LE LÉMAN. - BRIGG, LES MONTAGNES
5enô^e nous avait donné tous les plaisirs qu'un di* liLuiche pioleslant peut perniellie. : une promenade sur le lac, un merveilleux coucher de soleil sur le mont Blanc, devenu tout rose comme la Sierra Nevada de Grenade vue le soir du salon de l'Alarneda, et un charmant spectacle forain sous de beaux arbres et un ciel étoile , il ne nous restait plus qu'à partir.
-Nous avions d'abord voulu faire le voyage avec un voiîurin, ne fût-ce que pour voir si le vetturino de la Chasse au chcsLre était exact; mais on nous demanda heureusement des prix si extravagants, nous prenant sans doute pour des Anglais ou des princes russes, que l'affaire ne se fit pas, et que nous eûmes l'avantage de ne pas être traînés au pas dans ces berlines antédiluviennes par des cosses dignes des anciens fiacres de Paris. La rapidité el [a commodité du trajet nous dédommagèrent amplenien' de cette infraction à la couleur locale.
Une diligence devait nous conduire à Milan en passant par le Simplon; non pas la même, car on en change presque à chaque territoire qu'on traverse, le gouvernemont ayant le monopole des transports ; et nous n'avions (l'autre souci à prendre que de nous laisser transvaser
d'une voilure genevoise dans une voilure savoyarde, qui nous céderait à une voiture suisse, laquelle nous transmettrait à une voiture piémontaise qui nous verserait dans une malle autrichienne.
Ne croyez pas qu'il y ait ici la moindre exacfération bouffonne; cette cascade de diligences est la vérité même : le vrai seul est incroyable.
En sortant de Genève on passe à Coligny, d'où l'on jouit d'un point de vue admirable. Genève se dessine au fond du lac ; les Alpes et le mont Blanc s'élèvent à gauche (en se tournant vers la ville), et à droite l'on découvre le Vira lointain. C'est vers cet endroit que se trouve une Itiaison de campagne placée dans la situation la plus pittoresque , et qui appartenait au docteur Tronchin , si célèbre au dix-huitième siècle. Elle est encore occupée par un Tronchin, de la famille du médecin illustre.
Le premier village de Savoie qu'on rencontre est Dovainnes ou Dovénia. Nous nous imaginions voir une population de jeunes Savoyards, racloir en main avec genouillères, brassards et plaque de cuir au fond de culotte, d'après les vers de M. de Voltaire, les tableaux de M. Hornung et les traditions de Séraphin. 11 nous semblait que chaque cheminée devait porter à son faîte une figure barbouillée de suie, aux yeux brillants, aux dents éclatantes, et poussant le cri connu des petits enfants : « Ramoni, ramona, la cheminée du haut en bas! »
Les Savoyards, qui entre eux s'appellent Savoisiens, pour ne pas avoir l'air d'Auvergnats, non-seulement n'étaient pgs occupés à ramoner, mais ils célébraient une espèce de fête et tiraient à balle franche sur un oiseau perché au^haut d'un mât de cinquante pieds. Chaque coup heureux était salué par des fanfares et des roulements de tambour.
A partir de Dovénia, on perd le lac de vue, et l'on traverse des terres bien cultivées et d'un aspect fertile : le blé de Turquie avec ses jolies aigrettes, la vigne, divi-
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sét' en terrasses soutenues par de petits murs, quelque» figuiers aux larges feuilles, font pressentir les approches de l'Italie.
Bientôt on retrouve le lac pour ne plus le quitter. On traverse Thonon. Évian, où l'on s'arrête quelques instants et qui est un des points les plus favorables pour embrasser la vue générale du Léman.
Jamais décorateurs, sans en excepter Séchan, Diéteile et Despléchins, ou Thierry et Cambon, n'ont disposé une scène avec une plus merveilleuse entente de l'effet, que ne l'est Évian par le simple hasard de la nature.
Du haut d'une terrasse ombragée de grands arbres. on aperçoit un abime; lorsqu'on s'appuie au parapet, la cime des arbres inférieurs et les toits désordonnés de tuiles de bois ou de pierres plates des maisons de la ville basse. Ce premier plan, d'un ton chaud, vigoureux, heurté de touche, forme le plus excellent repoussoir; il se termine par des barques à la proue effdée, aux juâts couleur de saumon, aux grandes vergues carguées, qui se reposent sur la rive de leurs courses. Le second plan est le lac, et le troisième est formé par les montagnes de la Suisse, qiii se déroulent dans une étendue de douze lieues.
Voilà à peu près les linéaments grossiers du tableau; mais ce que le pinceau serait peut-être plus impuissant encore à rendre que la plume, c'est la couleur du lac. Le plus beau ciel d'été est assurément moins pur et moins transparent. Le cristal de roche, le diamant ne sont pas plus limpides que cette eau vierge descendue des glaciers voisins. L'éloignement, le plus ou moins de profondeur, les jeux de la lumière lui donnent des teintes vaporeuses, idéales, impossibles, et qui semblent appartenir à une autre planète : le cobalt, l'outre-mer, le saphir, la turquoise, l'azur des plus beaux yeux bleus, ont des nuances terreuses on comparaison. Quelques reflets sur l'aile du martin-pêcheur, quelques iris sur la nacre de certaines
coquilles peuvent seuls eu donner une idée, ou bi'^n encore certains lointains élyséens et bleuâtres des tableaux de Breughel de Paradis.
