‹ Voyage en ItalieChapitre 14 sur 18 · Cites par F.anke, Geschic/Ue (1er l'spste · texte numérisé non relu

Cites par F.anke, Geschic/Ue (1er l'spste

population de gens d'épée, domestiques nobles choisis pour la décoration et la défense, qui font cortège au maître pendant ses visites, garnissent ses antichambres pendant ses réceptions, montent dans ses carrosses, logent dans ses mansardes, mangent dans ses cuisines, nssistent à son lever et vivent seigneurialement, ayant pour tout emploi le soin de faire durer leur habit brodé le plus longtemps possible et de défendre tout haut l'honneur de la maison.

Comment nourrir ces gens-là? Notez qu'il faut les nourrir : on a besoin d'eux pour se faire respecter; Rome n'est pas sûre. A la mort d'Urbain VIII, pendant le conclave, dit un contemporain, la société semble dissoute. « Il y a tant de gens armés dans la ville, que je ne me rappelle pas en avoir jamais vu autant. Il n'y a aucune maison un peu riche qui ne se munisse d'une garnison nombreuse de soldats. Si on les réunissait tous, on en ferait une grande armée. Les voies de fait ont dans la ville toute impunité, toute licence; il y a des hommes tués dans tous les endroits; la parole qu'on entend le plus souvent est celle-ci : Tel ou tel, homme connu, vient d'être tué. » Une fois que le pape est nommé, les neveux du précédent ont fort à faire : on veut leur faire rendre gorge, leurs ennemis leur intentent des procès, souvent ils sont obligés de s'enfuir. Parmi tant de dangers, on est bien forcé d'avoir un parti, des créatures, une clientèle, un cortège d'epées fidèles et toujours prêtes. Rome n'a point fait le pas qui sépare le moyen âge des temps modernes : la sécurité, la justice y manquent; ce n'est point un Etat, encore moins une patrie; chacun est tenu de s'y protéger lui-même par force ou par ruse; chacun a ses

privilèges, c'est-à-dire le pouvoir et le droit d'être en certains cas au-dessus de la loi. Cent ans plus tard, De Brosses écrit encore que « l'impunité est assurée à quiconque veut troubler la société, pourvu qu'il soit connu d'un grand et voisin d'un asile. » — « Tout est asile ici, les églises, l'enceinte du quartier d'un ambassadeur, la maison d'un cardinal, si bien que les pauvres diables de sbires (ce sont les archer.-) de la police sont obligés d'avoir une carte particulière des rues de Rome et des lieux où ils peuvent passer en poursuivant un malfaiteur. »

Un grand vit dans son palais comme un baron féodal dans son château. Ses fenêtres sont grillées de barreaux entre-croisés, boulonnés, qui résisteront au levier et à la hache; les moellons de sa façade sont longs comme la moitié d'un homme, et ni les balles ni la pioche ne mordront sur leur masse; les murailles de ses jardins sont hautes de trente pieds, et on ne se hasardera pas aisément à attaquer les blocs du revêtement ou des encoignures. Au reste, le parc est assez grand pour contenir une petite armée; dans les antichambres et les galeries, deux ou trois cents habits galonnés seront à l'aise; on les logera sans difticulté dans les combles. Quant aux recrues, elles ne manqueront pas. Ainsi qu'au moyen âge, les faibles, pour subsister, sont contraints de se recommander aux forts : « Monseigneur, dit le pauvre homme, comme mon père et mon grandpère, je suis serviteur de votre famille. » Ainsi qu'au moyen âge, le fort, pour se soutenir, est tenu d'enrégimenter autour de soi les faibles. « Voilà un habit et tant d'écus par mois, dit l'homme puissant; marche à côté de mon carrosse, dans les entrées et les cérémo-

nies. » Il y a ainsi à Rome cent petites ligues, et, plus un homme a d'hommes sous sa main et à son service, plus il est fort.

A ce régime, on se ruine, et d'abord on emprunte. Là-dessus les grands font comme l'État : pour avoir de l'argent comptant, ils engagent leurs revenus et ne tiennent pas leurs engagements. Sept ans durant, les créanciers des Farnèse ne reçoivent plus un écu ; comme parmi ces créanciers il y a des hôpitaux et des établissements charitables, le pape est obligé d'envoyer des soldats pour occuper la terre des Farnèse à Castro. D'ailleurs, en ce temps-là, des disputes d'étiquette provoquent des guerres véritables, et vous imaginez ce qu'on y dépense. Les Barberini, n'ayant pas reçu la visite d'Odoardo Farnèse, lui ôtent le droit d'exporter son blé; là-dessus celui-ci envahit les États de l'Église avec trois mille chevaux, disant qu'il n'attaque pas le pape, mais les neveux. Les neveux à leur tour lèvent une armée, et, des deux côtés, les soldats sont des mercenaires, Allemands ou Français; le pays est pillé pendant ces cavalcades, et, la paix faite, chacun des deux partis trouve ses poches vides. Naturellement, pour les remplir, on pressure le peuple. Donna Olimpia, bellesœur d'Innocent X, vend les emplois publics. Le frère d'Alexandre VII, chef de la justice au Borgo, vend la justice. Les impôts deviennent accablants. Un contemporain écrit « que les peuples, n'ayant plus ni deniers, ni linge, ni matelas, ni ustensiles de cuisine pour satisfaire aux exigences des commissaires, n'ont plu? qu'une ressource pour payer les taxes, qui est de se vendre comme esclaves. » On cesse de travailler; les campagnes se vident. Au siècle suivant, De Brosses

écrit : « Le gouvernement est aussi mauvais qu'il est possible de s'en figurer un à plaisir. Imaginez ce que c'est qu'un peuple dont le tiers est «le prêtres, le tiers de gens qui ne travaillent pas, où il n'y a ni agriculture, ni commerce, ni fabriques, au milieu d'une campagne fertile et sur un fleuve navigable, où. à chaque mutation, on voit arriver des voleurs tout frais qui prennent la place de ceux qui n'ont plus besoin de prendre. »

En pareil pays, travailler est une duperie; pourquoi me donnerais-je de la peine, sachant que le fisc ou tel grand, tel coquin bien protégé, m'enlèveront le fruit de ma peine? Il vaut bien mieux aller au lever du valet de chambre d'un dignitaire; il m'obtiendra une part au gâteau. « Quand une fille du commun a la protection du bâtard de l'apothicaire d'un cardinal, elle se fait assurer cinq ou six dots à cinq ou six églises, et ne veut plus apprendre ni à coudre ni à filer; un autre gredin l'épouse par l'appât de cet argent comptant, » et ils vivent sur le commun; plus tard, entremetteurs, solliciteurs, mendiants, ils pécheront leur dîner où ils pourront. La vie noble commence, telle que la décrivent les romans picaresques, non pas seulement à Rome, mais dans toute l'Italie. On tient à déshonneur de travailler et l'on veut faire figure ; on a des gens et on oublie de payer leurs gages ; on dîne d'un navet et on étale un jabot de dentelles ; on prend à crédit chez les marchands et on les éconduit à force de supplications et de mensonges. Les comédies de Goldoni sont pleines de ces personnages bien nés, desprit cultivé, demiescrocs et qui vivent aux dépens d'autrui; ils se font inviter à la campagne, ils sont toujours gais, égrillards,

beaux diseurs, ils savent trop bien tous les jeux, ils Tout des vers en l'honneur du maître, ils lui donnent des conseils sur ses bâtisses; surtout, ils lui empruntent de l'argent et mangent à pleine bouche; on les appelle « cavaliers des dents »; bouffons, flatteurs, gloutons, ils débourseraient un coup de pied pour un écu. Les mémoires du temps donnent cent exemples de cette décadence : Carlo Gozzi, revenant de voyage avec un ami, s'arrête un instant à contempler la superbe façade du palais de sa famille. Ils montent un large escalier de marbre et s'étonnent; il semble que la maison ait été mise au pillage. « Le pavé de la grande salle était entièrement détruit; partout des cavités profondes à se donner des entorses; les vitres brisées livraient passage à tous les vents; des tapisseries sales et en lambeaux pendaient aux murailles. Il ne restait plus trace d'une magnifique galerie de tableaux anciens. Je ne retrouvai que deux portraits de mes ancêtres, l'un de Titien, l'autre de Tintoret. » Les femmes engagent, louent ou vendent ce qu'elles peuvent et comme elles peuvent; quand le besoin prend les gens à la gorge, ils ne raisonnent plus : un jour la belle-sœur de Gozzi vend au charcutier, au poids, une liasse de contrats, de fidéicommis et de titres de propriété. Ce sont partout les expédients, les tripotages, les gaietés du Roman comique. Il faut lire ce polisson de Casanova pour savoir jusqu'où la misère dorée peut descendre. Sans doute, comme tous les drôles, ce sont ses pareils qu'il fréquente; mais les coquineries françaises ont chez lui un autre tour et d'autres acteurs que les coquineries italiennes. Il salue un comte, officier de la république de Venise, bon gentilhomme, dont la femme et la tille ont

le meilleur langage et les plus courtoises façons, le lendemain, il va leur tendre visite, trouve les volets presque fermés, les ouvre un peu, s'aperçoit que les deux pauvres dames sont en guenilles et que leur linge est rebutant; elles louent le dimanche leurs beaux habits, atin d'aller à la messe, sans quoi elles n'auraient point part aux aumônes ecclésiastiques par lesquelles elles vivotent. — Quelques années plus tard, il revient à Milan. Des maris, des frères, tous gentilshommes, tous bien élevés, quelques-uns encore fiers, se font ses entremetteurs auprès des personnes de leur famille; un comte, chez lequel il loge et qui n'a pas de bois pour faire du feu dans ses cheminées, s'offre en rougissant pour négocier la chose avec sa femme. Un autre, le comte Uiualdi, apprenant qu'on donne cent écus de sa fille, pleure de joie, croyant n'en avoir que cinquante. De charmantes dames qui, faute d'argent, n'ont jamais pu visiter Milan, ne peuvent résister à un souper et à une robe. Le iils d'un noble vénitien tient un tripot, triche et l'avoue. Une jeune fille noble confesse que « son père lui a enseigné à tailler un pharaon de telle façon qu'elle ne peut perdre. » Hommes et femmes sont à genoux devant un sequin. On ne peut rien citer, et il n'y a que les propres paroles de l'aigrefin charlatan et riveur pour faire sentir le contraste extraordinaire des manières et des mœurs : d'un côté les beaux habits, /es phrases polies, le style élégant, les prévenances et le bon goût du meilleur monde, de l'autre l'effronterie, les actions, les gestes et les ordures du plus mauvais Heu. C'est à ce bas-fond qu'aboutit la vie seigneuriale du seizième siècle; quand le peuple ne travaille plus et que les grands volent, on voit pulluler les chevaliers

d'industrie et les dames d'aventure; l'honneur est une Harchandise comme le reste, et on le livre contre espèces quand on n'a plus rien.

Et cependant c'est à cette société de privilégiés, d'oiiifs, qu'on doit les grandes œuvres d'art pour lesquelles aujourd'hui l'on visite Rome. En l'absence de tout autre intérêt, ils s'occupaient de collections et d'architecture; le plaisir de bâtir, les goûts d'antiquaire et de connaisiieur sont les seuls qui restent à un seigneur fatigué des cérémonies, dans un pays où la chasse et les violents exercices corporels ne sont plus de mode, où la politique est interdite, où il n'y a point d'esprit public ni d'idées humanitaires, où la grande littérature s'est éteinte pour laisser à sa place l'ignorance crasse et les petits vers. Que voulez-vous qu'il fasse quand il a pourvu aux intérêts de sa maison, quand il a rendu des visites et fait l'amour? Il construit et il achète. Jusqu'au dix-huitième siècle, et en pleine décadence, cette noble tradition subsiste. Il préfère la beauté à la commodité. « Les maisons, dit le président De Brosses, sont couvertes de bas-reliefs antiques de fond en comble, mais il n'y a pas de chambres à coucher. » L'Italien ne met pas son luxe, comme les Français, dans les réceptions et la goinfrerie; à ses yeux, une belle colonne cannelée vaut mieux que cinquante repas. «Sa manière de paraître, après avoir amassé par une vie frugale un grand argent comptant, e.-t de le dépenser à la construction de quelque grand édifice public,., qui fasse passer à la postérité d'une façon durable son nom, sa magnificence et son goût. »

Les traces de cette étrange vie sont visibles à chaque p'as dans les cent ou cent cinquante palais qui peuplent

Hume. Vous voyez des cours immenses, des murailles hautes comme celles d'une prison, dos façades monumentales. Personne dans la cour : c'est un désert; parfois,;! l'entrée, une douzaine de fainéants, assis sur les pavés, font semblant d'arracher l'herbe; on dirait que le palais est abandonné. Quelquefois il l'est tout à fait; le maître ruiné loge au quatrième étage, et tâche de louer quelque portion du reste; les bâtiments sont trop grands, trop disproportionnés à la vie moderne : on n'en pourrait faire que des musées ou des ministères. Vous sonnez, et vous voyez arriver lentement un suisse, quelque laquais au visage terne; tous ces gens-là ont l'air des oiseaux mélancoliques d'un Jardin des Plantes, empanachés, dorés, chamarrés, bariolés et tristes, mais posés sur un perchoir convenable. Souvent personne ne vient, quoiqu'on ait choisi le jour et l'heure indiqués : c'est que le custode fait une commission pour la princesse; là-dessus, le visiteur jure contre le maudit pays où chacun vit des étrangers et où personne n'est exact. Vous montez une quantité d'escaliers d'une largeur et d'une hauteur étonnantes, et vous voilà dans une enfilade de pièces encore plus larges et plus hautes; vous avancez, cela ne finit pas; vous marchez cinq minutes avant d'arriver à la salle à manger; on logerait ià quatre régiments d'infanterie, sapeurs et musique; l'ambassade d'Autriche est perdue dans le palais de Venise comme une nichée de rats dans un vieux moulin. — Je suppose que vous fassiez visite : la famille a beau habiter le palais, il semble qu'il soit vide. On distingue quelques rares domestiques dans l'antichambre; au delà commence la solitude, cinq ou six salons énormes, pleins de meubles fanés, la plupart dans le style de

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l'Empire, Vous jetez les yeux en passant par une fenêtre, vous apercevez de grands murs mornes, des pavés rongés de mousses, des corniches de toit mutilées ou lépreuses. Enfin reparaissent les figures humaines, un ou deux huissiers; on est annoncé, et l'on voit devant soi un homme fort simple, en redingote, dans un fauteuil moderne, dans une chambre plus petite que les autres, arrangée à peu près comme il faut pour être commode et tenir chaud. S'il y a au monde une habitation triste et qui soit en désaccord avec les mœurs modernes, c'est la sienne; regardez en manière de contraste, au sortir de là, un hôtel rafraîchi, comme on en trouve quelques-uns dans la petite noblesse, une maison d'artiste, comme il y en a aux environs de la place d'Espagne, avec ses tapis, ses jardinières de fleurs, ses élégances multipliées et toutes neuves, les charmantes et innombrables inventions de son bien-être, ses dimensions médiocres et commodes, tout ce qu'elle enferme de coquet, <!e brillant, de confortable et d'agréable. Au contraire, il faudrait dans le palais soixante laquais chamarrés et quatre-vingts gentilshommes à gages : ce sont les meubles naturels de pareilles salles; les cours redemandent les cent chevaux et les vingt carrosses des anciens maîtres; les vaisselles, les tapisseries, les millions d'argent comptant devraient venir ici, comme sous les papes de l'avant-dernier siècle, pour redorer ou renouveler l'ameublement. Les tableaux eux-mêmes, tous ces grands corps en mouvement, tant de superbes nudités pendues aux murailles, ne sont plus que des monuments d'une vie éteinte, trop voluptueuse et trop corporelle pour le temps présent. L'aristocratie romaine ressemble à un lézard niché dans la carapace d'un cro-

codile antédiluvien, son grand-père; le crocodile était beau, mais il est mort.

