‹ Voyage en ItalieChapitre 4 sur 18 · PAPUS · texte numérisé non relu

PAPUS

souffrant ou anéanti ; on lui apporte des mets, du vin, du lait; il vit encore, seulement du grand jour il est passé au crépuscule. Les idées chrétiennes et germaniques, Pascal et Shakespeare, n'ont pointa parler ici.

Rien à dire de Baïa. C'est un pauvre village, où quelques barques s'amarrentautour d'une vieille forteresse. La pluie est venue et en fait un cloaque. Pouzzoles est pire encore. Les porcs fangeux vaguent dans les rues. Quelques-uns, attachés par le ventre avec une ceinture, grognent et se démènent. Les enfants déguenillés semblent leurs frères. Une douzaine de demi-mendiants, une sale canaille parasite s'accroche à la voiture; on les renvoie, on les rebute, rien n'y fait, ils veulent absolument servir de guides. Il paraît qu'il y a trois ans c'était pis. Au lieu de douze à nos trousses, nous en aurions eu cinquante; les cochons erraient dans les rues de ftaples comme ici. Ce peuple est encore tout sauvage; quand il vit arriver le roi Victor-Emmanuel, il fut tiès-étonné, et s'imaginait que Victor-Emmanuel avait détrôné Garibaldi. Plusieurs de ceux-ci n'ont qu'un sculier ; d'autres sont pieds nus, jambes nues dans la boue ; leurs haillons ne peuvent pas être décrits, il n'y en a de pareils qu'à Londres. On aperçoit, parles portes ouvertes, desfemmes qui ôtent la vermine de leurs enfants, des grabats, des corps demi-couchés. Sur les places, à l'entrée de la ville, un ramassis de vagabonds petits et grands attendent une proie, un étranger, et se précipitent. Trois d'entre eux se sont montrés plus acharnés que les autres, et mon compagnon s'est mis à les plaisanter. Ils entendent la plaisanterie, et répondent avec un mélange d'humilité et d'effronterie. Même ils se raillent entre eux ; un surtout, montrantson cama-

rade, l'accuse d'avoir une maîtresse difforme, et décit avec détails cette difformité. Quelle est ia malheureuse, qui peut avoir pour amant un pareil homme? Je suppose qu'elle a perdu l'odorat. Dans tout le souterrain duPausilippe et en général dans toutNaples, on a envie de se boucher le nez; c'est bien pis en été, dit-on. Et cela est universel dans le Midi, à Avignon, à Toulon, comme en Italie; on prétend que les sens des méridionaux sont plus délicats que ceux des gens du Nord ; réduisez cette prétention aux yeux et aux oreilles.

Nous allons voir un temple de Sérapis, où trois belles colonnes demeurent debout ; à l'cntour sont des bains antiques, des sources sulfureuses; toute la côte est pleine de débris romains. Les arcades des villas, les restes des celliers, les substructions maritimes font une chaîne presque continue. La plupart des riches de Rome avaient là une maison de campagne ; mais je ne suis pas aujourd'hui d'humeur archéologique.

J'ai tort, l'amphithéâtre surtout en vaudrait la peine. Les voûtes récemment dégagées de la terre sont tou'.es fraîches et semblent d'hier. Un énorme sous-sol servait de logement aux gladiateurs et aux bêtes. Le cirque tiendrait trente mille spectateurs. Point d'ancienne ville romaine de Metz a Carthage, d'Antiochc à Cadix, qui n'ait eu le sien. Pendant quatre cents ans, quelle consommation de chair vivante ! Plus on regarde les cirques, plus on voit que toute la vie antique y aboutit ; la cité était uneassociation pour la chasse et l'exploitation de l'homme ; elle a usé, puis abusé des captifs et des esclaves; aux temps de sobriété, on a subsisté de leur travail ; aux âges de débauche, on s'est amusé de leur mort.

Dans ces vastes caves, «1 ans cette cité souterraine, gisent des colonnes précipitées par le tremblement de terre, pareilles à d'énormes troncs d'arbres. Les chevelures vertes des arbres pendent le long des parois : l'eau en suinte comme une fontaine qui, goutte i goutte, tomberait des cheveux d'une naïade,

Promenade à Castellaraare et à Sorrente.

Le ciel est presque clair ; seulement un banc de nuages pend au-dessus de Naples, et autour du Vésuve dé grandes fumées blanchâtres tournoient ou dorment.

Je n'ai point encore vu, même en étéà Marseille, cette couleur à la mer, tant le bleu en est profond, presque dur. Au-dessus du fort et luisant azur qui occupe les trois quarts de l'espace visible, le ciel est blanc et semble un cristal. A mesure que Ton s'éloigne, on aperçoit mieux la côte onduleuse, le grand corps de la montagne ; toutes les portions se tiennent comme des membres ; à l'extrémité, Ischia et les promontoires nus reposent dans leur teinte de liias. comme unedormeuse de Pumpei sous son voile. Véritablement, pour peindre une pareille nature, ce continent violet étendu au bord de la grande eau lumineuse, il faudrait prendre les paroles des anciens poètes, figurer la grande déesse fertile que l'éiernel Océan embrasse et assiège, et au-dessus d'eux la blancheur sereine, I éblouissant Jupiter: Hoe sublime candens queni omîtes uivocant Jovem.

On rencontre sur la route de belles figures aux traits allongés et fins, tout à fait grecques, quelques belles filles noblement intelligentes, et çà et là de ht

deux mendiants qui nettoient leur poitrine velue; mais îarace est bien supérieure à celle de Naples, où elle est rapetisses et déformée, où les jeunes filles semblent des grisettes rabougries et blafardes. Les bommes travaillent aux champs. A force de regarder des jambes et des pieds, nus, on s'intéresse aux formes; on est content de voir le muscle du mollet se tendre pour pousser une charrette, s'enfler, embrasser la jambe; l'œil suit sa courbe et descend jusqu'au pied ; on a plaisir à voir le* doigts réguliers bien appuyés sur la terre, la bonne assiette de chaque os, la rondeur de l'orteil, l'aptitude et la force active de xout le membre. C'est de pareils spectacles quotidiens qu'est née autrefois la sculpture. Sitôt que vient le soulier, on ne peut plus parler, comme au temps d'Homère, « des femmes aux beaux talons, » le pied n'a plus de forme, il n'intéresse plus qu'un bottier, il ne fournit plus de modèles qui, se corrigeant par degrés l'un l'autre, laissent entrevoir la forme idéale. Autrefois le Romain, riche ou pauvre, le Grec montrait journellement sa jambe, et aux bains, aux gymnases, tout son corps. L'habitude de s'exercer nu a été le trait distinctif du Grec ; on voit par Hérodote combien cette coutume choquait les Asiatiques et les barbares.

Le chemin de fer longe la mer à trois pas, presque de niveau. Un port paraît, rayé par les formes noires des agrès, puis un môle, un petit fort denh-ruiné qui fait ombre, et dont les arêtes vives tranchent sur cet épanchement de lumière. Tout à l'entour, des maisons carrées, toutes crises et comme brûlées, ^'entassent, ainsi une »ies tortues, sous un toit rond qui leur fait une épaisse carapace. C'est Torre-del-Greco, qui *e défend

^ontre les tremblements de terre et contre la pluie de cendre que lancera le Vésuve. Au delà la nier se brise eu grosses lames qui se courbent < t retombent comme une écluse. Tout cela est bizarre et charmant ; sur cette terre pleine de cendres et fertile, les cultures s'allongent jusqu'au rivage et font un jardin ; une simple haie de roseaux les défend contre le vent de la mer; les figuiers d'Afrique, avec leurs raquettes lourdes, grimpent aux pentes; la verdure commence à courir sur les rameaux; les abricotiers sourient sous leurs petites fleurs roses; les hommes demi-nus travaillent sans effort dans le sol friable ; quelques jardins carrés ont des colonnes, et, au milieu, une petite statue de marbre blanc. Partout des traces de la joie et de la beauté antiques. Comment s'en étonner, quand on se sent accompagné de ce divin soleil printanier, de ce rui-sellement d'or et de flamme liquide qu on retrouve toujours à sa droite dès qu'on jette les yeux sur la mer?

