VENISE
Pîous éprourons quelque honte pour le ciel italien, qu'on se figure à Paris d'un bleu inaltérable, à dire qu'.'i notre départ de Vérone de grands nuages noirs encombraient l'horizon; il est fâcheux de commencer un voyage au pays du soleil par des descriptions d'orage, mais la vérité nous oblige à confesser que la pluie tombait en larges tranches d'abord sur les lointains, ensuite sur les plans les plus rapprochés de la contrée à travers laquelle le chemin de fer nous emportait.
Hes montagnes couronnées de nuages, des collines égayées de châteaux et de maisons de plaisance formaient le fond du tableau. Les devants se composaient de cultures irès-vertes, très-variées et très-pittoresques. La vigne, en Italie, ne se plante pas comme en France: on la fait mouler et grimper en treilles, en guirlandes anrès des baliveaux écimés qu'elle festonne de son feuillage. Rien n'est plus gracieux que ces longues rangées d'arbres qui, relit^s par leurs bras de pampres, ont l'air de se donner la main et de danser autour des champs une farandole immense; ou dirait un choeur de bacchantes végétales qui, dans un transport muet, cél'îbrent l'antique fête de Lyreus : ces vignes folles, courant de branche en branche, donnent une
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élégance iaîmagiiiable au paysage. De loin en loin, des mélairios ouvertes laissaient voir sous leur portique des travailleurs prenant gaiement leur repas du soir, f t donnaient de la vie au tableau.
Notons ici quelques particularités du chemin de fer italien. Sur les écriteaux qui marquent la distance parcourue, sont indiquées aussi la pente ou l'élévation du terrain. Les signaux se font au moyen de paniers d'une forme particulière, qu'on hisse le long de grands mâts à des hauteurs convenues. La voie de fer est simple et n'a pas de rail de retour. Aux stations, qui sont assez fréquentes, des marchands viennent vous offrir de menues pâtisseries, de la limonade, du café qu'il faut avaler bouillant; car vous n'avez pas plutôt approché la tasse de vos lèvres, que le sifflet à vapeur fait entendre son cri strident, et que le convoi se remet en marche.
Le chemin de fer frôle Vicence, et bientôt arrive à Padoue, dont nous ne pouvons dire que la phrase qui sert d'indication au décor d'.Angeîo : « A l'horizon, la silhouette de Padoue au moyen âge. » Une tour et quelques clochers se détachant en noir sur une bande de ciel à ton pâle, voilà tout ce que nous avons pu en démêler; mais nous nous dédommagerons plus tard.
Le temps ne se raccommodait pas; des rafales de vent, des bouffées de pluie et de subites illuminations d'éclairs poursuivaient le wagon dans son vol; il faisait presque froid, et ce bon vieux caban qui nous a rendu de si loyaux services en Espagne, en Afrique, en Angleterre, en Hollande et sur les bords du Rhin, nous prêta fort à propos l'abri de sa va.^te rotonde et de ses grandes manches soutachées. Quoique la locomotive nous menât grand train, il nous semblait, tant notre impatience était vive, voyager sur un de CCS chars traînés par des colimaçons, comme on en voit dans les arabesques de Raphaël. Chaque homme, poëte ou non, se choisit une ou deux villes, patries idéales qu'il fait habiter par ses rêves, dont il se figure les palais, les rues,
les maisons, les aspects, d'après une archilocture inférieure, à peu près comme Piranèse se plaît à bâtir avec sa pointe d'aquafortiste des constructions chimériques, mais douées d'une réalité puissante et mystéri-euse. Qui jette les fondations de cette ville intuitive? Il serait difficile de le dire. Les récits, les gravures, la vue d'une carte de géographie, quelquefois l'euphonie ou la singuhirité du nom, un conte lu quand on était tout jeune, la moindre particularité : tout y contribue, tout y apporte sa pierre. Pour notre part, trois villes nous ont toujours préoccupé : Grenade, Venise et le Caire. Nous avons pu comparer la Grenade réelle à notre Grenade, et dresseï- notre lit de camp dans l'Alhambra : mais la vie est si mal faite, le temps coule si gauchement, que nous ne connaissions encore Venise que par cette image tracée dans la chambre noire du cer^ veau, image souvent si arrêtée que l'objet même l'effacfi à peine. Nous n'étions plus qu'à une demi-heure de la Venise véritable, et nous qui n'avons jamais souhaité qu un seul grain de poussière accélérât sa chute dans le sablier, tant nous sommes sûr que la mort arrivera, nous aurions volontiers supprimé de notre vie ces trente minutes. Quant au Caire, c'est un autre compte à régler, et d'ailleurs Gérard de iNenal l'a vu pour nous.
