‹ Voyage en ItalieChapitre 6 sur 18 · N4H.ES · texte numérisé non relu

N4H.ES

* Certes oui : autrement il faudrait que je sois nir-n laide ou bien antipathique. — Mais l'aimez-vous? — Certainement ; vous croyez donc nue je n'ai pas de cœur? »

J'ai vu hier la peinture exacte de ces mœurs au pel ; théâtre populaire de San-Carlino. Les deux amoureuses sont deux vraies grisettes de Xaples, l'une piquante, l'autre grassota, toutes deux vulgaires, appétissantes et « fortes en gueule, » assourdissantes d'injures quand elles se prennent de bec. Au milieu de ces façons populaires, l'amour fleurit, comme une rose parmi des tessons et des pots cassés. On n'imagine pas un plus beau sourire que celui d'Annarella, lorsqu'à la fin elle accepte Andréa. Ses belies dents, ses lèvres entr'ouvertes, ses grands yeux pleins d'une complaisance tendre et d'une félicité expansive, tout son être s'épanouit; elle n'a ni finesse ni pruderie, comme en France; elle ne minaude pas. Il lui baise la main, et pourtant ce n'est qu'un demi-bourgeois, presque un homme du peuple, mais il l'aime depuis trois ans. Beau ge.-te aussitôt après, familier et tendre : il lui met la main sur les cheveux pour relever une itoucle.

Impossible aux gens d'ici de penser à autre chose; c'est l'idée dominante, elle est suggérée par le climal et le pays. Cela se comprend, bien mieux, cela se sent dès qu'on pnsse une heure sur cette mer. Delà barque . en allant vers Pau-ilippe, on voit les villas, les palais descendre jusque dans l'eau luisante: quelques-uns ont des soubassements où le flot entre. Les jardins s'abaissent par étages, avec des oliviers, des orangers, des figuiers d'Inde, des chevelures d'herbes grimpantes qui n.Tëtent la nudité de la roche. Dans les hauteurs, ie-

*> YOYAGE EN ITALIE.

tètes rondes des pins-parasols se dessinent toutes noires sur le ciel clair.

Naples s'éloigne et n'est plus qu'une vaste fourmilière blanche. Le Vésuve grandit, s'étale dans toute son ampleur. Le bleu couvre tout. Il n'y a qu'azur sur la mer, dans le ciel, sur la terre, et les délicates nuances des tons ne font que rendre plus suave ce concert de couleurs. Les montagnes ressemblent à la gorge d'une tourterelle ; la mer a la couleur d'une robe de soie, et, dans le ciel de velours pâli, la lumière poudroie. Seul, bien loin, un groupe de barques blanches paraît une couvée de mouettes. Un vent doux vient au visage, et la barque danse. On ne pense à rien, on sent cet air caressant et tiède et on regarde l'ondoiement des petites vagues.

Ces amours ne sont pas toujours tranquilles. Avanthier, j'ai vu descendre de wagon une fille qui avait trois larges estalilades de couteau sur les deux joues; c'est son amant qui Ta marquée pour l'empêcher de plaire à un rival. Il arrive parfois qu'une fille ainsi balafrée épouse l'homme et l'excuse devant les juges, a C'est ma faute, il était jaloux, je l'ai provoqué. » 11 paraît que leurs nerfs sont agacés par toutes les inégalités du climat, qu'ils sont improvisateurs en fait de coups de couteau comme en autre chose. 11 y a beaucoup de meurtres de cette espèce, sans préméditation. La punition est de vingt ans de fers.

En toutes choses, la première impression est trop forte chez eux ; la détente à peine touchée part tout d'un coup

avec une exagération quelquefois terrible, le plus souvent grotesque. Les marchands <]ui crient leurs marchandises ressemblent à des possédés. Ce matin, pendant que je déjeunais, un vendeur de brimborions a dépensé en une demi-heure assez de gestes pour défrayer pendant trois mois deux acteurs comiques. Il fourrait son bric-à-brac dans les mains des assistants, il soufflait dans ses coquilles comme dans une trompette, il soupesait ses montres d'un sou, il faisait semblant d'écouter leur tic-tac absent, il prenait une voix pleurarde et tendre pour obtenir un grano de plus; il avait des airs d'admiration enthousiaste devant ses poupées ; il bouffonnait et se démenait autant, je crois, pour son plaisir que dans l'intérêt de son commerce; c'est une façon de décharger le trop-plein intérieur. — Deux rochers qui se prennent de querelle ont l'air de vouloir sortir de leur peau. Une minute après, ils n'v pensent plus. — Le goût du clinquant part de la même source ; les mulets sont empanachés de pompons, les voitures ont des ornements compliqués de cuivre, le char des morts une bordure dorée; les femmes ne peuvent pas se passer de chaînes d'or, de pauvres filles mettent par-dessus leur» guenilles un chàle rouge à ramages, unfoulard incarnat à fleurs ; c'est l'imaginatior qui pétille et fait explosion au dehors.