Comme on oublie aisément ici toutes les choses laides! Il me semble qu'à Castellamare j'ai vu en passant de vilains bâtiments modernes, une gare de chemin de fer, des hôtels, un corps de garde, une quantité de voitures boiteuses qui se pressaient pour recueillir les étrangers. Tout cela s'est effacé: il n'en reste plus que le souvenir des porches sombres à travers lesquels on entrevoyait d^s cours éclairées, pleines d'orangers luisants et de jeunes verdures, des esplanades où jouaienî des enfants, où séchaient des filets, où de bienheureux oisifs humaient l'air et regardaient les sauts capricieux, les enroulements des vagues.

A partir de Castellamare, la route est une corniche qui serpente au bord de la mer. De grandes roche*

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blanches ont roulé jusque dans les flots qui éternellement les assiègent. Sur la gauche, la montagne dresse a pic ses assises concassées, ses murs labourés d'entailles, ses saillies âpres, tout son échafaudage de dentelures qui semblent les ruines d'une ligne de forteresses crevassées et branlantes. Chaque arête et chaque bloc l'ont une ombre sur l'uniformité de la muraille blanche, et toute la chaîne est peuplée de formes et de teintes.

Parfois elle est fendue en deux par nue rainure, et sur les deux pentes du ravin les cultures descendent en étages. Sorrente est ainsi échelonnée sur trois tranchées profondes. Tous ces fonds sont des jardins où les arbres se serrent et s'entassent. Les noyers, que déjà la sève tourmente, étendent comme des mains noueuses leurs rameaux blanchâtres. Tout le reste est vert ; la mauvaise saison n'a point eu de prise sur ce printemps éternel. Entre les feuiliages des oliviers, les orangers avancent leurs fortes feuilles luisantes ; leurs pommes d'or, par milliers, brillent au soleil parmi des raies de citrons pâles. Souvent dans l'ombre des ruelles, sur la crête d'un mur, on voit affleurer leurs feuilles éclatantes. C'est ici leur patrie; la terre les prodigue jusque dans les cours les plus pauvres, au pied des escaliers délabrés, épanouissant leurs tètes rondes illuminées par le soleil. Une vague senteur aromatique sort de toutes ces pousses vertes; c'est un luxe de roi, et ici un mendiant l'a pour rien.

J'ai passé une heure dans le jardin de l'hôtel : c'est une terrasse sur le bord de la mer, à mi-côte; un tel spectacle fait imaginer le bonheur parfait. Un jardin tout vert entoure la maison, peuplé de citronniers et d'orangers aussi chargés qu'un nommier de Normandie,

NAPI.ES.

Les fruits tombent par terre au pied des arbres. D'autres arbrisseaux, des plantes d'un vert pâle ou bleuâtre

emplissent les massifs. Aux brandies nues des pêchers, les fleurs roses commencent à s'ouvrir, mignonnes et frêles. Le pavé es! une faïence bleuâtre qui luit, et la I errasse s'arrondit au-dessus de la mer, dont l'admirable azur emplit tout l'espace.

Je n'ai pas o.core voulu en parler, je n'osais toucher à cette sensation, je l'avais depuis Casteilamare; mais elle était trop charmante. Le ciel est clair, d'un azur pâle, presque tran-parent, et la mer d'un bleu rayonnant, cha>te et tendre comme une fiancée et une vierge. Cette largeur infinie d'espace, vêtue si délicieusement comme pour une fête voluptueuse et délicate, laisse une sensation qui n'a pas d'énale. Capri, Ischia au bord du ciel, sont blanches dans leur molle mousseline de vapeur, et l'azur divin luit doucement à perte de vue, encadré dans cette bordure blanche.

Quels mots trouver pour l'exprimer? Le golfe entier semble un vase de marbre arrondi exprès pour recevoir la mer. Une fleur satinée, un large iris velouté, de doux pétales lumineux où le soleil s'étale, et qui viennent affleurer sur une bordure nacrée, voilà les idées qui se pressent dans l'esprit, et qui, vainement entassées, ne suffisent pas.

Au pied des roches, l'eau est verte comme une émeraude transparente, parfois avec des rellets de turquoise ou d'améthyste, sorte de diamant liquide qui change de teinte à tous les accidents de la profondeur ou de la roche, sorte de joyau bicarré et mouvant qui encadre l'épanouissement de la divine fleur.

Le soleil baisse, et au nord le bleu devient si profond

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raît pas servile. Ulysse lui-même, avec des Tiacfies et de3 Jarières, a coupé et travaillé le tronc d'olivier qui sert d'assise à son lit de noces ; les jeunes chefs qui veulent épouser sa femme dépècent et cuisent eux-mêmes les porcs et les moutons qu'ils mangent. Et les sentiments sont aussi naturels que les mœurs ; l'homme ne se contraint pas, il n'est pas tendu tout d'un côté par l'héroïsme farouche comme en Germanie, par la superstition maladive comme dans l'Inde , il n'a pas honte d'avoir peur quelquefois et de le dire, d'être attendri et de pleurer ; les dée^ses aiment les héros, et s'offrent à eux -ans rougeur, comme une fleur s'incline vers la fleur voisine qui doit la rendre féconde. Le désir semble aussi beau que la pudeur, la vengeance que le pardon ; l'homme s'épanouit tout entier, harmonieusement et avec aisance, comme ces platanes, ces orangers nourris par la fraîcheur de la mer, par l'air tiède des gorges, et qui étalent la rondeur de leurs dômes, sans qu'aucune main les élague, ni qu'aucune intempérie force la sève à se retirer d'un de leurs bourgeons. Du milieu de tous ces récits, parmi les images des forêts et des eaux qu'on vient de traverser, on voit se dégager vaguement I corps des héros antiques, cetUiysse tel qu'il sortait du fleuve, « plus grand de taille et plus large d'épaules » que les autres hommes, « les boucles de ses cheveux retombanl sur son col et semblables à la fleur de l'hyacinthe, » ou bien à côté de lui les jeunes filles qui, ôlant leur voile, jouent sur la rive du fleuve, et parmi elles Nausicaa, « la vierge indomptée, plus grande qu'elles de toute la tête. »

Puis ceci n'a plus suffi, et il m'a semblé que pour exprimer ce ciel, cette profondeur blanche et lumineuse

de l'air qui enveloppe et vivifie toutes choses, celte mer rayonnante et heureuse qui est son épouse, celte terre qui vient à leur rencontre, il fallait remonter jusqu'aux liviunes védiques, retrouver en eux, comme nos premiers ancêtres, de vrais vivants, des vivants universels et simples, les dieux éternels et vagues que nous cessons de voir, occupés comme, nous le sommes par le détail de notre petite vie, mais qui, en somme, subsistent seuls, nous portent, nous recouvrent et vivent entre eux comme autrefois, sans sentir les mouvements imperceptibles, les grattages éphémères que notre civilisation fait sur leur sein.

Plusieurs journées à Herculanum et à Pompéi.

On voit passer devant soi des milliers et encore des milliers d'objets; tout cela au retour s'agite dans la tète : comment retirer de ce chaos quelque impression dominante, quelque vue dVnsemble?

Ce qui subsiste d'abord, c'est l'image de la ville grise et rougeàtre, demi-ruinée et déserte, amas de pierres sur une colline de roches, avec des files de murs épais et de dalles bleuâtres, tout cela blanchâtre dans l'air éblouissant de blancheur; à l'entour, la mer, les montagnes et la perspective infinie.

