N.U'LES
petite propriété est répandue, et Murât avait fait des lois dans ce sens; aussi, en plusieurs points, on commence aujourd'hui à aliéner et diviser les terres du domaine. Joignez à cela les biens de mainmorte dont on parlait tout à l'heure, et remarquez en outre que les capitaux étrangers arrivent, que des manufactures se fondent, que les journaux se répandent, qu'un Napolitain, expérience laite, apprend à lire et à écrire en trois mois; il n'y a pas de race plus line, plus prompte à saisir et à deviner toutes les idées. Le paysan, enrichi et éclairé, deviendra libéral.
Une des personnes présentes conte l'entretien qu'elle a eu récemment avec un soldat. Ce soldat avait servi sous les Bourbons ; quand Garibaldi débarqua avec sa petite troupe, le bruit courut qu'il amenait soixante mille hommes; là-dessus, avec la permission de leur capitaine, les soldats de la compagnie posèrent leur fusil et s'en allèrent chacun chez soi, fort tranquillement. Victor-Emmanuel proclamé, notre ami retrouve son homme exempté comme vétéran, lui fait honte, le désigne, en sorte qu'il est repris, bien malgré lui, pour le service. Au bout d'un an, nouvelle rencontre ; cette fois l'homme est enchanté, plein de reconnaissance, il a une tournure martiale. « Ah! Excellence, que je suis content! J'ai vu Milan, Turin, toutes sortes de villes, j'ai appris à lire. — Et à écrire? — Pas encore trèsbien, mais j'écris mon nom. — Tiens, voici une piastre; quand tu sauras écrire, tu en auras une autre. » Voilà un homme transformé par la vie militaire,- elle leur donne des habitudes de discipline, de propreté, le sentiment de l'honneur, de la patrie. Notre ami disait à l'un d'eux : « Vous allez vous battre pour le roi. — Non,
pas pour le roi, mais pour la patrie ; il y a un parlement. » Ils lisent les journaux qui coûtent un sou, ils prononcent les grands mots un peu vides parfois et dont on abuse, mais nobles et vrais en ce moment, et qui ont une si forte prise sur les hommes. J'ai entendu en wagon deux Italiens qui revoyaient Naples après cinq ans d'absence. L'un d'eux disait : « Ils s'améliorent; aujourd'hui c'est presque un peuple moral. »
Il leur faut du temps ; le temps consolidera tout, même les finances; elles sont la grande plaie en ce moment. L'an dernier, le déficit était d'un million par jour; elles se rétabliront peu à peu, à mesure que la nation produira et consommera davantage ; dans l'année qui vient de s'écouler, Naples a vendu pour cent millions de coton, et cette année la récolte sera encore meilleure. Les douanes du midi ne rapportaient presque rien, tout était ouvert aux contrebandiers; on a mis d'autres douaniers, et le frère d'un de nos amis, inspecteur, dit que cette année l'augmentation sera de sept cent mille ducats.
Autre signe d'apaisement. Le gouvernement fait enlever les madones des coins des rues ; on les trouvait le matin percées de coups de poignard, soit par les mazziniens, soit par les bourboniens. On les transporte à l'église voisine. Dans certains quartiers, les femmes s'attroupent, se désolent, se tordent les bras; mais, dans beaucoup d'autres, la foule dit que c'est bien, qu'on les profanait en salissant le mur, en jurant devant elles.
Il se fait ici une expérience intéressante et digne d'être suivie de près par les observateurs, celle d'une révolution moins violente que la nôtre, moins dérangée par l'intervention étrangère, la même au fond, puisqu'il
s'agit, comme chez nous, de transformer un peuple féodal en un peuple moderne, mais différente en ce sens que la transformation se fait dans un vase clos, sans explosions; il est vrai qu'un coup de baïonnette autrichienne mettrait le vase en morceaux.
Même activité et même exubérance dans la science et dans la religion que dans la politique. Il y a dix mille étudiants à l'université, soixante professeurs. Un étudiant se loge pour vingt francs par mois, il vit de macaroni, de fruits, de légumes : on mange peu dans ce pays, les choses nécessaires sont à bas prix. L'érudition et la direction sont allemandes ; on lit Hegel couramment; M. Véra, son interprète le plus zélé et le plus accrédité, a une chaire. M. Spavcnta essaye de découvrir une philosophie italienne, de montrer dans Gioberti une sorte de Hegel italien ; on voit que l'amour-propre et les préoccupations nationales pénètrent jusque dans la spéculation pure. Hier un journal louait un tableau italien moderne exposé au musée, se plaignant de ce que les Italiens n'admirent pas assez leurs artistes et commettent la faiblesse de trop estimer l'art étranger. Tout cela est naïf, mais sincère.
