le tumulte de la fête ntrent par toutes les voies dans tous ses sens, la sympathie involontaire ébranle tout son être, et, s'il lui reste
i. Cellini cuiite de la façon que voici ses démêlés avec une de se» maîtresses : a Je la saisis par les cheveux et je la traînai dans la chambre en la rouant de coups de pied et de poing jusqu'à ce que la fatigue m'obligeât à m'arrêter. »
une envie, c'est Je monter lui-même à cheval pour s'é' taler avec un habit pareil au milieu du cortège et devant les assistants. Tel est à cette époque le goût qui règne en Italie : ou n'y rencontre que cavalcades princièies, fêtes pompeuses et publiques, entrées de villes et mascarades. Galeàzzo Sforza, duc de Milan, venant visiter Laurent de Médicis, amène avec lui, outre une garde de cinq cents fantassins, cent hommes d'armes, cinquante laquais à pied vêtus de soie et d'argent, deux mille gentilshommes et domestiques de sa suite, cinq cents couples de chiens, un nomhre infini de faucons, et son voyage lui coûte deux cent mille ducats d'or. De son côté, la ville lui donne trois spectacles publics, l'un qui est « l'annonciation de la Vierge », l'autre qui est « l'ascension du Christ », le dernier qui est « 1 descente du Saint-Esprit ». — Le cardinal de San-Sisto dépense vingt mille ducats pour une seule fête en l'honneur de la «iuchesî-e de Ferrarc, et fait ensuite une tournée en Italie avec un cortège si nombreux et si magnifique que toute la pompe du pape son frère ne faisait que l'égaler. — La duchesse Lucrèce Borgia entre à Rome avec deux cents dames, toutes magnifiquement habillées, toutes à cheval, chacune accompagnée d'un cavalier. — On prépare à Florence une grande fête mythologique, \e triomphe de Camille, avec quantité de chars, d'étendards, d'écussons, d'arcs de triomphe ; Laurent de Médicis, afin d'emhellir le spectacle, demande au pape un éléphant; le pape envoie seulement deux léopards et une panthère; il voudrait bien venir, mais sa dignité le retient; quantité de cardinaux, plus heureux, arrivent pour jouir de la fête. Un peintre, Piero di Cosimo, avec ses amis, en arrange une autre toute
lugubre, le triomphe de la Mort., un char tiré par des bœufs noirs, sur lesquels ou a peint des crânes, des os, des croix blanches, sur le char une figure de la Mort avec sa faux, dans le char des sépulcres d'où sortent des gens habillés en squelettes, et qui, aux reposons, entonnent un hymne funèbre. — Entre cinquante fêtes semblables, lisez celle que décrit Vasari et qui signala le commencement du siècle ; jugez par son éclat, comme par ses détails, des goûts pittoresques qui remplissaient alors tous les cœurs. Il s'agissait de célébrer l'avénement du pape Léon X, et Laurent de Médicis, voulant que la compagnie du Broncone, dont il était le chef, surpassât en magnificence celle du Diamant, avait chargé Jacopo Nardi, « noble et savant gentilhomme, » de lui composer six chars. Le Pontormo les avait peints, Baccio Bandinelli les avait décorés de sculptures ; tout l'art et toute la richesse de la ville, toutes les inventions et toutes les recherches du luxe et de l'érudition récente, toutes les images et tous les souvenirs de l'histoire et de la poésie antiques avaient contribué à les embellir. Des coursiers harnachés de peaux de lions et de tigres, avec des housses en drap d'or, avec des croupières e cordes d'or, avec des brides tressées d'argent, s'avan çaient en long cortège ; derrière eux suivaient des génisses, des mules superbement caparaçonnées, les (ormes fantastiques ou monstrueuses des buffles déguises en éléphants et des chevaux travestis en griffons ailés. Des bergers vêtus de peaux de martre et d'hermine et couronnés de feuillage, des prêtres en toges antiques portant des candélabres et des vases d'or, des sénateurs, des licteurs, des cavaliers couverts d'armes éclatantes, étalant des faisceaux et des trophées, des jurisconsultes
à cheval vêtus dp longues robes, entouraient les chars où Les grands personnages de Rome apparaissaient parmi les insignes de leur dignité et les monuments de leurs exploits. Par leurs fières nudités, leurs vaillantes attitudes et leurs nobles draperies flottantes, les figures peintes et sculptées imprimaient un accent encore plus païen dans cette procession païenne, et enseignaient l'énergie et l'allégresse à leurs compagnons vivants, qui, aux sons des trompettes, aux acclamations de la foule, s'étalaient à cheval ou sur des chars. Ce généreux soleil qui luisait au-dessus de leurs tètes revoyait enfin un monde pareil à celui qu'il avait éclairé jadis à la même place, je veux dire le même sentiment profond de joie naturelle et poétique, le même épanouissement de force saine et complète, le même souffle d'éternelle jeunesse, le même triomphe et le même culte de la beauté. Et. quand, après avoir contemplé ce large déploiement de splendeurs et d'armures, parmi le chatoiement des étoffes ondoyantes, parmi les scintillements des écharpes argentées, parmi les fauves reflets de l'or tressé en fleurs et déroulé en arabesques, les spectateurs virent sur le dernier char, du milieu d'une pyramide de figures vivantes, à côté d'un laurier verdissant, se lever l'enfant nu qui représentait la renaissance de l'âge d'or, ils purent croire un instant qu'ils avaient ranimé la noble antiquité disparue, et qu'après un hiver de quinze siècles la plante humaine allait fleurir tout entière une seconde fois.
Voilà les spectacles qu'on avait tous les jours dans une ville d'Italie ; c'était là le luxe des princes, des cités, des corporations. Des mains, des yeux et du cœur, le moindre artisan y prenait part. Le sentiment des bel-
les formes, des grandes ordonnances, des ornements pittoresques, était populaire. Un charpentier le soir en pariait à sa femme; on en discutait au cabaret, devant l'établi ; chacun prétendait que la décoration à laquelle il avait travaillé était la plus belle ; chacun avait ses préférences, ses jugements, son artiste, comme aujourd'hui les élèves d'un atelier. Il arrivait de là que le peintre et le statuaire parlaient, non-seulement à quelques critiques, mais à tout le monde. Aujourd'hui, que nous reste-t-il des anciennes pompes poétiques ? La descente de la Courtille, où hurlent des ivrognes sales, et le corlége du bœuf gras, où grelottent six pauvres diables en maillot rose parmi les haussements d'épaules et les quolibets. Les mœurs pittoresques se sont réduites à deux parades de rues, et les mœurs athlétiques aux luttes de foires où des hercules payés à dix sous l'heure se démènent devant des hommes en blouse et des soldais. Ces mœurs étaient la température vivifiante qui de toutes parts faisait germer et ileurir la grande peinture. Elles ont disparu, et partant nous ne pouvons plus la refaire. Tout au plus un peintre, en s'enfermant dans son atelier avec des vases antiques, en se nourrissant d'archéologie, en vivant parmi les plus purs modèles de la Grèce et de la renaissance, en se séquestrant de toutes les idées modernes, peut arriver, à force d'étude et d'artifice, à reformer autour de son esprit une température semblable. Nous avons vu des prodiges de ce genre, un Overbeck, qui, communiant, jeûnant, se cloîtrant à Rome, croit retrouver les figures mystiques d'Angclico de Tiesole ; un Gœlhc, qui, s'étant fait païen, ayant copié les torses antiques, muni de toutes les ressources que l'érudition, la philosophie l'observation et
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le génie peuvent accumuler, parvient, par Ta souplesse et l'universalité de L'imagination la plus cultivée qui fut jamais, à redresser sur un piédestal allemand une Iphi< génie presque grecque. Avec une serre savamment bâtie et des calorifères bien ménagés, on peut faire mûrir des oranges, même en Normandie; mais la serre coûtera un million ; sur dix orangers, neuf ne porteront que des avortons acides, et le paysan normand, à qui vous offrirez les fruits du dixième, préférera au fond du cœur son eau-de-vie et son poiré.