Au sommet sont les temples, celui de la Justice, de Vénus, d'Auguste, de Mercure, l'édifice d'Eumaehia, d'autres temples encore inachevés; plus loin, et aussi sur une hauteur, celui de Neptune. — Ils avaient ainsi tous leurs dieux à la cime, dans l'air pur qui était luimême un dieu. Le forum et la curie sont à côté; le

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beau lieu pour délibérer et pour l'aire les sacrifices ! On aperçoit dans le lointain les grandes lignes des montagnes vaporeuses, les tètes tranquilles des pins-parasols, puis à l'orient, sous la brume blonde pleine de soleil, les formes fines des arbres et la diversité des cultures. On se retourne, et sans effort d'imagination on reconstruit ces temples. Ces colonnes, ces chapiteaux corinthiens, cette ordonnance simple, ces pans d'azur découpés par les fûts de marbre, quelle impression un pareil spectacle contemplé dès l'enfance devait-il laisser dans l'àme! Une cité alors était une vraie patrie, et non comme aujourd'hui une collection administrative d'hôtels garnis. Que m'importent à moi aujourd'hui Rouen ou Limoges? J'y ai un logis dans un amas d'autres logis; la vie vient de Paris; Paris lui-même, qu'est-ce, sinon un autre amas de logis, dont la vie vient d'un bureau où il y a des cartons et des employés9 Au contraire, les hommes ici faisaient de leur ville leur joyau et leur écrin; l'image de leur acropole, avec ses temples blancs dans la lumière, les suivait partout; les villages de notre Gaule, la Germanie, toute la barbarie du Nord, ne leur semblaient que cloaque et désordre. A leurs yeux, qui n'avait pas de cité n'était pas véritablement un homme, mais une demi-brute, presque une béte , bète de proie dont on ne pouvait faire qu'une bète de somme. La cité est une institution unique le fruit d'une idée souveraine qui a régi pendant douze siècles toutes les actions de l'homme; c'est la grande invention par laquelle il est sorti de la sauvagerie primitive. Elle a été à la fois le château féodal et l'église; combien l'homme l'a aimée, comme il y a rapporté et enfermé toute sa vie, aucune parole ne

peut le dire. Le reste de l'univers lui était étranger ou ennemi, il n'y avait point de droits; ni ses biens ni ses membres n'y étaient en sûreté; s'il y trouvait protection, c'était par grâce; il n'y songeait que comme à un danger ou à une proie; cette enceinte était son refuge et sa forteresse. Bien plus, il y avait ses dieux propies, son Jupiter ou sa Junon, dieux habitants de la ville, dieux attachés au sol, et qui, dans la pensée primitive, n'étaient autre chose que ce sol lui-même a\ec ses sources, ses bois et son ciel. Il y avait son fo\er, ses pénates, ses ancêtres, couchés dans leurs tombeaux, incorporés au sol, recueillis par la terre, la grande nourrice, et dont les mânes souterrains, du fond de leur repos, continuaient à veiller sur lui, en sorte qu'il v trouvait en un faisceau toutes les choses salutaires, sacrées ou belles, qu'il devait défendre, admirer ou vénérer. « La patrie est plus que ton père ou ta mère, disait Socrate à Criton, et, quelque violence ou quelque injustice qu'elle nous fasse, nous devons 1er* subir, sans chercher à y échapper. » C'est de cette façon que le Grec et le Romain ont compris la vie; quand leurs philosophes, Arislote ou Platon, fondent un Etat, c'est une cité, une cité bornée et fermée, cinq ou dix mille familles, où le mariage, l'industrie et le reste sont subordonnés à la chose publique. Si l'on joint à tous ces traits l'imagination précise et pittoresque des races méridionales, leur aptitude à se représenter les objets corporels, les formes locales, tout le dehors coloré, tout le relief sensible de leur ville, on comprend que cette conception de la cité a dû produire dans les âmes antiques une sensation unique, source d'émotion6 et de dévouements auxquels nou-s n'atteignons plus.

Toutes ces rues sont étroites ; In plupart sonl des rueiies qu'on franchirait d'une enjambée. Le plus souvent elles n'offrent de place que pour un char, et l'ornière est encore visible; de temps en temps, de larges pierres permettent au passant de les traverser comme sur un pont. Tous ces détails indiquent d'autres mœurs que les nôtres; évidemment on ne trouvait point ici la grande circulation de nos villes, nos lourdes charrettes chargées, nos voitures de maître qui courent au grand trot. Les chars apportaient le blé, l'huile, les provisions; beaucoup de transports se faisaient à bras et par des esclaves; les riches allaient en litière. Le bien-être était moindre et différent. Un trait saillant de la civilisation antique, c'est le manque d industrie. Un n'avait point les provisions, les ustensiles, les tissus, tout ce que les machines et le travail libre fabriquent aujourd'hui en quantités énormes, pour tout le monde et à bon marché. C'est l'esclave qui tournait la meule; l'homme s'était appliqué au beau, non à l'utile; ne produisant guère, il ne pouvait guère consommer. La vie était forcément simple, et les philosophes comme les législateurs le savaient bien; s'ils prescrivaient l'abstinence, ce n'était pas par pédanterie; le luxe était visiblement incompatible avec la société telle qu'elle était. Quelques milliers d'hommes braves et fiers, qui vivonl sobrement, qui ont une demi-chemise et un manteau, qui se complaisent à voir sur leur colline un groupe de beaux temples et de statues, qui causent d'affaires publiquer, passent leur journée aux gymnases, au forum, aux »»ains, nu théâtre, se lavent, se frottent d'huile, et sonl contents de la vie présente : voilà la cité antique. Si leurs besoins et leurs raffinements croissent à l'excès,

l 'esclave, qui n'a que ses bras, ne peut plus y suffi re. Pour établir une grande organisation compliquée comme nos sociétés modernes, par exemple une monarchie modérée, égalitaire et protectrice, où chacun se propose comme lmt la tranquillité et l'acquisition du bien-être, le fondement manque; quand Rome voulut en faire une, les cités furent écrasées, les esclaves usés disparurent, le ressort de l'action fut brisé, et tout périt.

Cela devient plus clair encore sitôt qu'on entre dans les maisons, celles de Cornélius Rufus, de Marcus Lu crétius, dans la Casa Nuova, dans la maison de Sallusle. Elles sont petites, et les salles encore plus petites. Elles sont faites pour prendre le frais, pour dormir ; l'homme passait la journée ailleurs, au forum, .uix bains, au théâtre. La vie privée, si importante pour nous, était fort réduite; l'essentiel était la vie publique. Il n'y a point de traces de cheminée, et très-ceitainement on n'avait que peu de meubles. Les murs sont peints de couleurs noirâtres et rougeâtres opposées, ce qui est doux dans la demi-obscurité; partout des arabesques d'une légèreté charmante, Neptune et Apollon bâtissant les murs de Troie, un triomphe d'Hercule, de petits amours fins, des danseuses qui semblent voler à travers l'air, deux jeunes filles appuxées contre une colonne, Ariadne trouvée par Bacchus; C3s jeunes corps sont si franchement jeunes et forts ! Parfois le panneau ne renferme qu'une délicate bordure sinueuse, avec un griffon au centre. Les sujets ne sont qu'indiqués, ces peintures correspondent à nos papiers peints ; mais quelle différence! Pompéi est un Saint-Germain, un Fontainebleau antique; on voit l'abîme qui sépare les deux mondes.

Presque partout, au centre de la maison, est. un jardin grand comme un salon, au milieu un bassin de marbre blanc avec une fontaine jaillissante, à l'entour un portique de colonnes. Quoi de plus charmant et de plus simple, de mieux choisi pour passer les heures chaudes du jour? Les feuilles vertes entre les colonnes blanches, les tuiles rouges sur le bleu du ciel, cette eau murmurante qui chatoie vaguement parmi les fleurs cette gerbe de perles liquides, ces ombres des portiques tranchées par la puissante lumière, y a-t-il un meilleur sndroit pour laisser vivre son corps, pour rêver sainement et jouir, sans apprêt ni raffinement, de ce qu'il y a de plus beau dans la nature et dans la vie? Quelques-unes de ces fontaines portent des têtes de lion, des petites statues gaies, des enfants, des lézards, des lévriers, des faunes, qui courent sur la margelle. Dans la plus vaste de toutes ces maisons, celle de Diomède, des orangers, des citronniers, semblables probablement à ceux d'autrefois, font briller leurs pousses vertes; un vivier luit, une petite colonnade enferme une salle à manger d'été; tout cela s'ordonne dans l'enceinte carrée d'un grand portique. Plus on essaye de reformer ces mœurs dans son imagination, plus elles semblent belles, conformes au climat, conformes à la nature humaine. Les femmes avaient leur gynécée dans le fond, derrière la cour et le portique, asile fermé, sans vue sur le dehors, séparé de la vue publique. Elles ne remuaient pas beaucoup dans ces étroites salles; elles y reposaient paresseusement, en Italiennes, ou travaillaient aux ouvrages de laine, attendant que leur père ou leur mari eût quitté les affaires et la conversation des hommes. Elles suivaient vaguement des yeux sur

