‹ Voyage en Italie - ItaliaChapitre 6 sur 23 · MILAN, LE DOME, LE THEATRE DIURNE · texte numérisé non relu

MILAN, LE DOME, LE THEATRE DIURNE

Le Dôme est ia préoccupation naturelle de tout voyageur qui arrive à Milan. Il domine la ville, il en est le centre, l'attraction et la merveille. C'est là qu'on court tout de suite, même la nuit quand il ne fait pas de lune, pour en saisir au moins quelques profds.

I.a piazza del Duomo, assez irrégulière dans sa forme, est bordée de maisons dont il est d'usage de dire du mal; pas de guide du voyageur qui ne demande qu'elles soient rasées pour en faire une grande place symétrique dans le goût Rivoli. Nous ne sommes pas de cet avis. Ces maisons, avec leurs piliers massifs, leurs bannes couleur de safran faisant face à des bâtisses sans ordre et d'inégales hauteurs, forment un très-bon repoussoir pour la cathédrale. Les édifices perdent souvent plus qu'ils ne gagnent à être désobstrués. On a pu s'en convaincre par plusieurs monuments gothiques auxquels les échoppes et les masures qui s'y étaient agglutinées ne nuisaient pas comme on avait pu le croire; ce n'est pas, d'ailleurs, le cas du Dôme, qui est parfailemcnl isolé : mais nous pensons que rien n'est plus favorable à un palais, à une église et à tout édifice régulier, que d'être entouré de constructions incohérentes qui en font ressortir la noble ordonnance.

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Quand on regardo le Dôme de la place, le premier effet osl éblouissant : la blancheur du marbre, tranchant sur le bleu du ciel, vous frappe tout d'abord; on dirait une inmense guipure d'argent posée sur un fond de lapis laiuh. C'est la première impression, et c'est aussi le dernier souvenir. Lorsque nous pensons au Dôme de Milan, c'est ainsi qu'il nous apparaît. Le D'ime est une des rares églises gothiques de l'Italie, mais ce gothique ne ressemble guère au i ôtre. Ce n'est pas cette foi sombre, ce mystère inquiétant, cette profondeur ténébreuse, ces formes émaciées, cet élancement de la terre vers le ciel, ce caractère d'austérité qui répudie la beauté comme trop sensuelle et ne prend de la matière que ce qu'il en faut pour faire un pas au-devaiit de Dieu; c'est un gothique plein d'élégance, de grâce et d'éclat, qu'on rêverait pour les palais féeriques, et avec lequel on pourrait bâtir des alcazars et des mosquées aussi bien qu'un temple catholique. La délicatesse dans l'énormilé et la blancheur lui donnent l'air d'un glacier avec ses mille aiguilles ou d'une gigantesque concrétion de stalactites ; on a peine à croire que ce soit un ouvrage fait de main d'homme.

Le dessin de la façade est des plus simples : c'est un angle aigu comme le pignon d'une maison ordinaire, et bordé d'une dentelle de marbre, portant sur un mur, sans avant-corps, sans ordre d'architecture, percé de cinq portes ; de huit fenêtres et rayé de si\ groupes de colonnes iusees, ou plutôt de nervures se terminant en pointes évidées irmontées de statues, et remolis. dans leurs interstices consoles et de niches supportant et abritant aes figures anges, de saints et de patriarches. Par derrière jaillis- >,-nt en innombrables fusées, comme les tuyaux d'une grotte basaltique, des forêts de clociietons, de pinacles, de minarets, d'aiguilles en marbre blanc et la flèche centrale, qui semble une congélation cristallisée en l'air, s'élance dans l'azur à une hauteur efiroyable, et met à deux pas du ciel la Vierge qui se tient debout à sa pointe, le

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pied sur un croissaul. Au milieu de celte façade sont inciiisccb mots : Mariœ nascenti, qui fonnenl la dédicace de la cathédrale.