Aussi font ils toutes choses vite, aisément, sans timidité ni gène. Mon cocher de Castellamare était orateur; la seule difficulté était de le faire taire. Une femme du peuple vous tient des discours, vous donne des conseils, corrige votre prononciation; elle est famillière et ne se sent pas inférieure. Parfois des démonstrations de respect, mais point de respect : cette sorte de caractère

n en comporte pas. L'homme est trop dispos, trop sûi de sa facilité, pour se sentir embarrassé ou contraint devant quelqu'un ou quelque chose.

Beaucoup de bonnes qualités. Deux étrangers qui vivent ici, et dont l'un est chef d'usine, se louent d'eux après les avoir pratiqués depuis dix ans. Ils aiment passionnément leurs enfants : quand le père revient de la pêche, la mère les lui apporte; il les prend, les baise, ies caresse, leur fait toute sorte de mines. Ce sont les enfants qu'ils aiment, et non pas seulement leurs propres enfants. La gentillesse, la beauté innocente de cet âge, les touche ; elle est une poésie, et ils la sentent. Quand M. B... est absent, les ouvriers de la fabrique caressent ses enfants, s'attendrissent sur eux, ont parfois les larmes aux yeux.

La plupart des ménages ont un troupeau d'enfants, six, huit, jusqu'à douze. Ils n'évitent pas d'en avoir; au contraire, ils en sont contents : ceux qui meurent deviennent de petits anges dans le paradis. Pour les autres, la sécurité des parents est animale ; un ànier de Salerne qui en avait douze, et qu'on plaignait, répondait: «J'espère bien en avoir encore quatre.» Une orange coûte un centime ; avec une chemise, on est vêtu; les trois quarts de l'année on peut coucher en plein air. — lisse marient très-jeunes. A vingt ans, même dans la classe bourgeoise, l'homme prend femme. Ilya beaucoup de mariages d'inclination : les filles qui n'ont pas le sou trouvent des maris. On voit des gens du monde épouser des ouvrières ; une gri.sette italienne n'a pas de peine à paraître une dame.

Les gens du peuple sont très-sobres, dînent avec du pain et un oignon. Tel vieil ouvrier, qui a fait de son fils

N'APLES 99

un demi-monsieur, ne mange qu'un grano de pain par jour (4 centimes). Ils travaillent tout le jour, parfois jusqu'à minuit, sauf la sieste de midi à trois heures. On voit ordonniers en plein air tirer l'alêne du malin au soir. Les chaudronniers qui, derrière le port, occupent des rues entières, ne cessent jamais de battre. M. B... avait besoin de cinquante femmes pour égrener du coton ; deux cent cinquante firent irruption en passant pardessus le corps du portier. Cependant ils font moins d'ouvrage que des ouvriers français ou des Italiens du Nord , il faut un surveillant qui les maintienne à leur travail.

Ce sont des enfants brillants, évaporés, enthousiastes, sans équilibre, livrés à la nature. A l'état ordinaire, ils sont aimables et même doux; mais dans les périls ou la colère, en temps de révolution ou de fanatisme, ils vont jusqu'au bout de la fureur ou de la folie.

A San-Carlo. // Trovatore.

Il y a six rangs de loges, et la salle est magnifique, point trop éclairée, point éblouissante. Ils savent ménagerles yeux, tous les sens; les spectateurs ne sont point entassés comme chez nous à l'Opéra ou aux Italiens. Les couloirs sont larges, un pourtour vile permet de circuler autour du parterre ; les sièges sont élevés de plusieurs pieds, afin de donner delà fraîcheur.

En revanche, c'est pour le reste un théâtre de province, vieillot et médiocrement propre. Il n'y a presque pas de toilettes, et cependant la Titiens chante, le prix est doublé. Les décorations, sauf une, sont mesquines; celles du ballet sont ridicules : l'enfer, entre autres,