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la muraille obscure, non pas des tableaux plaqués comme aujourd'hui, des curiosités archéologiques, des œuvres d un pays et d'un art différents, mais des ligures qui répétaient et embellissaient les attitudes ordinaires, le coucher, le lever, la sieste, le travail, des déesses debout devant Paris, une Fortune élégante et svelte comme les femmes de Primatice, un Déidamie qui, effrayée, se laisse tomber sur un siège. Les mœurs, les œuvres, les habits, les monuments, tout partait du même jet, d'un jet unique; la plante humaine n'avait eu qu'une pousse et n'avait point subi de greffe. Aujourd hui la civilisation dans la même contrée,, ici, à Naples, est pleine de disparates, parce qu'elle est plus vieille, et que des races diverses y ont contribué. Beaucoup de traits espagnols, catholiques, féodaux, septentrionaux, sont venus brouiller ou déformer l'esquisse italienne et païenne primitive. Par suite, le naturel, l'aisance se sont perdus; tout grimace. De toutes les choses qu'on voit à Naples, combien y en a-t-il vraiment d'indigènes? C'est le Nord qui a importé le besoin de bien-être, les habits collants, les hautes maisons, l'industrie savante. Si l'homme suivait sa nature, il vivrait ici comme les anciens, à demi nu ou drapé dans un linge. L'ancienne civilisation naissait tout entière du climat et d'une race appropriée au climat; c'est pourquoi elle avait l'harmonie et la beauté.

Le théâtre est sur le sommet d'une colline ; les gradins sont en marbre de Paros; en face est la mer avec le Vésuve rayonnant de blancheur matinale. Pour toit, il y avait un voile, et encore ce voile manquait souvent. Comparez cela à nos théâtres nocturnes, éclairés au gaz, remplis d'air méphitique, où l'on s'entasse dans des boi-

tes coloriées, dans des rangs de cages suspendues, et vous sentirez la différence qui sépare la vie gymnastique, naturelle du corps athlétique et la vie compliquée artificielle de l'habit noir. — Même impression dans l'amphithéâtre, grandiose etouvert au soleil ; mais ici est la tache du monde ancien, la sanglante empreinte romaine. Même impression dans les bains : sur la corniche rouge du frigidarium, de petits amours d'une légèreté charmante bondissent à cheval ou conduisent des chars. Rien de plus agréable a l'œil et de mieux entendu que le séchoir avec sa voûte pleine de tigurines en relief et de médaillons ornés, avec sa file d'Hercules qui, rangés contre le mur, soutiennent de leurs vigoureuses épaules tout l'entablement. Toutes ces formes vivent et sont saines, rien n'est exagéré ni surchargé. Quel contraste si l'on regarde des bains modernes, leurs fades nudités postiches, leurs figures sentimentales et voluptueuses ! C'est que le bain aujourd'hui n'est, qu'un nettoyage; alors c'était un plaisir et une institution gymnastique1. On y employait plusieurs heures de la journée ; les muscles y devenaient souples et la peau brillante ; l'homme y savourait la volupté animale qui pénètre la chair, tour à tour resserrée, puis amollie. Il ne vivait pas seulement de la tète comme aujourd'hui, mais de tout le corps.

On redescend et l'on sort de la ville par la voie des Tombeaux : ces tombeaux sont presque entiers ; rien de plus noble que leurs formes, rien de plus sérieux sans être lugubre. La mort n'était point troublée alors par la superstition ascétique, par l'idée de l'en-

\. 'H yvuvaoTtxij. Nous n'avons pas de niot pour exprimer cet art qui comprend tout ce qui a rapport à la perfection de l'animal nu.

HAPLES. Q$

fer : dans la pensée des anciens, elle était un des offices de l'homme, un simple terme de la vie, chose grave et non hideuse, qu'on envisageait en face sans le frissonnement d'Hamlet. On avait dans sa maison les cendres ou les images de ses ancêtres ; on les saluait en entrant, les vivants restaient en commerce avec eux; à l'entrée de la ville, leurs tombeaux, rangés îles deux côtés de la voie, semblaient une première cité, celle des fondateurs. Ilippias, dans un dialogue de Platon, dit que « ce qu'il y a de plus beau pour un homme, c'est d'être riche, bien portant, honoré par les Grecs, de parvenir à la vieillesse, de faire de belles funérailles à ses parents quand ils meurent, et de recevoir lui-même de ses enfants une belle et magnifique sépulture. »

La vraie histoire serait celle des cinq ou six idées qui régnent dans une tête d'homme : comment un homme ordinaire, il y a deux mille ans, considérait-il la mort, la gloire, le bien-être, la patrie, l'amour, le bonheur ? — Deux idées ont gouverné cette civilisation antique, la première, qui est celle de l'homme, la seconde, qui est celle de la cité : — faire un bel anima] dispos sobre, brave, endurant, complet, et cela par l'exercice corporel et le choix des bonnes races ; — faire une petite société fermée, comprenant en son sein tout ce que l'homme peut aimer ou respecter, sorte de camp permanent avec les exigences militaires du danger continu. - Ces deux idées ont produit les a. très.

Au musée de Naples.

La plupart des peintures de Pompéi et d'Herculanum >nt été transportées au Musée de Naples. Ce ne sont que des décorations d'appartement, presque toujours sans perspective, une ou deux ligures sur un fond sombre, parfois des animaux, de petits paysages, des morceaux d'architecture : très-peu de couleur; les tons sont indiqués à peu près, ou plutôt amortis, effacés, non pas seulement par le temps (j'ai vu des peintures fraîches), tuais de parti-pris. Rien ne devait tirer l'œil dans ces appartements un peu sombres; ce qui plaisait, c'est une forme de corps et une attitude; cela entretenait l'esprit dans les images poétiques et saines de la vie ;ictive et corporelle. Celles-ci m'ont fait plus de plaisir que les plus célèbres peintures, celles de la Renaissance par exemple. Elles sont plus naturelles et plus vivantes.

Point d'intérêt ; le sujet est ordinairement un homme ou une femme à peu près nus, qui lèvent le bras ou la jambe, Mars et Vénus, Diane qui vient trouver Endymion, Briséis emmenée par Agamemnon, et d'autres semblables, des danseuses, des faunes, des centaures, un guerrier qui enlève une femme; la femme est tellement à son aise, ainsi portée! Cela suffit, parce qu'on les sent beaux et heureux. On ne comprend pas, avant de les avoir vus, combien une femme demi-drapée qui vient à travers l'air peut offrir d'attitudes charmantes, combien il y a de façons de relever le voile, de faire flotter la tunique, d'avancer la cuisse, de laisser voir le sein. Ils ont eu cette fortune unique, qui a manqué à

tous, même aux peintres de la Renaissance, de vivre parmi des mœurs appropriées, de voir à chaque instant des corps nus et drapés, au bain, à l'amphithéâtre, et outre cela de cultiver les dons corporels, la force, la vitesse des pieds. Ils parlaient d'une belle poitrine, d'un cou bien emmanché, d'un arrière-bras plein, comme nous parlons aujourd'hui d'un visage expressif et d'un pantalon bien coupé.

Deux statuettes de bronze au milieu de toutes ces peintures sont des chefs-d'œuvre. L'une, qu'on appelle Narcisse, est un jeune pâtre nu, qui porte une peau de chèvre sur une épaule; on dirait un Alcibiade, tant la tête penchée et le sourire sont ironiques et aristocratiques ; les pieds sont chaussés d'une cnémide, et la belle poitrine, ni trop maigre ni trop grasse, ondule tout unie jusqu'aux hanches. Tels sont les jeunes gens de Platon élevés dans les gymnases, ce Charmide, un jeune homme des premières familles, que ses compagnons suivaient à la trace, tant il était beau et ressemblait à un dieu. — L'autre statuette est un satyre, plus viril, nu aussi, et qui danse la tète levée en l'air, avec un élan de gaieté incomparable. A côté de ces gens-là, on peut dire que personne n'a compris et senti le corps humain. C'est que cette intelligence et ce sentiment étaient nourris partout l'ensemble des mœurs environnantes. lia fallu des conditions particulières pour qu'on prit comme idéal l'homme nu, content de vivre, à qui ne manque pourtant aucune des grandes parties de la pensée. A cause de cela, le centre de l'art grec n'est pas la peinture, mais la sculpture.