Reconnaissons qu'il y eut alors un concours de circonstances unique : on n'a jamais revu ce mélange de rudesse et de culture, ces façons d'hommes d'épée et ces goûts d'antiquaires, ces mœurs de bandits et ces conversations de lettrés. L'homme est alors dans un état passager, et sort du moyen âge pour entrer dans l'âge moderne; ou plutôt les deux âges sont à leur confluent et pénètrent l'un dans l'autre de la façon la plus étrange et avec les contrastes les plus surprenants. Comme le gouvernement central et la fidélité monarchique n'ont pu s'établir en Italie, le moyen âge s'y prolonge plus longtemps qu'ailleurs par les violences privées et l'appel à la force. Gomme en Italie la race est précoce et que la croûte de l'invasion germanique ne Ta recouverte qu'à demi, l'âge moderne s'y développe plus tôt qu'ailleurs par l'acquisition de la richesse, la fécondité de l'invention et la liberté de l'esprit. Us sont à la fois plus avancés et plus arriérés que les autres peuples : plus arriérés dans le sentiment du juste, plus avancés dans le sentiment du beau, et leur goût est conforme à leur état. Toujours une société veut trouver, dans les spectacles qu'elle se dorme, les objets qui l'inté-
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ressent le plus. Toujours, dans une société, il y a un personnage régnant qui se reproduit et se contemple dans les arts. Aujourd'hui, < Y ! le plébéien ambitieux qui veut goûter les plaisirs de Paris et, de sa mansarde, descendre au premier étage, — bref le parvenu, le travailleur, l'intrigant, l'homme de bureau, de bourse ou de cabinet, que représentent les romans de Balzac. Au dix-septième siècle, c'est l'homme de cour expert dans les bienséances et rompu aux manèges du monde, beau diseur, élégant, le plus poli, le plus adroit qu'on ait jamais vu, tel que le montre Racine et tel que les romans de mademoiselle de Scudéry essayent de le montrer. Au seizième siècle, en Italie, c'est l'homme bien portant, bien membre, richemeni vêtu, énergique et capable de belles attitudes, tel que les peintres le figurent. Sans doute un duc d'Urbin, un César Borgia, un Alphonse d'Esté, un Léon X, écoutent des poètes et des raisonneurs ; c'est un divertissement le soir, après souper, dans une villa, sous des colonnades et des plafonds ornementés. En somme pourtant, ce qui les amuse, ce sont les occupations des veux et du corps, les mascarades, les cavalcades, les grandes formes de l'architecture, la fière prestance des statues et des figures peintes, la superbe décoration dont ils s'entourent. Toute autre diversion serait fade; ce ne sont pas des analystes, des philosophes, des gens de salon : il leur faut des choses palpables et tangibles. Si vous en douiez, regardez plutôt leurs plaisirs . ceux de Paul II, qui fait courir devant lui des chevaux, des ânes, des bœufs, des enfants, des vieillards, des Juifs qu'on a « empiffrés » d'avance afin de les rendre plus lourds, et qui rit à se tenir les côtes ; ceux d'Alexandre VI, que je ne puis pas décrire; ceux
de Léon X, qui, botté, éperonné, passe la saison à chasser le cerf et le sanulier, qui entretient un moine capable « d'avaler un pigeon d'une bouchée et d'engloutir quarante œufs de suite», qui fait servir à sa table des mets sous forme de singes et de corbeaux pour jouir de la surprise des convives, s'entoure de bouffons, fait jouer devant lui la Calandva et la Mandragora, se plaît aux contes salés et paye des parasites. La finesse native de pareils esprits s'emploiera à démêler des nuances, non de sentiments ou d'idées, mais de couleurs ou de formes, et, pour les satisfaire. l'on verra se former le peuple d'artistes dont Michel-Ange est le premier.
Il y a quatre hommes qui, dans les arts et dans les lettres, se sont élevés au-dessus de tous les autres, tellement au-dessus, qu'ils semblent d'une race à part : Dante, Shakespeare, Beethoven et Michel-Ange. Ni la science profonde, ni la possession complète de toutes les ressources de Part, ni la fécondité de l'imagination, ni l'originalité de l'esprit, n'ont suffi à leur donner cette place: ils ont eu tout cela: mais tout cela est secondaire. Ce qui les a portés à ce iang, c'est leur âme, une àme de dieu tombé, tout entière soulevée par un effort irrésistible vers un monde disproportionné au nôtre, toujours combattante et souffrante, toujours en travail et en tempête, et qui, incapable de s'assouvir comme de s'abattre, s'emploie solitairement à dresser devant les hommes des colosses aussi effrénés, aussi forts, aussi douloureusement sublimes que son impuissant et insatiable désir.
