‹ Voyage en Italie - ItaliaChapitre 2 sur 23 · EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, BUE DE GRENELLE · texte numérisé non relu

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, BUE DE GRENELLE

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GErjÈVE, PLEIN-PALAIS, L'HERCULE ACROBATE

Nous avons bien peur d'avoir marqué notre premier pas sur la terre étrangère par un acte de paganisme, une libatix)n au soleil levant! L'Italie catholique, qui sait si bien s'arranger avec les dieux grecs et romains, nous le pardonnera; mais la rigide Genève nous trouvera peutêtre un peu libertin. Une bouteille de vin d'Arbois, achetée en passant à Poligny, jolie ville au pied de la muraille jurassique qu'il faut fi'anchir pour sortir de France, fut bue par nous au premier rayon du jour : Pliœbo'nascenti! Ce rayon venait de nous révéler subitement, au bas des dei^ nières croupes de la montagne, le lac [.éman, dont quelques plaques miroitaient sous la brume argentée du ma tin.

La route descend par plusieurs pentes, dont chaque angle découvre une perspective toujours nouvelle et touji urs charmante.

Le brouillard se déchirant nous laissa deviner, cominn

à travers une gaze trouée, les crêtes lointaines des Alpes suisses, et le lac, grand comme une petite mer, siii' lequel tloltaieni, pareilles à des plumes de colombes tombées du nid, les voiles blanches de quelques barques ni;> tint uses.

On traverse Nyon, et déjà bien des détails significatils avertissent qu'on n'est plus en France : des plaquettes de bois découpées en écailles rondes, ou en façon de tuile dont elles ont presque la couleur, recouvrent les maisons: les pignons sont terminés par des boules rie fer-blanc; les volets et les portes sont faits de planches posées en travers et non en longueur, comme chez nous ; le rouge y remplace la couleur verte si chère aux épiciers enthousiastes de llousseau; le français suisse commence à se montrer dans les enseignes, dont les noms ont des configurations déjà allemandes ou italiennes.

Le chemin, en s'avançant, côtoie le lac dont l'eau transparente vient mourir sur le galet avec un pli régulier qu'augmente quelquefois le remous d'un bateau à vapeur pavoisé aux couleurs de l'Union suisse et se rendant à Villeneuve ou â Lausanne. De l'autre côté dt* la route, on aperçoit les montagnes que l'on vient de descendre, et aux flancs desquelles les nuages rampent comme des fumées (lo feux de pasteurs. Un grand nombre de chars à bancs légers, où l'on s'assied dos à dos ou de côté, sillonnent la poussière, emportés par de petits chevaux ou de grands ânes. Les villas, les cottages se multiplient et montrent sous l'ombre des grands arbres leurs vases de fleurs, leurs terrasses et leurs murailles de briques : on sent l'approche d'une ville importante.

L'idée de madame de Staël, avec ses gros sourcils noirs, son turban jaune et sa courte taille à la mode de l'Empire, nous a fort tracassé en traversant Coppet. Quoi({ue nous la sachions morte depuis longtemps, nous nous attendions toujours à la voir sous le péristyle à colonnes de quelque filla, ayant à côté d'elle Schlegel et Benjamin Constant;

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mais nous ne l'avons pas vue. Les ombres ne se risquent pas volontiers au grand jour; elles sont trop coquettes pour cela.

Les vapeurs s'étaient dissipées tout à fait, et les sommités des montagnes brillaient au delà du lac comme des ï^-^azes lamées d'argent; le mont Blanc dominait le groupe dans sa majesté froide et sereine, sous son diadème de neige que ne peiit fondre aucun été.

Le mouvement de voitures, de charrettes et de piétons devenait plus fréquent; nous n'étions plus qu'à quelques pas de Genève. Une idée enfantine, que d'assez longs voyages n'ont pu dissiper entièrement, nous fait toujours imaginer les villes d'après le produit qui les rend célèbres : ainsi Bruxelles est un grand carré de choux, Ostende un parc d'huîtres, Strasbourg un pâté de foie gras, Nérac une terrine, Nuremberg une boîte de jouets, et Genève une montre avec quatre trous en rubis. Nous nous imaginions une vaste complication d'horlogerie, roues dentées, cylindres, ressorts, échappements, tout cela faisant tic tac et tournant perpétuellement ; nous pensions que les mai sons, s'il y en avait, étaient à cuvette et à double fond en or et en argent, et que les portes s'en fermaient avec des clefs de montres. Pour les faubourgs, nous admettions qu'ils étaient en cuivre ou en acier. Au lieu de fenêtres, nous supposions une infinité de cadrans marquant tous des heures différentes. Eh bien! ce rêve s'est envolé comme les autres; Genève, nous devons l'avouer, n'a pas du tout l'air d'une montre, et c'est fâcheux :