11 y a encore une autre raison, c'est qu'alors on pouvait poser. Prendre une attitude est aujourd'hui un travail ef

un acte de vanité : autrefois point. Le Grec qui était d<? loisir et s'appuyait sur une colonne de la palestre pouï regarder des jeunes gens ou écouter un philosophe, se posait bien, d'abord parce qu'il avait acquis le plein usage de ses membres, et ensuite par fierté aristocratique. La belle prestance, l'apparence noble et sérieuse dont parlent les philosophes, sont essentielles dans une société noble, parmi des hommes qui ont des esclaves, qui l'ont la guerre et discutent les lois , ils n'ont pas besoin de les chercher, elles ont leur source naturelle et continue dans la conscience que l'homme a de son importance et de son courage, de son indépendance et de sa dignité. Voyez aujourd'hui la belle tenue des jeunes lords intelligents d'Angleterre, des gens bien élevés dans les grandes familles françaises ; mais le monde fait le jeune Anglais trop roide, et le jeune Français trop abandonné : alors il faisait l'adolescent dispos et calme. On a quelque idée de cette aisance lorsqu'on voit Platon opposer aux tracas de l'homme d'affaires, à ses ruses, à ses criailleries, à toutes ses habitudes d'esclave, le laisser-aller de l'homme libre qui discute sans se presser, et seulement sur des questions générales, qui quitte ou reprend le raisonnement selon sa commodité, « qui sait relever son vêtement d'une façon décente, et qui, d'un tact sûr, ordonnant l'harmonie des discours philosophiques, célèbre la véritable vie des dieux et des hommes heureux. »

On marche seul dans les salles silencieuses, et, au bout de quelques heures, on sent approcher l'illusion ; tant de traces du passé le rendent en quelque sorte présent et sensible. Surtout ce peuple de statues blanches, d iiis l'air gris et froid comme celui d'une galerie souter-

raine, ressemble aux mânes qui sous la terre, dans des ro) sûmes mystérieux, continuaient une vie terne, invisible, ou bien encore à ces babitants des cercles vides que Goethe, le grand païen, place autour des êtres réels et tangibles. Là sont les héros, les reines, « ceux qui se sont acquis un nom ou qui ont aspiré à quelque but noble,» l'élite des générations éteintes; ils y sont descendus « avec une démarche sérieuse, et y siègent près du trône des puissances que nul n'approfondit. Même chez Hadès, ils gardent encore leur dignité et se rangent (ièrement autour de leurs égaux, intimes familiers de. Perséphone, » tandis que la foule ignorée, lésâmes vul gaires, « reléguées dans les profondeurs des prairies d'asphodèles, parmi les peupliers allongés et les pâturages stériles, bruissent tristement comme des chauvessouris ou comme des spectres, et ne sont plus des personnes. » Seules, les formes idéales échappent aux engloutissements de la durée, et perpétuent pour nous les œuvres et les pensées parfaites.

On s'oublie parmi tant de nobles tètes, devant ces Junons sévères, ces Vénus, ces Minerves, ces larges poitrines des dieux héroïques, cette sérieuse et humaine tète de Jupiter. Telle tèle de Junon est presque virile, comme d'un fier et grave jeune homme. Je revenais toujours à une Flora colossale debout au centre d'une salle, toute vêtue d'un voile qui laisse deviner les formes, mais d'une simplicité austère et hautaine. C'est une vraie déesse, et combien supérieure aux madones, aux squelettes et aux suppliciés ascétiques, saint Barthélemv ou saint Jérôme! Une pareille tèle et une pareille attitude sont morales, non pas à la façon chrétienne : elles n'inspirent pas la résignation douloureuse et mystique:

elles vous engagent à supporter la vie avec fermeté, courage et sang-froid, avec la hauteur calme d'une âme supérieure. — On ne peut pas les énumérer tous, ni les décrire l'un après l'autre ; tout ce que je sens, c'est que la sculpture est de tous les arts le plus grec, parce qu'ellemontre le type pur, la personne physique abstraite, le corps en lui-même, tel que l'ont formé la belle race et la vie gymnastique, et parce qu'elle le montre sans l'engager dans un groupe, sans le soumettre à l'expression et aux agitations morales, sans que rien vienne distraire de lui l'attention, avant que les passions de l'âme l'aient déformé ou se soient subordonné son action ; c'est ici pour les Grecs l'homme idéal, tel que leur société et leur morale aspirent à le former. Sa nudité n'est point indécente; elle est pour eux le trait distinctif, la prérogative de leur race, la condition de leur culture, l'accompaunement des grandes cérémonies nationales et religieuses. Aux jeux Olympiques, les athlètes sont sans vêtement ; Sophocle, à quinze ans, se dépouille pour entonner le Péan après la victoire de Salamine. Aujourd'hui nous ne faisons des nudités que par pédanterie ou par polissonnerie; chez eux, c'était pour exprimer leur conception intime et primitive de la nature humaine. Cette glorieuse conception les suit jusque dans leur débauche. Dans les peintures des mauvais lieux, aux lupanars de Pompéi, les corps sont grands, sains, sans fadeur voluptueuse ni mollesse engageante ; l'amour n'y est point une infamie des sens ni une extase de l'âme : c'est une fonction. Entre la brute gt le dieu, que le christianisme oppose l'un à l'autre, ils ont trouvé l'homme, qui les concilie l'un avec l'autre. Voilà pourquoi ils le peignaient et surtout le sculptaient.

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Sans doute, et selon l'instinct superstitieux des gens du Midi, ils imploraient les images, comme aujourd'hui leurs descendants implorent les saints. Ils priaient leur Diane, leur Apollon guérisseur; ils brûlaient devant eux de l'encens, ils leur faisaient des libations, comme on apporte aujourd'hui devant la madone et devant saint Janvier des ex-voto et des cierges. Comme aujourd'hui, ils avaient leurs statuettes sacrées dans l'intérieur des maisons, dans les petits oratoires particuliers : ils répétaient dans leurs statues des attitudes et des attributs consacrés, une Vénus Anadyomène, un Bacchus au repos, comme au seizième siècle on répétait dans les tableaux sainte Catherine sur la roue, saint Paul tenant son épée; mais l'elfet était tout autre, comme le spectacle était tout autre. Dans le coup d'œil jeté en passant, au lieu d'être frappé par une figure osseuse, par un cœur sanglant, ils sentaient une belle épaule ronde, un dos cambré d'athlète, une puissante poitrine de guerrier, et c'était sur ces images accumulées depuis l'enfance que l'esprit travaillait et se forgeait le modèle de l'homme. Tout cela disait : « Voilà comme tu dois être, comme tu dois te draper ; tâche d'avoir ces muscles qui jouent aisément, cette chair ferme et saine. Baigne-toi, va à la palestre, sois fort en toute occurrence pour le service de ta ville et de tes amis. » Aujourd'hui les œuvres d'art ne peuvent plus nous dire rien de semblable ; nous ne sommes ni nus ni citoyens ; ce qui nous parle, c'est Faust et AVerther, ou plutôt encore tel roman parisien d'hier et les Lieder de Heine.

Il faut pouvant citer quelques œuvres, sans quoi on reste dans le vague. Voici cinq ou six morceaux célèbres :

V Hercule Farnèse, un vigoureux portefaix qui vient ae soulever une poutre, et qui pense qu'un verre de vin viendrait bien à point. Beaucoup trop réel et vulgaire. Ce n'est pas un dieu, mais un assommeur.

Le Taureau Farnèse : Amphion et Zéthus, pour obéir à leur mère Antiope, attachent Dircé aux cornes d'un taureau. Cela semble appartenir au deuxième ou au troisième âge de la sculpture. Quatre personnages de grandeur naturelle, outre le taureau, des chiens, et un enfant : c'est un tableau, même un drame; le sculpteur a cherché l'intérêt, le pathétique ; tous les arts baissent quand ils dépassent leur limite propre.

Superbe tête de cheval en bronze ; comme tous les beaux chevaux grecs, il n'est pas encore amoindri par l'éducation ; son âme est intacte ; il a le col court, les yeux intelligents, la plénitude de volonté des chevaux libres, qu'on voit encore aujourd'hui dans nos Landes, ou dans le nord de l'Ecosse ; ce cheval est une personne; les nôtres sont des machines.