On se demande si c'est de l'eau, du ciel ou la brume azurée d'un songe que l'on a devant soi : l'air, l'onde i" la terre se reflètent et se mêlent de la façon la plus étranj^e Souvent une barque traînant après elle son ombre d'un bleu foncé vous avertit seule que ce que vous aviez pris pour une trouée du ciel est \in morceau du lac. Les montagnes prennent des nuances inimaginables, des gris argentés et perlés, des teintes de rose, d'hortensia et de lilas, des bleus cendrés comme les plafonds de Paul Véronése; çà et là scintillent quelques points blancs : ce sont Lausanne, Vevay, Villeneuve. L'ombre des montagnes réPiéchies dans l'eau est si fine de ton, si transparente, qu'on ne sait plus distinguer le sens des objets; il faut, pour s'y retrouver, le léger frisson d'argent dont le lac ourle ses rives. Au-dessus de la première chaîne, la Dent de Morcle montre ses deux pivots blanchâtres.
C'est à cet endroit que le Rhône entre dans le lac, le Rhône que nous longerons jusqu'à Brigg.
A Saint-Gengouph, il faut faire ses adieux au Léman, qui, du reste, s'arrête là et termine au pied de Villeneuve sa grande débauche d'azur. Toute cette journée a passé comme un rêve, dans un bain de lumière tendre et bleue, dans un mirage de Fata Morgana. Quelle harmonie enchanteresse, quelle grâce athénienne et tempérée, quelle suavité ineffable, quelle volupté chaste, quelle caresse mystérieuse et douce de la nature enveloppant l'âme !
Cette course sur le bord du lac nous rappela une journée d'enivrement céleste passée à Grenade, sur le Mulhacen, à la même d.;te, il y a dix ans, d^ns un océan de neige, de lumière et d'azur.
En s'éloignant du lac Léman, la route reste toujours pittoresque, quoique rien ne puisse remplacer l'effet de ce miroir innnense, de ce ciel fondu en cnu.
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L'on suit un chemin boidé de beaux arbres, don l'ombre de la vallée entrelient la fraîcheur. Les rochers fescarpent de chaque côté à des hauteurs prodigieuses : l'un d'eux semble terminé par un burg, avec ses bottes de tours, ses remparts crénelés, son donjon et ses guérites en poivrière. La neige, en argentant les saillies elles cor- Miches du rocher, rend l'illusion encore plus complète : limagination ne se figure pas autrement la demeure du Job de Victor Hugo.
Le Rhône coule au fond de la vallée, tantôt près, tantôt loin, mais toujours orageux et jaune, roulant des pierres et du sable et changeant souvent de place dans son lit, comme un malade inquiet. Le fleuve a besoin de passer par le filtre du Léman pour acquérir ce bleu profond qui le caractérise en sortant de Genève ; car, ainsi que l'a remarqué le grand poète que nous citions tout à l'heure, le Rhône e.-t bleu comme la Méditerranée où il se prèci pite, el le Rhin vert comme l'Océan vers lequel il marche
Il est fâcheux que ce charmant paysage soit peuplé de crétins et de goitreux. On rencontre à chaque pas des femmes, quelquefois jolies sous leur petit chapeau national écinié et bordé de rubans posés en canon de fusil, qui sont affligées de cette infirmité dégoûtante. Le goitre ressemble à la 1 oche membraneuse que le pélican porte sous le bec. Il y en a d'énormes. Est-ce l'ombre des montagnes, la crudité de l'eau de neige, qui cause cet horrible difformité? C est ce qu'on n'a jamais bien su. Les femmes, surtout les vieilles, y sont plus sujettes que les hommes : rien n'est plus affligeant. Un crétin à crâne déprimé, à cou tuberculeux, s'arrêta en grognant et en ricanant prés de notre voiture. Hideux tableau ! voir l'homme au-dessous de lanimal : car l'animal a son inslmcl.
On dina à Saint-Maurice, gros bourg fortifié sur le bord du Rhône, et d'une apparence assez rébarbative. Aux murailles de l'hô'el étaientsuspendues des lithographies représentant les illustrations miHtaires de la Suisse : le général
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GuilIaume-IIenri Dufour entouré de son état-major, Hussy d'Argovic, Eschinann,Frey-IIerosé,PiœaderdeLiiidei)rioy, Zimmi^Mi et quelques antres. Il y avait aussi les porlrails d'Ochsnnbein, présidentde la diète en 1847. et de Jacques- Robert Steiger. Nous notons cecfi, car toutes les images des auberges viennent de la rue des Maçons-Sorbonne, à Paris, et représentent les quatre saisons ou les quatre parties du monde.
A Saint-Maurice, on nous inséra dans un berlingot fantastique où l'on ne pouvait se tenir ni droit, ni courbé, m couché, ni assis, tant la construction en était ingénieuse. Le berlingot nous cahota jusqu'à Marigny, où l'on nous fit monter en diligence,
La nuit tombait brumeuse et glaciale, et l'on commençait à ne discerner que difficilement les formes confuses et gigantesques des montagnes; nous traversâmes Sion dans un demi-sommeil, et lorsque le jour parut, au bout d'une vallée traversée de torrents et rendue humide par des infiltrations marécageuses, Brigg se dressa avec ses clochers et ses édifices couronnés de grosses boules de ferblanc, qui lui donnent un air de Kremlin au petit pied. C'est là que commence la route du Simplon. On n'est plus séparé que par une crête de montagnes de cette Italie dont le nom est si puissant, selon Henri Heine, qu'il fait chanter Tirihj, même au pfiilistin berlinois.