A notre entrée, ce qui nous sembla un peu bien leste pour une ville austère, républicaine et calviniste, on nous remit, en échange de notre passe-port, un bulletin facétieux commençant comme les albums de M. Grépin et de M. Jabot, de Tôppfer, le spirituel caricaturiste, par cette recommandation drolatique : Voir ci-derrière.... une foule de formalités à remplir- Genève a l'aspect sérieux, un peu roîde, des villes pro-

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testantes. Les maisons y sont hautes, régulières; la ligne droite, l'angle droit régnent partout; tout va par carré ei parallélogramme. La courbe et l'ellipse sont proscrites comme trop sensuelles et trop voluptueuses : le gris esi bien venu partout, sur les murailles et sur les vêtemenl^ Les coiffures, sans y penser, tournent au chapeau de quaker; on sent qu'il doit y avoir un grand nombre de Bibles dans la ville, et peu de tableaux.

La seule chose qui jelle un peu de fantaisie sur Genève, ce sont les tuyaux des cheminées. On ne saurait rien voir de plus bizarre et de plus capricieux. Vous connaissez ces saltimbanques que les Anglais appellent acropédestri^ns, et qui, renversés sur le dos, les jambes en l'air, font voltiger une barre de bois ou deux enfants couverts de paillettes, rigurez-vous que tous les acropédestrians du monde font la répétition de leurs e.vercices sur les toits de Genève, tant ces tuyaux bifurques et contournés se démènent désespérément ; ces contorsions doivent avoir pour cause les vents nombreux qui tombent des montagnes et s'engouffrent dans la vallée. Peut-être bien encore que les fumistes piémontais, avant de passer en France, perfectionnent leur talent à Genève et y font leur chef-d'œuvre. Ces tuyaux sont en fer-blanc, étainés de frais, et brillent vivement au soleil. Nous avons parlé tout à l'heure d'acropédestrians faisant leur travail. La comparaison d'une armée de clievaliers en déroute et précipités de leurs rou^sins à jambes rebindaines ne serait pas non plus mauvaise; mais laissons là ces tuyaux.

Il est étrange comme un grana nom peuple une ville. Celui de Rousseau nous a pours\iivi tout le temps que nous avons passé à Genève. L'on comprend difficilement que le corps d'un esprit immortel ait disparu, ot que la forme qui enveloppait de divines pensées s'évanouisse sans retour: aussi nous avons été affligé de ne pas rencontrer au détour d'une rue l'auteur de la Nouvelle Héloïse, en bonnet fourré et en robe arménienne, la mine triste et douce, l'air

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inquiet, et songeur, regardant si son chien le suit et ne le trahit pas comme un homme.

Nous ne vous dirons rien du temple de Saint-Pierre, le principal de la ville : l'archifecture protestante consi>te on quatre murailles égayées de gris de souris et de jaiiie serin ; cela est trop simple pour nous, et, en fait d'art, nous sommes catholique, apostolique et romain.

Cependant Genève, quelque l'roide, quelque guindée qu'elle soit, possède une curiosité qui transporterait de joie Isabey, Eug. Cicéri, Wyld, Lessore et Ballue, et qui doit faire le désespoir de l'édilité. C'est un pâté de baraques sur le bord du Pihône, à l'endroit où il sort du lafc pour gagner la France. Nous le recommandons en conscience aux aquarallistes, qui nous remercieront du cadeau : rien n'est d'aplomb ; les étages avancent et reculent, les chambres ressorlent en cabinets et en moucharabys. C'est un mélange incroyable de colombage, de bouts de planches, de poutrelles, de lattes clouées, de treillis, de cages à poulets en manière de balcon : tout cela vermoulu, fendillé, noirci, verdi, culotté, chassieux, refrognè, caduc, couvert de lèpres et de callosités à ravir un Bonnington ou un Decamps; les fenêtres, trouées au hasard et boucbées à demi par quelque vitrage effondré, balancent des guirlandes de tripes et de vessies de porc, capucines et cobœas de ces agréables logis; des tons vineux, sanguinolents, délayés par la pluie, complètent l'aspect féroce et truculent de ces taudis hasardeux, dont le Pdiône, qui passe dessous, fait écumer la silhouette dans son Ilot d'un bleu dur.