La charmante Psyché de Naples : ce torse si fin, cette tête de jeune fille délicate et distinguée n'est pas non plus du grand siècle; encore bien moins la Vénus Callipyge, qui semble un ornement de boudoir et rappelle la jolie licence de notre dix-huitième siècle.

Quantités de statues et de bustes, en marbre et en brouze, d'après des personnages réels; — une Agrippine assise, énergique et triste, — les neuf statues de 1a famille Balba ; un admirable orateur, debout, l'âme tendue par la gravité des choses qu'il va dire, véritable homme d'État, digne de la tribune antique ; Tibère, Titus, Antonin, Adrien, Marc-Aurèle : tous ces empereurs et ces consulaires ont des têtes de politiques et

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d'hommes d'affaires, semblables à celles des cardinaux modernes. A mesure qu'on avance vers un âge plus rapproché de nous, l'arl tourne au portrait; ils n'ennoblissent plus, ils copient; les figures de Sextus Empirions, de Sénèque, sont anxieuses, tourmentées, laides et frappantes, comme des moulages. Notre musée Campana, à Paris, montre cju'en arrivant aux bas siècles, la sculpture finit par ne plus reproduire que les particularités personnelles et maladives, le tic, la déformation, la singularité triviale, les bourgeois de Henri Monnier pris au vif par la photographie.

Il y a, je crois, sept ou huit cents tableaux. Pour moi, qui ne suis pas peintre, je ne peux donner que les impressions d'un homme à qui la peinture fait beaucoup de plaisir, et qui en outre y voit un complément de l'histoire.

Plusieurs portraits par Raphaël, celui d'un cardinal, du cavalier Tibaldeo, de Léon X. — Ce Léon X est un bon gros papelard assez vulgaire, et sa vulgarité devient plus frappante encore par le contraste de ses acolytes, deux figures avisées, prudentes, ecclésiastiques. — Ce qui est supérieur dans Raphaël, c'est visiblement l'équilibre et la parfaite santé de son esprit. Ses portraits donnent l'essence d'un homme, sans phrases.

Ribera. — Un Silène ivre, avec un ventre débordant, une poitrine de Yitellius, lamine noirâtre, basse et méchante d'un Sancho inquisiteur, d'horribles genoux cagneux, tout cela dans une pleine lumière crue • ncore avivée par un entourage d'ombres qui font repous-

soir, et, pour trompette de cette trivialité brutale, de cette énergie effrénée, un âne qui brait de tout son gosier.

Guerchin. — Sa charmante Madeleine, nue jusqu'à la ceinture, a la plus gracieuse attitude, les plus beaux cheveux, les plus beaux seins, le plus doux sourire imperceptible de mélancolie tendre et rêveuse. C'est la plus touchante et la plus aimable des amoureuses, et la voilà qui regarde une couronne d'épines! Comme ils sont loin de l'énergie et de la simplicité du siècle précédent ! Les pastorales, les sigisbées, la dévotion affadissante ont commencé leur règne ; cette Madeleine est parente d'Herminie, de Sophronie, des doucereuses héroïnes du Tasse ; elle est née comme elles de la restauration jésuitique.

Léonard de Vinci . — Une Vierge avec son enfant d'une finesse extraordinaire; ses yeux sont baissés, ses lèvres se plissent faiblement avec un étrange et mystérieux sourire ; la figure est tourmentée par la délicatesse de l'àme, parle raffinement de la supériorité intellectuelle, et, derrière la tète, un lis blanc s'épanouit. Cet homme est tout moderne, à une distance infinie de son siècle ; par lui. la renaissance touche sans intervalle à notre temps. Il était déjà savant, expérimentateur, chercheur et sceptique, avec une grâce de femme et des dégoûts d'homme de génie.

Plusieurs tableaux du Parmesan de la plus exquise distinction, des têtes fines et longues, entre autres une jeune fille pudique, candide, qui regarde d'un air étonné. — Un grand portrait de sa main représente un seigneur du temps, lettré, connaisseur et militaire ; il porte une sorte de bérelte rouge, et sa cuirasse estdana

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un coin ; sa noblr figure est fine et rêveuse, ses cheveux et sa barbe sont d une abondance et d'une beauté admirables, on n'imagine pas une main plus aristocratique, et. dans toute son expression. on démêle l'étrange douceur d'un contemplatif : c'est un capitaine, un penseur et un homme du monde. Parmesan vivait dans la première moitié du seizième siècle, au commencement du déclin de l'Italie. Que de génie et quelle culture danslcs hommes qui alors ont subi l'oppression de la décadence! Il fuit lire le Courtisan de Castiglionepour voir la belle société inventive, polie, imbue de philosophie, libre d'esprit, qui périt à ce moment.

Ses deux destructeurs sont ici, tous les deux peints par Titien, Philippe II, blafard et gourmé, indécis, clignotant, homme de cabinet et d'étiquette, tel que le dépeignent les dépêches vénitiennes ; l'autre est le pape Paul III dans sa grande barbe blanche, un vieux loup songeur. Un autre pape, par Sébastien del Piombo, belle ligure régulière, mais noire comme l'eau d'une rivière sale, a les yeux baissés à demi et le regard oblique. — Divers tableaux conduisent ces idées jusqu'au bout, par exemple celui de Micco Spadaro, la Soumission de Naples à don Juan d' Autriche. La guerre est trafique en ce temps-là, et l'on sait comme en Flandre les Espagnols traitent les villes reconquises. Sur la place du marché et sur toute la longue rue, les carrés massifs de soldats, piques en main, les mousquets posés sur les fourchettes, attendent le commandement ; les drapeaux flottent de rang en rang ; la force et la terreur écrasent la cité vaincue. A genoux, humblement, les magistrats présentent les clefs, et, sur le piédestal de la statue du vice-roi démolie par la ré-

vol&tion populaire, tout le long des assises blanchâtres, les têtes coupées font des taches de sang. Par derrière, les hautes et mornes maisons allongent lugubrement leur ombre, et dans le fond s'élève l'énorme barrière des montagnes. — Huit ans plus tard, la peste vient, et cinquante mille personnes meurent à Naples; seule, la Chartreuse est pré.^ervée par l'intercession de son fondateur, et un second tableau du même peintre représente cette singulière scène. On voit en l'air saint Martin et la Vierge qui arrêtent le bras vengeur du Christ, pendant qu'un ange, debout sur le sol, écarte In Peste, hideuse femelle. Tout à l'entour, les chartreux agenouillés, têtes finaudes et vulgaires, comptent sur leur patron qui doit se charger de leurs affaires.

Quantité de peintres du second et du troisième ordre, Schidone, Luca Giordano, Preti, Le Josépin, et qui sont de très-grands hommes. Telle charmante jpune femme ample et saine dans un tableau de Lan franc, chez un élève du Guide, laisse bien loin derrière elle notre peinture contemporaine, si tourmentée, si incomplète, toute composée de tâtonnements insuffisants ou d'imitations pénibles. Leurs personnages se remuent, ils ont des membres qui se tiennent, il y a de l'aisance, de la force et de l'ampleur dans la structure des corps et dans l'ordonnance des groupes. Leur cerveau est plein de couleurs et de formes ; elles sortent d'eux et se répandent naturellement et abondamment sur la toile. Ce Luca Giordano si décrié, si expéditif, est un vrai peintre; avec ses figures riantes et ses gracieuses formes arrondies, avec ses raccourcis, ses étoffes de soie, avec tout le mouvement, toute la vivacité de sa peinture, il a le génie de son art, je veux dire qu'il sait faire

plaisir aux yeux ; il est d'une autre couche pensante que nous; il n'est pas nourri de philosophie et de littérature, il ne songe pas comme Delacroix à exprimer \ l< s tragédies de l'àme, ni comme Decamps à exprimer la vie de la nature, ni comme tant d'autres à mettre en tableaux l'histoire et l'archéologie.