La route du Simplon que nous allons suivre est une merveille du génie humain. Napoléon, se souvenant de la peine que devait avoir eu Annibal à faire fondre autrefois les Alpes avec du vinaigre, comme le racontent sérieusement les historiens, a voulu épargner ce travail aux conquérants qui désireraient rentrer en Italie, et a l'ait exécuter en trois ans ce chemin miraculeux. 11 fallait que le vinaigre antique fût d'une force terrible; car cent soixante mille quintaux de poudre et dix mille hommes suffirent tout au plus à faire à l'âpre flanc de la montagne cette imperceptible raie qu'on appelle une roule.
Le terrain s'élève par une pente assez douce, entre deui boi'dures de montagnes qu'on croirait toucher avec le doigt, bien qu'elles soient passablement éloignées; mais dans les régions alpestres, on est à chaque instant trompé sur la distance, par la perpendicularité des plans. Les crêtes qu'on laisse en arrière de soi sont couvertes de neiges ; c'est une ramification des Alpes helvétiques. Sur leurs nancs, qui semblent inaccessibles même an i ied de la chèvre, se tiennent suspendus, on ne sait comment, des villages trahis par leurs clochers quelquelois seuls visibles. Des chalets perdus dans la montagne, avec leurs auvents de bois et leurs toits chargés de pierres, de peur que le vent ne les enlève, révèlent tout à coup la présence inattendue de l'homme; c'est là que, bloqués par les frimas et les lavanges, les pâtres passent l'hiver, loin de toute relation humaine. Où vous pensez ne trouver que des aigles et des chamois, vous rencontrez des faucheurs et des faneuses : la culture monte à de vertigineuses hauteurs ; nous avons vu une femme qui bottelait du foin au bord d'un précipice de quinze cents pieds, sur une prairie en pente comme un toit et que tachetaient quelques vaches dont on entendait tinter les clochettes.
Brigg n'est déjà plus au fond de la vallée qu'une de ces boites de jouets d'Allemagne représentant un village sculpté en bois. C'est la même proportion ; les boules de fer-blanc brillent comme des paillettes aux rayons du matin. Le Rliône ne semble plus qu'un fil jaune.
A la droite de la route s'étend à perte de vue un horizou de montagnes élevant leurs tètes les unes au-dessus des autres, et formant un panorama sublime. Le mont Blanc fait jaillir au fond de ce chaos magnifique quelques-unes lie ses aiguilles neigeuses.
A la gauche, ce sont de grandes forêts de sapins d'une vigueur et d'une beauté surprenantes : le sapin est le gazon de la montagne. Il est à elle dans la proportion liu brin d'herbe à la pr?irie. Cet escarpement abrupte qui vous
[Kiraîi velouté çà et là de plaques de mousse, est couvert en eflot de sapins et de mélèzes de soixante pieds de haut, Ces brins d'herbe pourraient faire des mâts de navire : ce frisson à la peau de la montagne est une vallée qui caclioiait et qui cache souvent un village dans son pli. Co filet iininolnle et blanchâtre, que vous prendriez pour une veine (ic neige, c'est un torrent fougueux qui se précipite avec m fracas horrible qu'on n'entend pas.
Rioii n'est plus beau et plus agréablement grandiose que le i, Mumencement de la route du Simplon, en venant je Gonùvo ; l'immensité n'exclut pas le charme ; une certaine grâce voluptueuse revêt ces colossales ondulations; les sapins sont d'un vert si frais, si mystérieux, si tendre dans son intensité ; ils ont un port si élégant, si dégagé, si svelte ; ds vous tendent si amicalement les bras sous leurs maïu^hes de verdure ; ils savent si bien prendie des airs de colo.mes avec leur tronc argenté; ils se retiennent si adroitement en crispant leurs doigts au bord des goulfres ou sur Icb parois à pic ; les sources babillent si gentiment de leuij voix argentines à côté de vous sous les pierres ou les plantes aquatiques ; les lointains déploient de si jolis tons bleus, les précipices se font si engageants qu'on se sent dans an état d'exaltation extraordinaire et qu'on se lancerait volontiers, 1^ tète la première, dans ces jolis gouffres.
On longe pendant quelque temps un délicieux ahime, !iu fond duquel la Saltine fait des cabrioles écumeuses et s'échevelle de la façon la plus pittoresque. Les forêts de sapins en voie d'exploitation offrent un aspect singulier. Le tronc des arbres, coupés à quelques pieds de terre, a l'apparence des colonnes plantées dans les cimetières turcs, et l'on se demande avec étonnement comment tant d'Osmanlis se trouvent ainsi enterrés dans une monlngne suisse. (Juand l'exploitation est récente, l'entaille faite par la hache présente des tons saumon clair qui se rapprochent beaucoup de la cliair humaine ; on dirait des
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blessures faites au corps de ces nyrnples que les ancien» supposaient habiter l'intérieur des arbres. Le sapin prend alors un air intéressant et douloureux; quelquefois la terre lui a manqué sous les pieds et il a glissé à mi-gouffrc, retenu en chemin par les bras de quelques amis plut* solid'?.s.