En face de ces baraques sont des tanneries qui font flotter au courant des peaux de veau, prenant, sous les pou- Ires où elles sont suspendues, des apparences de victimes noyées. Ce sera, si vous voulez prendre la chose au point de vue romantique et nocturne, les voyageurs attirés dans les cahutes sinistres que nous venons de décrire par quelque jolie Maguelonne, égorgés par Sallabadil et jetés au

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Reuve, du haut d'une de ces croisées d'où le sang dé goutte.

Allons nous laver, dans le lac, de ces images sanglantes. Le Léman est tout Genève. Il est impossible, quand on esi là, d'en détourner les yeux et d'en quitter les rives : aussi toutes les fenêtres font un effort pour se tourner vers lui, et les maisons se dressent sur la pointe des pieds et tâchent de l'entrevoir par-dessus l'épaule des édifices mieux situés.

Lue flottille de barques à la rame et à la voile, avec ou sans tendelet, attend, près du môle où s'arrêtent les pyroscaphes, le caprice des promeneurs et des voyageurs.

Fîien n'est plus charmant que d'errer sur cette nappe bleue, aussi transparente que la Méditerranée, bordée de villas qui viennent baigner leurs pieds dans l'eau, encadrée de montagnes étagées et bleuies par l'éloignement. Le mont Salève, la dent de Morde et le vieux mont Blanc, qui semble saupoudré de poussière de marbre de Carrare, dentellent l'horizon du côté de la Suisse, et, du côté de la France, ondulent les derniers contre-forts des Alpes jurassiques. Des bateaux de pêcheurs, avec leurs voiles posées en ciseaux, flânent nonchalamment, traînant leurs lignes ou leurs filets. Des canots d'amateurs, des yoles, des embarcations de toutes sortes voltigent d'une rive à l'autre, en assez grand nombre pour rendre le tableau animé, assez rares pour ne pas le faire tumultueux.

Le lac, quelque tranquille et clair qu'il soit, n'est cependant ^)as toujours exempt de dangers. Ses bourrasques parfois singent la tempête, il y arrive des accidents. On nous parla d'un bijoutier de Paris, riche et retiré des affaires, qui venait de se noyer avec son camarade, les voiles du conot qu'il conduisait s'étant coiffées et l'embarcation ayant chaviré. L'on avait retrouvé l'un des corps, mais non l'autre, quoiqu'une onde si limpide ne semble pas pouvoir garder le secret. Les plongeurs habiles qui s'aident, Dour depfendra, d'une pierre liée à une corde pour-

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rie qu'ils rompent loriquils veulent remonter, avaient vainemonl fouillé le lac jusqu'à une profondeur de cinq cents pieds. Notre batelier nous dit que le cadavre du bijoutiei- avait dii être entraîné par le courant du Uhône qui traverse le i.éinan, ou disséqué au fond pai' les écrevisses, ce qui l'avait empêché de revenir à la surface. Cette histoire nous gâta un peu le lac et nous fit prendre la résolution de ne manger d'écrevisses sous aucun prétexte, pendant notre séjour à Genève.

îN'OLis avons l'habitude, en voyage, de lire les enseignes et les affiches, grammaire en plein vent, toujours ouverte pour celui qui passe. Nous avons recueilli dans une pancarie judiciaire, contenant les signalements de divers condamnés, un idiotisme genevois assez caractéristique . c'est le mot grisallant employé pour grisonnant, comme épi- Ihète à sourcils, dans la description des traits d'un criminel. Cette étude de la muraille nous apprit qu il y avait à Plein-Palais, les Champs-Elysées de l'endroit, un champ de foire convenablement fourni de chevaux de bois, de roues de fortune et de saltimbanques. L'affiche du sieur iCinne, de Vienne, annonçant de grands exercices acrobatiques, nous séduisit particulièrement. La danse de corde, qui devrait avoir uA théâtre à Paris, est un spectacle trèsintéressant et très-gracieux, et nous n'avons jamais compris pourquoi l'enthousiasme qui s'attachait auxTaglioni, aux Lissier, aux Carlotta Grisi, aux Cerrito, dédaignerait les danseuses de corde, tout aussi légères, et d'un art plus hardi et plus périlleux.