La Danae du Titien. — Celui-ci, certes, n'avait pas d'esthétique et ne songeait qu'à faire une belle créature, une splendide maîtresse de patricien. La tête est bien vulgaire, rien que vo'uptu use; peut-être est-ce une jeune fille de pêcheur, qui a consenti de bon cœur à ne rien faire, à bien manger et à porter un collier de perles. Mais ce ton de chair sur les linges blancs, et ces cheveux d'or qui retombent follement jusque sur la -f ! Surtout cette main parfaite au bout d'un bracelet de diamants, ces doigts fins, cette taille qui ploie! — Il y en aune seconde sans nom d'auteur, sur une toile voisine, plus fine, posant la main sur sa tête ; à côté d'elle est une plante fleurie, et dans le fond un paysage de montagnes bleuâtres. Elle est sérieuse, et son sérieux, comme celui des animaux, a une vague expression de tristesse. Voilà ce qui ennoblit cette peinture; la volupté n'y est jamais indécente, parce qu'elle est toujours naturelle ; l'homme ne descend pas pour y arriver, il est de niveau ; et la grandeur des paysages, la magnificence des architectures, la sérénité du ciel, versent à flots la poésie sur le bonheur. L'homme est complet de celte façon, c'est une des cinq ou six grandes manières de vivre. Celle-ci ne souffre pas de comparaison ; elle est comme elle doit être, achevée et parfaite ; la réduire, l'épurer, c'est lui ôter sa l'iaute propre, gâter une Heur unique, telle que nulle

civilisation n'en a produit de pareille ; autant vaudrait demander à la tulipe d'être moins pourprée, et à la rose d'avoir une senteur moins rich . En l'ace, et de la main d'un peintre inférieur, une Vénus avec Adonis, grasse etblon Je, les joues et la bouche un peu empâtées, nue moins un lambeau de mousseline, se pâme, tout entière à ce qu'elle désire, incapable d'imaginer rien de plus haut; qu'importe? qui la voudrait autre, sous cette ombre chaude qui emprisonne délicieusement les tons ambrés de son beau corps, sous cette lumière vague qui palpite et qui frissonne comme la clarté d'une eau tiède au soleil couchant, sur ce superbe manteau rouge, près de ce vase d'or qui se renverse avec des reflets fauves? Chaque grande école a le droit d'être, tout aussi bien que chaque groupe naturel de vivants ; c'est tant pis pour les règles, et c'est tant mieux pour tous.

Conversations.

Au café, en chemin de fer, dans les salons, la politique est maintenant le fond de la langue. Il y a comme un bouillonnement dans les esprits ; la vivacité, l'ardeur, la conviction, sont les mêmes que chez nous en 90. Les journaux, très-nombreux, très-répandus, à très -bas prix, sont du même ton. Voici des exemples :

Première soirée avec un sculpteur et un médecin. Selon eux, les brigands du sud (qui m'empêchent d'aller à Pœstum) sont de simples brigands. Ils tuent, brûlent e volent. C'est un métier, et un bon métier ; ils le prati*

quent même sur les gens de leur parti. Si quelqu' un les dénonce, ils mettent le feu à samaison ; de cette façon, ils terrorisent les villages. Ajoutez que dans ces montagnes et dans ces fourrés il faut cent soldats pour prendre un brigand. — « Mais n'est-ce pas une Vendée? — Non, ils ne méritent pas cette comparaison. — Pourtant c'est un pays catholique, Imaginatif, capable de fanatisme. — Non, ce ne sont que des brigands. » — Là-dessus ils s'échauffent, ils ne voient que leur idée, il se gonflent, comme nos premiers révolutionnaires, avec des phrases de journal; ils ont la colère toute prête, l'espérance infinie.

Selon eux encore, tout le mal à présent vient de la France, qui, en maintenant le pape à Rome, entretient un foyer d'intrigues. Rome est un abcès qui rend tout le corps malade. La France depuis soixante ans a fait des progrès énormes en science, en bien-être, mais aucun en religion, en morale ; elle est aussi bas que jadis par son assujettissement au clergé. Ici ronflent les phrases du dix-huitième siècle.

La lutte en Italie, disent-ils, est entre l'éducation et l'ignorance. Toute la classe intelligente est libérale; entendez toute la classe moyenne. Les nobles boudent ; voyez le grand faubourg aristocratique sur la route d'Herculanum ; toutes les maisons sont closes. La populace de Naples, à qui les Bourbons accordaient toute licence, n'est pas contente, et, si les Autrichiens revenaient, il y aurait des violences; mais le vrai peu, le, les artisans, les hommes qui ont un fonds d'honnêteté et qui travaillent, se rallient peu à peu. S'il y en avait quatre dans le parti rétrograde le lendemain de la révolution, il n'y en a plus que deux aujourd'hui La

liberté fait son effet. L'armée surtout est une école d'union, d'instruction et d'honneur. On enseigne aux sol« Jats à lire et à écrire ; ils entendent parler de Garibaldi, Je Victor-Emmanuel, de la patrie. Les familles ne se désolent plus, comme autrefois, lorsqu'on prend leurs enfants. Il y a dans les rangs des hommes de toute classe ; des tils de paysans marchent côte à côte avec des fils de médecins, d'avocats. Le remplacement militaire est difficile ; on exige un homme sachant lire, écrire, compter, si l'autre sait lire, écrire, compter ; tel fils de noble n'a pu en trouver un, et a dû partir en personne. — Ils n'attendent qu'une grande guerre, comme celle de 92, pour souder toutes ces dU versités par la confraternité d'armes. » Vous êtes une grande nation, ajoutent-ils, vous êtes sortis d'esclavage, vous ne souffrez plus les cent mille infamies et misères du régime des Bourbons. Comprenez donc que, nous aussi, nous avons besoin de faire notre révolution. »

Conversation en chemin de fer avec un homme de trente ans, commissionnaire en cotons. Il court les environs et achète les récoltes pour les revendre aux Anglais; la campagne qui entoure le Vésuve est maintenant plantée de cotonniers. Selon lui, depuis trois ans, on a fait de ce côté-là des progrès étonnants. Sous les Bourbons, impossible de rien faire, même de vendre et d'aheter. Point de commerce; ils n'aimaient pas le conact des étrangers, ils décourageaient l'entrée et la sortie des marchandises. A présent qu'on est libre, tout est changé. Le paysan, sûr de gagner de l'argent, plante et travaille, même en été. A midi, il se repose, la chaleur est trop terrible ; mais le soir, le matin, aux heures supportables, il va à son champ. Sous les Bourbons, on

ne faisait et on ne pouvait faire que trois choses : boire, manger et parfois s'amuser ; sur tout le reste, interdiction complète. Ni étutles, ni journaux, ni voyages, ni entretiens de religion ou de politique; les dénonciations étaient perpétuelles, et les prisons affreuses; on se sentait à chaque mouvement une main d'inquisiteur sur le corps. Qu'on ait seulement vingt ans à soi, et l'on verra le changement du pays.

Il a voyagé dans le midi, et reconnaît que les brigands font une sorte de chouannerie, mais de basse espèce. Le paysan ne leur est pas trop hostile, parce qu'il est ignorant et superstitieux. D'ailleurs impossible d'aller dans les boschi où ils se cachent, et on leur envoie sans cesse des recrues de Rome.

Toujours les brigands, on ne parle pas d'autre chose : selon les gazettes libérales, ce sont des scélérats dignes du bagne; selon les gazettes cléricales, ce sont des insurgés martyrs. J'ai voulu avoir une opinion à moi, et j'ai lu le journal du général Berges, Espagnol et bourbonien, qui a traversé dernièrement le royaume de Naples dans toute sa longueur, mais qui a été pris et fusillé à quelques lieues delà frontière romaine.