Par ce trait, Michel-Ange est moderne, et c'est pour cela peut-être qu'aujourd'hui nous le comprenons sans
effort. À-t-il été plus infortuné que les autres hommes? Quand on regarde les événements du dehors, il semble que non. S'il a été tourmenté par une famille avide, si deux ou trois fois le caprice ou la mort d'un protecteur est venu arrêter une grande œuvre qu'il avait commencée ou conçue, si sa patrie est tombée en servitude, si autour de lui les âmes se sont amollies ou dégradées, ce sont là des traverses, des tiraillements, des malheurs qui n'ont rien d'inusité. Combien d'artistes, ses contemporains, en ont éprouvé de plus grands ! Mais la souffrance se mesure à l'ébranlement de l'être intérieur, non au choc des choses extérieures, et, s'il y a eu jamais une âme capable de transports, de frémissements et d'indignation, c'est celle-là. Il fut sensible à l'excès, et partant «timide», solitaire, mal à son aise dans les petites actions de la société, tellement que, par exemple, il ne put jamais prendre sur lui de donner à dîner. Les hommes trop agités d'émotions continues se taisent, pour ne pas se livrer en spectacle, et se replient, faute d'espace pour se déployer. Dès sa jeunesse, il s'était déplu dans les compagnies, et s'était renferme dans l'étude et le silence, au point de paraître orguei.leux ou fou. Plus tard, au faite de la gloire, il s'y plongea plus avant encore, se promenant seul, servi par un seul domestique, passant seul des semaines entières sur ses échafauds, tout entier à la conversation qu'il avait incessamment avec lui-même. C'est qu'il ne trouvait personne autre qui lui répondît. Non-seulement ses sentiments étaient trop forts, mais encore ils étaient trop hauts. Dès sa première adolescence, il avait aimé sans mesure toutes les choses nobles : son art d'abord, auquel il s'était livré malgré les brutalités de son père, et qu'il avait
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p prnfondi dans tous ses accessoires, le compas et le calpel à la main, avec une ténacité extraordinaire, ï squ à devenir malade ; ensuite sa dignité, qu'il avait lainlenue, an péril de sa tête, en face des papes les lus impérieux, jusqu'à se Caire respecter comme un 2 al et les braver « plus que n'aurait fait un roi de rance ». Il avait méprisé les plaisirs ordinaires : « quoine riche, il avait vécu comme un homme pauvre, » rugal, dînant souvent d'un morceau de pain, laborieux, urà son corps, dormant peu, et quelquefois tout habillé, ans luxe, sans train de maison, sans souci de l'argent, onnant ses statues et ses tableaux à ses amis, vingt mille ^ancs à son domestique, trente ou quarante mille francs n une fois à son neveu, quantité desommesà sa famille, ien plus, il avaitvécu en moine, sans maîtresse nifemme, haste dans une cour voluptueuse, n'ayant connu qu'un mour, amour austère et platonique, pour une femme ussi fière et aussi noble que lui. Le soir, après avoir ravaillé, il écrivait un sonnet à sa louange ets'agenouilait en esprit devant elle, comme Dante aux pieds de Jéatrice, la priant de le soutenir dans ses défaillances t de le garder dans le « droit sentier ». Il prosterlait son àme devant elle comme devant une vertu césste, et retrouvait pour la servir l'exaltation des mysti- [ues et des chevaliers. 11 sentait dans sa beauté une évélation de l'essence divine ; il la voyait, « encore ouverte de ses vêtements de chair, s'envoler rayonnante u>que dans le sein de Dieu ». — « Celui qui l'aime, lisnit-il, s'élève au ciel avec la foi, et la mort lui devient louce. » 11 montait par elle jusqu'à l'amour suprême; 'est dans cette source première des choses qu'il l'avait l'abord aimée ; conduit par ses yeux, il y revenait avec
elle1. Elle mourut avant lui, et il en demeura longtemps « accablé et comme insensé » ; plusieurs années après, il lui restait au cœur un grand chagrin, le regret de n'avoir point, à son lit de mort, baisé, au lieu de sa main, son front ou sa joue. Le reste de sa vie correspondait à de pareils sentiments. Il s'était « complu aux raisonnements des hommes doctes », et aussi à la lecture des poètes, de Pétrarque, de Dante surtout, qu'il savait presque entier par cœur. « Plût au ciel, écrivait-il un jour, que j'eusse été tel que lui, même au prix d'un sort pareil ! Pour son âpre exil et sa vertu, je donnerais le plus heureux état du monde. » Les livres qu'il préférait étaient ceux où la grandeur estempreinte, l'Ancien et le Nouveau Testament, surtout les terribles et douloureux discours de Savonarole, son maître et son ami, qu'il avait vu attacher au pilori, étrangler, brûler, et dont « la parole vivante était toujours demeurée dans son âme ». Un homme qui sent et vit ainsi ne sait pas s'accommoder à la vie ; il est trop différent. S'il excite l'admiration des autres, il ne se contentera pas luimême. « Il rabaissait ses ouvrages, ne trouvant jamais que sa main fût arrivée à exprimer l'idée qu'il formait au dedans de lui-même. » Un jour, vieux et décrépit, quelqu'un le rencontra près du Colisée, à pied et dans la neige, et lui demanda : « Où allez-vous? — A l'école, pour tâcher d'apprendre quelque chose. » Plus d'une fois, le désespoir le prit ; s'étant blessé la jambe, il s'enferma chez lui et voulut se laisser mourir. A la fin, il va jusqu'à se déprendre de lui-même « de cet art qui
1. Toutes ces expressions sont prises dans les sonnets de Michol- Ange.
fut son monarque et son idole; peinture ou statuaire, que rien maintenant ne vienne distraire mon âme tournée vers le divin Amour qui. sur la croix, ouvrit les bras pour nous recevoir. » Dernier soupir d'une grande âme dans un siècle gâté, chez un peuple asservi; pour elle, le renoncement est le seul refuse. Soixante années durant, ses œuvres n'ont fait que rendre visible le combat héroïque qui, jusqu'au bout, s'est livré dans son cœur.
Des personnages surhumarns aussi maTTicureux que nous-mêmes, des corps de dieux roidis par des passions terrestres, un olympe où s'entrechoquent les tragédies humaines, voilà la pensée qui descend de toutes les voûtes de la Sixtine. Quelle injustice que de lui comparer les Sibylles et VIsuie de Raphaël! Us sont forts et beaux, je le veux bien: ils témoignent d'un art aussi profond, je n'en sais rien; mais.ee que l'on voit du premier regard, c'est qu'ils n'ont pas la même âme : ils n'ont jamais été dressés comme ceux-ci par la volonté impétueuse et irrésistible; ils n'ont jamais éprouvé comme ceux-ci le tressaillement et le roidissement de l'être nerveux qui se bande et se lance tout entier au risque de se briser. Il y a des âmes où les impressions rejaillissent en foudres, et dont toutes les actions sont des éclats ou des éclairs. Tels sont les personnages de Michel-Ange. Son colossal Jérémie, qui rêve appuyant sa tête énorme sur son énorme main, à quoi rève-t-il, les yeux baissés? Sa barbe tressée et flottante qui descend jusqu'à la poitrine, ses mains de travailleur sillonnées de veines sadlantes, son front plissé, son masque épais, le grondement sourd qui va sortir de sa poitrine, donnent l'idée d'un de ces rois barbares, sombres chas-
seurs d'aurochs, qui venaient heurter leur colère inutile contre les portes de l'empire romain. Ezéchiel se retourne avec une interroiiat on impétueuse, et son élan est si brusque que l'air froissé soulève sur son épaule un pan de son manteau. La vieille Persica, sous les longs plis de sa cape tombante, lit infatigablement un livre que, de ses deux mnins noueuses, elle tient collé devant ses yeux perçants. Jonas s'abat renversé la tète en arrière sous l'apparition foudroyante, pendant que ses doigts comptent d'eux-mêmes involontairement les quarante jours qui restent à Ninive. La Libyca descend violemment, emportant l'énorme livre qu'elle a saisi. L'Erithrsea est une Pallas plus guerrière et plus hautaine que sa sœur, l'Athénienne antique. Autour d'eux, sur la courbure des voûtes, des adolescents nus tendent leur éehine ou déploient leurs membres, tantôt fièrement étendus et reposés, tantôt élancés et luttant; quelques-uns crient, et.de leur cuisse roidie, de leur pied crispé, ébranlent furieusement le mur. Au-dessous, un vieux pèlerin courbé qui s'asseoit, une femme qui baise son petit enfant serré dans ses langes, un homme désespéré qui, de son regard oblique, défie amèrement le destin, une jeune fille au beau visage riant, qui dort paisible, vingt autres, les plus grandes figures de la vie humaine, parlent par tous les détails de leur attitude et par le moindre pli de leur vêtement.