avec ses roches jaunes, semble un mobilier en velours d'Utrecht emprunté à un hôtel garni. Le ténor e>t un grotesque enflé, une sorte d'Hercule Farnèse enlaidi; il porte un de ces vieux casques à mentonnière qu'on ne voit plus que dans la tenaille classique. La basse et , Azucena le valent. Les costumes sont surannés : ils entendent le moyen âge comme nous l'entendions sous l'Empire; voyez dans nos auberges de province les troubadours sur les pendules. La Titiens seule est passablement habillée. — Ils ont tous chanté faux, et l'altitude du public était amusante. A la moindre note douteuse, c'étaient des sifflets, des piaulements, des chants de coq, toute une rumeur ; puis, un instant après, si le reste de l'air avait été bien enlevé, des applaudissements à tout rompre. Quelques hommes du parterre chantaient les airs, même les parties de l'orchestre, à demi-voix et très-juste. A la porte, les gens du peuple faisaient de même. Pareillement les chanteuses ambulantes dans les rues ont la voix aigre, mais ne font pas de fausses notes. Ils sont vraiment musiciens, ils comprennent les nuances, les réussites, les fautes en musique, comme à Paris nous comprenons les finesses du comique et de la plaisanterie.

La première danseuse est la sitjnora Legrain, une Française, et le ballet est encore plus laid qu'à Paris : ce sont les mêmes tortillements, la même agilité et la même agitation d'araignées grêles. Tout ce qui chez nous soutient le ballet manque ici : ni goût, ni élégance, ni fraîcheur; au moins, nous avons des décors qui valent des tableaux, des costumes qui charmeraienl un poète, des armures qui occuperaient un antiquaire. Certainement noire centralisation, qui nous l'ait tant de

NAl'LES. 101

mal, nous dorme toutes nos choses supérieures, l'opéra, la littérature, la conversation et la cuisine.

A San-Carlino.

On y joue ce soir les Ménechmes arrangés à la napolitaine. Dans toute l'Italie, ils traduisent des pièces françaises, mais ici le remaniement est une invention; les types, les mœurs, le dialogue, la langue sont propres à Naples et populaires.

Le théâtre l'est tout à fait, c'est une espèce de cave; la roule des grisettes, des ouvriers, des petits marchands en veste de vieux velours, en casquette, s'y serre et s'y entasse. La chaleur est forte, l'odeur aussi, et les puces vous montent aux jambes; mais les acteurs jouent fort bien, ils ont beaucoup de naturel et une grande habitude des planches, ce qui n'est pas étonnant : ils jouent la même pièce deux fois par jour, à midi et le soir.

Plusieurs scènes sont excellentes, entre autres celle du jeune homme amoureux qui est renvoyé par sa maîtresse : point d'amour-propre, mais une vraie douleur désespérée qui éclate en mouvements d'indignation, en supplications passionnées; un Français mettrait ici de la dignité piquée. Presque tous sont des mimes admirables, surtout le cabaretier et sa femme. Leur visage se contracte incessamment, vingt expressions s'y font et s'y défont en une minute, chacune si juste et si complète qu'avec une couche de plâtre on y moulerait un modèle.

L'esprit est grossier, franchement rabelaisien. Le père conte qu'il a eu deux jumeaux le même jour.

102 TOYAGE EN ITALIE.

« Belle nouvelle! lit Polichinelle, la truie du voisin en a fait sept. » Cette comédie est toute bouffonne, avee des traits de fantaisie; d'autres, que j'ai lues, rappellent par la folie des imaginations les grandes bouffonneries d'Aristophane. Polichinelle est parfaitement poltron, flatteur, gourmand, pleurard, vicieux et spirituel ; c'est un drôle qui n'est point méchant au fond, mais qui vit sur le voisin et s'amuse en faisant bon marché de lui-même. — Un philosophe moraliste que j'ai rencontré ici dit que ce portrait est celui du Napolitain tel que l'avaient fait les Bourbons; c'est un Grec gâté1, d'une intelligence étonnante, rusé, malicieux à l'excès, mais employant tout cela au mal, démoralisé par le gouvernement qui volait, par les juges qui laissaient les parties suborner les témoins, par la corruption étalée en haut lieu, par la conviction sans cesse vérifiée que l'honnêteté ne conduisait à rien et peut être était nuisible. Aujourd'hui même, s'ils y arrivent, ce sera plutôt par un calcul d'intérêt bien entendu que par l'éveil de la conscience. Ce qui domine encore en eux, c'est l'esprit obséquieux, la souplesse, l'art d'esquiver et de tourner les difficultés, l'aversion pour l'emploi de la force, le talent de parler, de boulïonner, d'être parasite, entremetteur, domestique. A côté d'eux, comme autrefois à côté des Grecs, les Italiens du Nord sont des lourdauds. Quand les Piémontais, à leur arrivée, ont voulu mettre de l'ordre dans l'administration, on s'est empressé, on a souri, on les a dupés sans difficulté. Comme les Grecs encore, ils ont une aptitude remarquable pour la philosophie; cela se voit jusque

Page 1