Palais Farnèse.

De tous ces fossiles, le plus grand, le plus imposant, le plus noble, le plus sévèrement magnifique est, à mon gré, le palais Farnèse. Il est dans un vilain quartier; on passe pour y arriver aux environs du palais Cenci, si délabré et si morne; cinq minutes auparavant, j'avais traversé le Ghetto des Juifs, vrai cloaque de parias où des ruelles tortues s'enchevêtrent parmi des ruisseaux fétides, parmi des maisons dont la façade ventrue, disloquée, semble une hernie d'hydropique, parmi de noires cours suintantes, parmi des escaliers de pierre dont le bovau s'entortille autour d'un mur encrassé par la saleté séculaire. Des figures laides, courtes, blafardes, y fourmillent comme des champignons poussés sur des décombres.

L'esprit plein de ces images, on arrive : seul au milieu d'une place noirâtre se dresse l'énorme palais, massif et haut comme une forteresse, capable de recevoir et de rendre la fusillade. Il est de la grande époque; ses arcnitectes, San-Gallo, Michel-Ange, Vignole, surtout le premier, y ont imprimé le véritable caractère de la renaissance, celui de la vigueur virile. Véritablement il est patent des torses de Michel-Ange, et l'on y sent l'inspiration du grand âge païen, âge de passions tragiques et d'énergie intacte que la domination étrangère et la restauration catholique allaient amollir et dégrader. Au dehors, c'est un carré colossal, presque dépourvu d'ornements* à fortes fenêtres grillées; il laui

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qu'il puisse résister à une attaque, durer des siècles, loger un prince et toute une petite armée : voilà la première idée du maître et de l'architecte; celle d'agrément ne vient qu'ensuite. Encore le mot d'agrément est-il mal choisi; parmi ces mœurs dangereuses et hardies, on ne soupçonne pas l'amusement, l'amabilité gracieuse telle que nous l'entendons; ce qu'on aime, c'est la beauté mâle et sérieuse, et on l'exprime par des lignes et des constructions comme par les fresques et les statues. Au-dessus de celte grande façade presque nue, la corniche qui fait le rebord du toit est à la fois riche et sévère, et son encadrement continu, si bien approprié et si noble, maintient ensemble toute la masse, en sorte que le tout est un seul corps. Les bossages énormes des encoignures, la variété des longues files de fenêtres, l'épaisseur des murailles, entremêlent sans cesse l'idée de la force à l'idée de la beauté. On entre par un vestibule sombre, peuplé d arabesques, solide comme une poterne, étayé par douze colonnes doriques trapues , de granit rougeâtre. Là s'ouvre l'admirable cour intérieure qui est le chef-d'œuvre de l'édifice; le dehors est pour la défense : c'est au dedans qu'on se promène, qu'on se repose et qu'on prend le frais. Chaque étage a son promenoir intérieur, son portique de colonnes, et chaque colonne est encastrée dans un fort ire, d'échiné résistante, ce qui augmente encore l'air nerjiique; mais les balustres, la diversité des étages, l'un dorique, l'autre ionique, surtout la guirlande de fleurs et de fruits qui les sépare, les lis sculptés en façon d'arabesques, répandent dans cette i-é vérité une beauté charmante et comme une lumière saine au milieu d'une ombre forte

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Palais Scinrra et Doria.

L'ancien roi de Naples habite le palais Farnèse, en sorte qu'd est difficile d'en voir les peintures; les autres sont ouverts à jours fixes. Les propriétaires ont le bon goût et le bon sens de faire de leurs galeries privées des musées publics. Des pancartes servant de livrets sont posées sur les tables et mises à la disposition des visiteurs; les concierges et les gardiens reçoivent gravement leurs deux pauls : en effet, ce sont des fonctionnaires qui servent !e public et doivent être payés par le public. — Voilà le passage de la vie aristocratique au régime démocratique : les chefs-d'œuvre, les palais ont déjà cessé chez nous d'éti e la propriété de particuliers pour devenir l'usufruit de tout le monde.

Palais Sciarra. — Deux tableaux précieux sont sous verre : le premier, le plus beau, est le Joueur de violon de Raphaël. C est un jeune homme en barette noire, en manteau vert, avec un collet de fourrure et de grands cheveux bruns tombants. On a bien eu raison de déclarer Haphaël le prince des peintres; impossible d'être plus sobre, plus simple, de comprendre la grandeur plus naturellement et avec moins d'effort. Ses fresques ternies, ses plafonds écaillés ne le montrent pas tout entier; il faut voir des morceaux où, comme ici, le coloris n'a pas souffert, et où le relief est intact. Le jeune ho mme tourne lentement la tète et regarde le spectateur ; la noblesse et le calme de cette tête sont incomparables, et aussi sa douceur et son esprit ; on ne peut pas imaginer un être plus beau, plus fin, plus digne d'être t. i. 17

aimé. Il est tellement sérieux qu'on lui croirait unt nuance de tristesse; la vérité est. seulement qu'il est au repos et qu'il a l'âme noble. Plus on regarde Raphaël, plus on sent qu'il avait une âme tendre et généreuse, semblable à celle de Mozart, celle d'un homme de génie qui a déployé son génie sans peine et toujours vécu parmi des formes idéales; il est resté bon, comme une créature supérieure qui traverserait sans les subir les misères et les bassesses de la vie.

L'autre tableau est le portrait d'une maîtresse du Titien, noble aussi et calme comme une statue grecque; elle a posé une main sur un écrin, et l'autre main touche ses magnifiques cheveux, qui retombent jusque sur son col. La chemise flotte, blanche et plissée ; une grande draperie rouge s'enroule tordue autour des épaules. Quelle sottise que de comparer les deux peintures et les deux peintres ! Est-ce que le meilleur n'est pas de jouir par eux de tous les aspects de la vie?

Deux Madeleines du Guide. — Ici on fait la comparaison malgré soi; on quitte tout de suite cette peinture molle, blanche, qui semble faite sans idée et à la mécanique.

Je trouve qu'un des chefs-d'œuvre de cette galerie, peut-être le plus grand, est la Modestie et la Vanité de Léonard de Vinci1; ce ne sont que deux figures de femmes dans un fond sombre. Ici, et comme par contraste, ce qu'il y a d'idées est incroyable. Cet homme

1. Quelques personnes l'attribuent à Luini, le meilleur élève et le plut exact miiialeur de Léonard. Peut-clr** Léonard a-t-il fourni une esquisse ou ajouté des retouches. Mais la puissance de l'expression et des ombres sont dignes de lui, et je crois le tableau de sa main

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est le plus profond, le plus pensif de lous les peintres, un penseur raffiné qui a des curiosités, des caprices, des délicatesses, îles exigences, des sublimités, peut-êlre des tristesses, au delà de tous ses contemporains. lia été universel, peintre, sculpteur, architecte, machiniste, ingénieur; il a deviné les sciences modernes, pratiqué et marqué leur méthode avant Bacon, inventé en toutes choses jusqu'à paraître bizarre aux Iiommes de son siècle, percé et poussé en avant, à travers les siècles et les idées futures, sans jamais s'enfermer dans un art ni dans une occupation, sans jamais se contenter de ce qu'il savait et pouvait, au contraire dégoûté à l'instant de ce qui aurait suif (ï à l'amour-propre du plus ambitieux génie, toujours préoccupé de se dépasser lui-même, de renchérir sur ses découvertes, comme un navigateur qui, négligeant le succès, oubliant le possible, s'enfonce irrésistiblement dans l'inconnu et dans l'infini. L'expression de la figure qui représente la Vanité est incrovable. On ne saura jamais toutes les recherches, les combinaisons, les sensations, tout le travail intérieur spontané et réfléchi, tout le chemin parcouru parl'àme et l'esprit, pour arriver à trouver une pareille tête. Elle est bien plus svelte, bien plus noblement élégante que celle de la Monna Lisa, et l'abondance, la recherche de sa coiffure sont extraordinaires. De superbes torsades étagent au-dessus de ses cheveux leurs reflets d'hyacinthe ; d'autres cheveux crépelés descendent jusque sur les épaules. Le visage n'a presque point de chair; les traits, siège de l'expression, l'occupent tout entier. Elle sourit étrangement, tristement, de ce sourire propre à Vinci, avec la plus singulière supériorité mélancolique et railleuse : une reine, une femme adorée, une déesse

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qui aurait tout et trouverait que c'est bien peu, aurait ce sourire.

La salle des paysages est une des plus riches , elle renferme plusieurs Claude Lorrain, des Locatelli , un . vaste paysage du Poussin représentant saint Mathieu qui écrit auprès d'une grande eau dans une campagne monumentale : toujours le paysage italien, tel qu'on l'entend dans ce pays, c'est-à-dire la villa agrandie, de même que le jardin anglais est la campagne rapetissée. Les deux races, la germanique et la latine, montrent ici leur opposition : l'une aime la nature libre pour elle-même, l'autre ne l'accepte qu'en manière de décoration, pour l'approprier eî: la subordonner à l'homme. Le plus beau de ces tableaux est le grand paysage du Poussin : une rivière qui tourne, sur la gauche une forêt, sur le devant une colonnade ruinée, en face une tour, dans le lointain des monlagnes bleuâtres. Les plans s'étagent ainsi que des architectures, et les taches de couleur sont, comme les formes, simples, fortes, sobres et bien opposées. Cette gravité, cette régularité, contentent l'esprit, sinon les yeux; mais, pour y être vraiment sensible, il faudrait aimer les tragédies, le vers classique, la pompe de l'étiquette et des grandeurs seigneuriales ou monarchiques. H y a une distance infinie entre ces sentiments et les sentiments modernes. Qui est-ce qui reconnaîtrait ici la vie de la nature telle que nous la comprenons, telle que la peignent nos poètes, ondoyante, sujette à l'accident, tour à tour délicate, étrange et puissante, expressive par elle-même, et aussi variée que la physionomie de l'homme?

Autant le palais Sciarra est délabré, autant le palais Doria est magnifique. Entre les familles romaines, la

famille des Doria est une des plus riches; il y a huit cents tableaux dans les appartements. On traverse d'abord une grande quantité de chambres qui en sont couvertes; puis on entre dans la galerie, superbe promenoir cane autour d'une cour remplie de plantes verdoyantes, peint à fresque, orné de grandes glaces. Trois côtés sont remplis de tableaux, le quatrième de statues. Ça et là sont des portraits ou des bustes de famille : celui de l'amiral André Doria, le premier citoyen et le libérateur de Gènes, celui de donna Olimpia, qui gouverna 1 Église sous Innocent X. Une telle galerie, un jour de réception, aux lumières, peuplée de costumes riches d'officiers, de cardinaux, d'ambassadeurs, doit offrir un spectacle unique. J'ai vu dans d'autres palais deux ou trois de ces grandes soirées ; les lauriers, les orangers, mêlés aux bustes et aux statues, parent les escaliers et les vestibules; les chairs vivantes des peintures luisent magnifiquement dans leurs fonds noirâtres et leurs cadres d'or: les longues galeries, les salons hauts de trente pieds, laissent les groupes se faire et se défaire avec aisance ; les flambeaux des torchères, les girandoles des lustres, étalent leurs clartés dans ce vaste espace sans éblouir les yeux par leur profusion ; les demi-ombres, les tons adoucis, ne disparaissent pas, comme dans nos petits salons, sous l'uniformité et la crudité d'une lumière blanche. Chaque groupe a sa teinte propre et vit de son air; parmi les tentures de soie, entre les marbres mats des statues, sous les reflets sombres des bronzes, les personnages nagent dans une sorte de fluide dont les yeux sentent la mollesse et la profondeur.

Les paysages de Poussin et de Guaspre Poussin, son

élève, remplissent une salle presque entière. Ce sont les plus grands que j'aie jamais vus : l'un a vingt pieds de long. A force de regarder ces mouvements de terrains savamment disposés, ces premiers plans noirâtres peuplés de grands arbres et qui font contraste avec la teinte effacée des montagnes lointaines, cette large ouverture de ciel, on finit par se détacher de son temps et se mettre au point de vue du peintre. S'il ne sent pas la vie de la nature, il sent sa grandeur, sa gravité solennelle, même sa mélancolie. Il a vécu en solitaire, en méditatif, dans un âge de décadence. Peut-être le paysage n'est-il que le dernier moment de la peinture, celui qui clôt une grande époque et convient aux âmes fatiguées; quand l'homme est encore jeune de cœur, c'est à lui-même qu'il s'intéresse : la nature n'est pour lui qu'un accompagnement. Du moins il en est ainsi en Italie; si l'art du paysage s'y développe, c'est à la fin, au temps des arcadiens et des académies pastorales ; il occupe déjà la plus grande partie des toiles de l'Albane; il remplit toutes celles de Canaletti, le dernier des Vénitiens. Zucarelli, Tempesta, Salvator, sont des paysagistes. Au contraire, du temps de Michel-Ange et même de Vasari, on dédaignait les arbres, les fabriques; tout ce qui n'est pas le corps humain semblait accessoire.