Commencée par Jean Galéas Visconti, continuée par Ludovic le More, la basilique de Milan a été teiminéc par Napoléon. C'est la plus grande église connue après Saiiil- Pierrc de Home : l'intérieur en est d'une simplicité majestueuse el noble. Des rangées de colonnes couplées y forment cinq nefs. Ces groupes de colonnes, malgré leur masse réelle, ont de la légèreté à cause de la sveltesse des fûts. .Au-dessus du chapiteau des piliers, ils portent une espèce de tribune fenestrée et découpée où sont logées des statues de saints; puis les nervures continuent et vont sa rejoindre au sommet de la voûte, ornée de trèfles et d'entrelacs gotbiques peints avec une si grande perfection, qu'ils tromperaient tous les yeux si le crépi tombé par place ne laissait pas voir la pierie nue.

Au centre de la croix, une ouverture entourée d'une balustrade permet au regard de plonger dans la chapelle cryptique où repose saint Cbarles Borromée dans un cercueil de cristal recouvert de lames d'argent. Saint Cbarles Borromée est le saint le plus révéré du pays. Ses venus, sa conduite pendant la peste de Milan, l'ont rendu populaire, et son souvenir est toujours vivant.

A l'entrée du cbœur, sur une travée qui supporte un Crucifix accompagné d'auges en adoration, on lit dans un cadre de bois l'inscription suivante : AUemîile ad petram unde excisi estis. De chaque côté s'élèvent deux mr.guifiques chaires de même métal, soutenues par de superbes ligures de bronze et plaquées de bas-reliefs d'argent dont la matière fait la moindre valeur. Les orgues, placées non loin des chaires, ont pour volets de grands tableaux de Procacini, si notre mémoire n'est pas en défaut; autour du chœur régne imChemin de la Croix, sculpté par André Biffi et quelques autres statuaires milanais comme lui. Lei anges éplorés, qui marauent les stations, ont unp. grande

variété d'attitudes, et sont charmants, quoique d'une grâce un peu efféminée.

L'impression générale est simple et religieuse ; une lumière douce invite au recueillement ; les grands piliers nontent jusqu'à la voûte avec un jet plein d'élan et de foi; aucun détail apparent ne vient détruire la majesté de lensomble. Point de surcharge, point d'empâtement de luxe: les lignes se suivent d'un bout à l'autre, et le dessin de l'édifice se comprend d'un seul coup d'œil. L'élégance superbe du dehors semble se voiler de mystère et se faire plus humble; le bruyant hymne de marbre abaisse un peu la voix et modère ses éclats : l'extérieur, à force de légèreté et de blancheur, est peut-être païen ; l'intérieur est chrétien à coup sûr.

La sacristie renferme un trésor qui ne peut pas nous élonner, nous qui avons vu la garde-robe de Notre-Dame lie Tolède, dont une seule robe, entièrement couverte de perles blanches et noires, vaut sept millions, mais qui n'en contient pas moins des richesses imiuïes. Nous citerons d'abord, parce que l'art passe toujours avant l'or et l'argent, un beau Christ à la colonne, de Crisloforo Gobi, Milanais, et un tableau de Daniel Crespi représentant un miracle de saint Charles Borromée, œuvre d'une violence toute magistrale et d'une grande férocité de tournure ; puis nous mentionnerons les bustes d'argent des évêques, de saint Sébastien et de samte Thècle, patronne de la paroisse, tout constellés de rubis et de topazes; une croix d"or étoilée de saphirs, de grenats, de topazes brûlées et de cristal de roche ; un magnifique Évangile datant de 1(H8, donné par l'archevêque Ribertus, tout en or et portant sur sa couverture, ciselé en style byzantin, un Christ à jupon accompagné de quatre figures symboliques, le lion, le bœuf, l'aigle et l'ange; un seau pour puiser l'eau bénite, en ivoire travaillé de la façon la plus délicate et garni d'anses de vermeil figurant des chimères; un ciboire de Benveaulo Cellini, prodige d'élégance et de Tmesse; la mitre en

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plume de saint Charles Borroraée, et des tableaux de soie Je Ludovico Pellegrini.

Dans le coin d'une nef, avant de monter au dôme, nous ielàmes un coup d'œil sur un tombeau historié de figures iiilégoriiiucs coulées en bronze par le cavalier Arelin, sur le- dessins de Michel-Ange, d'un style violent et superbe. Du arrive d'abord sur le toit de l'église en gravissant un e-caller garni à tous ses angles d'mscriptions préventives ou comminatoires, qui ne prouvent pas beaucoup en faveur de la piété et de la propreté italiennes.