Malgré la pluie qui nous fouettait la figure, nous nous penchions hors de la fenêtre du wagon pour tâcher de saisir dans l'ombre quelque ébauche lointaine de Venise, !a vague silhouette d'un clocher, le scintillement d'une lumière; mais la nuit-se faisait proi'onde, et l'horizon impénétrable ; enfin, à une station, l'on avertit les gens qui voulaient descendre à Mestre. C'était à Mestre que naguère on s'embarquait pour Venise; maintenant, le chemin de fer a rendu la gondole inutile : un pont immense enjambe la lagune et soude Venise à la terre ferme.
Jamais nous n'avons éprouvé d'impression plus étrange. Le wagoF. venait de s'engager sur la longue chaussée. Le ciel était comme une coupole de basalte rayée de veines
fauves. Des deux côtés, la lagune, avec ce noir mouiîlé plus sombre que l'obscurité même, s'étendait dans l'inconnu. De temps en temps des éclairs blafards secouaient leurs torches sur l'eau, qui se révélait par un soudain embrasement, et le convoi semblait chevaucher à travers le vide comme l'hippogriffe d'un cauchemar, car on ne pouvait distinguer ni le ciel, ni l'eau, ni le pont. Certes» ce n'était pas ainsi que nous avions rêvé notre entrée à Venise ; mais celle-là dépassait en fantastique tout ce que l'imagination de Martynn eût trouvé de mystérieux, de gigantesque et de formidable pour une avenue de Babylone on de Ninive. L'orage et la nuit avaient préparé à la manière noire la planche que le tonnerre dessinait en traits de feu ; et la locomotite ressemblait à ces chariots bibliques dont les roues tourbillonnaient comme des flammes et qui ravissent quelque prophète au septième ciel.
Cette course vertigineuse dura quelques minutes, puis la locomotive ralentit son essor et s'arrêta. Un grand débarcadère, sans aucune décoration arcliitecturale, reçut les voyageurs, à qui l'on demanda leurs passe-ports, en leur donnant une carte pour les envoyer retirer plus tard; l'on entassa les malles dans une gondole-omnibus installée en façon de galiotte, et l'on se mit en marche. L'auberge de l'Europe, qu'on nous avait indiquée, se trouve précisément à l'autre bout de la ville, circonstance que nous ignorions alors et qui nous valut la plus étonnante promenade qu'on puisse imaginer : ce n'est pas le voyage dans le bleu de Tieck, mais c'est un voyage dans le noir, aussi étrange, aussi mystérieux que ceux qu'on fait pendant les nuits de cauchemar, sur les ailes de chauve-souris de Smarra.
Arriver de nuit à la ville que l'on rêve depuis longues années est un accident de voyage très-simple, mais qui parait combiné pour pousser la curiosité au deinier degré d'exaspération. Entrer dans la demeure de sa chimère les yeux bandés est tout ce qu'il y a de plus irritant au monde.
Nous l'avions déjà éprouvé pour Grenade, où la diligence nous jeta à deux heures du matin, par des ténèbres d'une opacité désespérante.
La barque suivit d'abord un canal très-large, au borJ duquel se dessinaient confusément des édifices obscur;: piqués de quelques fenêtres éclairées et de quelques falolï qui versaient des traînées de paillettes sur l'eau noire et vacillante ; ensuite elle s'engagea à travers d'étroites rues d'eau très-compliquées dans leurs détours, ou du moins qui nous paraissaient telles à cause de noire ignorance du chemin.