Il y a là plusieurs tableaux de Titien; une Sainte Famille de sa première manière; le superbe type corporel qu'il va étaler dans ses maîtresses commence à se dégager. Deux portraits les représentent; ce ne sont que de belles créatures saines et franches : l'une, parée de perles avec une collerette, est la plus appétissante des servantes bien nourries. Une Madeleinei'aillarde, étalée

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h pleine poitrine, n'est qu'un simple animal. Une sainte Agnès n'es; qu'une bonne petite tille un peu bondruso, bien enfant, bien exempte de toute idée mystique, i'ans son Sacrifice (V Abraham, le pauvre Isaac crie comme un petit garçon qui vient de se couper le doigl. Titien ose presque autant que Rubens montrer dans l'homme le tempérament, les passions de la chair et du sang, les instincts libres et bas, toute la vie brutale du corps; mais il ne la lâche pas, il maintient la chair débordante dans les contours d'une forme harmonieuse : chez lui, la volupté ne va pas sans la noblesse. Son bonheur n'est pas le simple assouvissement des sens, c'est en outre le contentement des instincts poétiques; il ne se réduit pas à des kermesses, il veut des (êtes, non pas des fêtes de rustres, mais des fêles d'épicuriens et de grands seigneurs. L'instinct chez de pareilles gens peut être aussi fort, aussi débordé que dans le peuple, mais il est accompagné d'un autre esprit et ne se satisfait pas à si peu de frais ; ce qu'il demande, ce ne sont pas des navets dans une écuelle, mais des oranges sur un plat d'or. On ne peut imaginer une couleur plus franche et plus saine que celle de ses Trois Ages de l'homme, un corps plus florissant et plus frais que sa superbe femme blonde ; sa robe est rouge, et les manches de sa blanche chemise retroussées avec de gros bourrelets aux épaulas laissent voir la blancheur ferme de ses admirables bras; elle a le regard sérieux et calme. Nous ne savons plus faire la beauté qui pourrait provoquer et ne provoque pas.

Plusieurs tableaux de l'école bolonaise sont tous du même caractère. L'un est du Guerchin, très-poussé au noir, et représente llerminie oui rencontre Tancrcde

blessé, évanoui ; l'écuyer est une tête d'académie, l'homme évanoui est copié sur le réel avec des intentions mélodramatiques. — Le second tableau, qui est du Guide, est une madone adorant l'Enfant Jésus ; la madone est une jolie pensionnaire, et le tableau sent déjà la dévotion fade et le voisinage du Sacré-Cœur. - — Le troisième est une pietà d'Annibal Carrache. Son Christ, un beau jeune homme, a une tète distinguée, touchante, qui pourrait plaire à une belle dame; les petits anges émus se montrent avec attendrissement les trous des pieds, essayent de soulever la main pesante. Ce sont là des recherches ou des gentillesses sentimentales, comme il en faut dans le nouveau piétisme du dix-septième siècle, dans une religion de femmes mondaines et mystiques.

Mais les morceaux les plus frappants sont, je crois, les portraits. L'un, de Véronèse, représente Lucrèce Borgia, en velours noir, le sein un peu découvert, avec des bouillons de dentelle au corsage et aux manches, grosse, déjà mûre, les cheveux retroussés, un front bas, l'air composé et un singulier regard ; telle elle était lorsque Bembo lui adressait les périodes et les protestations de ses lettres cérémonieuses. — L'amiral André Doria, de Sébastien del Piombo, est un superbe homme d'État et de guerre, au geste commandant, au regard calme, et sa grande tête est encore prolongée par une barbe grise. — Une autre tète par Bionzino,- celle de Machiavel, éveillée, goguenarde, finit par arriver à l'expression d'un acteur bouffe; vous diriez d'un finaud qui a l'air de flairer attentivement autour de lui, avec des intentions drolatiques. Dans Machiavel, il y a un comique sous l'historien, le philosophe et le politique, et ce

comique est cm, licencieux, amer souvent et à la fin désespéré. On connaît ses plaisanteries au sortir de la torture, ses gaietés funèbres pendant la peste; quand on est trop triste, il faut rire pour ne [tas pleurer; peut-être au dix-septième siècle, et en France, il eût été Molière. — Deux portraits sont attribués à Raphaël, ou appartiennent à sa manière, ceux de Barthole et de Baldus, rudes et forts gaillards ; tout l'homme est saisi sans heurt, et par le centre; à côté de Raphaël, les autres peintres sont hors de l'équilibre, excentriques. — Le chef-d'œuvre entre tous les portraits est celui du pape Innocent X par Velasquez : sur un fauteuil rouge, devant une tenture rouge, sous une calotte rouge, audessus d'un manteau rouge, une figure rouge, la figure d'un pauvre niais, d'un cuistre usé : faites avec cela un tableau qu'on n'oublie plus ! Un de mes amis revenant de Madrid médisait qu'à côté des grandes peintures de Valasquez qui sont là, toutes les autres, les plus sincères, les plus splendides, semblaient mortes ou académiques.

Palais Borghèse.

Quand au tournant d'une clairière vous voyez une biche avancer la tète et écouter, le mouvement penché de son cou vous semble gracieux, et vous sentez l'ondulation souple qui, au premier bruit, va courir sous son échine et la lancer à travers les taillis. Quand devant vous un cheval qui veut sauter se ramasse sur sa croupe, vous sentez le gonflement des muscles qui le cabrent sur ses jarrets, vous vous intéressez par sympathie à cette attitude et à cet effort. Vous ne souhaitez

2C6 TOYAGE ES ITALIE.

pas autre chose, vous ne demandez pas en surcroît une idylle morale, une intention psychologique, comme en cherche Landseer. Tel est l'esprit dans lequel il faut considérer les tableaux du grand siècle en Italie ; l'exprc^sion commence plus tard, avec les Carraches : ce qui occupe les hommes aux environs de l'an 1500, c'est l'animal humain et son accompagnement, le costume peu compliqué et lâche. Joignez-y la pompeuse superstition du temps, le besoin de saints pour les églises et de décoration pour les palais. De ces deux sentiments est sorti le reste ; encore le second n'a-t-il fourni que le motif; toute la substance de la peinture vient du premier. Ils ont eu raison; la douleur, la joie, la pitié, la colère, toutes les nuances des passions n'étant visibles qu'à l'oeil intérieur, si je leur subordonne le corps, si les muscles et le vêtement ne sont là que pour les traduire, je traite les formes et les couleurs en simples moyens, je fais ce que je pourrais mieux faire avec un autre art, la peésie par exemple. Je commets la même faute que la musique lorsque, avec une rentrée de clarinette, elle prétend exprimer la ruse triomphante du jeune Horace, la même faute que la littérature lorsque, avec vingt-cinq lignes de noir sur du blanc, elle essaye de nous montrer la courbure d'un nez ou d'un menton. Je manque les effets pittoresques et je n'atteins qu'à demi les effets littéraires; je ne suis qu'un demi-peintre et un demi-littérateur.

Cette idée-là revient sans cesse, par exemple, devant les madones et la Vénus d'André del Sarto, belles jeunes filles qui sont parentes, devant la Visitation de Sébastien del Piombo ; c'est la Visitation, si vous voulez, mais le vrai titre serait : une jeune femme debout à

côté d'une vieille femme courbée. Il y avait deux hommes clans le spectateur du temps, le dévot qui, en payant le tableau pour une église, croyait gagner cent ans d'indulgences, et l'homme d'action qui, la tête remplie d'images cor[ orelles, se plaisait à contempler deux corps sains, actifs, clans des manteaux bien drapés.

L'amour sacré et l'amour profane de Titien, encore un chef-d'œuvre et du même esprit : une belle femme habillée à côté d'une belle femme nue, rien d'autre, et cela suffit. L'une sérieuse du sérieux le plus noble, l'autre blanche de la blancheur ambrée de la chair vivante entre un linge blanc et un vêtement rouge, les seins peu marqués, la tète exempte de toute bassesse licencieuse, donnent i'idée du plus heureux amour. A côté d'elles est un bassin sculpté, derrière elles un grand paysage bleuâtre, des terrains roux tranchés par la teinte foncée des bois sombres, et dans le lointain la mer; à distance sont deux cavaliers; on aperçoit un clocher, une ville. Ils aiment les paysages réels qu'ils voient tous les jours, et les mettent dans leurs tableaux sans s'inquiéter de la vraisemblance; tout est pour le plaisir des veux, rien pour celui de la faculté raisonnante. L'œil passera des tons simples de cette chair ample et saine aux riches teintes noyées du paysage, comme l'oreille passe de la mélodie à l'accompagnement. Les deux sont d'accord, et l'on sent, en allant de l'un à l'autre, un plaisir qui continue un plaisir du même ordre. Dans son autre tableau, les trois Grâces, lorsqu'on a regardé la première, son beau visage paisible, le diadème d'or semé de perles qui avance jusqu'au milieu de ses cheveux crépelés, et ces blonds cheveux dont les ondes de soie retombent sur le col jusqu'à la robe,

on laisse aller ses yeux vers le magnifique paysage de rochers nus azurés par l'air et la distance, et la poésie de la nature ne fait que compléter celle du corps.

Il y a dix-sept cents tableaux dans cette galerie ; comment en parler? Comptez tous les musées d'Itidie, tous ceux qui sont au delà des monts, tout ce qui a péri ; ajoutez qu'il n'y a pas de maison particulière un peu aisée qui n'ait quelque vieux tableau. Il en est de la peinture Malienne comme de cette sculpture grecque qui jadis accumulait à Rome soixante mille statues. Chacun de ces arts correspond à un moment unique de l'esprit humain ; on pensait alors par des couleurs et par des formes.

Un de ces tableaux reste dans l'esprit, la Chasse de Diane, par le Dominiquin. Ce sont de toutes jeunes filles nues ou demi-nues, rieuses et un peu vulgaires, qui se baignent, qui tirent de l'arc, qui jouent. L'une, couchée sur le dos, a le plus charmant geste d'enfant heureuse et espiègle Une autre, qui vient de tirer de l'arc, sourit avec une jolie gaieté villageoise. Une petite de quinze ans, au torse plantureux et dru, défait sa dernière sandale. Toutes ces fillettes sont rondes, alertes, gentilles, un peu grisettes et partant fort peu déesses; mais il y a tant de jeunesse et de naturel dans leurs physionomies et dans leurs allures ! Dominiquin est un peintre original, sincère, tout à fait le contraire du Guide. Parmi les exigences de la mode, des conventions et du parti pris, il a son sentiment propre, il os-e le suivre, revenir à la nature, l'interpréter à sa façon. Les gens de son temps l'en ont puni, il a vécu malheureux et méconnu.

Palais Barberini et Rospigliosi.

Il est agréable de suivre son idée ; je suis allé voir ses autres tableaux : il y en a un an palais Barberini qui représente Adam et Eve devant Dieu après leur péché. Le peintre s'y montre aussi consciencieux que maladroit ; Adam, avec l'air d'un domestique benêt, s'excuse et montre piteusement Eve, qui montre le serpent avec un soin non moins exagéré. « Ce n'est pas ma faute, c'est elle. » — « Ce n'est pas ma faute, c'est lui. » On voit pie l'artiste poursuit l'expression morale, qu'il y insiste avec l'intention scrupuleuse d'une école de la décadence ; Raphaël ne descendait pas jusque-là. Un autre signe du temps, c'est la décence ecclésiastique : Eve et Adam ont des ceintures de feuilles. Mais le corps et la tète de la femme, les petits anges qui portent Jehovah sont parfaitement beaux, et toute la peinture est solide. Dominiquin était le fils d'un cordonnier, lent et laborieux, d'esprit doux et modeste, trèslaid, malheureux en amour, pauvre, critiqué et opprimé, tout reployé en lui-même, se cherchant et ne se trouvant pas toujours, comme une plante qui, dans un mauvais air, sous des giboulées fréquentes, se développe incomplètement, et, parmi des bourgeons avortés, pousse çà et là de belles fleurs.

Il y a dans le palais Rospigliosi une autre Eve de lui, cette fois cueillant la pomme. Eve est belle, et il n'y a aucune partie du tableau qui ne montre une étude attentive; mais quelle idée baroque que cette ménagerie de tous les animaux entassés autour d'eux, ce perro-

quet rouge sur l'arbre de vie ! L'arbre a une bosse, une espèce de marchepied sur lequel Adam monte. En revanche, dans son Triomphe de David, qui est à côté, le génie et le naturel sont jetés à pleines mains. On ne peut rien voir de plus charmant, de plus vivant que le groupe des femmes qui jouent des instruments ; une surtout, demi-penchée, étendant les bras, un sistre dans les mains, en tunique bleue, la jambe nue, s'élance avec un geste d'une grâce inexprimable : la chair est comme imprégnée de lumière; impossible de trouver une pose qui mette la structure humaine, le bel animal qui déploie ses membres, dans un plus beau jour. Toutes ces tètes sont jeunes, d'une grâce et d'une sincérité virginales, inventées. On voit un homme qui a un vrai cœur de peintre, qui a senti le beau tout seul et par lui-même, qui a cherché, qui a créé, qui est aux prises avec son idée, qui travaille de toute sa force pour la rendre, qui n'est pas un simple fabricant de figures comme le Guide. «Il ne cessait jamais, disent ses biographes, de fréquenter des endroits où se rassemblaient des quantités de gens, afin d'observer les attitudes et les expressions par lesquelles les sentiments intérieurs se manifestent. » On trouve partout chez lui cet effort, souvent trop grand, vers l'expression : tel est le geste irrité de Saûl, qui tire violemment sa tunique. Le peintre a voulu montrer un jaloux qui se décèle à demi et se contient à demi; mais la peinture rend mal les complications et les nuances des sentiments; la psychologie n'est pas son affaire.

C'est dans ce palais que se trouve le célèbre plafond du Guide, celui qu'on appelle l'Aurore; le dieu du jour est sur son char, entouré par le chœur des Heures dan-

VILLAS BT PALAIS. '271

santés, et sur le devant, à travers l'air, la première heure matinale jette des fleurs. Le bleu profond de la mer encore demi-obscure est charmant; il y a une joie, une ampleur toute païenne dans les florissantes déesses qui se tiennent par la main, formant des pas, connue pour une fête antique. En effet, il copiait l'antique, par exemple les Niobides, et de la sorte il s'était fait une manière; le type une ibis trouvé, il le répétait toujours, consultant, non pas la nature, mais l'agrément du spectateur. Aussi la plupart de ses figures ressemblent à des gravures de modes, par exemple Y Andromède de la salle voisine ; celle-ci n'a ni corps ni substance, elle n'existe pas, elle n'est qu'un ensemble d'agréables contours. Le Guide est un artiste heureux, admiré, mondain, qui s'accommode au goût du jour, qui plaît aux dames. Il disait : « J'ai deux cents manières différentes de faire regarder le ciel par de beaux yeux. » Ce qu'il apporte dans ce monde léger, galant, déjà affadi, où les sigisbés fleurissent, ce sont des délicatesses d'expression féminine inconnues aux anciens maîtres, ce sont des physionomies et des sourires de société. La véritable énergie, la force intérieure de la passion franche ont disparu déjà en Italie; on n'aime plus les vraies vierges, les âmes primitives, les simples paysan:. es de Raphaël, mais de touchantes pensionnaires de salon ou de couvent, des demoiselles bien apprises; l'ancienne rudesse s'est effacée, il n'y a plus de trace de la familiarité républicaine; les gens se parlent cérémonieusement, selon l'étiquette, avec des titres ronflants et des phrases obséquieuses; depuis la conquête espagnole, ils ne s appellent plus frère ou compère, ils se donnent du monseigneur à travers le visage.