Les jeunes gens, le public s'intéressent extrêmement à ces recherches. Naples est la patrie de Vico, elle a toujours eu une aptitude philosophique. Dernièrement on se pressait à une exposition de la Phénoménologie de Hegel. Ils traduisent sans difficulté les mots spéciaux, les abstractions, Dieu sait quelles abstractions! Du centre, le système se répand dans les diverses branches. Les études de droit surtout sont, dit-on, très-fortes, et tout à fait conduites à la manière allemande. Les étudiants sont encore enfermés dans les formules et les
classifications de Hegel; mais les professeurs commen< cent à les dépasser, à chercher leur voie par eux-mêmes, chacun à sa façon, et suivant son genre d'esprit. Les idées sont encore vagues et flottantes ; rien n'est formé, tout se forme.
En attendant, on peut se demander si l'aliment qu'ils prennent est bien choisi, et si des esprits nouveaux peuvent s'assimiler une pareille nourriture ; c'est de la viande mal cuite et lourde; ils s'en repaissent, avec un appétit de jeune homme, comme les scolastiques du douzième siècle ont dévoré Aristote, malgré la disproportion, avec danger de ne pas digérer et même d'étrangler. Un étranger fort instruit, qui vit ici depuis dix ans, me répond qu'ils comprennent naturellement le raisonnement le plus difficile et toutes les dissertations allemandes, mais les livres français beaucoup moins bien. Si on leur fait lire les romans de Voltaire, ils ne s'en amusent qu'à demi. Ils n'en sentent pas la grâce, ils ne voient dans son ironie qu'un moyen d'esquiver la censure. M. Renan, qu'ils admirent infiniment, leur semble timide : « Mais pourquoi prend-il tant de précautions? C'est un restaurateur délicat du christianisme. » Son art achevé, son tact, son sentiment si poétique et si compréhensif leur échappent; ils ont traduit son livre, ils en ont acheté à Naples dix mille exemplaires, ils considéraient comme un bonheur de voir et de toucher une lettre écrite de sa main ; mais.ee qu'ils aiment en lui, c'est le combattant, ce n'est pas le critique. Voilà pourquoi ils ont fait un succès au Maudit; on lit ce titre affiché sur toutes les boutiques de librains. Cette grosse artillerie les réjouit. Ils demandent une vigoureuse attaque, une rude exposition
des faits ; ils se vengent île leur ancien esclavage.
Point de bons journaux ; la mode des gazettes à un sou s'est établie, et la rédaction est à l'avenant. Ils sautent le matin sur les nouvelles télégraphiques, et veulent les voir appuyées par une grosse tirade. C'est aussi à ce point de vue qu'ils jugent nos journaux français ; ils ne goûtent pas l'éloquence modérée, le style contenu, la line ironie de M. Prévost-Paradol ; ils préfèrent de beaucoup les premiers-Paris des journaux démocratiques, rappelons-nous nos propres gazettes de 89, leurs déclamations, leurs gros mots et leur rhétorique vide.
Hier, en déjeunant au café, je trouve dans un journal d'un sou un feuilleton singulier, la quatrième leçon du professeur Ferrari sur la Philosophie de l'histoire; il expose les idées de Giannone, ses recherches précoces en matière d'histoire religieuse ; selon Giannone, les premiers chrétiens n'ont point cru au paradis; leur dogme fondamental était la résurrection des corps; jusqu'à la résurrection, les morts demeuraient dans une sorte d'inertie et d'expectative; peu à peu la théologie, se développant. met à part les morts fidèles; bientôt saint Augustin leur accorde une demi-béatitude préalable; sous le pape saint Grégoire, ils montent droit au ciel. — Il est évident que de pareilles idées, aussi librement exposées et aussi largement popularisées, doivent faire un grand effet.