C'est du côté de Plein-Palais que sont situés les quar tiers aristocratiques. Les quartiers populaires et d'où parlent les séditions, les faubourgs Saint-Marceau et Saint- Antoine de l'endroit, sont rejetés à l'autre bout de la ville, au delà des ponts du Rhône.

Une foule assez compacte, empressée sans turbulence. se dirigeait vers les portes de la ville. Dans ce concours considérable de n.; nde, nous n'avons rien trouvé de par-

g VUVAUL h:> liALIl:-.

ticuller comme coslume. Ce soiU les modes de France un peu aniéiêes, un peu provinciales; notons, comme différence légère, quehiues chapeaux n'e paille d'hoinme, avec ruban noir et ganse de mènie couleur, et d'immenses bords pour les femmes, bords qui plient par devant et par (iiMTic're, de façon à masquer la moitié de la nuque et de 1,1 (Igure.

Les femmes, elles-mêmes, à l'air français mêlent une tournure américaine ou allemande plus facile à comprendre qu'à décrire, et qui vient de leur religion. Une protestante ne s'assied ni ne marche comme une catholique, et les éloffos font sur elles d'autres plis. Sa beauté, nonphis, n'est pas la m^me; elle a un regard particulier, pénétrant, mais contenu comme celui du prêtre, un sourire compassé, une douceur de physionomie voulue, une modestie sournoise, quelque chose qui sent la sous-maîtresse ou la fille de ministre.

Le sieur Kinne occupait une enceinte de toile plafonnée par le ciel et éclairée par une douzaine de lampes à qui la brise du soir faisait tirer la langue et lécher parfois trop , ardemment leurs supports de bois.

Kinne, disons-le tout de suite, est un grand artiste, et son mérite nous a vivement frappé'. La corde roide ou lâche n'en a pas supporté beaucoup de pareils. Peut-être vous figurez-vous un jeune homme mince, fluet, aérien, volant humain rebondissant sur la raquette acrobatique 1 Vous vous tromperiez étrangement.

Attention ! le voici qui va paraître : l'orchestre sonne une fanfare triomphante; la grosse caisse tonne, la contre— basse ronfle, les cymbales frémissent, le trombonne mugit, la clarinette piaule, le fifre glapit; les musiciens, à grand renfort de bras et de poumons, extirpent lie leurs instruments toute la sonorité qu'ils contiennent; ^out fait pressentir l'entrée d'un artiste supérieur, de 1 étoile de la Iroupe ; un grand silence s'établit parmi le public.

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De l'espèce de loge qui sert de coulisse aux saltimbanques, jaillit impétueusemeni un grand gaillard à formes d'IIorcule. Il s'avance d'un air de résolution vers le chevalet qui soiUient le câble tendu; de ses fortes mains ii s'accroche à la corde et d'un bond s'établit debout, près du haillon passementé d'oripeaux qui décore les bâtons en l'orme d'X, d'où part le danseur et où il vient se reposer»

Jamais, dans les vitraux suisses du seizième siècle ou ies gravures sur bois du triomphe de Maximilien par Albert Durer, on ne vit un lansquenet ou un reître'd'une tournure plus magistrale et plus formidable. De sa toque à créneaux, pareille au bonnet de Gessler, s'échappaient trois plumes échevelées et violentes, plus contournées que les lambrequins d'un écusson de burgrave ; son PQurpoint se déchiquetait en crevés à l'espagnole, et sa ceinture bouclait à grand'peine son ventre, qui aurait eu besoin d être cerclé de fer comme le cœur du prince Henri, pour ne pas éclater. Son col débordait sur son crâne par trois gros plis à la nuque, comme un col de molosse, et portait une tête carrée, audacieuse, féroce et joviale, une tête de soldat d'Héiode et de bourreau sur le Calvaire, ou, si ces comparaisons vous semblent trop bibliques, de héros des Niebelungen dans les illustrations de Cornélius. Ses jambes énormes crispaient les nodosités de leurs muscles sous un maillot blanc, semblables à des chênes de la forêt d'Hercynie à qui l'on aurait mis des pantalons, et ses bras faisaient rouler, à chaque mouvement, des biceps pareils à des boulets de quarante-huit.