!»e distance en distance, des maisons de refuge, marauécs d'un numéro et qui sont au nombre de huit, si notre mémoire ne nous trompe, attendent les voyageurs surpris par quelque orage, quelque fonte de neige ou] quelque avalanche. Dans ces lieux si solitaires, si perdus en apparence, la pensée humaine vous accompagne partout et vous protège. Lorsque vous vous croyez seul entre la nature et Dieu, noyé dans le vaste sein de l'immensité, un cantonnier qui casse humblement des pierres et s'occupe à combler i ornière qui ferait verser votre voiture, vous rappc-lie au sent "ment de la solidarité générale. Dans ce profond isolement un de vos frères travaille pour vous ; un troupeau de chèvres effrayées grimpe le long des murailles à pic formées par le roc, sautelant d'aspérités en aspérités avec une agilité incroyable malgré les cris du chevrier qui les rappelle ; une pièce de terrain cultivée apparaît tout à coup dans un endroit invraisemblable ; un groupe de maisons indique que là on aime et l'on hait, l'on jouit et l'on souffre, l'on vit et l'on meurt, comme dans la plaine vt dans la ville ; des cabanes isolées trahissent des cœurs qui ont la force de supporter sans accablement le spectacle de l'immensité et de rester face à face avec Dieu, en dehors de toute distraction humaine.
Arrivé à un endroit où la vallée se tranche en une profonde (coupure, où se jettent tous les torrents et tontes les sources qui ruissellent de la montagne et traversent la route par des conduits souterrains, on franchit un pont dont les culées sont d'une nauteur prodigieuse, puis Ton fait un coude et l'on commence à gravir une autre crête.
C'est là que se trouve le relais, avec ses deux corps de
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bâtiments reliés entre eux par «ne galerie couverte en forme de pont.
Le mont Alost, que l'on avait toujours vu au fond de la perspective, cache sa tète neigeuse à l'horizon et l'on a devant soi le Pflecht-Horn avec sa calotte de glaces d'où filtrent des torrents, et un peu plus loin le Schœn-Horn, encapuchonné de nuages : les sapins deviennent plu? rares, la végétation s'appauvrit sensiblement. Cependant des planles courageuses continuent à tenir compagnie à l'homme et rappellent l'idée de la vie dans ces lieux où tout paraîtrait mort. Le rhododendron étale sa verdure vivace et sa belle fleur qu'on appelle ici la rose des Alpes : la gentiane bleue, les saxifrages, le cornillet moussier à fleurs roses, le myosotis aux petites étoiles de turquoise escaladent bravement la montagne avec vous, profitant d un filet d'eau, d'un peu de terre au creux d'un roc, d'une fissure de schistt-.du moindre accident favorable : l'homme, lui, ne renonce jamais. II bâtit jusque dans la glace, au risque d'être emporté par les eaux et les neiges ; il semble mettre son amour-propre à habiter les lieux inhabitables.
Nous étions parvenu à peu près au point culminant de la ro«ute, quelque chose comme cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Il n'y avait plus entre nous et le ciel que le glacier de Pflecht-Horn, d'où se précipitaient quatre torrents presque perpendiculaires : quatre trombes d'écume et de fange. L'on voyait distinctement le^premier do ces torrents jaillir de l'angle du glacier par une arcade d'un vert cristallin ; c'était étrange et beau, de voir accourir du haut de ce pic cette eau savonneuse et poussiéreuse qui passe par-dessus la route, recouverte en cet endroit d'une galerie voûtée que les infiltrations ont tapissée de stalactites et qui a maintenant l'air d'une grotte naturelle ; des ouvertures permettent de voir en-dessous de la cataracte, qui tombe à l'abîme en mugissant. Les autres eaux grondaient et fuyaient en fusées d'argent, en écumes neigeuses, avec un bruit et une turbulence inimaginables. Le
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Bpectacle était d'une sauvagerie tout à fait romani iquc. Le Pllecht-Horn, à cette hauteur, ne présente plus que des terres déchaînées, des rochers, des glaces, des neiges, des eaux torrentueuses; la peau de la planète apparaît dans toute sa nudité, que quelque nuage compatissant vient voiler de temps à autre de son manteau de ouate.
A partir de là le chemin commence à descendre. On quitte le versant helvétique pour le versant italien. Chose bizarre ! Dès que nous eûmes franchi la crête qui sépare les deux régions, nous fûmes frappé par l'extrême différence de la température. Sur le versant helvétique, il faisait un temps charmant, doux, tiède et lumineux ; sur le versant italien soufflait une bise glaciale, e* de grands nuages pareils à des brouillards passaient sur nous en nous enveloppant : le froid ét^it atroce et surtout sensible par le contraste. Le paletot et le manteau que nous ne manquions jamais d'emporter lorsque nous allions dans le Midi suffisaient à peine pour nous empêcher de claquer des dents.
L'ancien hospice du Simplon s'aperçoit sur un plateau inférieur, à la droite du chemin, en venant de Suisse ; c'est un bâtiment jaunâtre, surmonté d'un clocher assez haut. Le nouvel hospice, beaucoup plus vaste, est à gauciie ; on y i-eçoit les voyageurs en péril ou fatigués et on leur prodigue gratuitement les soins que réclame leur état. Les personnes riches donnent quelque chose pour l'église. Au moment où nous passions devant l'hospice, il en sortait deux prêtres, l'un jeune et l'autre vieux, mais d'une vieillesse vigoureuse, qui descendaient ensemble du côté de l'Italie ; ils portaient tous deux le chapeau à bords retroussés, les culoties courtes, les bas noirs, les souliers à boucles; l'ancien costume de prêtre, avec l'aisance et la sécurité des ecclésiastiques dans les pays vraiment religieux.