Le goût a changé avec l'état des âmes; des gens raffinèi et mous ne peuvent aimer des figures simples et fortes; il leur faut des rondeurs maniérées, des sourires doucereux, des teintes curieusement fondues, des visages sentimentaux, l'agrément et la recherche en toutes choses, quelquefois, par contraste, les rudesses du Caravage, la trivialité et la crudité de l'imitation littérale, comme un verre d'eau-de-vie après vingt verres d'orgeat sucré. On sent ce contraste, en comparant, à la galerie Barberini, deux portraits célèbres, deux ligures qui , à cent cinquante ans de distance, ont été des objets d'amour et des modèles de beauté : la Fornarina de Raphaël est un simple corps, tète brune, le regard dur, l'expression vulgairement joyeuse, les rebords des yeux fortement marqués, les avant-bras très-gros, les épaules trop tombantes, une vigoureuse femme du peuple, pareille à cette boulangère entretenue par lord Byron, qui le tutoyait et l'appelait chien de la Madone; Raphaël n'y trouvait certainement qu'un animal humain bien membre, bien portant, qui lui fournissait des motifs de lignes. Tout au conlraire, la Genci du Guide est une délicate et jolie pâlotte; son petit menton, sa bouche mignonne, toutes les courbures de son visage sont gracieuses; drapée de blanc, l.i tête entourée de linges blancs, elle est posée en modèle comme une figure d'étude. Elle est intéressante et maladive; ôtez-lui la pâleur qui lui vient de son triste état, il reste une agréable demoiselle, comme la vierge de V Annonciation du Louvre devant l'ange, qui est un agréable page : voilà de quoi l'aire courir les faiseurs de sonnets et les belles dames.

16 mars 1864

Il paraît que tes amis m'accusent d'irrévérence; quand on est à Rome, c'est pour admirer et non pour remarquer que les mendiants sont sales, et qu'aux coins des rues il y des tronçons de choux. Mes chers amis, comme il vous plaira ; je vais vous choquer encore davantage. Dites que je viens ici dans la mauvaise saison, que je note les impressions du moment, que je parle en profane, eu simple curieux, en amateur d'histoire, que je n'ai manié ni l'ébauchoir, ni le pinceau, ni le tireli^ne : tout cela est vrai; mais laissez chaque instrument rendre le son qui lui est propre; n'exigez pas un air approuvé, vérifié, transmis de serinette en serinette, pour la plus grande gloire de la tradition.

Par exemple, je ne pourrai jamais admettre que les églises de Piome soient chrétiennes, et j'en suis bien fâché, car cela me fera du tort. S'il y a un endroit au monde où il est à propos d'éprouver l'attendrissement, la componction, la vénération, le sentiment grandiose et douloureux de l'infini, de Yau-delà, c'est ici, et, par malheur, on y éprouve des sentiments contraires. Que de lois, par contraste, j'ai pensé à nos églises gothiques,

— Reims, Chartres, Paris, Strasbourg surtout I J'avais revu Strasbourg trois mois auparavant, et j'avais passé une après-midi seul dans son énorme vaisseau noyé d'ombre. Un jour étrange, une sorte de pourpre ténébreuse et mouvante, mourait dans la noirceur insondable. Au fond, le chœur et l'abside avec leur cercle massif de colonnes rondes, la forte église primitive et demi-romane, disparaissaient dans la nuit, tige antique enfoncée dans la terre, tige épaisse et indestructible autour de laquelle était venue s'épanouir et fleurir toute la végétation gothique. Point de chaises dans la grande nef, à peine cinq ou six fidèles à genoux ou errant comme des ombres. Le misérable ménage, la friperie du culte ordinaire, l'agitation des insectes humains, ne venaient point troubler la sainteté de la solitude. Le large espace entre les piliers s'étalait noir sous la voûte peuplée de clartés douteuses et de lénèbres presque palpables. Au-dessus du chœur tout noir, une seule fenêtre lumineuse se détachait, pleine de figures rayonnantes, comme une percée sur le paradis.

Le chœur était rempli de prêtres, mais, de l'entrée, on n'en distinguait rien, tant l'ombre était épaisse et la distance grande. Point d'ornements visibles ni de petites idoles. Seuls dans l'obscurité, parmi les grandes formes qu'on devinait, deux chandeliers, avec leurs flambeaux allumés, luisaient aux deux coins de l'autel, pareils à des âmes tremblantes. Des chants montaient et redescendaient à intervalles égaux, comme desencensoirs qui se balancent. Parfois les voix claires et lointaines des enfants de chœur faisaient pensera une mélodie de petits anges, et, de temps en temps, une ample moduta-

lion d'orgue couvrait tous les bruits, de sa majestueuse harmonie.

On avance, et les idées chrétiennes envahissent l'esprit, par un jet nouveau, à mesure qu'un nouvel aspect s ouvre. Arrivé à l'abside, lorsque dans la crypte déserte et froide on a vu le grand archevêque de pierre, un livre à la main, couché pour léternité, comme un pharaon, sur son sépulcre, et qu'au sortir de la voûte mortuaire on se retourne, la rosace occidentale éclate au-dessus de l'énorme obscurité des premiers arceaux, dans sa bordure noire et bleue, avec ses broderies d'incarnat violacé, avec ses innombrables pétales d'améthyste et d'émeraude, avec la douloureuse et ardente splendeur de ses pierreries mystiques, avec les scintillements entre-croisés de sa sanglante magnificence. C'est là le ciel entrevu le soir, en rêve, par une âme qui aime et qui souffre. Au-dessous, comme une muette forêt septentrionale, les piiiers allongent leurs (îles colossales. La profondeur des ombres et la violente opposition des jours rayonnants sont une image de la vie chrétienne plongée dans ce triste monde avec des échappées sur l'autre. Cependant des deux côtés, à perte de vue, sur les vitraux, les processions violettes etrougeâtres, toute l'histoire sacrée scintille en révélations appropriées à la pauvre nature humaine.

Comme ces barbares du moyen âge ont senti le contraste des jours et des ombres ! que de Rembrandts il y a eu parmi les maçons qui ont préparé ces ondoiements mystérieux des ténèbres et des lueurs i Comme il est vrai de dire que l'art n'est qu'expression, qu'il s'agit avant tout d'avoir une âme, qu'un temple n'est pas un amas de pierres ou une combinaison de formes, mais

d'abord et uniquement une religion qui parle ! Cette cathédrale parlait tout entière aux veux, dès le premier regard, au premier venu, à nn pauvre bûcheron des Vosges ou de la Forêt-Noire, demi-brute engourdie et machinale, dont nul raisonnement n'eût pu percer la lourde enveloppe, mais que sa misérable vie au milieu des neiges, sa solitude dans sa chaumine, ses rêves sous les sapins battus par la bise, avaient rempli de sensations et d'instincts que chaque forme et chaque couleur réveillaient ici. Le symbole donne tout du premier coup et fait tout sentir ; il va droit au cœur par les yeux sans avoir besoin de traverser la raison raisonnante. Un homme n'a pas besoin de culture pour être touché de cette énorme allée , avec ses piliers graves régulièrement rangés qui ne se lassent pas de porter cette sublime voûte ; il lui suffit d'avoir erré dans les mois d'hiver sous les futaies mornes des montagnes. Il y a un monde ici, un abrégé du grand monde tel que le christianisme le conçoit : ramper, tâtonner des deux mains contre des parois humides dans cette vie ténébreuse, parmi les vacillements de clartés incertaines, parmi les bourdonnements et les chuchotements aigres de la fourmilière humaine, et, pour consolation, apercevoir rà et là, dans les sommets, des figures rayonnantes, le manteau d'azur, les yeu\ divins d'une Vierge et d'un petit enfant, le bon Christ tendant ses mains bienfaisantes, pendant qu'un concert de hautes notes argentines et d'acclamations triomphantes emporte l'àme dans ses enroulements <Jans ses accords.

LES uGLISES. 279

15 mars, le Gesà

t^e sort ces souvenirs et d'autres pareils qui me gâtent ou plutôt qui m'expliquent les enlises de Rome. Elles sont presque toutes du dix-septième siècle ou de la fin du seizième, en tout cas modernisées, et portent la marque de la restauration catholique qui suivit le concile de Trente. A partir de cette époque, le sentiment religieux se transforme; l'ascendant est aux jésuites. Ils ont un goût, comme ils ont une théologie et une politique ; toujours une conception nouvelle des choses divines et humaines produit une façon nouvelle d'entendre la beauté : l'homme parle dans ses décorations, dans ses chapiteaux, dans ses coupoles, parfois plus clairement et toujours plus sincèrement que dans ses actions et ses écrits.

Pour voir ce goût danstout son éclat, il faut allerprès de la place de Venise, au Gesù, monument central de la société, bâti par Vignole et Jacques délia Porta dans le dernier quart du seizième siècle. La grande renaissance païenne s'y continue, mais s'y altère. Les voûtes à plein cintre, la coupole, les pilastres, les frontons, toutes les grandes parties de l'architecture sont, comme la renaissance elle-même, renouvelées de l'antique ; mais le reste est une décoration, et tourne au luxe et au colifichet. Avec la solidité de son assiette et les rondeurs de ses formes, avec la pompeuse majesté de ses pilastres chargés de chapiteaux d'or, avec ses dômes peints où tour» noient de grandes figures drapées et demi-nues, avec ses peintures encadrées dans des bordures d'or ouvragé, avec ses anges en relief qui s'élancent du rebord des

consoles, cette église ressemble à une magnifique salle de banquet, à quelque hôtel de ville royal qui se pare de tonte son argenterie, de tous ses cristaux, de son linge damassé, de ses rideaux garnis de dentelle, pour r°cevoir un monarque et faire honneur à la cité. La cathédrale du moyen âge suggérait des rêveries grandioses et tristes, le sentiment de la misère humaine, la divination vague d'un royaume idéal où le cœur passionné trouvera la consolation et le ravissement. Le temple de la restauration catholique inspire des sentiments de soumission, d'admiration, ou du moins de déférence, pour cette personne si puissante, si anciennement établie, surtout si accréditée et si bien meublée, qu'on appelle l'Église. De toute cette décoration imposante et éblouissante, une idée jaillit, pareille à une proclamation. « L'ancienne Rome avait réuni l'univers dans un empiie unique; je la renouvelle et je lui succède. Ce qu'elle avait fait pour les corps, je le ferai pour les esprits. Par mes missions, mes séminaires, ma hiérarchie, j'établirai universellement, éternellement et magnifiquement l'Eglise. Cette Église n'est pas, comme le veulent vos protestants, l'assemblée des âmes alarmées et indépendantes, chacune active et raisonneuse devant sa Bible et sa conscience, ni, comme le voulaient les premiers chrétiens, l'assemblée des âmes tendres et tristes mystiquement unies par la communauté de l'extase et l'attente du royaume de Dieu : elle est un corps de puissances ordonnées, une institution sainte, subsistante par elle-même et souveraine des esprits. Elle ne réside pas en eux, elle ne dépend pas d'eux, elle a sa source en soi. Elle est une sorte de Dieu intermédiaire, substitué à l'autre et muni de tous ses droits. »

Une pareille ambition a sa grandeur et provoque des sentiments puissants. Sans doute elle n'a rien de commun avec la vie spirituel le intérieure, avec le dialogue continu de la conscience chrétienne occupée à s'examiner devant le Dieu juste : elle est tout humaine et ressemhle au zèle qu'un moine, avait pour son ordre, un sujet fiançais du dix-septième siècle pour la monarchie ; mais, par elle, l'homme se sent compris dans un grand établissement durable qu'il préfère à lui-même, dans lequel il s'oublie, pour lequel il travaille et se dévoue. C'était la passion d'un Romain pour sa Rome ; en effet, la Rome nouvelle esta la Rome antique ce qu'une de ces églises à coupole est au Panthéon d'Agrippa, je veux dire une copie altérée, surchargée, la même au fond pourtant, sauf cette différence, que le gouvernement de la seconde Rome, étant spirituel, non temporel, va de l'âme au corps, non du corps à l'âme. Dans l'une comme dans l'autre, il s'agit de régler la vie humaine tout entière d'après un plan préconçu, au-dessous d'une autorilé absolue hors de laquelle tout semble désordre et barbarie. Là où l'un employait la force, l'autre emploie l'habileté, les ménagements, la patience, les calculs de la diplomatie et de la politique ; mais le fond du cœur n'a pas changé, et, pour les habitudes de l'âme, rien n'est plus semblable à un sénateur romain qu'un prélat catholique.

C'est à ce point de vue qu'il faut se mettre pour comprendre les édifices ecclésiastiques de ce pays. Ils glorifient, non le christianisme, mais l'Eglise. Ce nouveau cathu.icisme s'appuie sur des supports nombreux et tous solid'S :

Sur l'habitude. — L'homme a l'intelligence mouton-

nière ; sur cent personnes, il n'y en a pas trois qui aient le loisir ou l'esprit de se faire par eux-mêmes une opinion en matière religieuse. La voie est toute faite : quatre-vingt-dix-sept la suivent; des trois qui restent, il y en a deux et demi qui, ayant tâtonné infructueusement, rentrent fatigues dans le sentier frayé.

Sur le bel ordre régulier et l'extérieur imposant de l'institution. — Depuis le concile de Trente, la discipline ecclésiastique s'est resserrée ; sous le contre-coup de la réforme, on a pourvu à l'instruction et à la décence du clergé.

Sur la pompe et le prestige du culte et des édifices, sur les grandes œuvres opérées, missions, conversions; sur l'antiquité de l'institution, et tout ce que M. de Chateaubriand a développé dans son beau style.

Sur l'imagination superstitieuse, plus ou moins grande selon les climats, très-forte dans les pays du Midi, terrible au moment de la mort. — Un homme à sans: chaud, à conceptions colorées et passionnées, est pris par les yeux. J'en ai vu qui se croyaient raisonneurs et voltairiens : un enterrement, la vue d'une madone dans sa châsse étincelante, parmi les flamboiements des cierges et les nuages de parfums, les met hors d'eux, les jette par terre à genoux. Dans ces sortes de têtes, l'idée ne peut pas résister à l'image.