Ce toit, tout hérissé de clo( bétons et côtoyé d'arcs-bou tants qui forment des corridors en perspective, est lait de grandes dalles de marbre, comme le reste de l'édifice. 11 s'élève déjà bien au-dessus des plus hauts- monuments de la ville. Un bas-relief de la plus fine exécution senclave dans chaque aroboutant; chaque clocheton est peuplé de vingt-cinq statues. .Nous ne croyons pas qu'aucun autre endroit du monde renferme dans le même espace un si grand nombre de figures sculptées. Oii ferait à une ville importante une population de marbre avec les statues du Dôme; on en compte six raille sept cent seize. .Nous avions entendu parler d'une église de Morée, peinte à la manière byzantine, par les moines du mont Athos, et qui ne couleivni pas moins de trois mille figures, grandes ou petites. C'est peu de chose à côté de la cathédrale de .Milan. A propos de personnages peints ou sculptés, nous avons eu souvent celte chimère, si jamais nous étions investis d'un pouvoir magique, d'animer toutes 'es figures créées par l'art dans le granit, dans la pierre, sur le bois et sur la toile, et d'en remplir un pays dont les sites seraient des fonds de tableaux réalisés. Les multitudes sculptées du Dôme nous remirent cette fantaisie en têle. Parmi ces statues, il yen a unedeCanova, un Saint Sébastien logé dans une aiguille, et une Eve, de Cristoforo Gobi, d'une grâce charmante et sensuelle, qui étonne un peu dans un pareil endroit. Du reste, elle est fort belle, et les oiseaux du ciel

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ne paraissent nullement scandalisés de son vêtc;;ie;:l païadisiaque.

De cette plate-forme l'on découvre un panorama immense : on voit en m.ème temps les Alpes et les Apennins, les vastes plaines de la Lombardie, et l'on peut avec une lunette régler sa montre sur le cadran de l'église de Monza, dont on distingue les assises blanches et noires. C'est à Monza qu'on garde la fameuse couronne de fer que Napoléon posa sur sa tête lorsqu'il se fit sacrer roi d'Italie, en disant : « Dieu me la donne ; gare à qui la touche! » Celte couronne est en or et en pierres précieuses, comme toutes les couronnes, et doit son nom à un petit cercle de fer qui la ferme, et qu'on prétend forgé avec un clou de la vraie croix, ce qui en fait un joyau et une relique. Il faut une permission spéciale pour la voir, depuis qu'elle a pris une nouvelle valeur en touchant ce front auguste; mais on en montre une copie parfaitement exacte. Le guide nous racontait tout cela au pied d'un clocheton et dans un français qui nous faisait préférer son italien. Il nous disait à chaque instant : « Monsieur le chevalier, » à cause d'un petit bout de ruban rouge noué à notre boutonnière, espérant sans doute nous attendrir à l'endroit du zwantzig par cette qualification flatteuse. C'est la première fois qu'on nous a décerné ce titre honorifique, à quatre cents marches au-dessus du pavé. Quel honneur !

L'ascension dans la flèche découpée et trouée à jour n'a rien de périlleux, quoiqu'elle puisse alarmer les gfus sujets au vertige. De frêles escaliers tournent dans les tourelles, et vous amènent à un balcon au delà duquel il n'y a plus que le pyramidion de la flèche et la statue qui couronne l'édiGce.

Nous n'essayerons pas de décrire plus en détail celte gigantesque basilique. 11 faudrait un volume pour sa monographie. Simple artiste, nous devons nous contenter d'un aspect général et d'une impression personnelle. Quand Oïl est redescend» dans la rue et qu'on fait le tour de l'é-

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glisc, on retrouve sur les façades latérales et l'abside la même foule de statues, la même cohue de bas-reiiefs •. c'est une débauche effrénée de sculptures, un entassemeal incroyable de merveilles.