Ce ne sont encore laque les contours de la voûte; sur la voûte elle-même, longue de deux cents pieds, se développent les histoires de la Genèse et les délivrances d'Israël, la création du monde, de l'homme et de la femme, le péché, l'exil du premier couple, le déluge, le serpent d'airain, le meurtre d'IIolopherne, le sup-
plice d'Aman, une population de figures tragiques. On se couche sur le vieux tapis qui couvre le plancher, et l'on regarde. Elles ont beau être a cent pieds de haut, enfumées, écaillées, étouffées les unes par les autres, situées au «le là de toutes les habitudes de notre peinture, de notre siècle et de notre esprit : on les entend d'abord. Cet homme est si grand, que les différences de temps et de nation ne subsistent pas devant lui.
La difficulté n'est pas de subir son ascendant, mais de s'en expliquer la puissance. Quand, après avoir livré «es oreilles à cette voix tonnante, on s'est retiré, reposé, mis à distance, de façon à ne plus en sentir que le retentissement, quand on a laissé la réflexion succéder aux sensations et qu'on cherche par quel secret il donne un accent si vibrant à sa parole, on arrive à se dire qu'il avait l'àme de Dante et qu'il a passé sa vie à étudier le corps humain : ce sont ses deux origines. Le corps, t 1 qu'il le fait, est tout entier expressif, squelette, muscles, draperie, attitude et proportions, en sorte que le spectaleur est ébranlé à la fois par toutes les parties du spectacle. Et ce corps exprime l'emportement., la fierté, l'audace, le désespoir, l'àpreté de la passion effrénée ou de la volonté héroïque, en sorte que le spectateur est ébranlé par les plus fortes des impressions. L'énergie morale transpire par tout le détail physique, et, corporellement,d'un seul choc, nous en sentons le contre-coup.
Regardez Adam endormi auprès d'Eve, que Jéhovah vient de tirer de lui. Nulle créature n'a jamais été ensevelie plus avant dans un plus profond sommeil de mort. Son corps énorme est affaissé, et son énormité r<md l'affaissement encore plus frappant. Au réveil,
TU VOYAGE EN iTALlE.
ces bras pendants, ces cuisses inertes, écraseront un lion dans leur étreinte. — Dans le Serpent d'airain, l'homme qui, serré à mi-corps par un serpent, larrache avec son bras reployé et se tord en écartant les cuisses, fait penser aux luttes des premiers humains' contre les monstres dont les croupes limoneuses ont labouré le sol antédiluvien. Les corps entassés, mêlés les uns dans les autres et renversés les talons en l'air, les bras arc-boulés, les échines convulsives, frémissent sous l'enlacement des reptiles; les gueules hideuses font craquer les crânes, viennent se coller contre les lèvres hurlantes; les cheveux hérissés, la bouche ouverte, des misérables tressaillent à terre, pendant que leurs pieds fcattent furieusement au hasard dans le fouillis humain. — Un homme qui ma:.ie ainsi le squelette et les muscles met de la colère, de la volonté, de l'elfroi dans un pli de la hanche, dans la saillie d'une omoplate, dans l'affleurement d'une vertèbre ; entre ses mains, tout l'animal humain se passionne, agit et combat. Quels misérables mannequins en comparaison que les fresques graves, les processions immobiles qu'on a laissées subsister au-dessous de lui I Elles subsistent comme des marques anciennes imprimées sur le quai d'un fleuve et par lesquelles on peut voir de quels torrents le fleuve s'est accru et s'est enflé. Seul depuis les Grecs, il a su tout ce que valent des membres. Pour lui comme poin eux, le corps vit par lui-même et n'est pas subordonne à Ja tête. Par la force du génie et de l'étude solitaire, ii a retrouvé ce sentiment du nu dont la vie gymnastique les avait imbus. Devant son Eve assise qui se tournera demi le pied reployé sous !a cuisse, on imagine involontairement la détente de la jambe qui coulèvera ce
grand corps si fier. Devant son Eve et son Adam chassés du Paradis, personne ne songe à chercher la douleur des visages; c'est le torse entier, ce sont les membres agissants; c'est la charpente humaine avec l'assiette de ses poutres intérieures, avec la solidité de ses supports herculéens, avec le froissement et le craquement de ses jointures mouvantes, c'est l'ensemble qui frappe. La tète n'y entre que comme une portion, et l'on reste immobile, absorbé par la vue des cuisses qui soutiennent de pareils troncs, des bras indomptés qui soumettront la terre hostile.
Mais ce qui, à mon gré, surpasse tout, ce sont les vingt jeunes gens assis sur les corniches aux quatre coins de chaque peinture, véritables sculptures peintes, qui donnent l'idée d'un monde supérieur et inconnu. Tous sont des héros adolescents, du temps d'Achille et d'.Ajax, aussi fins de race, mais plus ardents et d'une énergie plus âpre. Là sont les grandes nudités, les superbes déploiements de membres, les mouvements emportés des batailles d'Homère, mais avec un plus fort élan, avec une plus courageuse hardiesse de volonté virile. On n'imaginait pas que la charpente humaine ployée ou dressée pût toucher l'esprit par une telle diversité d'émotions. Les cuisses appuient, la poitrine respire, tout le revêtement de chair se tend et frémit, le tronc se plie au-dessus des hanches, l'épaule sillonnée de muscles va retrousser impétueusement le bras. Un d'eux se renverse, tirant sa grande draperie sur sa cuisse; un autre, le bras sur son front, semble parer un coup. Quelques uns, pensifs, rêvent assis, laissant pendre les quatre membres. Plusieurs courent, enjambant une corniche, ou se rejettent en arrière avec un
cri. Trois d'entre eux, au-dessus d'Ezéchiel, de la Persica et de Jérémie, sont incomparables, l'un surtout, le plus noble de tous, calme et intelligent comme un dieu, et qui regarde, accoudé sur des fruits, une main posée sur ses genoux On sent qu'ils vont se remuer, agir, et l'on voudrait les garder devant soi dans la même attitude. La nature n'a rien produit d'égal; c'est ainsi qu'elle aurait dû nous faire; elle trouverait ici tous les types; à côté des géants et des héros, des vierges, des adolescents pudiques, des enfants qui jouent, cette charmante Eve si jeune et si fière, cette belle Delphica, pareille à une nymphe primitive, qui tourne ses yeux remplis d'un étonnement naïf, tous fils ou filles de la race colossale et militante, mais à qui leur âge a conservé le sourire, la sérénité, la joie simple, la grâce des Océanides d'Eschyle et de la IN'ausicaa d'Homère. Une âme d'artiste porte en soi tout un monde, et celui de Michel-Ange est ici tout entier.