Sur l'utilité répressive. — Les gouvernements, les gens établis, propriétaires et conservateurs, y trouvent une police de surcroît, celle des choses morales.

Sur la portion de vertu i|ui s'y développe. — Certaines âmes y naissent nobles, ou, par délicatesse naturelle, retrouvent la poésie de la tradition mystique, telle Eugénie de Guérin.

Ce ne sont là que les lignes générales ; il y a d'autres traits plus particuliers ajoutés par les jésuites et qui sont le propre de l'ordre : on fr.it vingt pas dans cette égli>e, et tout de suite on les aperçoit. Entre ces mains ingénieuses et délicates, (a religion s'est faite mondaine ; elle veut plaire, elle pare son temple comme un salon, même elle le pare trop; on dirait qu'elle fait montre de sa richesse : elle tâche d'amuser les yeux, de les éblouir, de piquer l'attention blasée, de paraître galante et pimpante. Les petites rotondes sur les deux côtés de la grande nef sont de charmants cabinets de marbre, Trais et demi-obscurs comme des boudoirs ou des bains de belles dames. Les colonnes de marbre précieux dressent de toutes parts leurs fûts polis, où serpentent des teintes orangées, roses et vcrdâlres. Une tapisserie de marbres revêt les murs de ses bigarrures luisantes ; aux corniches, de jolis anges de marbre blanc s'élancent, déployant leurs jambes élégantes. Les dorures multipliées courent parmi les chapiteaux, scintillent autour des peintures, s'épanouissent en gloires au-dessus des autels, rampent le long des balustrades f-n iilets lumineux, s'entassent dans les sanctuaires en bouquets ouvragés, en prodigues efflorescences, avec un air de fête qui fait penser à une galerie princièro prête pour un bal. Dans ces fauves reflets de l'or, parmi ces incrustations de marbres colorés, à travers l'air encore chargé de vagues parfums d'encens, on voit se remuer de grands groupes de marbre blanc qui proclament le nouvel esprit, celui d'orthodoxie et d'obéissance : la Religion qui terrasse CHéré*ie, l Eglise qui accable les faux'Docteur s. Surh gauche, s'élève le trône du patron du lieu, le grand autel de saint Ignace, derrière une balus-

trade de bronze toute peuplée d'aimables petits anges dorés qui jouent, tout encadrée de boules d'agate, tellement ornée et enjolivée que rien ne l'égale, sauf l'échafaudage de figures, de flambeaux, de feuillages, de dorures qui montent au-dessus, entassés et emmêlés comme une garniture de cheminée royale ou comme un reposoir. Là, dans la main du Père éternel, est le célèbre globe, le plus grand morceau de lapis-lazuli que l'on connaisse ; là est la statue d argent de saint Ignace, haute de neuf pieds. Un prêtre qui balaye le pourtour soulève les tapis pour me montrer les inscrustations de marbre ; il passe sa main avec complaisance sur le luisant des agates; il me parle avec regret des flambeaux d'or qui ont été enlevés pendant les guerres de la Révolution ; il est heureux de servir un si bel autel, et le préfère à celui du chœur, qu'il juge trop simple. Il m'engage à revenir demain, pour voir de mes yeux la statue d'argent, haute de neuf pieds; aujourd'hui elle est dans ses enveloppes : « Toute d'argent, monsieur, et haute de neuf pieds ; il n'y a rien de pareil au monde ! » Le paysan, l'ouvrier du dix-septième siècle, se découvraient avec crainte dans la maison d'un personnage si riche. Le gentilhomme, l'élégant s'y trouvait dans son monde, parmi des meubles aussi pomponnés et aussi fastueux que les siens. En outre il y rencontrait des femmes parées et écoutait de la bonne musique.

Tout cela fait partie d'un système. Dès qu'on parcourt les pays du Midi, on s'en trouve pénétré. Je l'ai déjà vu en Belgique, dans le bon pays tranquille et docile regagné par le duc de Parme, dans l'église des jésuites d'Anvers, dans la décoration intérieuie de pre>-

que lourc-s les vieilles cathédrales, dans cetle célèbre chaire de Sainte-Gudule, véritable jardin, où l'on a mis des treillages, des feuillages, un paon, un aigle, toute sorte de bètes, toute la ménagerie du paradis, Adam et Eve vêtus décemment, l'ange, qui veut être en colère, et qui a l'air riant. Toute chose jésuitique porte ainsi un air riant et de commande, réveille des idées de commodité et d'agrément : par exemple, au-dessus de la tète du prédicateur, un ciel de lit en nuages pareil à une alcôve ; plus baut encore, la Madone, une jeune demoiselle svelle et gracieuse, prête pour le bal, aux jolis bras minces. Le commentaire de ces décorations est VImago primi sasculi, superbe livre illustré qui est comme le manifeste du goût jésuitique. On y voit le jésuite en nourrice berçant le divin poupon, ou bien encore le jésuite pêcheur prenant des âmes au filet; plus bas, des vers latins et des vers français en style de collège. Ce ne sont que gentillesses mignardes, jeux de mots précieux, agréments de bel esprit, doucereuses fadeurs, bref tous les bonbons de la confiserie dévote. S'ils ont fabriqué des bonbons, c'est avec génie; la preuve est qu'ils ont reconquis de cette façon la moitié de l'Europe, et s'ils y sont parvenus, c'est qu'ils ont trouvé une des idées capitales de leur temps. A ce moment, le catholicisme devait pour subsister faire une volte-face ; c'est par eux qu'il l'a faite. Après la glorieuse et universelle renaissance, au milieu de ces industries, de ces arts, de ces sciences nouvelles qui abritaient, embellissaient, élargissaient la vie humaine, la religion ascétique du moyen âge ne pouvait plus durer. On ne pouvait plus regarder le monde comme un cachot, ni l'homme comme un ver de terre, ni la nature

comme un voile fragile et temporaire, misérablement interposé entre Dieu et l'âme, pour laisser entrevoir çà et là par ses déchirures le monde surnaturel, seul solide et subsistant. On avait pris confiance en la force et en ia raison humaine; on commençait à sentir la stabilité des lois naturelles , on jouissait de la demi-protection établie par les monarchies régulières ; on goûtait avidement le bien-être que toutes les sources versaient à flots. La santé et la vigueur étaient revenues, et les muscles bien nourris, le cerveau équilibré, la chaude et rouge ondée de la vie abondamment épandue dans les veines, répugnaient à la fièvre mystique, aux douloureuses visions, aux angoisses et aux élancements extatiques que la maigreur du jeûne et le trouble des nerfs surexcités avaient produits. Il fallait que la religion s'accommodât à la nouvelle condition des hommes , elle était forcée de se tempérer, de retirer ou d'alléger la malédiction qu'elle avait jetée sur la terre, d'autoriser ou de tolérer les instincts naturels, d'accepter ouvertement ou par un détour l'épanouissement de la vie temporelle, de ne plus condamner la recherche et le goût du bien-être. Elle se conforma au temps, et au nord comme au midi, chez les peuples germaniques comme chez les peuples latins, on vit insensiblement le christianisme se rapprocher du monde. Le protestant honora l'examen libre, le travail utile, le mariage grave, /a vie de famille, l'acquisition honnête de la richesse, la jouissance modérée des contentements domestiques et des aisances corporelles. « Notre affaire, disait Addison, est d'arriver ici-bas à la vie commode et là-haut à la vie heureuse. » Le jésuite atténua la redoutable doctrine de la grâce, tourna les prescriptions rigides

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des conciles et des pères, inventa la direction indulgente, la morale relâchée, la casuistique accommodante, la dévotion facile, et. par le plus adroit maniement des distinctions, des restrictions, des interprétations, des probabilités et de toutes les broussailles théologiques, parvint, de ses mains souples, à rendre à l'homme la liberté du plai>ir. « Amusez-vous, soyez jeunes ; seulement, vouez de temps en temps me conter vos affaires. Croyez en outie que je vous rendrai bien des petits services. » Mais, pour relâcher un frein, il fallait en serrer un autre. Contre les dérèglements des instincts à demidéchaînés, le protestant avait trouvé une digue dans l'éveil de la conscience, dans l'appel à la raison, dans le développement de l'action ordonnée et laborieuse. Le jésuite en chercha une dans la direction méthodique et mécanique de l'imagination. C'est là son coup de génie; il a découvert dans la nature humaine une couche inconnue et profonde qui sert de support à toutes les autres, et qui, une fois inclinée, communique son inclinaison au reste, en sorte que dorénavant tout roule sur la pente ainsi pratiquée. Notre fond intime n'est pas la raison ni le raisonnement, mais les images. Les figures sensibles des choses, une fois transportées dans notre cerveau, s'y ordonnent, s'y répètent, s'y enfoncent avec des affinités et des adhérences involontaires ; quand ensuite nous agissons, c'est dans le sens et par l'impulsion des forces ainsi produites, et notre volonté sort tout entière, comme une végétation visible, des semences invisibles que la fermentation intérieure a fait germer sans notre concours. Quiconque est maître de la cave obscure où l'opération s'accomplit est maître de l'homme; il n'a qu'à ,«emer les graines, à gouveru c la pousse

souterraine : la plante adulte sera ce qu'il lui plaira. \\ faut lire leurs Exercitia spiritualia pour savoir comment, sans poésie, sans philosophie, sans aucun emploi des forces nobles de ia religion, on peut s'emparer de l'homme. Ils ont une recette pour rendre les gens dévots et l'appliquent, dans leurs retraites ; l'effet est certain.

« Le premier point, disent ces savants psychologues1, est de construire le lieu en imagination, c'est-à-dire de se figurer qu'on voit les synagogues, les fermes, les villes que le Christ parcourait dans ses prédications... Il faut se représenter, par une sorte de vision de l'imagination, un endroit corporel, par exemple un temple ou une montagne sur laquelle nous trouvons Jésus-Christ ou la Vierge Marie et les autres choses qui ont rapport à la méditation... Le second point est d'entendre par l'ouïe intérieure ce que disent tous les personnages, par exemple les personnes divines conversant ensemble dans le ciel sur le rachat du genre humain, ou bien la Vierge et l'ange dans une petite chambre traitant ensemble du mystère de l'incarnation... Si notre méditation a pour fond une chose incorporelle, comme par exemple la considération des péchés, on pourra construire le lieu en telle sorte que par l'imagination nous vovions notre âme enchaînée comme dans une prison dans ce corps corruptible, et l'homme lui-même exilé dans cette vallée de larmes parmi les bêtes brutes. » De même, pour bien sentir la condition du chrétien, il est à propos de se figurer deux armées, le Christ avec les saints et les anges dans un vaste champ près de Jéru-

t. Edition 1G44, p. 62, 90, 120, 100, 80, 101

nient, el Lucifer, « chef des impies, dans un autre îhamn près de Babylone, assis sur un siège plein de Peu e* de fumée, horrible d'aspect et le visage terrible. Ensuite il faudra se mettre devant les yeux ce même Lucifer convoquant les démons innombrables et les envoyant pour nuire dans tout l'univers, sans qu'aucune cité, aucun lieu, aucune classe de personnes soil exempte île leurs attaques. » Tous les tours de la roue sont comptés. S'il s'agit de l'enfer, « le premier point est de contempler par l'imagination les vastes incendies des enfers et les âmes enfermées dans certains feux corporels, comme en des cachots. Le second est d'entendre par l'imagination les plaintes, les sanglots, les hurlements qui éclatent là contre le Christ et les saints. Le troisième est de respirer par l'imagination la fumée, le soufre et la puanteur d'une sorte de sentine ou de boue et de pourriture. La quatrième est de goûter aussi en imagination les choses les plus amères, comme les larmes, l'aigreur, le ver de la conscience. Le cinquième est de toucher ces feux dont le contact consume les âmes. )> Chaque dent de l'engrenage mord à son tour : d'abord les images de la vue, puis celles de l'ouïe, puis celles de l'odorat, du goût, du toucher; la répétition et la persistance du choc approfondissent l'empreinte. On travaillera ainsi cinq heures par jour. Dans les intervalles de repos, on ne se laissera pas distraire. On ne verra personne du dehors. On évitera de parler six religieux de la maison. On se gardera de lire ou d'écrire quelque chose qui n'ait pas rapport à la méditation du jour. On y reviendra la nuit. Expérience faite le traitement produit son effet en quatre semaines. A mon sens, c'est beaucoup; je connais bon nombre de

:.;ens qui, à ce régime, au boul de quinze jours auraient des hallucinations; il n'en faudrait pas dix à une tète • haude, à une femme, à un enfant, à une cervelle ébranlée et triste. Ainsi mai Idée et enfoncée, l'empreinte est indestructible. Vous pouvez laisser passer le torrent des passions et de la vie mondaine; dans vingt ans, trente ans, aux approches de la mort, au temps des grandes angoisses, on verra reparaître la marque profonde sur laquelle il aura vainement coulé.

18 mars. Santa-Maria del Popolo, Santa-Mana délia Vittoria, les couvents, le Quirinal.

Nous sommes allés aujourd'hui à cinq ou six églises; l'architecture est souvent emphatique, affectée, même extravagante, mais jamais plate.

D'abord à Santa-Maria del Popolo, qui est du quinzième siècle, modernisée par le Bernin, mais encore sérieuse. — De larges arcades se déploient en files, séparant la grande nef des petites, et l'effet de toutes ces fortes courbes est grave et grand. Quantité de tombeaux portent l'impression jusqu'à l'émotion trafique; l'église en est peuplée, vingt cardinaux y ont leur monument. Leurs statues dorment sur la pierre; d'autres effigies rêvent à demi couchées, ou prient; souvent il n'y a qu'un buste, parfois une seule tète de mort audessus d'une inscription et d'un mémorial; plusieurs sépulcres sont dans le pavé, et les pieds des fidèles ont usé le relief des figures. Partout la mort présente et palpable < sous la dalle funéraire, on sent qu'il y a des ossements, les misérables débris d'un homme ; ces froides formes de marbre immobile qui reposent éter-

nullement dans le coin d'une chapelle, levant leur doigt maigre, sont tout ce qui subsiste d'une chaude vie freinte, qui s'est brûlée avec des flamboiements et des éclairs aux yeux du monde, pour ne laisser d'elle-même qu'un petit t;is de cendres. Nos églises de France n'ont pas cette pompe mortuaire. Dans ce cimetière de marbre, parmi ces magnificences et ces menaces, devant ces chapelles aussi brillantes que l'agate et parées d'os en sautoir, devant ces statues de saints imposants et ces crânes de cuivre qui luisent incrustés dans la pierre, on e>t ébloui et on a peur. C'est avec des décorations riches et des dénoùments meurtriers que nos théâtres populaires prennent le peuj.le.