Le caractère des montagnes, que l'on croirait devoir devenir plus doux et plus riant en approchant de l'Italie,
prend au contraire une âpreté et une sauvagerie extraordinaires. On dirait que la nature s'est fait un jeu des prévisions, ou qu'elle a voulu préparer un repoussoir, comme disent les peintres, pour les gracieuses perspectives qui vont se dérouler. Ce renversement est trèscurieux : c'est la Suisse qui est italienne et l'Italie qui est suisse, dans cette étonnante route du Simplon.
Du point où la descente se prolonge au village du Simplon, il y a deux lieues encore qui se font rapidement : on traverse plusieurs fois un torrent très-tapageur et trèsconvulsif, sur lequel passe une source conduite dans des tuyaux en tois en manière d'aqueduc vers les prairies qu'elle doit arroser.
Tout en cheminant, nous comparions ces montagnes aux différentes Sierras espagnoles que nous avons parcourues. Rien n'est plus différent : la Sierra Morena, avec ses grandes assises de marbre rouge, ses chênes verts et ses lièges ; la Sierra Nevada, avec ses torrents diamantés où trempent des lauriers-roses, ses plis et ses reflets de satin gorge de pigeon, ses pics qui rougissent le soir comme des jeunes filles à qui on parle d'amour ; les Alpujaras, avec leurs escarpements baignés par la mer, leurs vieilles villes moresques et leur tours de vigie perchées sur quelque plateau inaccessible, leurs pentes où le gazon brûlé ressemble à une peau de lion ; la Sierra de Guadarrana, tout hérissée de masses de granit blcuâixe qu'on prendrait pour -ies dolmen et des peulven celtiques, ne ressemblent en rien aux Alpes, et la nature, au m.oyen d'éléments en apparence semblables, sait pro» duire des effets variés.
LE SIMPLON, DONIO D'OSSOLA, LUCIANO ZANE
l.e village du Simplon se compose de quelques maisons agglomérées au bord de la roule, et qui trouvent une source d'aisance dans le passage des voyageurs. L'on s'y arrêta pour dîner dans une auberge assez propre. La salle à manger était tendue d'un papier en grisaille représentant la conquête des Indes par les Anglais, et qui eût pu servir d'illustration à la guerre du Nizam de Méry, à cause du mélange de lords et de brahmes, de ladies et de bayadères, de calèches et de palanquins, de chevaux et d'éléphants, de péons à moitié nus et de laquais en livrée,^ de cipayes et de horse-guards, qui fait de cette tenture une encyclopédie indienne, bonne à consulter en attendant la soupe : plusieurs artistes facétieux se sont permis de mettre des moustaches à la grande bayadère, une pipe à lady Williams Bentinck, un bonnet de coton au gouverneur et une queue phalanstérienne au vénérable chef des Pandits; mais ces ornements capricieux ne détruisent pas l'harmonie générale. Ce papier indo-anglais sert aussi de registre et reçoit les noms des voyageurs. Quelques mauvais plaisants en ont accouplé qui seraient fort étonnés de se trouver ensemble.
I^s pentes deviennent de plus en plus rapides ; la vallée
VUYAGE Ë.N JTALIE. 23
OÙ la roule circule s'étrangle en {:;ocge; les montagnes latérales s'escarpent alTreusemenl : les rochers sont abrupts, perpendiculaires , quelquefois même ils surllombent; leurs parois, qui offrent à chaque instant la trace de la mine, montrent qu'ils n'ont livré passage iju'ajirès une longue résistance, et qu'il a fallu brûler bien de la poudre pour en avoir raison. Les couleurs se reuibrunisscuit et la lumière ne descend plus qu'avec pi ine au fond des étroites coupures; des taches d'un vert >oinbre, presque noir, qui sont des forêts de sapins, [livrent les roches fauves et leur donnent un aspect féroce. Les torrents se changent en cascades, et au fond de la fissure gigantesque, qui semble le coup de hache d'un Titan, gronde et tourbillonne la Dovéria, espèce de rivière enragée qui roule, au lieu d'eau, des blocs de granit, des pierres énormes, de la Iferre en fusion et une fumée blanchâtre ; son lit, beaucoup plus large qu'elle, et où elle so vautre et se tord convulsivement, a l'air de [a rue d'une cité cyclopéenne après un tremblement de terre; c'est un chaos de roches, de quartiers de marbre, de fragments de montagne qui affectent des formes d'entablements, d'architraves, de tronçons de colonnes et de pans de murs; dans d'autres endroils, les pierres blanchies forment d'immenses ossuaires ; on dirait des cimetières de mastodontes et d'animaux antédiluviens, mis à découvert par le passage des eaux. Tout est ruine, ravage, désolation, menace et péril : les arbres arrachés se tordent comme des brins de paille, les rocs entraînés s'entre-choquent avec un bruit terrible, et cependant nous sommes dans la saison favorable. En hiver, le passage doit être quelque chose d'impossible et de formidable. N<>us engageons les décorateurs qui voudraient peindre une gorge fanta>tique pour la fonte des balles du Freyschùtz à venir faire quelques croquis dans la vallée de Gondo.