Il l'avait fait et n'avait plus à le refaire. Son Jugement dernier, qui est à côté, ne laisse pas la même impression ; le peintre avait alors soixante-sept ans, et son inspiration n'était plus si fraîche. Lorsqu'on a trop longtemps manié ses idées, on les possède mieux, mais on en est moins ému; on pousse au delà de la sensation primitive, la seule vraie, et l'on s'exagère ou l'on se copie. Ici, de parti pris, il épaissit les corps, il enfle les muscles, il prodigue les raccourcis et les poses violentes, et fait de tous ses personnages des athlètes bien nourris et des lutteurs occupés à montrer leur force. Les anges qui enlèvent la croix s'accrochent, se renversent, serrent les poings, tendent les cuisses, retroussent les pieds, eommedans un gymnase. Les saints se démènent
avec les instruments de leur supplice, comme si chacun il dix voulait attirer l'attention sur ses formes et sur sa vigueur. Les âmes du purgatoire, sauvées par un chapelet ou par un froc, sont des modèles outrés qui serviraient dans une école d'anatomie. L'artiste vient de toucher à ce moment où le sentiment disparaît sous la science, et où l'esprit est surtout sensible au plaisir de la difficulté vaincue. Quoi qu'il en soit, l'œuvre est encore unique, pareille à quelque fanfare déclamatoire sonnée à tout rompre par la poitrine et le souffle d'un vieux guerrier. Des figures, des groupes entiers y sont dignes de ce qu'il a fait de plus grand. La puissante Eve, qui maternellement serre contre son flanc une de ses filles épouvantées, le vieil et formidable Adam, colosse antédiluvien, souche de l'arbre immense de l'humanité, les têtes bestiales et carnassières des démons, le damné qui colle son bras sur sa face pour ne pas voir l'abîme où il s'engloutit, celui qui, enlacé par un serpent, demeure immobile, avec un rire amer, roide d'horreur, pareil à une statue de pierre, surtout ce Christ foudroyant, comme le Jupiter qui, dans Homère, renverse dans la plaine les Troyens et leurs chars, tout à côté de lui, presque cachée sous son bras, reployée, craintive, avec un geste déjeune fille, la Vierge, si fine et si noble, voilà des conceptions égales à celles de la voûte. Elle vivifient l'ensemble; on cesse de sentir l'abus de l'art, la recherche de l'effet, la domination du métier ; on ne voit plus que le disciple de Dante, l'ami de Savonarole, le solitaire nourri parmi les menaces de l'Ancien Testament, le patriote, le stoïcien, le justicier, qui portait dans son cœur le deuil de sa cité, qui assista aux funérailles de la liberté et de l'Italie,
gui, au milieu des caractères avilis et des âmes dégénérées, seul survivant et tous les jours plus sombre, passait neuf ans sur cette œuvre immense, l'âme remplie par la pensée du juge suprêmo, écoulant d'avance les tonnerres du dernier jour.
Les vilbs.
Rien ne m'a plu? intéressé dans les villas romaines que leurs anciens maîtres. Les naturalistes le savent, on comprend très-bien l'animal d'après la coquille.
L'endroit où j'ai commencé à le comprendre est la villa Albani, bâtie au dix-huitième siècle pour le cardinal Alexandre Albani et sur son propre plan. Ce qu'on y devine tout de suite, c'est le grand seigneur, hommede cour à la façon des nobles de notre dix-septième siècle. Il y a des différences, mais les deux goûts sont voisins. C'est l'art et l'arrangement que par-dessus tout ils aiment ; aucune liberté n'est laissée à la nature, tout est factice. L'eau ne s'élance qu'en jets et en panaches, elle n'a pour lits que des vasques et des urnes. Les pelouses sont enfermées dans: d'énormes haies de buis plus hautes qu'un homme, épaisses comme des murailles, et formant des triangles géométriques dont toutes les pointes aboutissent à un centre. Sur le devant s'étend une palissade serrée et alignée de petits cyprès. On monte d'un jardin à l'autre par de larges escaliers de pierre, semblables à ceux de Versailles. Les plates bandes de fleurs sont enfermées dans de petits cadres
de buis ; elles forment des dessins et ressemblent à des tapis bien bordés, régulièrement bariolés de couleurs nuancées. Cette villa est un débris, comme le squelette fossile d'une vie qui a duré deux siècles, et dont le principal plaisir consistait dans la conversation, dans la belle représentation, dans les habitudes de salon et d'antichambre. L'homme ne s'intéressait pas aux objets inanimés, il ne leur reconnaissait pas une âme et une beauté propre ; il en faisait un simple appendice de sa propre vie ; ils ne servaient que de fond au tableau, fond vague et d'importance moins qu'accessoire. Toute l'attention était occupée par le tableau lui-même, c'està-dire par l'intrigue et le drame humain. Pour reporter quelque partie de cette attention sur les arbres, les eaux, le paysage, il fallait les humaniser, leur ôter leur forme et leur disposition naturelle, leur air « sauvage », l'apparence du désordre et du désert, leur donner autant que possible l'aspect d'un salon, d'une galerie à colonnades, d'une grande cour de palais. Les paysages du Poussin et de Claude Lorrain portent tous cette empreinte: ce sont des architectures; la campagne y est peinte pour des gens de cour qui veulent retrouver la cour dans leurs terres. Il est curieux à ce sujet de comparer l'île de Calypso dans Homère et dans Fénelon. Dans Homère, c'est une île véritable, sauvage et rocheuse, où nichent et crient les oiseaux de mer. Dans Fénelon, c'est une sorte de Mari y « arrangé pour le plaisir des yeux ». Aussi les jardins anglais, tels qu'on les importe chez nous à présent, indiquent l'avénement d'une autre race, la domination d'un autre goût, le règne d'une autre littérature, l'ascendant d'un autre esprit, plus compréhensif , plus solitaire, plus aisé-
ment fatigué, plus tourné vers les choses du dedans. Une seconde remarque, c'est que notre grand seigneur est antiquaire. Outre deux galeries et un portique circulaire plein de statues antiques, il y a ici des morceaux de sculpture de toute sorte répandus dans tout le jardin, cariatides, torses, bustes colossaux, dieux, colonnes surmontées de bustes, urnes, lions, grands vases, socles, débris innombrables souvent hriiés ou mutilés. Même, afin de tout mettre à profit, on a incrusté dans un mur quantité de restes informes. Quelques-unes de ces sculptures, une cariatide, un masque d'Antinous, des statues d'empereurs, sont belles ; mais la plupart sont un ramassis singulier. Beaucoup appartenaient certainement à de petits municipes, à des maisons particulières ; déjà chez I js anciens c'étaient des œuvres de pacotille, ce qui subsisterait chez nous si, après un long enfouissement, on retrouvait des statues d'escalier et des bustes d'hôtel de ville ; ce sont des documents de musée plutôt que des œuvres d'art. On n'orne ainsi sa maison que par pédanterie; le bricà-brac est un goût de vieillard, c'est le dernier qui ait subsisté en Italie. La littérature morte, on faisait encore des dissertations sur un vase ou sur des monnaies ; parmi les sonnets galants et les phrases d'académie, quand tout effort d'esprit était interdit ou amorti, dans le grand vide du dernier siècle, on gardait, comme au temps de Politien et de Laurent de Médicis, l'ancien goût et la curiosité archéologique. Cette sorte d'emploi détourne l'esprit des grandes questions ; un prince absolu, un cardinal peut le favoriser, occuper ainsi ses heures vides, se donner un air de connaisseur et de Mécène, mériter des épîtres dédicatoires, des frontispi-
ces mythologiques et les grands superlatifs italiens et latins.