Le procédé est bien plus visible encore chez les capucins de la place Barberini. Nous avons rencontré en arrivant un enterrement qui passait ; par derrière marchait une procession de moines blancs, des cierges à la main, et li ars yeux noirs luisaient, seuls vivants, à travers leurs cagoules. Une seconde file suivait, celle des capucins, quelques-uns à barbe grise, la tète toute blanche, roulant dans leurs mains les grains de leur chapelet et chantant je ne sais quelle psalmodie lugubre. Nous en voyons de pareils à l'Opéra, où ils font rire. Ici le sérieux de la mort vous prend à la gorge.

Nous sommes entrés dans leur couvent, qui est médiocre. La longue arcade intérieure est tapissée de mauvais portraits de moines, avec des inscriptions en vers sur la mort, toutes édifiantes, c'est-à-dire lerriliantes. Ces pauvres gens, presque tous d'âge mûr, inutiles, sans parents, sans amis, ayant employé leur vie à s'éteindre, font peine à voir. Sur l< s murs sont des imprimés indiquant les prières et staLons de la semaine

sainte qui procurent l'indulgence plénière, puis les pratiques d'efficacité moindre par lesquelles on gagne dix années d'indulgence applicables à autrui et partant transmissibles. A quoi un moine ordinaire peut-il songer ici, sinon à s'approvisionner de pardons? C'est un gros capital à gagner; s'il a des amis, un neveu, un filleul, un vieux père mort, il leur fera cadeau de son surplus. Tout son souci doit être de bien employer son temps, de choisir les chapelles les plus fructueuses, de faire le plus de génuflexions et de récitations qu'il pourra. S'il est bon ménager et assidu, il rachètera cinq ou six âmes outre la sienne. Le grand saint Liguori, le théologien le plus accrédité du dernier siècle, avait ce principe : un chrétien zélé est à peu près certain d'éviter l'enfer; mais, comme nul n'est exempt de péché, il est à peu près certain de ne pas éviter le purgatoire : donc, s'il est sensé, il ajoutera tous les jours à son capital d'indulgences. Mettons qu'il gagne cent jours seulement aujourd'hui, — et il le peut par une seule prière, — il sortira du purgatoire trois mois et dix jours plus tôt.

Faute de débouchés et par pauvreté, les paysans doivent fournir des recrues, et, une fois moines, thésauriser en matière d'indulgences comme un campagnard en matière d'écus ; l'occupation est appropriée à leur condition, à leur éducation et à leur intelligence. En outre iis sortent , et pour cinq sous accompagnent les enterrements. Comme Tordre a gardé quelque chose de son ancien esprit populaire, ils vont visiter les bonnes femmes , indiquent des remèdes , enseignent des oraisons, donnent des amulettes ; de plus, ils offrent une prise de tabac et enseignent la recette d'une cer-

laine salade. — Environ quatre mille moines à Rome1.

Nous avons parcouru l'église, et nous avons vu plusieurs tableaux du Guide, un charmant Saint Michel, les jambes nues, chaussé de bottines, aimable et brillant page militaire, avec une tète d'amoroso ; tout à côté, et par contraste, un Saint François du Dominiquin, hâve et consumé. Dans un autre bâtiment est la cellule d'un moine célèbre; on a nus un autel, et le pape y vient dire la messe. Toutes ces traces du moyen âge ascétique, cette dévotion d'enfant ou de barbare, cette façon d'exalter et de rabougrir l'homme, me désolent. Le frère qui nous conduit est à peu près fou, c'est un idiot triste; il pousse de grands soupirs, et répète toujours les mêmes mots, d'une \oix détraquée, avec des yeux hagards. Intende poco, dit le trère qui le remplace.

Celui-ci nous mène dans la chapelle souterraine, horrible et étonnant amas de momies. Cinq ans suffisent à la terre du cimetière pour dessécher un corps; il est alors tout préparé, et on l'étalé. Quatre chambres sont remplies de ces squelettes, et on les y a groupés en manière de décoration. Les fémurs, les omoplates, les humérus, les bassins font des bouquets, des guirlandes, une élégante tapisserie. Un goût curieux et rai fine a disposé tout cet ameublement ; parfois un crâne au bout d'une chaîne de vertèbres descend du plafond, formant une lampe suspendue ; deux bras, avec leurs articulations et les mains noueuses étendues, se correspondent en guise de pendants de cheminée. Les os creux de la hanche s'entassent les uns au-dessus des autres comme des files d'aiguières sur un buffet de parade. Sur tout

1. Slato délie Anime delV aima cilla di Roma, 1763; — en tout 6, 491 ecclésiastiques.

le mur et toute la voûte, ou voit courir les radius en dessins contournés, en jolies et capricieuses arabesques; çà et là, dans un coin, un buisson île cages thoraciques hérisse ses étages blanchâtres de clavicules et de côtes. Le sol est une rangée de fosses, les unes pleines, les autres qui attendent. Les morts récents sont dans leur froc; le moine nous en montre un, son ami, mort en 1858 : il était fort grand, mais le cimetière l'a atténué, réduit à l'extrême, et sa peau jaune colle sur ses bras raidis, sur son visage, dont la chair semble avoir fondu. Le moine ajoute que deux frères sont fort malades, que l'un d'eux probablement mourra cette nuit, et il nous montre la fosse déjà faite. Ce pauvre homme, avec sa barbe grise et ses vieux yeux noyés, a l'air tout guilleret en donnant cette explication ; il rit; impossible de rendre l'effet de celte gaieté en pareil lieu et en pareil sujet. Songez que chaque moine vient prier tous ies jours dans cette chapelle, et sentez par quelles prises corporelb s la machine ainsi maniée doit enserrer et ployer l'homme !

Nous avions besoin de changer d'air, et nous sommes allés tout près delà, à Sanla-Maiia degli Angeli. C'était la bibliothèque des Thermes de Dioclétien ; les Romains y venaient, après le bain, pour causer, passer les heures chaudes de la journée. Michel-Ange en a fait une église, et, sous Benoît XlV.Vanvitelh a remanié lout l'édifice. Pour une salle île le. lure ou de promenade, on ne peut imaginer rien de mieux entendu, de mieux aéré et de plus grive; on était bien là pour penser, et les magnifiques et gigantesques colonnes qui subsistent encore sont dignes de porter la noble courbe, l'ample rondeur de l'énorme voûte. Toujours la même impies-

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sion revient a Rome, celle d'un christianisme mal plaque mu- le vieux paganisme.

Un honnête chartreux tout gris, Alsacien et bonhomme, nous a conduits jusqu'à la fresque du Dominiquin qui est dans le chœur. Celte vaste peinture, qui représente le martyre de saint Sébastien, est d'une extrême beauté, mais vise à l'effet. L'intention visible est de rassembler une quantité d'attitudes ; on y voit un homme à cheval, plusieurs bourreaux penchés en arrière ou en avant, un autre à genoux qui choisit des flèches, une femme toute portée sur une jambe, comme si elle allait courir, une autre à genoux presque sous les pieds du cheval ; tous ces personnages vont se heurter. Au-dessus, les anges, qui apportent une couronne, planent et semblent nager, comme s'ils avaient plaisir à déployer leurs membres. Les chairs sont vivantes, il y a des portions de corps qui rappellent la manière des Vénitiens, en outre plusieurs femmes Je la physionomie la plus expressive, partout une sorte de joie, d'éclat répandus dans l'agitation et dans l'entassement des corps renversés, des draperies qui ondoient, des belles chairs lumineuses. L'effet total est celui d'un grand et riche air de bravoure soigné et réussi. Cette peinture si mondaine est l'accompagnement de la restauration jésuitique.

Le cloître des Chartreux, qui est derrière, a été dessiné par Michel-Ange. Je crois qu'il y a peu de choses au monde aussi grandes et aussi simples ; la simplicité surtout, si rare dans les édifices de Rome, produit une impression unique et qu'on n'oublie pas. Une cour niorme, carrée, solitaire, se découvre tout d'un coup, incadrée de colonnes blanches qui portent de petites

arcades. Au-dessus luit gaiement le rouge pâle des tuiles. Rien de plus ; de chaque côté, pendant cent trente pas, on voit s'arrondir et s'abaisser la courbe élégante des arcs au-dessus des fûts légers, qui ne se. lassent pas de répéter leur svelte colonnade. Au centre jaillit et ondoie une fontaine entre quatre cyprès de douze pieds dé tour ; ils bruissent éternellement d'un murmure sonore et charmant, qui fait venir aux lèvres le vers de Théocrite :

Les cyprès qui babillent se content ton liyménée.

Leur bruissement est un vrai chant, et au-dessous d'eux, aussi doucement qu'eux, l'eau chante dans sa vasque de pierre. On ne se lasse pas de regarder ces énormes troncs grisâtres, dont la sève surabondante a, de siècle en sètcle, crevassé l'écorce, qui tout de suite montent en un faisceau de branches, mais qui, redressant et serrant leurs rameaux, les gardent tous collés contre leurs corps. La pyramide noirâtre, d'une forte et saine couleur, remue incessamment et monte haut dans la lumière, en découpant le ciair azur du ciel. La cour, plantée de laitues, d'artichauts, de fraisiers, rit dans ses verdures nouvelles, et de loin en loin, sous les arcades, on voit passer des charlreux, silencieusement, dans leurs robes blanches.

Notre brave moine, pour compléter notre plaisir, a voulu absolument nous montrer le trésor du couvent, j'entends la chapelle aux reliques. C'est une sorte de crypte où l'on allume de petites torches de cire, dont on porte le bout enflammé jusque sur les vitrines. Au premier ccup d'oeil, on se croit dans un muséum : ton tes les pièces sont étiquetées, et il y en a de toutes les

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parties du corps. Quelques squelettes sont complets, et l'on voit des cartilages, des portions de peau sous les bandelettes. Dans une vitrine, au-dessous de l'autel, est une momie, saint Liber; en face est un enfant trouvé avec son père et sa mère dans les catacombes. Rien ne se perd à Rome; voilà, toute vivante encore, la dévotion du plus noir moyen âge, celle qui régnait au onzième siècle, lorsque le roilvnut, venant en Italie, achetait pour cent talents d'or un bras de saint Augustin. Elle avait commencé avec l'invasion des barbares, elle a duré jusqu'à Luther. A partir de ce moment, avec Pie V, Paul IV, Sixte-Quint, une autre religion épurée et savante s'est établie, celle qui, par les séminaires, la discipline, la restauration des canons, a formé le piètre tel que nous le connaissons, tel que le catholicisme noble et lettré de la France au dix-septième siècle nous l'a montré, c'est-à-dire régulier dans sa conduite, d'extérieur correct et décent, surveillé, se surveillant luimême, sorte de préfet ou de sous-préfet moral, fonctionnaire dans une grande administration intellectuelle qui aide les gouvernements laïques et maintient l'ordre dans les esprits. La différence est énorme entre les papes guerriers, épicuriens, païens du commencement du seizième siècle, et les papes dévots, pieux, ecclésiastiques de la fin du même siècle, entre Léon X, bon vivant, grand chasseur, amateur de farces crues, entouré de bouffon-, passionné pour les fables antiques, etSixte- Quint, ancien moine franciscain, qui démolit le Septi* itonium de Septime-Sévère, qui transporte l'obélisque devant Saint-Pierre pour le faire chrétien1 et veut pur-

1. Voyez l'inscription dans laquelle il se glorifie de cette victoire sur les Taux dieux-

ger Rome de toutes les traces de l'ancien paganisme. Nous sommes revenus par Santa-Maria délia Vittoria pour voir la sainte Thérèse du Bernin. Mlle est adorable : couchée, évanouie d'amour, les mains, les pieds nus pendants, les yeux demi-clos, elle s'est laissée tomber de bonheur et d'extase. Son visage est maigri, mais combien noble I C'est la vraie grande dame qui a séché « dans les feux, dans les larmes, » en attendant celui qu'elle aime. Jusqu'aux draperies tortillées, jusqu'à ralanguissemenl des mains détaillantes, jusqu'au soupir qui meurt sur ses lèvres entr'ouvertes, il n'y a rien en elle ni autour d'elle qui n'exprime l'angoisse voluptueuse et le divin élancement de son transport. On ne peut pas rendre avec des mots une attitude si enivrée et si touchante. Renversée sur le dos, elle pâme, tout son être se dissout ; le moment poignant arrive, elle gémit ; c'est son dernier gémissement, la sensation est trop forte. L'ange cependant, un jeune page de quatorze ans, en légère tunique, la poitrine découverte jusqu'au-dessous du sein, arrive gracieux, aimable; c'est le plus joli page de grand seigneur qui vient taire le bonheur d'une vassale trop tendre. Un sourire demicomplaisant, demi-malin, creuse des fossettes dans ses fraîches joues luisantes; sa flèche d'or à la main indique le tressaillement délicieux et terrible dont il va secouer tous les nerfs de r: corps charmant, ardent, qui s'étale devant sa main. On n'a jamais fait de roman si séduisant et si tendre. Ce Bernin, qui me semblait si ridicule à Saint-Pierre, a trouvé ici la sculpture moderne, toute (ondée sur l'expression, et, pour achever, il a disposé le mur de manière à verser sur ce délicat visage [taie une illumination qui semble celle de la flamme intérieure.

en sorte qu'à travers le marbre tran-figuré qui palpite, on voit luire comme une lampe 1 àme inondée dr félicité et de ravissement.