On jeta à ce Polyphème de la corde un balancier, fait sans doute d'un jeune pin arraché au flanc de la montagne, et il commença à bondir sur le câble que nous craignions à chaque instant de voir rompre, avec une aisance, une grâce et une légèreté incroyables. Représentez-vous Lablache sur un fil d'archal.

Ce gaillard, près de qui Hercule, Sarason, Golinth et

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Milou de Crotone eussent paru poitrinaires, dédaigna hioiilôl de si faciles exercices; il s'établit sur sa corde avec dt's chaises, des tables, et y fit un repas partagé par le pitre, et, pour exprimer la gaieté du dessert, dansa une gnvotte ayant un enfant de douze ou quinze ans pendu à cliaque pied.

Ce détournement de la force athlétique au jirofit d'Ui. exen ice qui semble n'exiger que de la souplesse et de la légèreté produit un effet singulier.

A celte voltige cyclopéenne succéda une polka dansée sur deux cordes parallèles, par deux sœurs à peu près de même taille, avec beaucoup de grâce, de justesse et de précision. L'une de ces deux jeunes tilles était vrainKMit charmante. Elle avait un petit air fin et doux, et une smorfia piquante dans le sourire obligé de la danseuse. Elle parut sous deux costumes : d'abord en corsage noir et jupe blanche constellée d'étoiles, puis en jupon jaune avec un corsage rouge terminé par des dents qui nous mordaient le cœur. Après la polka, elle dansa im pas seul sur la corde, un pas classique et composé de temps penchés et renversés, comme sur les planches de l'Oi'éra. Comme elle achevait de dessiner une pose, les bras tendus en avant, le corps penché sur le vide, la pointe relevée, une voix partit d'un coin de la salle et cria : « Plus haut, l'on n'entend pas ! )) La danseuse comprit, rougit légèrement, et, avec un sourire, se pencha un peu, et, sans perdre l'équilibre, fit briller sous la gaze l'éclair blanc de son maillot.

Qui avait poussé cette exclamation? Était-ce une maison moussue d'Heidelberg , ou un renard dléna en casquette blanche et redingote serrée à la taille par un ceinturon de cuir; un rapin français s'en allant en Italie à la recherche du naïf dans l'art, un plastique de l'école Olympienne, ou un Hégélien transcendantal ? C'est ce qn il est difficile de décider, et nous laissons la question irrésolue.

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Après la danse de corde, la polite exécuta la danse des œufs : on dispose par terre un ceilain nombre d'oeufs en damier, et il faut passer dans les petites allées que les rangées forment, les yeux bandés, sans que le pied heurte aucun des obstacles. La moindre maladicsse ferait du pas une omelette : Mignon, à coup sur, ne s'est pas tirée plus adroitement de son tour de force devant Wilhom Meister que la jeune fille de la troupe de Rinne devant son public genevois, et G»elhe n'a pas eu pour tracer ?a délicieuse figure un plus charmant modèle, il nouï semblait entendre voltiger sur sa lèvre la mélancolique chanson :

Connais-tu la contrée où les citrons mûrissent ?

Le pitre, Auriol trompé dans son ambition, avait un air de nostalgie parmi cette caravane allemande. Il était Français, de Nancy, comme Callot. N'oublions pas, car il faut être juste pour tout le monde, un valet en habit rouge, le meilleur laquais que puisse rêver un marchand de vulnéraire ou de thé suisse. Oh 1 quelle inimitable manière de traîner la jambe et de tendre le dos ! Reçois, talent inconnu, celte humble aumône d'admiration d'un critique dont les élofges ont fait plaisir à de plus haut placés que toi !

Le spectacle achevé, tout le monde se dirigea en hâte vers les portes de la ville, qui se ferment à une certaine heure, passé laquelle il faut donner au gardien quelque menue monnaie Dour se faire ouvrir.

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