Un troisième point non moins visible est que notre seigneur antiquaire est Italien, homme du Midi. Le climat convie à cette architecture ; beaucoup de constructions, imitées chez nous pendant nos siècles classiques et absurdes sous notre ciel, sont raisonnables ici, et partant belles : d'abord les grands portiques à arcades ouvertes ; on n'a pas besoin de fenêtres, même il vaut mieux qu'il n'y en ait pas ; on s'y promène surtout pour prendre le frais. Il convient de plus que tout y soit en marbre ; dans le Nord, on y aurait froid par la seule imagination, on penserait involontairement aux tentures, aux paillassons, aux calorifères, aux tapis, à tout l'appareil du bien-être indispensable. Au contraire, un duc, un prélat en robe violette, en grande représentation, entouré de ses gentilshommes, est justement ici à l'endroit qu'il lui faut pour causer des affaires d'Etat ou écouter un sonnet. De temps en temps, dans sa promenade majestueuse, il peut jeter un coup d'oeil sur les statues, sur les bustes des empereurs, faire tout haut à leur sujet le latiniste ou le politique, s'intéresser sincèrement à leur vie et à leurs images, par une sorte de parenté, à titre de successeur. Il est encore très-bien ici pour recevoir les artistes, patronner les débutants, commander ou examiner des plans d'édifice. S'il entre dans les allées, elles sont assez larges et assez unies pour que sa robe ne s'accroche point et que son cortège s'y déploie. Le jardin et les bàliments sont excellents pour tenir une cour à ciel ouvert.
Les points de vue, les morceaux de paysage qu'on aperçoit au bout des galeries, encadrés entre les colon-
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nos, sont du môme iioùt. De superbes chênes-verts lèvent sur une terrasse leurs pilastres monstrueux et le dôme toujours vert do leur feuillage monumental. Des allées de platanes s'allongent et s'enfoncent comme un portique. De hauts cyprès silencieux collent leurs branches noueuses contre leur écorce grise et montent d'un air grave, monotone, en pyramides. Des aloès dressent contre la paroi blanche des murailles leur tige étrange, pareille à un serpent convulsif hérissé par la lèpre. Au delà de l'enceinte, sur les coteaux voisins, un pèle-mèle de constructions et de pins s'élève et descend selon les mouvements du terrain. A l'horizon ondule la ligne âpre et cassée des montagnes; une surtout, bleuâtre comme un nuage chargé de pluie, lève son triangle qui bouche un p;in du ciel. De là, les yeux reviennent sur la suite d'arcades rondes qui forment le portique tournant, sur les balustrades et les statues qui diversifient la crête du toit, sur les colonnes jetées çà et là, sur les rondeurs et les carrés des viviers et des haies. Dans cet encadrement de montagnes, cela fait justement un paysage comme ceux de Pérelle, et correspond à un état d'esprit dont un homme moderne, surtout un homme du ^ord, n'a aucune idée. Les gens d'aujourd'hui sont plus délicats, moins capables de goûter la peinture, plus capable- de goûter la musique ; ceux-ci avaient encore des nerfs rudes et des sens tournés vers le dehors ; ils ne sentaient pas l'âme dos objets extérieurs, ils n'en goûtaient que la forme. Les paysages savamment choisis et disposés leur donnaient la même sensation qu'un appartement haut et ample, solidement bâti et bien décoré : cela leur su I lisait, ils n'avaient point de conversation avec un arbre
Au premier étage, du haut du grand balcon de marbre, la montagne qui fait face semble un édifice, une vraie pièce d'architecture. Au-dessous, on voit les dames et les visiteurs se promener dans les compartiments des allées ; donnez-leur des jupes de soie brochée, des habits de velours, des jabots chiffonnés, des tournures plus aisées et plus nobles : voilà la cour qui défilait et vivait oisive sous les yeux et aux frais d'un grand. Il en avait besoin pour prouver à autrui son importance et pour se défendre contre l'ennui; ce n'est qu'aujourd'hui qu'un homme sait vivre seul ou en famille. Pareillement ce grand salon lambrissé et paré de marbres, orné de colonnes, de bas-reliefs, de grands vases, doré, peint à fresque, est le plus bel endroit pour une réception. Sans beaucoup d'efforts, on peut recomposer devant son imagination la scène entière avec les personnages. Çà et là, en attendant le maître, à propos de tableaux, les amateurs, les abbés regardent et causent. On lève les yeux vers le Parnasse de Mengs, on le compare à celui de Raphaël, on fait ainsi preuve d'éducation et de bon goût, ou a évité les conversations dangereuses et on peut s'en aller sans s'être Compromis. A côté de la, dans les petits salons, on contemple le superbe bas-relief d'Antinous, cette poitrine si forte, ces lèvres viriles, cette apparence de vaillant lutteur; plus loin, un admirable cardinal pâle du Domioiquin, et les deux petites bacchanales si vivantes de Jules Romain. On les comprend encore, la tradition s'est conservée; un nouvel esprit, une culture oratoire et philosophique n'a pas effacé, comme en France, toutes les mœurs et toutes les idées du seizième siècle ; on s'y assassine toujours; le soir, les rues ne sont point sûres. Tandis
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qu'en France régnent les peintres de boudoir, Mengs ici imite la Renaissance et Winckelmann retrouve l'anti, que. On goûte leurs œuvres et celles des grands maîtres ; les longues attentes d'antichambre, le vide des conversations prudentes, le danger de la gaieté abandonnée, la détianee réciproque, ont augmenté la sensibilité en l'empêchant de s'épancher. Il y a place encore dans l'homme pour les impressions fortes.
Comme ces habitudes et ces sentiments sont loin des nôtres ! Comme la cullure raffinée, le partage des fortunes et la police bien entendue ont travaillé parmi nous pour ne laisser d'homme régnant que le bohème, l'ambitieux qui a des nerfs, l'homme de Musset et de Heine !