L'orage, qui tirait à sa fin, illuminait encore le ciel de quelques lueurs livides qui nous trahissaient des perspectives profondes, des dentelures bizarres de palais inconnus. A chaque instant l'on passait sous des ponts dont les deux bouts répondaient à une coupure lumineuse dans la masse compacte et sombre des maisons. A quelque angle une veilleuse tremblait devant une madone. Des cris singuliers et gutturaux retentissaient au détour des canaux ; un cercueil flottant, au bout duquel se penchait une ombre, filait rapidement à côté de nous; une fenêtre basse rasée de près nous faisait entrevoir un intérieur étoile d'une lampe ou d'un reflet, comme une eau-forte de Rembrandt. Des portes, dont le flot léchait le seuil, s'ouvraient à des figures emblématiques qui disparaissaient; des escaliers venaient baigner leurs marches au canal et semblaient monter dans l'ombre vers des babels mystérieuses; les poteaux bariolés où l'on attache les gondoles prenaient devant les sombres façades des altitudes do soectres.
AU haut des arches, des formes vaguement humaines nous regardaient passer comme les mornes figures d'un rêve. Parfois toutes les lueurs s'éteignaient, et l'on avarf çait sinistrement entre quatre espèces de ténèbres, les té» nèbres huileuses, humides et profondes de l'eau, les ténèbres tempétueuses du ciel nocturne et les ténèbres opaques
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(leLficux murailles, sur l'une desquelles la lanlerne de la bar-juc jetait un rellct rougeâlre qui révélait des piédestaux, (les fûts de colonne, des portiques et des grilles aussi tôt disparus.
Tous les objets touchés dans cette obscurité par quelque rayon égaré prenaient des apparences mysiérieuses, l'anlasli({ues, eiïra\anle.s, hors de proportion. L'eau, lou- •ours si formidable la nuit, ajoutait encore à l'effet par son clapotement sourd, son fourmillement et sa vie inquiète- Les rares réverbères s'y prolongeaient en ti'aiiiées sanglantes, et ses ondes épaisses, noires comme celles du Cocyle, paraissaient étendre leur manleau complaisant sur bien des crimes. Nous étions étonné de ne pas entendre tomber quelque corps du haut d'un balcon ou d'une porte entr'ouverle; jamais la réalité n'a moins ressemblé à elle-même que ce soir-là.
Nous croyions circuler dans un roman de Maturin, de Lewis ou d'Anne fladcliff, illustré par Goya, Piranèse et Rembrandt. Les vieilles histoires des Trois hiquisiteurs, du conseil des Dix, du pont des Soupirs, des espions masqués, des puits et des plombs, des exécutions au canal Orfano, tout le mélodrame et la mise en scène lomanîique de l'ancienne Venise nous revenaient malgré nous on mé moire, assombris encore par des réminiscences du Confessionnal des Pénitents noirs et d^Abellino ou le Gr.ind Bandit. Une terreur iroide, humide et noire comme IuljI ce qui nous entourait, s'était emparée de nous, et nous songions involontairement à la tirade de Malipiero à la Tisbé, quand il dépeint l'effroi que lui inspire Venise. Cette impression, qui semblera peut-être exagérée, est de la vérité la plus exacte, et nous pensons qu'il serait difficile de s'en défendre, même au philistin le plus positif; nous allons même plus loin, c'est le vrai sens de Venise qui se dégage, la nuit, des transformations modernes; Venise, cette ville, qu'on dirait plantée par un décorateur de théâtre et dont un auteur de drames semble avoir ar-
rangé les mœurs pour le plus grand intérêt des intrigue*
et des dénoûments.
L'ombre lui rend le mystère dont le jour la dépouille, remet le masque et le domino antiques aux vulgaires habitants, et donne aux plus simples mouvements de la vie des allures d'intrigue ou de crime. Chaque porte qui s'entre-baille a l'air de laisser passer un amant ou un bravo. Chaque gondole qui glisse silencieusement paraît emporter "n couple amoureux ou un cadavre avec un stylet brisé dans le cœur.