Le commentaire d'un pareil groupe est dans les traités mystiques contemporains, dans ce célèbre Guide de Molinos, réimprimé vingt lois en douze ans, et qui de palais en palais, dans cette Rome inoccupée, conduisait les âmes, parles sentiers embrouillés d'une spiritualité nouvelle, jusqu'à l'amour sans amant, et de là plus loin1. Tandis que i Espagne exaltée se consumait dans son catholicisme comme un cierge dans sa flamme, et. par ses peintres, par ses poètes, prolongeait l'enthousiasme Gévreus dont saint Ignace et sainte Thérèse avaient brûlé, la sensuelle Italie, otant les épines de la dévotion, la respirait comme une rose épanouie, et, dans les belles saintes de son Guide, dans les séduisantes Madeleines de son Guerchin, dans les gracieuses rondeurs et les chairs riantes de ses derniers maîtres, accommodait la religion aux douceurs voluptueuses de ses mœurs et de ses sonnets. « Il y a six degrés dans la contemplation, dirait Molinos : ce sont ie feu, l'onction, l'élévation, l'illumination, le goût et le repos... L'onction est une liqueur suave et spirituelle, qui, se répandant dans toute l'âme, l'instruit et la fortifie... Le goût est un goût savoureux de la divine présence... Le repos est une suave et merveilleuse tranquillité, où l'abondance de la félicité et de la paix est si grande qu'il semble à l'âme qu'elle est dans un sommeil suave, comme si elle s'abandonnait et se reposait sur la divine poitrine amoureuse... 11 y a

i. Voyez les articles 41 et 42 de son interrogatoire. « En ces cas et aunes, qui sans cita seraient coupables, il n'y a pas de péché, parce qu'il n'y a pas consentement. »

beaucoup d'autres degrés de la contemplation, comme l'extase, les transports, la liquéfaction, la pâmoison, le triomphe, le baiser, les embrassements, l'exaltation, l'union, la transformation, les fiançailles, le mariage1. » Il professait tout cela et arrivait à la pratique. Dans ce monde affaissé et gâté, où l'esprit, vide de grands intérêts, n'était rempli (pie d'intrigues et de parades, la partie passionnée et Imaginative de l'âme ne trouvait d'autre débouché que la conversation sentimentale et galante. De l'amour terrestre, quand venait le remords, on passait à l'amour céleste, et au bout d'un temps, sous une pareille doctrine, on éprouvait que, de l'amant au directeur, rien n'était changé.

J'ai lu dernièrement VAdone de Marini, et c'est dans ce poëme, le plus populaire du siècle, qu'on peut voir plus clairement qu'ailleurs la grande transformation des sentiments, des mœurs et des arts. Elle apparaît déjà dans l'Armide et dans l'Aminte du Tasse. Quel contraste, si l'on regarde la tragique Léda de Michel-Ange ! Comme tout s'est tourné vers la grâce et vers la mollesse ! comme on est descendu vite jusqu'à la fadeur et à la mignardise! comme on voit arriver les mœurs des sigisbés ! Ce poëme de vingt chants semble fait pour être soupiré par un bel adolescent aux pieds d'une dame oisive, sous les colonnades d'une villa de marbre, aux tièdes soirées d'été, parmi les bruissements des jets d'eau qui murmurent, sous les parfums des fleurs alanguies par la chaleur du jour. Ils parlent d'amour, et, pendant dix mille vers, ils ne parlent pas d'autre chose. Le magnifique étalage des fêtes galantes et des jardins allégoriques,

i. Guida 5/urUuale, 1075, liv. II, p. 183.

l'engageant et inépuisable roman des aventures amoureusess'emmèledans leur esprit,commeles senteurs trop fortes des roses innombrables amoncelées autour d'eux eu bouquets et en buissons. Dans cette volupté universelle, leur cœur se noie. Que peuvent-ils faire de mieux, et que leur reste-t-il encore à faire? L'énergie virile s'est dissoute ; sous la minutieuse tyrannie qui interdit tout essor à la pensée et à l'action, l'homme s'est efféminé; il ne sait plus vouloir, et ne songe plus qu'à jouir. Aux genoux d'une femme, il oublie le reste; une robe ondoyante qui traîne suffit à ses rêves. En revanche, son âme affaissée a perdu tout accent noble et mâle ; parce qu'il ne veut plus qu'aimer, il ne sait plus aimer: il est à la fois doucereux et grossier, il n'est plus capable que de descriptions licencieuses ou d'adorations fades; il n'est plus qu'un galant de cabinet et un domestique de boudoir. Avec son sentiment, sa parole s'e>t gâtée. 11 délaye son idée et la charge d'affectation, il abonde en exagérations et en concetti, il s'est fait un jargon avec lequel il bavarde. Pour comble, il est hypocrite; il met eu tête de ses chants les plus risqués une explication -avante, afin de prouver que ses indécences sont morale L-t pour désarmer la censure ecclésiastique, dont il a peur. Amour profane, amour sacré, tout tombe au même niveau avec le dix-septième siècle, et, dans le Bernin comme dans Marini, la ^ràce maniérée et abandonnée laisse apercevoir l'abaissement de l'homme exclu de la vie virile et réduit au culte des sens.

Nous avons achevé la journée aux jardins du Quirinal qui ont été bâtis par un pape du temps, Urbain VIII. Ils sont sur une colline, et s'étagent depuis le sommet jusqu'au bas de la pente ; il nous semblait nous pro-

mener dans un paysage de Pérelle : hautes charmilles, cyprès taillés en forme de vases, plaies bandes bordées de buis qui font des dessins, colonnades et statues. Le jardin a la régularité froide et la correction grave du siècle, celle qui, avec l'établissement des monarchies bien assises et de l'administration décente, se répandit, sur tous les arts de l'Europe. L'Église à cette époque est, comme la royauté, un pouvoir incontesté, qui représente aux yeux de ses sujets avec dignité, sérieux et convenance.

Mais ces jardins ainsi entendus conviennent mieax en Italie que chez nous. Les charmilles sont en lauriers et en buis, qui durent l'hiver, et qui en été préservent du soleil ; les chênes-verts, qui ne perdent jamais leur verdure, font en tout temps un'ombrage épais; les murailles d'arbustes vivaces arrêtent le vent. Les eaux qui jaillissent de tous côtés occupent les yeux par leur mouvement et conservent la fraîcheur des allées. Des balustrades, on aperçoit toute la ville, Saint- Pierre et le Janieule, dont la ligue sinueuse ondule dans la pourpre du soir. Pour un pape et des dignitaires ecclésiastiques qui sont âgés, graves, et se promènent en robe, ces allées régulières, cette décoration monumentale, sont justement ce qui convient. Au printemps, il est doux de passer ici une heure, sous les rayons tièdes du soleil, devant la grande arcade de cristal que le ciel clair étend au-dessus des allées. On descend ensuite par de grands escaliers, ou sur des pentes adoucies, jusqu'au bassin central où cinquante jets d'eau partis des bords viennent rassembler leurs eaux bleuâtres. Tout â côté, une rotonde pleine de mosaïques offre sous sa voûte l'ombre et la fraîcheur. Ces bruits, cette agitation de

l'eau, ces statuettes, ce grand horizon on face de cette salle d'été, Bervent de distractions et reposent l'esprit fatigué par les affaires. Un jour, on y ajoute un groupe, uw autre jour, on abat ou on plante un massif; le plaisir de bâtir est le seul qui reste à un prince, surtout à un prince âgé, ennuyé par les cérémonies.

20 mars, Sainte-Ma rie-Majeure, Sainl-Jeande-Lalian.

Mes amis me disent qu'il faut s'abandonner davantage, goûter les choses en elles-mêmes, ne plus songer à leur origine, laisser là l'histoire. Fort bien aujourd'hui, ils ont raison, mais c'est qu'il fait beau.

Ces jours-là, on va au hasard devant soi (bus les rues, et on regarde là-haut l'admirable azur. Pas un nuage au ciel. Le soleil y luit en triomphe, et le dôme bleu, immaculé, tout rayonnant d'illuminations matinales, semble rendre à la vieille ville ses journées de fête et de faste. Les murs et les toits tr. nichent avec une foi-ce extraordinaire dans l'air limpide. A perte de vue, on suit l'arcade du ciel serrée entre les deux files de maisons. Un avance sans y penser, et on trouve à chaque tournant des décorations d'opéra toutes fraîches : — un énorme palais massif étayé sur ses bossages, — une rue en pente qui s'abaisse et se redresse jusqu'à un obélisque lointain, et qui, frappée en travers par le soleil, enveloppe ses personnages, comme ferait un tableau, dans une alternative d'ombre et de lumière ; — un ancien palais démantelé, dont on a fait un magasin, où des dragons rouges dorment contre un mur grisâtre,

304 TOYAGE EN ITALIE.

où fleurissent des amandiers blancs à côté d'un pinparasol debout sur un tertre vert; — une place où ruisselle une large fontaine, des églises à gauche, pompeuses et parées comme d'opulentes mariées, souriantes dans la splendeur de l'azur, en face une promenade jetée en travers, et dont les arbres commencent à verdir ; — à la fin une interminable rue solitaire, entre les murs de quelque couvent, de quelque villa invisible; sur les crêtes, des Heurs pendantes, çà et là des armoiries lézardées par l'invasion des giroflées et des mousses, toute la rue tranchée en deux par l'ombre noire et la lumière éblouissante; au loin, dans l'air transparent, une porte monumentale : c'est Porta-Pia ; de là on voit la campagne grise, et à l'horizon la neige sur les arêtes des montagnes.

En revenant, nous avons suivi celle rue, qui monte et descend bordée de palais et de vieilles haies d'épines, jusqu'à Saiiite-Marie-Majeure. Sur une large éminence, la basilique, surmontée de ses dômes, s'élève noblement, à la fois simple et complète, et, lorsqu'on est entré, le plaisir devient plus vif encore. Elle est du cinquième siècle, et, lorsqu'on l'a refaite plus tard, on a gardé le plan général, toute l'idée antique. Une ample nef à voûte horizontale s'ouvre, soutenue par deux rangées de blanches colonnes ioniennes. On est tout réjoui de ce grand effet obtenu par des moyens si simples; on se croirait presque dans un temple grec : ces colonnes ont été dérobées, dit-on, à un temple de Junon. Chacune d'elles, me et polie, sans autre ornement que les délicates courbures de son petit chapiteau, est d'une beauté sain s et charmante. On sent là tout le bon sens et tout l'agrément de la vraie construction naturelle, la file de tronc

d'arbres qui portent des poutres posées à plat et qui font promenoir. Tout ce qu'on a bâti depuis est barbare, et d'abord les deuv chapelles de Sixte-Quint et de Paul Y, avec leurs peintures du Guide, du Josepin, de Cigoli, avec leurs sculptures du Bernin et leur arehiteelure de Fontana et de Flaminio. Voilà des noms célèbres, et l'on a prodigué l'argent; mais, tandis qu'avec de petits movens l'antique fait un grand effet, le moderne l'ait un petit effet avec de grands moyens. Quand on s'est rempli et ébloui les yeux par les pompeuses rondeurs de ces voûtes et de ces dômes, par les splendeurs de ces marbres multicolores, de ces frises et de ces piédestaux d'agate, de ce> colonnes en jaspe oriental, de ces anges pendus par le pied, de ces reliefs de bronze et d'or, on se dépêche de sortir comme d'une boutique et d'une lionbonnière. Il semble que cette grande boîte resplendissante, dorée, ouvragée du parvis à la lanterne, ait accroché et déchiré, par toutes les pointes de ses colifi- •h ts,la toile délicate de l'imagination songeuse, et le svelte profil de la moindre colonne vous remue plus |ue cet étalage d: tapissiers et d'enrichis. — Pareillement la façade, chargée de balustres, de frontons courbes et aigus, de statues juchées sur les pierres, est une devanture d hôtel de ville. Seul, le campanile du quatorzième siècle est agréable à voir; en ce lemps-!à, c'était une des tours de la ville, le signe distinctif qui ia marquait dans les vieux plans si noirs et si âpres, et la gravait à jamais dans la pensée toute corporelle encore du compagnon voyageur et du moine. — Il y a des traces de tous les âges dans ces vieilles basilii|U s. r»n v voit les divers états du christianisme, d'alun d engagé dans les tonnes païennes, puis traversant

T. I. ïO

le moyen âge et la Renaissance, pour s'affubler enfin et s'attifer des parades modernes. L'âge byzantin luimême y a laissé sa marque dans les mosaïques de la grande nef et de l'abside , dans ses christs et dans ses vierges vides de sang el de vie, spectres aux grands yeux fixes, immobiles sur les fonds d'or et les parois rouges, fantôme* d'un art épuisé et d'un monde évanoui.

Voici tout près de là Sainl-Jean-de-Latran , encore plus gâté ; le plafond est demeuré horizontal, mais les colonnes antiques ont disparu pour faire place à des pilastres plaqués et à des arcades. Le Bernin y a mis douze statues colossales des apôtres, grands gaillards de marbre blanc, chacun dans une niche de marbre vert, et qui se démènent avec des poses de matamores et de modèles. L'agitation de leurs draperies, leur geste voulu, semblent dire au public : « Regardez comme nous sommes remarquables ! » C'est ici le malheureux goût du dix-septième siècle, ni païen, m chrétien, ou plutôt l'un et l'autre, et chacun des deux gâtant l'autre. Joiguez-y les dorures du plafond, les festons et les rosaces du parvis, les agréables chapelles; l'une, celle desTorlonia, toute neuve, est un charmant boudoir de marbre pour prendre le frais; elle est blanche, brodée d'or sous une jolie coupole bosselée de caissons, parée d'élégantes statues bien propres, bien sentimentales, bien fades, bien semblables à des poupées de modes. Tout à côté s'ouvre la chapelle de Clément XII, plus ample et plus somptueuse ; là du moins les figures de femmes ont de l'esprit, de la réflexion, de la iinesse ; ce sont des dames du dix-huitième siècle sachant leur inonde, capables de garder Ipur rang, et non des bour-

geoises de keepsake, qui veulent avoir de l'âme. Mais les deux chapelles sont dos salons, l'une pour les falbalas, l'antre pour les crinolines. En manière de contraste et de complément, on nous montre le grand autel, où sont les tètes de saint Pierre et de saint Paul. « Sur cet autel même, nous dit un jeune prêtre, saint Pierre disait la messe. » Tout ta l'heure, en passant, je suis entré à Santa-Pudentiana, et j'ai vu la margelle d'un puits où la sainte recueillit le sang de plus de trois mille martyrs.