Alentour de la cathédrale prospèrent toutes sortes de petites industries, des étalages de bouquinistes, d'opticiens en plein vent, et même un théâtre de marionnettes dont nous nous promîmes bien de ne pas manquer les représentations. La vie humaine avec ses trivialités s'agite et fourmille au pied du majestueux édifice, feu d'artifice pétrifié qui éclate en blanches fusées dans le ciel ; toujours le même contraste de la sublimité de l'idée et de h grossièreté du fait. Le temple du Seigneur donne de l'ombre à la baraque de Polichinelle.

Noire méthode, en voyage, est d'errer au hasard à travers rues, comptant sur le bonheur des rencontres. Dans la rue des Omenoni, notre bonne étoile nous fit tomber sur une façade qui aurait charmé notre ami Auguste Préault: l'enlableir eut écrase de son poids six cariatides énormes dans le style de Michel-Ange et de Pugel, rendu plus flamboyant encore par les exagérations de la décadence. Imaginez les musculatures les plus ronflantes, les entrelacements de nerfs les plus herculéens, les torst^s les plus noueux, les pectoraux les plus ath'étiques, et vous n'atteindrez pas encore à la réalité ; quant aux têtes, elles sont incultes, hérissées, sauvages, roulant des yeux sinistres sous des sourcils en broussaille et semblant grommeler des mots de révolte dans leurs barbes désordonnées : chacune de ces figures porte le nom d'un peuple barbare vaincu : Suevus,Quadus,iEduanus,Parthus,Sarmata, Marcomanus. Nous engageons les statuaires romantiques qui traverseront Milan à faire une visite au n" il'22 de la rue degli Omenoni.

A Milan, presque toutes les boutiques portent sur leur enseigne celte recommandation : « Ancienne maison de..., ancienne hôtellerie de ancien café de.... » Chez nous

l'on mettrait : << Nouveau magasin, nouveau café. » Les débits de vin, au lieu d'être barbouillés de rouge, comme en France, sont indiqués par des couronnes de pampre et de raisins d'un joli effet; les marchands de pastèques arrangent aussi fort agréablement leur étalage. Les pastèques entamées laissent voir leur pulpe rose sur laquelle oruine unpetit jet d'eau mnee comme un cheveu, ou bien «a chair du fruit, dégagée de sa peau, est taillée en colonne surmontée d'un morceau de glace pour chapiteau ; rien n'est plus frais à l'œil que ce mélange d'écorces vertes et de tranches vermeilles ; la pastèque ne ressemble en rien à nos melons ; l'intérieur en est rempli par une espèce de moelle neigeuse d'un ton rose, d'où jaillit une eau sucrée et fraîche. Quoique assez agréable lorsqu'il fait chaud, la pastèque se mange autant avec les yeux qu'avec la bouche ; elle séduit le goût par la vue. La tranche se vend quelques centimes et fait le régal du petit peuple.

Tout en flânant, nous lisions les affiches des libraires, et nous regardions les titres des ouvrages exposés. Nous fûmes très-étonné dy voir les œuvres politiques de Lamartine, de Louis Blanc, les Mémoires de Caussidière, les 5:2 petits livres de M. Emile de Girardin, et une foule de traités sur des matières dont nous aurions cru la discussion interdite ici. Nous ferons aussi la remarque que les ouvrages sur le droit, 1 économie politique, la statistique et autres sujets analogues l'emportent en nombre sur la littérature et la poésie proprement dites. Pourtant l'ou trouve partout les Alexandre Dumas, et, ce qui est plus étrange, les romans socialistes d'Eugène Sue, les Mystères ie Paris et le Juif-Errant. Pour ne laisser aucun doute sur la tolérance de la police à cet égard, une grande pancarte annonçait à tous les angles de carrefour au théâtre de jour du jardin public, une représentation extraordinaire : la Punition et la mort de Radin par le choléra, épisode du Juif-Errant. Un tableau dans le style des portrait!

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de femmes sauvages et de serpents boas montrait le misérable en proie aux convulsions de l'agoiiie, et faisant, comme moyen d'attraction, des grimaces effroyables. Nous ne pouvions manquer un pareil spectacle, d'autant que la Scnla éiait fermée, et que les théâtres secoadeires ne jouaient pas ce jour-là.

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