Enfin la barque s'arrêta au bas d'un escalier de marbre dont la mer baignait les premières marches, devant une façade qui flamboyait par toutes ses ouvertures. Nous étions à l'ancien palais Giustiniani, transformé aujourd'hui en hôtel, comme plusieurs autres palais de Venise. Une demi-douzaine de gondoles étaient groupées à la porte comme des voitures qui attendent leur maitre ; un grand escalier, assez monumental, nous conduisit aux étages supérieurs, composés chacun d'une salle longue et profonde , de la largeur des fenêtres , et d'appartements latéraux ayant vue sur le canal et sur la terre.
En attendant qu'on nous servit à souper, nous nous étions accoudé au balcon, orné de colonnes de marbre et d'ogives moresques. La pluie avait cessé. Le ciel pur et lavé resplendissait d'étoiles, la voie lactée tachetait le sombre azur de cent millions de gouttelettes blanches, et de nombreux bolides i ayaient l'horizon de leur fusée si vite évai ouie. Quelques points brillants, étoiles de la terre, scintillaient à l'autre rive, qu'elles faisaient deviner ; une silhouette indistincte de dôme s'ébauchait à lotre droite, de l'autre côté de l'eau, et, en nous pen- :hant un peu, nous découvrions à notre gauche une scintillante ligne de feux, que nous jugeâmes devoir être les réverbères de la Piazzetta. Quelques petites étincelles, •emblables à celles qui courent sur le papier brûlé, ser-
ppntaienl sur le fond noir. C'étaient les lanternes dos gondoles qui allaient et venaient.
il n'était pas tard encore, et nous aurions pu sortir ; mais nous nous étions promis de nous garder intact pour le lendemain le coup d'œil de la place Saint-Marc, et nous avions résolu d'attendre que la décoration fût éclairée. Nous eûmes donc la force de ne pas quitter notre chambre, où ne nous tardâmes pas à nous endorimir, malgré les piqûres des moustiques, en repassant dans notre tête la 'miise de Canaletto, de Bonnington, de Joyant et de Wyld.
Le matin, notre premier mouvement fut de courir au balcon : nous étions à l'entrée du grand canal, en face de la douane de mer, bel édifice à colonnes rustiques ornées de bossages et supportant une tour carrée, terminée par deux hercules agenouillés dos à dos et soutenant de leurs épaules robustes une boule du monde, sur laquelle tourne une figure nue de la Fortune, chauve par derrière, échevelée par devant, et retenant avec ses mains les deux bouts d'un voile qui fait girouette et cède à la moindre brise ; car cette figure est creuse comme la Giralda de Séville. Près de la Dogana, s'arrondissait la blanche coupole de Santa Maria délia Salute, avec ses volutes contournées, son escalier pentagone et sa population de statues. Une Eve dans le déshabillé le plus galant, nous souriait du haut d'une corniche sous un rayon de soleil. Nous reconnûmes sur-le-champ la Salute, d'après le beau tableau de Canaletto, qui est au Musée : au fond, l'on apercevail la pointe de la Giudecca et l'île de Saint-Georges-Majeur, où l'église de Palladio montre, au-dessus d'une batterie autricliienne, sa façade grecque, son dôme oriental et son clocher vénitien du rose le plus vif.
Une école de natation était installée à l'embouchure i lu cai'.al, et diverses embarcations de différents tonnages, depuis le bateau de pêche jusqu'au bateau à vapeur et an trois-mâts, dessinaient leurs agrès dans la sérénité bleue ('il matin. Les barques qui approvisionnent la ville arri-
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vaient à la voile ou à la rame, suivant leur direction. C'était un tableau ravissant, aussi clair que celui de la veille était sombre.
Aller à pied dans Venise est cbose difficile pour un étranger. Notre premier soin fut donc de louer une gondole. On a beaucoup abusé de la gondole dans les opérascomiques, les romances et les nouvelles. Ce n'est pas une raison pour qu'elle soit mieux connue. Nous en ferons ici une description détaillée. La gondole est une production naturelle de Venise, un être animé ayant sa vie spéciale et locale, une espèce de poisson qui ne peut subsister que dans l'eau d'un canal. La lagune et la gondole sont inséparables et se complètent Tune par l'autre. Sans gondole, Venise n'est pas possible. La ville est un madrépore dont la gondole est le mollusque. Elle seule peut serpenter à travers les réseaux inextricables et l'infinie capillarité des rues aquatiques.