J'ai poussé à pied deux milles plus loin ; il y a quantité de grandes villas garnies de ruines ridicules qu'on a fabriquées exprès, plusieurs modernisées ; les styles opposés s'y mêlent, ce n'est pas la peine d'y entrer. D'autres maisons plus bourgeoises laissent entrevoir des massifs de palmiers, de cactus, de joncs blancs panachés parmi des fontaines coulantes ; rien de plus original et de plus gracieux. Les auberges les plus pauvres ont dans leur cour quelque grand arbre largement ouvert, une grosse treille qui fait un toit de verdure. On y boit du mauvais vin sucré et jaune , mais en face s'étendent des paysages à teintes douces bornés par la longue montagne bleuâtre, des verdures naissantes, des tètes blanches d'amandiers, le dessin élégant des arbres bruns ou grisâtres, et le ciel est tout moite de nuées légères.
238 YOYAGE EN ITALIE.
Villa Borghèse.
Je n'ai pas grand'cliose à te dire sur les autres villa? ; elles suggèrent des idées semblables; la même vie produisait les mêmes goûts. Quelques-unes sont plus grandes, plus campagnardes, dessinées plus librement, entre autres la villa Borghèse. On y va par la place du Peuple; cette place avec ses églises, ses obélisques et ses foulâmes, avec l'escalier monumental du Pincio, est singulière et belle. Je compare toujours mentalement ces monuments à ceux de Paris, auxquels je suis accoutumé : on y trouve moins de grandeur matérielle, moins d'espace, moins de moellons que dans la place de la Concorde et l'Arc de Triomphe ; mais cela est plus inventé et plus intéressant.
Cette villa Borghèse est un vaste parc de quatre milles de tour, semé de bâtiments de tout genre. A l'entrée est un portique égyptien du plus mauvais elfet ; c'est quelque importation moderne. L'intérieur est plus harmonieux et tout classique : ici un péristyle, là un petit temple, plus loin une colonnade en ruine, un portique, des balustres, de grands vases ronds, une sorte de cirque. Le terrain onduleux courbe et relève de belles prairies toutes rouges d'anémones molles et tremblantes. Les pins, séparésà dessein, profilent dans l'air blanc leur taille élégante et leur tète sérieuse. Aux détours des allées, les fontaines bruissent, et dans les petites vallées les grands chênes encore nus dressent leurs vaillants corps de héros antiques. J'ai été élevé et nourri dans leNord ; tu devines qu'à leur aspect j'oubliais tou-
tes les beautés de Rome, que les fabriques et les églises n'étaient plus rien auprès de ces vieux hêtres noueux» de ces grands combattants de mes chères forêts qui allaient revivre, et dont le vent moite appelait déjà les pousses. Ils délassent délicieusement des monuments et des pierres. Tout ce qui est humain est voulu, et, à ce titre, fatigue; les lignes des bâtiments sont toujours roides; une statue, un tableau n'est jamais qu'un spectre du passé ; les seules choses qui donnent un plaisir parfait sont les êtres naturels, en train de se faire et de se transformer, qui vivent, et dont la substance, pour ainsi dire, est coulante. On reste ici des après midi entières à regarder les chênes-verts, la vague teinte bleuâtre de leur verdure, leurs rondeurs aussi amples que celles des arbres de l'Angleterre; il y a ici une aristocratie comme là-bas ; seule, la grande propriété héréditaire peut sauver de la cognée les beaux arbres inutiles. A côté d'eux, les pins-parasols, droits comme des colonnes, portent leur coupole dans le pacifique azur ; on ne se lasse pas de suivre ces rondeurs qui se suivent et se mêlent, le petit frémissement qui les agite, la courbure gracieuse de tant de nobles têtes éparses au milieu de l'air transparent. De distance en distance, un peuplier ronge de bourgeons allonge au milieu d'eux sa pyramide vacillante. Peu à peu le soleil baisse ; des chutes de clartés illuminent les troncs demi-blanchis, les pentes gazonnées pleines de pâquerettes fleuries. Le soleil baisse encore, et les vitres du palais flamboient; des rougeurs étranges se posent sur les têtes des statue-:, et l'on entend dans le lointain des airs de Bellini, une musique vague apportée par les intervalles de la brise.
i-iO VOYAGE EN ITALIE.
Villa Ludovisi.
Toutes ces villas ont leur collection d'antiques. Celle de la villa Ludovisi est une des plus belles ; on a bâti exprès un pavillon pour la loger. Depuis Laurent de Médicis, la possession des antiquités est ici un luxe obligé, un complément de toute grande vie aristocratique. Aussi bien, à regarder les choses de près, on apercevrait dans toute l'histoire delà Rome moderne le souvenir et comme la continuation de la Rome antique ; le pape est une sorte de césar spirituel, et, sur beaucoup de points, les peuples qui vivent au delà d#s Alpes leur paraissent toujours des barbares. Nous n'avons pu que renouer la chaîne de la tradition ; chez eux, cette chaîne ne s'est pas rompue. — J'ai des notes sur toute cette galerie, mais je ne veux pas t'accabler de notes...
Une tête de Junon reine d'une grandeur et d'un sérieux tout à fait sublimes. Je ne crois pas qu'il y ait rien de supérieur à Rome.
Je note encore ici un Mars assis, croisant les mains sur les genoux; un Mercure nu. Mais je ne pourrais que répéter ce que je t'ai écrit sur cette sculpture ; ce que l'on sent pour la vingtième fois, c'est la sérénité d'une belle vie complète, équilibrée, où la cervelle, avec ses agitalions et ses lectures, n'opprimait pas le reste. On a beau admirer Michel-Ange, l'aimer de toutes ses sympathies; comme une tragédie héroïque et colossale, on se dit parfois que ce calme extraordinaire est encore plus beau, parce qu'il est plus sain. Le torse du Mercure n'a presque pas d'ondulation, on voit seulement la ligne du
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bassin ; au lieu des muscles en mouvement, le sculpteur ne représentait que la forme humaine, et cela suffit au spectateur.
Un groupe moderne de Bernin fait contraste : c'est Pluton enlevant Proserpine. La tête de Pluton est bassement joyeuse ; sa couronne et sa barbe lui donnent un air ridicule; les muscles sont vigoureusement marqués, il prend une pose; ce n'est plus un vrai dieu, c'est un dieu décoratif comme ceux de Versailles, un figurant mythologique occupé à obtenir un regard des connaisseurs et du maîlre. Le corps de Proserpine est bien moelleux, bien joli, bien tordu; mais il y a trop d'expression et de mignardise dans ses yeux, dans ses larmes, dans sa petite bouche...
Le temps était parfaitement beau, le ciel d'un bleu sans nuages, d'autant plus charmant que depuis huit jours nous étions ici dans la pluie et dans la boue; mais j'avais besoin de faire effort pour regarder, j'avais toujours sur le cœur la mort de notre pauvre ami Wœpke.