Celte Dovéria, quelque furieuse et dévorante qu'elle
Ur» VOYAGE EN ITALIE.
soit, a rendu pourtant de grands services ; l'iiomme, sans elle, n'aurait pu séparrr ces masses colossalrs. Avec son eau, qui ne connaît pas d'obstaclos, elle a frayé le chemin à l'in-ènieur. Son cours est un tracé grossier de la route. Torrent et route se côtoient assidûment. Tantôt c'est le torrciil qui empiète sur la roule, tantôt la roiite qui empiète ;-ur le torrent. Quelquefois le rocher oppose •jn rempart gigantesque qu'on ne peut franchir ni tourler ; alors une galerie creusée dans le roc avec le ciseau et la mine lève la difficulté. La galerie de Gondo, percée de deux ouvertures qui en font le plus admirable souterlain du mélodrame, est une des plus longues après celle d'.\lgab\ , qui a deux cent vingt pieds. Klle porte à l'une de ses extrémités cette courte et noble inscription : Mre Italo 1795, Nap. imp.
A peu près vers cet endroit, le Frasinone et deux torrents qui viennent des glaciers du Rosboden se précipitent dans l'nbîme avec une fureur et un bruit épouvantables. La route suit une corniche en saillie sur le gouffre. Les murailles de rochers se rapprochent encore davantage, rugueux, noirs, hérissés, ruisselants, hors d'aplomb, et ne laissant voir entre leurs cimes, hautes de deux mille pieds, qu'une étroite bandelette de ciel qui luit bien loin de vous C(jmme une espérance. En bas est la nuit, le froid, la mort ; jamais un rayon de soleil n'arrive jusque-là. C'est l'endroit le plus farouchement pittoresque du i lassa ge.
A travers cette nature en désordre, elle roule, tourne presque toujours à angles droits et très-soudainement. Quoique nous ayons descendu trois fois en Espagne cette espèce de montagne russe, qu'on appejje la Descarga, au triple galop, au milieu des vociférations du zagal, du ma \ oral et du delantero, dans un carillon de coups de fouet, de grelots et d'injures, nous ne pouvions nous défendre d'une certaine émotion en dégringolant ainsi sur trois roues, la quatrième retenue par le sabot, qui talon-
VOYACE EN lîALÏE. iT
nait lerriblemenf, et la tête du cheval sous la main, renâclant au-dessus du vide, ie long de pentes Irès-roides et déi^arnies de parapet à presque tous les endroits dangereux. Il semble qu'à toute minute on va verseï-; cependant cela n'arrive jamais, vl les pointes de mélèzes ou de rochers qui se dressent du fond de l'abîme sont privées dn plaisir de vous empaler. Pendant la mauvaise saison, on se sert de traîneaux, et, disent les guides, si le traîneau glisse dans le gouffre, on a le • temps de se jeter de côté : avan I âge touchant !
Après avoir traversé des ponts hardis, des souterrains prodigieux, car il y en a un où tout le poids de la montagne porte sur une pile de maçonnerie, on parvient à une région un peu moins resserrée. La vallée s'évase, la Dovéria s'étale plus à son aise, les nuages et les brouillards amoncelés se dissipent en flocons légers. La lumière filtre moins avare du ciel; cette teinte grise, verte, glaciale et dure qui caractérise les horreurs alpestres, se réchauffe un peu ; quelques maisons s'enhardissent et montrent le nez à travers des bouquets d'arbres sur des gradins moins escarpés, et bientôt l'on atteint Isella, petit village où se trouve la première douane piemontaise.
La douane est un bâiiment entouré d'un portique à arcades soutenues par des colonnes de granit gris. Sur la muraille nous remarquâmes un cadran solaire à l'état de sinécure, car les ravons de l'astre ne doivent pas parvenir souvent jusqu'à tui. 11 porte l'inscription suivante : Torna, iornando il sol, l'ombra smarrita, ma non ritorna più l'ela fuggila (L'ombre évanouie revient quand revient le soleil, mais l'âge enfui ne revient plus). Le concetto italien joue déjà dans la pensée philosophique sur iorna, iornando, ritorna. Oh ! combien plus sim.plement terrible nous avertit jadis le cadran de l'église d'Urrugue, en approchant de la frontière d'Espagne, avec ce mot effrayant sur la fuite des heures : Vûlnerant omnes, ultima necat (Toute>< blessent, la de: nière tue) ! Gi^omons
et cadrans, nous entendons votre langage ; et nous avon'' fait graver sur notre cachet : Vivere mémento (Souvienstoi de vivre). En passant devant vous, nous hâtons le pas, fussions-nous fatigué et le lieu nous plût-il pour planter notre tente ; car nous comprenons qu'il faut nous dépêcher de visiter cette terre qui doit bientôt nous absorber dans son vaste sein.
Le paysage s'é^ ave et devient riant. Des charrettes et de« chars à bœufs vont et viennent, des paysans débusquent par des sentiers latéraux; des paysannes assez jolies, portant une large bande rouge au bas de leur jupe, nous regardent avec leur grand œil méridional. De blanches villas, des clochers se relèvent dans des flots de verdure ; la vigne s'étale en guirlandes et en berceaux ; on sent, à une certaine élégance, qu'on n'est plus en Suisse. La Dovéria continue à rouler dans son lit pierreux, mais à distance respectueuse, comme un compagnon inculte et farouche qui préfère vous quitter à l'entrée de la ville ; pourtant la chaussée çà et là constellée d'énormes galets, une arche du pont emportée, témoignent de son mauvais caractère. Napoléon, qui bâtissait, pour l'éternité, n'a pu faire le pont assez solide pour les coups de tête du torrent : cette gracieuse vallée s'appelle Dovearo.