Le collège des jésuites est maintenant sous linvocation de Victor-Emmanuel. Dans la rue, on rencontre les écoliers de divers établissements conduits, non plus par un prêtre, nuis par un sergent. C'est sur cette transformation et sur l'accroissement de l'éducation publique qu'ils fondent leurs meilleures
espérances. Ils ont établi cinquante-huit écoles communales à Naples et une dans chaque chef-lieu. Dans la classe moyenne, beaucoup de gens lisent. Tous les livres intéressants ou savants d'Allemagne, d'Angleterre et de France arrivent chez le libraire Detkens ; les plus solides ouvrages de physiologie, de droit, de linguistique, surtout de philosophie, trouvent là des acheteurs; sa boutique est le soir une sorte de club littéraire et scientifique. Ils éprouvent une satisfaction infinie à causer librement et sur tous ces grands sujets. « Il y a trois ans, disent-ils, même la porte close, nous n'aurions osé parler. Si on nous avait vus ensemble, nous aurions eu un espion à nos trousses. » Ils sont en ce moment dans toute l'ardeur de la production et delà renaissance. On fouille à force à Pompéi, et on publie les nouvelles découvertes dans de magnifiques livraisons ornées de dessins polychromes. C'est un plaisir que de voir ces fines têtes italiennes, ces yeux expressifs, et de deviner sous les façons réservées l'ardeur intérieure ; ils expriment haut ou laissent percer cette joie profonde d'un homme qui remue ses membres après avoir été longtemps en prison. En fait d'idées, ils ne manquent pas de préparation ; déjà sous les Bourbons, deux ou trois libraires faisaient fortune par la contrebande, payant le douanier, l'examinateur, cachant les livres sous leur lit et les vendant au quintuple. Ainsi se sont formées de bonnes et belles bibliothèques, même dans les provinces, par exemple celle du père du poëte Leopardi. Tel petit noble, tel bourgeois retiré étudiait, non certes pour la gloire ou le profit (c'était un danger que d'être savant), mais pour apprendre. De cette façon on apprend vite et beaucoup.
J'ai vu un jeune homme de vingt et un ans qui a travaillé ainsi tout seul et pour lui-même, et qui sait le sanscrit, le persan, une dizaine de langues, qui connaît fort bien Hegel, Herbart, Schopenhauer, Stuart Mill et Carlvle, qui est au courant de tous nos écrits français et tle toutes les nouveautés allemandes, de tout ce qui tient au droit, aux philosophies, aux études de linguistique et d'exégèse. Son érudition et sa compréhension sont celles d'un homme de quarante ans ; maintenant il va compléter son éducation en passant une année à Paris et à Berlin. Voilà de beaux germes, je souhaite qu'il y en ait beaucoup de pareils et qu'ils se développent; mais ce n'est pas tout d'apprendre à force et d'aimer le choc des idées : il faut produire, se faire une voie propre; sans invention, il n'y a pas de culture véritable. Plusieurs de mes amis témoignent à ce sujet des inquiétudes, jugent cette éhullition superficielle, disent que la nouvelle science est une sorte d'opéra, une grande féerie à laquelle se livrent les cervelles spéculatives. « Quelques érudits, disent-ils, importent et accumulent des montagnes de matériaux étrangers , une foule de curieux se pressent autour des plans, des facsimilé et des copies des architectures étrangères : qui concevra et exécutera le monument national? »
Dans les rues, à la promenade, au théâtre.
La plupart des femmes sont ordinaires, mais il y a quantité de très-jolis jeunes gens fort élégants, parfaitement habillés. Un de nos amis qui a parcouru l'Italie disait qu'on rencontre dans de toutes petites villes des
gens qui ont dîné d'un morceau de pain et de fromage, mais qui ont des gants frais et semblent sortir de chez Dusautoy. La règle universelle est que plus un homme songe aux femmes, mieux il s'habille.
Beaucoup d'entre eux ont une tête comme celles du Corrége, un air tranquillement voluptueux, un sourire continu de sécurité heureuse. Cela est bien aimable et fait comprendre leur espèce d'amour. Quand ils parlent à une femme, ce sourire devient alors plus engageant et plus tendre : rien de piquant ni de pétulant à la française; ils ont 1 air ravi, ils semblent savourer délicieusement une à une, comme des gouttes de miel, les paroles qui vont tomber de sa bouche. Les petites chansons populaires, la musique nationale, l'opéra de Cimarosa expriment le même sentiment.
Dans le peuple, toute jeune fille de quinze ans a un amoureux ; tout jeune homme de dix-sept ans est amoureux, et les passions sont très fortes et très-durables. Tous deux pensent au mariage, et l'attendent aussi longtemps qu'il le faut, c'est-à-dire jusqu'à ce que l'amoureux ait pu acheter la pièce principale du mobilier, un lit immense et carré. Notez qu'il ne vit pas en trappiste pendant l'intervalle. Nulle population n'est plus adonnée au plaisir, plus précoce; dès treize ans, un enfant est un homme.
La jeune fille esta sa fenêtre, le jeune homme passe, repasse, se tient sous les portes cochères, ils se font des signes. Dans la rue où j'habite est une certaine fenêtre, demi-ouverte ; l'amant en voiture monte et redescend la rue trente fois de suite dans l'après-midi, puis va se promener à la Villa-Reale. Vous pouvez sans inconvénient demander à une jeune fille si elle a un amoureux.