La villa est pourtant bien riante r les prairies, intactes et rafraîchies par les pluies, étincelaient ; les haies de lauriers fleuris, les futaies de chènes-verts, les allées de cyprès centenaires, ranimaient et redressaient l'àme par leur grâce ou leur grandeur. Cette sorte de paysage est unique; les végétations des climats opposés s'y mêlent et s'y groupent : ici des bouquets de palmiers, de grands joncs panachés qui sortent comme un cierge de leur nid de lanières luisantes, là-bas un peuplier, un énorme châtaignier grisâtre et nu qui bourgeonne. Ce qui est plus étrange encore, ce sont les vieilles murailles de Rome, une vraie ruine naturelle qui sert d'enceinte. Les serres s'appuient contre les arcades rougeâtres; les ?. u 16
citrons, en rangées pâles, se collent contre les briques disjointes ; tout à l'entour, l'herbe nouvelle s'étend et foisonne; de temps en temps, d'une hauteur, on aperçoit ia dernière ceinture de l'horizon, les montagnes bleuies, rayées par la neige. Tout cela est dans l'enceinte de Rome; personne n'y vient, je ne sais si quelqu'un y habite. Celte Rome est un musée et un sépulcre où subsistent dans le silence les formes passées de la vie. On arrive au grand pavillon central dans une salle lambrissée de mosaïques où de grands bustes regardent, rangés gravement, du haut des niches. Le nom du fondateur, le cardinal Ludovisi, est inscrit au-dessus de chaque porte ; par les fenêtres, on aperçoit des jardins et des verdures. V Aurore du Guerchin remplit le plafond et ses courbures ; cela fait une salle à manger de grandseigneur,nueetgrande; aujourd'hui nous en avons de brillantes et de commodes; en avons-nous de belles? — L'Aurore, sur un char, quitte le vieux Titon, à demi enveloppée dans une draperie qu'un petit Amour soulève, pendant qu'un autre petit enfant nu, potelé, avec un air de bouderie enfantine, prend des fleurs dans un panier. C'est une jeune et vigoureuse femme, et dans sa force il y a presque de la rudesse. Devant elle, trois femmes sont sur un nuage, toutes larges, amples, bien phis originales et naturelles que celle de Y Aurore, du Guide. Plus avant encore folâtrent trois jeunes filles lieuses qui éteignent les étoiles. Un rayon de lumière nouvelle traverse à demi leurs visages, et le contraste des portions éclairées et des portions obscures est charmant. Parmi les nuages roussâtres et les fumées m., finales qui s'évaporent, on aperçoit l'azur profond de la mer.
Sur une courbure de la voûte Hort une femme assise, vêtue de gris, la tête appuyée sur sa main ; près d'elle, un entant nu est couché sur un limjeet dort aussi. Ce sommeil est d'une vérité admirable ; la profondeur de l'engourdissement où le sommeil plonge les enfants se marque dans la petite moue des lèvres, dans le froncement léger des sourcils. Guerchin ne copiait pas des antiques comme le Guide; il étudiait le modèle vivant comme le Caravage ; il observait les particularités de la vie réelle, les mines, les gaietés, les mutineries, tout ce qu'il y a de capricieux dans la passion et l'expression d'un visaue. Ses personnages sont parfois lourds et courts ; mais ils vivent, et le mélange de lumière et de clair-oliscur sur le corps des deux dormeurs est la poésie du >ommeil lui-même.
Les palais.
Ces villas, ces jardins, les palais qui remplissent le Corso sont les restes de la grande vie aristocratique. Il n'v a plus rien de semblable «à Paris ni à Londres; les parcs privés y sont devenus des promenades publiques : il ne reste aux grandes familles que des hôtels, plus souvent des maisons munies d'un petit morceau de terrain, où le maître du logis ne se promène que sous les regards des maisons voisines. Tandis que dans les pays du Nord l'égalité s'établissait, l'arislocratie ici s'affermissait et se renouvelait par le népotisme. Pendant trois siècles, les papes ont employé la meilleure partie des revenus publics à fonder des familles; ils étaient bons parents, et pourvoyaient les enfants de leurs sœun
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de leurs frères. Sixte-Quint donne à un de ses petitsneveux le cardinalat et cent mille écus de bénéfices ecléésiastiques. Clément VIII, en treize ans, distribue à ses neveux les Aldobrandini, en argent comptant seulement, un million d'écus. Paul V donne au cardinal Borghèse cent cinquante mille écus de bénéfices, à Marc-Antoine Borghèse une principauté, plusieurs palais à Rome, le? plus belles villas du voisinage, à tous des diamants, des argenteries, des carrosses, des ameublements entiers, un million d'écus d'argent comptant. Avec ces profusions, les Borghèse achètent quatre-vingts terres dans la seule campagne de Rome, et d'autres ailleurs. En effet, le pape n'est qu'un grand fonctionnaire âgé, dont la place est viagère ; sa famille est obligée de l'exploiter au plus vite. A chaque règne, les prodigalités deviennent plus grandes. Sous Grégoire XV, le cardinal Ludovisio reçoit pour deux cent mille écus de bénéfices; son oncle, père du pape, est aussi bien traité. Le pape fonde des luoghi di monte pour huit cent mille écus qu'illeur donne « Ce que possèdent les maisons Peretti, Aldobrandini, Borghèse et Ludovisio, dit un contemporain, avec leurs principautés, leurs énormes revenus, tant de magnifiques bâtiments, d'ameublements superbes, d'ornements et d'agréments extraordinaires, tout cela surpasse non-seulement la condition des seigneurs et des princes non souverains, mais encore les approche de celle des rois eux-mêmes. » Sous Urbain VIII, les Barberini reçoivent jusqu'à cent cinq millions d'écus; les choses vont si loin que le pape a des scrupules et nomme une commission à ce sujet. Eq effet, pour fournir à ces libéralités, il fallait emprunter, el les finances étaient dans un triste état : à la fin du
seizième siècle, les intérêts de la dette absorbaient les trois quarts du revenu ; six ans plus tard, elle absorbait tout, excepté soixante-dix nulle écus ; quelques années après, plusieurs branche;" du revenu ne suffisaient plus pour payer les assignations dont on les avait grevées. Néanmoins la commission déclara que le pape, étant prince, pouvait donner à qui bon lui semblait ses épargnes et ses excédants. Personne alors ne considérait le souverain comme un magistrat administrateur des deniers publics; une pareille idée ne s'est établie en Europe qu'après Locke : l'État était une propriété dont on pouvait user et abuser. La commission déclara que le pape pouvait en conscience fonder pour sa famille un majorât de quatre-vingt mille écus. Quand, un peu plus tard, Alexandre VII voulut fermer la plaie, on lui prouva par bons et valables arguments qu'il avait tort. Il avait défendu à ses neveux l'entrée de Rome ; le recteur du collège des jésuites, Oliva, décida qu'il devait les appeler « sous peine de péché mortel ». Il y a plaisir à voir dans les contemporains ' comment l'argent coule, déborde, descend à chaque pape dans un nouveau réservoir, et s'y étale magnifiquement en flots dorés, en nappes reluisantes, où les sequins, les écus, les ducats font étinceler leurs précieuses effigies. A l'instant, comme aux environs d'un canal rafraîchissant, le lecteur voit pousser les plus belles fleurs aristocratiques, toutes les somptuosités que représentent les tableaux et les estampes, gentilshommes en habit de velours et de satin, estaliers chamarrés, suisses et laquais, majordomes ventrus, officiers de bouche, de table et d'écurie, une