Un détail assez singulier et peu italien, du moins dans nos idées septentrionales, c'est le parapluie bourgeois, le rifflard patriarcal, porté par tous les gens que nous rencontrions , hommes , femmes et enfants ; le mendiant lui-même a son parapluie. Nous comprîmes bientôt pourquoi.
Au dernier coude de la route s'élève une chapelle veillant sur un cimetière ; puis l'on arrive au pont de Grevola, qui termine avec une merveille tous les prodiges du Simplon. Ce pont, qui a deux arches supportées par une pile et des culées, est d'une hauteur immense, car la croix d'une église située plus bas atteint à peine la balustrade.
VOYAuE EN ITALIE. 29
ferme la vallée de Domo d'Ossola, qu'on découvre de là
\out enticre.
A côlé du pont, une passerelle en bois jetée sur la Dovéria sert aux relations des maisons du bourg disséminées sur les deui rives
L'Italie se présentait a nous sous un aspect inattendu. Au lieu du ciel d'azur, des tons orangés et chauds que nous rêvions, sans penser après tout que l'Italie du nord ne peut avoir le climat de Naples, nous trouvions un ciel nuageux, des montagnes vaporeuses, des perspectives baignées de brumes bleuâtres, un site d'Ecosse lavé par un aquarelliste anglais, un paysage humide, verdoyant, velouté, digne d'être chanté par un poète lakiste.
Pour n'être pas le tableau que nous avions imaginé, celui que nous avions devant les yeux n'en était pas moins très-beau ; ces montagnes qu'estompaient les nuages qui s'effrangeaient en pluie, ces plaines vertes semées de villas, cette route bordée de maisons festonnées de vignes étayées par des piliers de granit, ces jardins fermés par des dalles de pierre mises debout, formaient, malgré l'orage qui se résolvait en averse, un ensemble gracieux et magnifique. Chaque détail de construction révélait déjà un sentiment de la beauté et uu soin de la forme qui n'existent ni en France ni en Suisse
Nous approchions de Domo d'Ossola, où nous ne tardâmes pas à entrer sous une pluie battante, qui, pour les raisons que nous avons dites tout à l'heure, ne prenait personne au dépourvu. La place de Domo d'Ossola, taillée en trapèze, est assez pittoresque, avec ses arcades aux piliers trapus, ses balcons projetés en saillie, ses toits débordant, ses galerièj à colonnes et ses pavillons surmontés de girouettes.
L'auberge où la diligence s'arrêta était peinturlurée, i la mode italienne, de fresques grossières, ou, pourmieui dire, de barbouillages en détrempe, représentant deo
Sa TOÎAGE EPr ITALlii.
paysages entremêlés de palmiers et de plantes exotiques. Autour de la cour centrale régnait, comme dans le patio espagnol, une galerie à colonnes grisâtres. Il était sept heures du soir, nous ne devions partir qu'à deux heures du matin, et il pleuvait comme pour un nouveau délugo- Xous avions diné au village du Simplon, et la ressource le passer le temps à table nous était interdite. Nous demandâmes au garçon de l'hôtel si par hasard il n'y avait pus quelque spectacle dans la ville. Le Ihéôtre était fermé, et l'imprésario des marionnettes venait précisément de terminer ses représentations la veille ; mais il n'avait pas encore quitté Domo d'Ossola. L'idée nous vint de nous faire organiser une soirée pour nous tout seul, et nous voilà accompagné d'un guide qui nous croyait fou, sautillant à travers les flaqucs d'eau, sous les hachures pressées de la pluie, à la reclierche du marionneitisla. Tout en marchant, nous cherchions à saisir quelques aspects de la ville. A la clarté mourante du jour, l'on pouvait démêler encore sur les murailles des peintures pieuses, des statuettes de madones coloriées, éclairées par des lampes.
L'une de ces fresques avait pour sujet la sainte Vierge tirant les âmes du purgatoire, accompagnée de saint Gervais et de saint Protais. Ces représentations sont fréquentes dans les rues et le long des routes en Italie; à chaque pas ce sont de petits monuments avec des calvaires en relief et peints au naturel, des Notre-Dame, des ange;^ gardiens, ou des dévolions particulières au pays. Le marionnettiste n'était pas chez lui; il était allé souper à VOsteria, et, quoiqu'il y eût de la cruauté à déranger un pauvre homme en train de boire un pot de vin violet en face dun morceau de polenta frite, nous eûmes jusqu'au bout le courage de notre fantaisie, et Luciano Zane (c'est ainsi que se nommait l'imprésario) consentit pour 20 fr., a moyenne de. ses recettes, à nous donner une représentation spéciale, charmé, quoique un peu surpris du ca-
VOYAGL E.N ilAUE. 5î
pt'icp.. Il nous demanda une heure pour rassembler son orcheslre, prévenir sou compt're, habiller ses acteurs, mettre en place ses décorset illuminer sa salle.
Au bout d'une heuie, sous la pluie qui ne discontinuait pas, nous nous rendhnes au théâtre Un quinquet plac» près d'une pancarte sur laquelle se lisait: si recita, en indiquait la porte. La marmaille de la ville, que nous avions dit de laisser entrer, garnissait déjà les bancs, er c'était plaisir de voir pétiller ces yeux noirs et rire ces jolies bouches roses aux lueurs de lampes doublées par le miroir placé derrière elles comme réflecteur. Rien n'était plus simple que cette salle de spectacle ; les quatre Hiurs blanchis à la chaux, quelques bancs, une tribune de bois, et le théâtre élevé de trois ou quatre pieds sur un tréteau. La toile, par un vague souvenir d'art qui ne s'éteint jamais en Italie, retraçait la fameuse fresque de l'Aurore du Guide, qu'on admire au palais llospigliosi, et dont la gravure est populaire, mais dans un goût étrusque et caraïbe le plus étrange du monde.