A côté de Saint-Jean-de-Latran est une chapelle avec trois escaliers. L'un d'eux vient du palais de Pilate ; on l'a recouvert de bois, et les dévots le montent sur leurs genoux : je viens de les voir, trébuchant, cahotés et grimpant ; ils mettent une demi heure à se hisser ainsi jusqu'au haut, s'acerochant des mains aux marches et aux murailles pour mieux s'imprégner de la sainteté du lieu. Il faut voir leur sérieux, leurs grands yeux fixes. Un paysan surtout, en veste et en pantalon bleus déchirés, avec de gros souliers à clous, aussi inculte et lourd que ses bestiaux, cognait de ses genoux le bois retentissant, et, quand le marbre devenait visible, baisait et rebaisait la place. Au sommet est une image sous une grille entre des cierges, et Ton baise incessamment la grille. Une pancarte affichée porte une prière de vingt mots à peu près : quiconque récitera la prière gagnera une indulgence de cent jours. La [pancarte invite les fidèles à apprendre la prière par cœur, afin de la réciter le plus souvent possible et d'augmenter ainsi leur provision d'indulgences. On se croirait en pays bouddhique : des dorures pour les gens du monde, des reliques pour les gens du peuple ; c'est bien ainsi

que depuis deux cents ans on entend le culte en Italie. Toutes ces idées s'effacent lorsque.de l'entrée, on contemple la majestueuse ampleur de la grande nef, toute blanche sous l'or de sa voûte. Le soleil, qui baisse, traverse les fenêtres et s'abat sur le parvis en grandes chutes de lumière. L'abside, sillonnée de vieilles mosaïques, courbe ses rondeurs d'or et de pourpre entre les blancheurs éblouissantes des rayons lancés comme des poignées de dards. On avance, et tout à coup, du péristyle, l'on voit se déployer l'admirable place. Il n'y a rien d'égal à Rome, et l'on ne peut imaginer un spectacle plus simple, plus grave et plus beau : d'abord la place en pente, énorme, déserte; au delà, une esplanade où l'herbe pousse, puis une longue allée verte où s'allongent des files d'arbres sans feuilles; tout à l'extrémité, sur le ciel, une grande basilique, Santa-Croce, avec son campanile brun et ses toits de tuile. On n'a pas l'idée d'un tel déploiement d'espace si bien peuplé, d'une solitude si calme et si noble. Les paysages qui l'encadrent sur les deux flancs l'ennoblissent encore. Sur la gauche se hérisse un entassement rougeâtre d'arcades ruinées, de massifs démantelés, la vieille ceinture disloquée de la muraille de Bélisaire. Sur la droite se développe la large campagne, au milieu un aqueduc éclairé, dans le lointain des montagnes rayées et bleuâtres, marbrées de grandes ombres, et ça et là taelu tées de villages blancs. L'air lumineux enveloppe toutes ces grandes formes; le bleu du ciel est d'une douceui et d'un éclat divins, les nuages y nagent pacifiquement comme des cygnes, et de toutes parts, entre les briques roussies, sous les créneaux disjoints, au milieu du réseau des cultures, on voit se lever en bouquets des

LES LGLISES. 309

chênes-verts, des cyprès, des pins, illuminés par le soleil qui penche.

Je suis resté une heure sur l'escalier du triclinium, surte d'abside isolée qui borde la place. L'herbe y pousse et descelle l^s marches; les lézards sortent des trous et viennent se chauffer au soleil sur le marbre. Nul bruit; de temps en temps une charrette, quelques ânes, traversent le pavé abandonné. S'il y a au monde un endroit propre à reposer les âmes fatiguées, à les assoupir insensiblement, à les caresser par l'attouchement de rêves mélancoliques et nobles, c'est celui-ci. Le printemps est venu : des lumières jeunes se posent avec un ton doux sur les assises de pierre, le soleil nouveau luit avec une grâce inexprimable, et sa bonté se répand dans l'air attiédi. Les bourgeons sortent de leur enveloppe, et ces grands édifices de pierre, relégués dans un coin oublié de Rome, semblent, comme des exilés, avoir acquis dans leur solitude une sérénité harmonieuse qui atténue leurs défauts et augmente leur dignité. Au premier coup d'oeil, la façade est choquante; ses arcades coupées au milieu, comme des appartements trop hauts dont on fait deux étages, ses colonnes empilées, son balustre chargé de saints qui se remuent et s'étalent comme des acteurs pendant un finale, toute la décoration semble emphatique. Au bout d'une heure, les veux sont habitués, on se laisse gagner aux impressiuns de bien-être et de beauté qui sortent de toutes choses; on trouve l'église riche et solide, on pense aux processions pontilicales qui, à des jours réglés, se déploient sous sa voûte, et on la compare à quelque arc de triomphe érigé pour recevoir dignement le César spirituel, successeur des Césars romains.

Les rues, San-Andrea délia Valle, Santa-Maria in Transtevere.

Il v a trois cent quarante églises à Rome; tu n'exiges pas que je les visite toutes.

Ce qu'il y a de mieux, je crois, c'est d'entrer à l'église qu'on rencontre, quand l'envie vous en prend, — à Santa-Maria-sopra-Minerva, pour entendre un chant qui roule dans la solitude des nefs et voir une large ondée de lumière qui tombe des vitraux violets; — à Santa- Trinita del Monte, pour regarder la Descente de Croix si délabrée de Daniel de Volterre, surtout pour jeter un coup d'œil au passage sur les cours de ce couvent de nonnes, pareil à une forteresse fermée, murée, muette, au-dessus du tumulte de la place d'Espagne. — On ^ort avec une quantité de demi-idées ou de commencements d'idées qui s'enchevêtrent et se développent, sourde* ment, d'elles-mêmes ; tout ce petit peuple intérieur travaille comme une couvée de vers à soie qui filent : la toile, incessamment agrandie, finit par se complélcr sans qu'on le veuille et recevoir dans ses mailles les événements courants, les rencontres vulgaires, un détail qui d'abord passait inaperçu, et qui maintenant prend de l'intérêt. Dès lors, tous ces objets s'accordent, s'attachent et font un ensemble; il n'est rien qui ne trouve sa place, — par exemple aujourd'hui, sous cette bande d'azur et de riche lumière soyeuse tendue comme un dais au-dessus des rues, la vieille boue grise qui, de ses vénérables mouchetures, encrasse les devantures des maisons, — ces bornes écornées, ces barreaux rouilles où des générations d'araignées héritent des toiles pa-

LES EGLISES. 3!l

ternelies, — ces corridors noirs dont le vent a seul agile la poussière, — ces marteaux de porte dépeints qui ont fini par user le boulon de fer sur lequel ils retombent, — ces fritures, qui bouillonnent dans une graisse noire au pied d'une colonne lépreuse, — ces àniers qui arrivent sur la place Barberini avec leurs bétes chargées de bois, — surtout ces campagnards vê tus de laine bleue et chaussés de grosses jambières d cuir, qui devant le Panthéon s'entassent silencieuse ment, pareils à des animaux sauvages vaguement effarouchés par la nouveauté de la ville. Ils n'ont pas l'air niais comme nos paysans; ils ressemblent plutôt à des loups et à des blaireaux pris au piège. Beaucoup de tètes parmi eux sont régulières et fortes; elles tranchent tout de suite parmi celles des soldats français, plus mignonnes et plus gentilles. Un de ces paysans, avec ses longs cheveux noirs et son visage noble et pâle, a l'air du Suonatore de Raphaël; ses sandales, attachées à ses pieds par des lanières de cuir, sont les mêmes que celles des statues antiques. Il a orné d'une plume de paon son mauvais chapeau gris bossue, et se campe avec un air d'empereur contre une borne qui est un dépôt d'ordures. Dans les femmes qui lorgnent et s< montrent aux fenêtres, on démêle d'abord deux types. L'un est la tête énergique au menton carré, au visage fortement appuyé sur sa base, aux yeux noirs flamboyants, au regard lixe; le nez est saillant, le front busqué, le col court et les épaules larges. L'autre est la tête de camée, mignarde, amoureuse; le contour des yeux finement dessiné, les traits spirituels, nettement marqués, tournent à l'exi>ression affectée et douceîeuse.

Les bureaux de loterie sont pleins et on lit les numéros affichés aux vitres. Voilà la grande préoccupation de ces gens-là : ils calculent des ambes et des ternes, ils rêvent des numéros, ils tirent des indices de leur âge, du quantième du mois, ils raisonnent sur la forme des chiffres, ils ont des pressentiments, ils font des neuvaines aux saints et à la madone; la cervelle imamnative travaille, s'encombre de rêves, déborde tout d'un couj) du cô:é de la peur et de l'espérance ; les voilà à genoux, et cet accès de désir ou de crainte est leur religion.

Cette façon de sentir est ancienne. Nous venons d'en-' trer à San -Andréa delli Yalle pour voir les peintures de Lanfranc et surtout les quatre évangélistes du Dominiquin. Ils sont très-beaux, mais tous païens, et ne parlent qu'à l'imagination pittoresque ; saint André est un Hercule vieux. Autour des évangélistes 8'élalent de superbes femmes allégoriques, l'une, poitrine et jambes nues, levant ses bras nus vers le ciel, l'autre, coiffée d'un casque, se penchant avec la plus hautaine arrogance. A côté de saint Marc, des enfants folâtres jouent sur l'énorme lion, et d'en bas, parmi les grandes draperies soulevées, on voit dans les raccourcis les cuisses nues des anges. Certainement le spectateur ne venait chercher ici que des gestes hardis, des corps puissants, capables de remuer les sympathies d'un athlète gesticulateur. Il n'était pas choqué, bien au contraire; son saint lui était représenté aussi fort et aussi lier que possible : il se le figurait ainsi. Si vous aviez pour prince un personnage d'outre-mer que vous n'eussiez jamais vu, mais qui, par quelque moyen merveilleux, pût à volonté vous tuer ou vous faire riche, c'est avec de pareils tiaits que vous l'imagineriez.

Je n'ai pas grand' chose à te dire «le Santa-Maria in Transtevere ni des autre- églises; les impressions dr'jA reçues s'v répèt nt. One double rangée de colonnes empruntées à un temple antique, un plafond plat surchargé de bossages et de moulures d'or, une Assomption du Guide trop haut placée, effacée par cet entassement de dorures, une abside ronde où de vieilles figures raides se détachent sur un fond d'or, des statues de morts couchées gravement et dormant pour toujours sur leur tombe, voilà Sainte-Marie in Transtevere. Chaque église pourtant a son caractère propre ou quelque pièce frappante. — A San-Pïctro in Montorio, c'est une Flagellation de Sebastien del Piombo ; les attitudes sculpturales, les vigoureux corps, les muscles tendus et tordus du patient et des bourreaux rappellent que Michel-Ange fut le conseiller du peintre et souvent son maître. — A San-Clemente, c'est une église enfouie, nouvellement déterrée, où parmi des colonnes de vert antique, sous la clarté d'une torche, on voit des peintures qui passent pour les plus vieilles de Rome, raides et piteuses ligures byzantines, une vierge dont la poitrine tombe comme celle d'une bête à lait. — A San- Francesco à Ripa, c'est une décoration intérieure de dorures et de marbres, la plus fastueuse et la plus exagérée qu'on puisse voir, construite au siècle dernier par les corporations de métiers, savetiers, fruitiers, meuniers, chaque morceau portant ie nom de la corporation qui l'a fourni. Il y a ainsi, presque dans chaque rue, un curieux fragment d'histoire. Ce qui n'est pas moins frappant, c'est le contraste de l'église et de ses alentours. Au sortir de San-Francesco à Ripa, on se bouche le nez, tant l'odeur de la morue est forte ; le

Tibre jaune roule entre des restes de piles, près de grands bâtiments blafards, devant des rues mornes ef mortes. — En revenant de San-Pietro in Montorio, j'ai trouvé un quartier indescriptible, horribles rues et ruelles infectes, pentes raides bordées de bouges, corridors graisseux peuplés de cloportes humains, vieilles femmes jaunes ou plombées qui fixent sur le passant leurs yeux de sorcières, enfants qui s'accroupissent en pleine sécurité à la façon des chiens et les imitent sur le pavé sans vergogne, chenapans drapés dans leur guenille rousse qui fument inclinés contre le mur, cohue sale et fourmillante qui se presse aux boutiques de friture. Du haut en bas de la rue, les ruisseaux dégringolent dans des débris de cuisine, rayant de leur fange noirâtre les pavés pointus. Au bas est le pont San-Sisto ; le Tibre n'a point de quais, et les taudis suintants y trempent leurs escaliers effondrés, comme autant de torchons terreux lavés dans la bourbe. — Dorures et taudis, mœurs et physionomies, gouvernement et cioyances, présent et passé, tout cela se tient, et au bout d'un instant on sent toutes ces dépendances.

59 mars, la bourgeoisie.

Je t'ai décrit à peu près tout ce que je puis observer par moi-même, le dehors : quant au dedans, je veux dire les mœurs et les caractères, tu comprends bien qu'au bout d'un mois je ne puis dire grand'chose de mon crû ; niais j'ai des amis de diverses classes et d'opinions diverses, tous très-complaisants, plusieurs trèsjudicieux. Voici le résumé de cinquante ou soixante conversations et discussions menées à fond et sans réticences.

Tiès-peu d'artistes dans cette ville peuplée d'oeuvres • l'art. Ii va trente ans, on avait M. Camuccini et des imitateurs froids de David ; aujourd'hui on tourne à la fadeur gracieuse ; les sculpteurs donnent au marbre un poli parfait pour plaire aux enrichis d'outre-rnonts , c'est là leur fort, et ils ne vont guère au delà. La plupart ^ont de> ouvriers qui confectionnent des copies. Le gros public est tombé aussi bas; les Romains ne sentent leurs chefs-d'œuvre que par l'admiration des étrangers. C'est que la vrai- culture leur est inlei dite. Impossible de voyager sans un passe-port du pape, et ce passe-port est souvent refusé. Un artiste italien qu'on

318 YOYAGE EN ITALIE.

me nomme n'a pu obtenir d'aller à Paris. — « Allez-y, si vous voulez, mais vous ne rentrerez pas. » — On craint qu'ils n'en rapportent des maximes libérales.

Les médecins, au dire des étrangers, sont des donneurs de lavements, et les avocats, des praticiens de chicane. Tous sont confinés dans leur spécialité. La police, qui laisse faire ce que l'on veut, ne souffre pas qu'on s'occupe d'aucune des sciences qui avoisinent la religion ou la politique. Un homme qui étudie et lit beaucoup, même chez ïui et portes closes, tombe sous sa surveillance. On le Jacasse, on l'assiège de visites domiciliaires pour saisir des livres défendus; on l'accuse d'avoir des gravures obscènes. Il est soumis au precelto, c'est-à-dire à l'obligation de rentrer chez lui à Y Ave Maria et de n'en pas sortir après le soleil couché ; s'il y manque une fois, on l'enferme ; un diplomate étranger me nomme un de ses amis à qui la chose est arrivée, — On cite à Rome un astronome el un ou deux antiquaires ; mais en somme les savants y sont méprisés ou inquiétés. Si quelqu'un est érudit, il le cache ou demande excuse pour sa science, la représente comme une manie. L'ignorance est bien venue, elle rend docile.

Quant aux professeurs, les premiers, ceux de l'université, ont trois cents ou quatre cents écus par an et font cinq leçons par semaine: ceci montre la haute estime qu'on fait de la science. Pour vivre, les uns se font médecins, architectes, les autres employés, bibliothécaires ; plusieurs, qui sont piètres, ont l'argent de leurs messes, et tous vivent plus que sobrement. J'ai compté dans l'almanach quarante-sept chaires ; il y a cinq cents élèves à l'université, environ dix élèves par chaire. Le

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