Après cette lecture, on peut compter sur les faits suivants : — Borges est une sorte de Vendéen; et il y avait d'honnêtes gens avec lui, par exemple ses officiers. — Il rencontre un certain nombre de bourboniens, pâtres, paysans, anciens soldats, mais en petit nombre. — Les bandes qui l'appuient et qui tiennent le pays avant son débarquement sont composées de voleurs et d'assassins,

qui dix fois, à la prise d'un bourg ou d'une ville, pillent, violent, tuent, usent de lu guerre en sauvages. — La garde nationale, les gens aisés sont partout contre eux. — Mon hôte>se à Sorrente disait : « Ici et aux environs, il y a trois piémontais pour un bourbonien ; mais tout en bas, dans le midi, il y a trois bourboniens pour un piémontais. » Tout cela s'accorde

Autre conversation à Castellainare, cette fois avec un sous-officier retraité. Celui-ci est un énergumène, et parle avec la verve d'un convertisseur. Il dit que les prêtres sont les auteurs de tout le mal, qu'en France ils sont religieux et honnêtes, mais qu'ici ils sont voleurs et assassins, que le foyer de la conspiration est à Rome. Il cite le fameux général Manhès,qui, sous Murât, pour affamer les brigands, défendait, sous peine de mort, de porter un morceau de pain hors de la ville. Un prêtre étant sorti avec l'hostie pour un mourant, il le fit fusiller, col santissimo neîla mano. Il me conduit jusqu'à une chapelle célèbre , et. au moment d'entrer, hausse les épaules d'une façon signiiicative. N'est-il pas curieux, après soixante-dix ans, de retrouver des jacobins?

Plus je lis de journaux et plus je cause, plus je trouve la ressemblance frappante. Nous aussi, nous n'avions d'abord qu'une bourgeoisie libérale ; il a fallu la vente des biens nationaux et l'invasion étrangère pour rallier no? paysans à la Révolution. — Nous aussi, nous avons combattu une insurrection intestine et vu traîner une gin rre civile dans la portion la plus ignorante et la pïca religieuse du pays. — Nous aussi, nous avons improvisé des écoles, une garde nationale, une armée, une

justice. — Nous aussi, nous avons vu les nobles émigrer avec le roi, et plus tard bouder dans leurs terres. — C'est ici la petite édition d'un grand livre ; mais le nouveau volume n'est pas encore cousu, les feuilles tiennent mal ensemble, il lui faudra comme au nôtre, pour acquérir de la consistance, dix ans de froisserhent sous un lourd pilon, j'entends sous la crainte de l'étranger.

Soirée avec des magistrats, des professeurs et des gens de lettres.

La plus grande difficulté ici, pour le gouvernement, vient du grand nombre de privilégiés nourris par les Bourbons, et qui maintenant sont sans place. Par exemple, il y avait une grande manufacture d'ouvrages en fer qui coûtait deux millions par an : elle ne produisait rien ; peu à peu, les ouvriers avaient été remplacés par des fils d'officiers ou d'employés, qui touebaient cinq francs par jour, tel à titre d'ouvrier serrurier, tel comme contre maître ; ils ne venaient qu'à la fin du mois, et pour recevoir la paye ; un petit nombre faisaient acte de présence dans les bureaux , de onze beures à trois. La révolution arrive, on cesse de les payer. Ils crient, on les paye. On trouve alors la manufacture trop coûteuse, et on la met en adjudication ; personne ne se présente. A la fin, un spéculateur bardi l'accepte pour dix ans et convient de payer par an 48,000 ducats de location. Ce nouveau fermier fait venir les employés et les prétendus ouvriers. « Je vous payerai comme autrefois, mais vous travaillerez la journée complète. » — Cris et réclamations. — « Alors travaillez le temps qu'il

vous plaira, je vous payerai à tant l'heure. » — Ils font une émeute. Les bersaglieri sont accueillis à coups de pierres et ripostent à coups de fusil ; depuis, tout est dans l'ordre, et la manufacture commence à marcher, mais les sinécuristes affamés sontfurieux. Un d'eux disait : « Voyez ce misérable gouvernement piémontais; j'avais une place de douze cents francs qui me laissait libre toute la journée, et j'allais à mon autre place chez le banquier ; maintenant ces pingres-là me suppriment mes douze cents francs, et je me suis marié, j'ai deux enfants ! »

De même en 91 , tous les officiers de la maison du Roi, de la Reine, du Dauphin, des princes, les menins, les capitaines de levrettes, etc.

Le roi Ferdinand mettait la main dans les fournitures, comme Louis XV dans les affaires de blé. Son armée effective était de quatre-vingt-quinze mille hommes, on en mettait cent mille sur le budget : il touchait l'excédant. En outre, il gardait pour lui, pour ses favoris, pour ses secrétaires, le droit de désigner les employés ; il y en avait ainsi de deux sortes, l'employé gras qui venait une fois par mois au bureau pour recevoir les piastres, l'employé maigre qui faisait la besogne et touchait le quart du traitement.

Tous ces gens-là sont fort irrités, ce qui n'a rien d'étrange ; les prêtres non plus ne sont pas contents, et n'ont pas sujet de l'être. Ils ont perdu de leur crédit, il ne tiennent plus le haut du pavé. Il y a trois ans, il y avait tant de moines et d'ecclésiastiques à Naples, qu'en se mettant à la fenêtre une dame de la maison où je suis, dans une rue fréquentée, en comptait cent par heure; presque dans chaque famille on avait un îils ecclésiasti-

que ; aujourd'hui ils sont moins nombreux. Après la révolution, i's se sont cachés; maintenant on les voit reparaître, sortir, se promener par deux ou trois. Ils croient que le gouvernement vent les affamer, qu'en prenant les biens des couvents il se déclare leur ennemi , et ils travaillent contre lui , surtout par les femmes.

Quatorze mille hommes de garde nationale à Naples : cela n'est guère pour cinq cent mille habitants. Ils prétendent qu'ils pourraient en avoir le double; cela ne serait guère non plus. Ils répondent que la plèbe est ici en quantité énorme, qu'on ne peut encore lui confier des armes ; elle ne compte pas, il faut l'instruire; d'ailleurs elle n'est pas à craindre, ni capable de faire des barricades ; il y a trois ans, en l'absence de toute autorité, la garde nationale a suffi largement pour maintenir l'ordre. Dans chaque municipalité, il en est de même ; les capitaines aiment mieux n'avoir qu'un nombre d'hommes médiocre; ils n'enrôlent pas les demi-vagabonds, ni ceux qui se sont compromis avec l'ancien gouvernement. Du reste, tous les paysans sont armés et marchent le fusil sur l'épaule; c'est une vieille habitude, l'effet des vendette et du brigandage invétéré. Quand Victor-Emmanuel arriva, ils se pressèrent tous, ainsi équipés, sur son passage, preuve certaine qu'ils ne se sentaient point conquis ni opprimés. Un ambassadeur étranger. qui était là.disait : « L'Italie est faite. »

Je reviens sur cette garde nationale de quatorze mille hommes ; ce chiffre n'indique qu'une bourgeoisie gouvernante, et justifie jusqu'à un certain point les déclamations des adversaires, par exemple celles de ce marquis napolitain, provincialisteénergumène, qui à Paris,

devant moi, il y a quinze jours, accusait les gardes nationaux d'être une coterie, les appelait traîtres, suppôts des Piémontais, disant que tout le peuple, tous les nobles, sauf quelques déserteurs, subissent un joug et s'indignent tout bas. — On me répond en me faisant lire des gazettes cléricales, vendues à Naples et dans les rues, qui répètent la même chose, seulement en termes plus forts . cela prouve que personne n'est bâillonné. — Ensuite la garnison de Naples est de six mille hommes; estce assez pour comprimer une ville de cinq cent mille âmes qui voudrait se révolter ? — Quant aux moyens de gagner les paysans, ils font remarquer que le gouvernement n'a pas, comme la Convention, une masse énorme de biens nationaux à leur vendre, tfue, depuis le premier Napoléon, le régime féodal est aboli dans le royaume, cî que déjà un grand nombre de paysans possèdent. Cependant on va dépecer les biens des couvents confisqués, et cette vente ralliera à la révolution beaucoup d'acheteurs; d'ailleurs on peut compter sur le défrichement, sur les nouvelles cultures, sur le progrès de la richesse publique. Ce pays-ci est d'une fertilité merveilleuse, il y a des terres qui portent à la fois sept récoltes, racines, fourrages, raisins, oranges, noix, etc. Depuis deux ans, la culture du colon s'est propagée de toutes parts, et les bénéfices ont été énormes ; au lieu de 8 ou 10 ducats, le quintal est monté jusqu'à 52 et 40. Les paysans maintenant tirent la piastre de leur poche en allant au café; ils payent leurs emprunts, leurs anticipations; il commencent à acheter la terre, c\>l leur passion; en quelques endroits, la récolte a suffi pour payer le sol. Depuis longtemps, on remarquait qu'il y a moins de brigandage et plus de travail dans les districts où \*

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