L'orchestre, composé de quatre musiciens typiques» dont l'un battait fortement la mesure avec son pied, joua une courte ouverture, et la toile se leva à notre grande satisfaction et à celle des petites filles, qui se haussaient pour mieux voir.
L'on représenta d'abord Girolamo, calife pour vingt quatre heures, ou les Viva'nts qui font semhlaut dêtre morts : c'est l'histoire de cet ivrogne des Mille et ^ne Nuits transporté dans le palais par Haroun-al-Raschik' et son fidèle Gialfir, mêlée à une intrigue d'opéra-comique que ne désavoueraient pas MM. Scribe et Saint- Georges, et qui peut-être vient d eux. Girolamo, qui parle le dialecte piémontais, tandis que les autres acteurs se servent de l'italien pur, porte un habit à la française cou- /eur raisin de Corinthe.'une perruque ébouriffée, agrémentée d'une queue grotesquement tirebouchonnée. Son masqué est grimaçant, sa bouche se îord, les yeux lui
5Î VOYAGE EN fTALIS.
sortent d^ la tête ; il bredouille, gesticule et se démèiïc comme un possédé. Girolamo est un type qui revient dant plusieurs pièces, comme dans Girolamo, maître de musique, Girolamo, médecin malgré lui : c'est une sorte de Sganarelle, mais plus rusé, plus méchant, moins ganache. Par certains coins, il ressemblerait à Mayeux : il esl sensuel, séducteur, courtisan, et fourbe au besoin, touï cela avec un certain cachet de bêtise et de rusticité que le marionnettiste, qui anime ce nervis alienis viobiU lignum, lait très bien sentir; aussi chaque entrée de Girolamo est-elle saluée par de grands éclats de rire.
C'est un spectacle étrange et qui prend bientôt une inquiétante réalité, qu'une représentation de marionnettes. Jamais caricaturiste ne fit une plus amére parodie de la vie. Hogarth, Cruishanck, Goya, Daumier, Gavarni n'atteignent pas à cette puissance d'ironie involontaire. Que d'acteurs célèbres rougiraient de dépit s'ils voyaient leurs gestes maniérés et faux, leurs poses de jambes étudiées devant le miroir, répétées avec une stupiiité mécanique plus cruelle que toutes les critiques du monde! N'est-ce pas, en outre, tout le secret de la comédie humaine? quelques douzaines d'automates sans esprit et sans cœur, morceaux de bois bariolés d'oripeaux, à qui deux ou trois mains cachées donnent un fantôme d existence, et que font parler comme elles le veulent des voix qui ne sont pas dans leurs poitrines.
Luciano Zane et son compère faisaient dialoguer Girolamo, Haroun-al-Raschild, GiafHr et les autres personnages; une voix de femme au timbre de contralto prêtait son organe à la princesse et aux odalisques : cette voix était celle de la (euime de Luciano Zane, perchée sur un banc, derrière la toile, à côté de son mari.
Les dècoi<itions n'étaient pas trop mal faites et ressemblaient, par l'exagération de la perspective, aux vues d'optique pour les enfants. L'intérieur du palais du calife montrait des effo-ts d'imagination pour atteindre au luxé
oriental ; des nègres portant des torchères formaient cariatidos et soutenaieai iio plafond qui avait des velléités d'Alhambra.
La grande pièce fut suivie d'un ballet mythologif|ue. la Vengeance de Mrdée, où le chorégraphe n'avait pas eu égard au précopte d'Horace, que Médée n'égorge pas ses enfants en public; car la magicienne immolait avec la fureur la plus sauvage deux petites poupées à ressorts, et formait un groupe qui ne rappelait nullement le tableau (l'FAigène Delacroix. Pour ne pas faire de chagrin à certains danseurs de notre connaissance, nous ne décrirons poini le pas seul et les pas de deux des premiers sujets, qui égalaient Saint-Léon pour l'élévation et touchaient les frises à chaque instant. Mais quelles jolies attitudes de compas forcé et de télégraphe en démence !
Le ballet achevé, nous passâmes derrière le théâtre. Luciano Zane nous fît voir son répertoire composé de plusieurs manuscrits en italien avec la traduction interlinéaire on dialecte ; ses acteurs et leur garde-robe rangés dans des tiroirs; il y avait là, couchés côte à côte dans le meilleur accord, le grand prêtre, le roi, la reine, la princesse, le calife, Girolamo, le génie du bien, le génie du mal, la Mort, David et Goliath, le Galant et sa Dame, tous les personnages de ce petit monde automatique; les habits brillaient de paillettes, de passequilles, de gazillons et de fanfreluches.
Cette vue nous fit penser au commencement des mémoires de Wilhem Meister, où il raconte sa passion enfantine pour les marionnettes, et au soir où il apporte chez la Marianne, comédienne dont il est amoureux,. et qui s'attendait peut-être à un autre présent, les figurines qui ont tant amusé sa jeunesse et développé en lui le goût du théâtre. 11 explique longuement le caractère et l'emploi de chaque poupée à la jeune femme, qui regarde le lit de temps en temps et finit par s'endormir sur son épaule : sage avertissement dont nous devrions bien profiter.