La gondole étroite et longue, relevée à ses deux bouts, tirant très-peu d'eau, a la forme d'un patin. Sa proue est armée d'une pièce de fer, plate et polie, qui rappelle vaguement un ctil de cygne courbé, ou plutôt un mancbe de violon avec ses chevilles. Sx dents, dont les interstices sont quelquefois ornées de découpure, contribuent à cette ressemblan::e. Cette pièce de fer sert de décoration, de défense et de contre-poids, l'embarcation étant plus chargée à l'arrière ; sur le bordage de la gondole, près de la proue et de la poupe, sont plantés deux morceaux de bois ciMitournés comme ceux des jougs de bœuf, où le barcarol appuie sa rame debout sur une | etite plate-forme et le talon calé par un tasseau.
Tout ce qui paraît de la gondole est enduit de goudron ©u peint en ao'w. Un tapis plus ou moins riche en garnit le fond ; au milieu est posée la cabine, la felce qui s'enlève facilement lorsqu'on veut lui substituer un tendelet, dégénérescence moderne dont tout bon Vénitien gémit. La felce est entièrement tendue en drap noir et meuiilée de
deux moelleux coussins de maroquin de même couleur avec dossiers renversés, de plus, il y a deux strapontins sur les côtés, de sorte qu'on peut y tenir quatre ; sur chaque face latérale sont coupées d 'ux fenêtres qu'on laisse ordinairement ouvertes, mais qui se ferment de trois manières, premièrtMuent par une glace de Venise à biseau ou à cadre de fleurs ealaillées dans le cristal ; secondement, par une jalousie à lames mobiles pour voir sani être vu ; troisièmement, par un panneau d'étoffe sur lequel, pour plus de mystère, on peut encore faire tomber le diap de la felce: ces différents systèmes glissent sur une coulisse transversale. La porte, par laquelle on entre à reculons, car il serait diflicile de se retourner dans cet étroit espace, a seulement une glace et un panneau. La partie qui est en bois est sculptée avec plus ou moins d'élégance, selon la richesse du propriétaire ou le goût du barcarol. Au chambranle gauche de cette porte reluit un ecusson de cuivre surmonté d'une couronne; c'est \? que l'on fait graver son blason ou son chiffre ; au-dessous, un petit cadre garni d'un verre et s'ouvrant à l'intérieur contient l'image pour laquelle le patron ou le gondolier ont une dévotion spéciale : la Sainte-Vierge, saint Marc, saint Théodore ou saint Georges.
C'est de ce côté-là aussi qu'on accroche la lanterne, usage qui commence à se perdre un peu, car bien des gondoles cheminent sans avoir cette étoile au front. A cause du blason, du saint et de la lanterne, la -gauche est la place d'honneur ; c'est là que se mettent les femmes, les personnes âgées ou considérables. Au fond, un panneau qui se déplace permet de parler au gondolier posté à la poupe, le seul qui dirige vraiment l'embarcation, son aviron étant à la fois une rame et un gouvernail. Deux coi'des de soie avec deux poignées vous aident à vous relever lorsque vous voulez sortir, car l'on est assis trèsl)as; le drap de la felce est enjolivé à l'extérieui- de houppes de soie assez semblables à celles des bonnets de
prêtres, el, lorsr[u'oii veut se fermer complètement, il 9« déploie sur l'arrière de la cabine comme un drap mortuaire trop long sur un cercueil. Pour terminer la description, disons que sur le bordage intérieur des espèce» ri arabesques sont enlevées en blanc sur le champ noir du bois. Tout cela n'a pas l'air fort gai, et cependant, s'il faut on croire le Beppo de lord Byron, il se passe dans ces noires gondo'es des scènes aussi drôles que dans les carrosses d'enterrement. Madame Malibran, qui n'aimait pas à entrer dans ces petits catafalques, essaya, mais sans succès, d'en changer la couleur. Cette teinte, qui peut nou8 sembler lugubre, ne le paraît pas aux Vénitiens, accoutumés au noir par les édits somptuaires de l'ancienne république, et chez qui les corbillards d'eau, les draps mortuaiics et les croque-morts sont rouges.
Nous avions choisi une gondole à deux rameurs : celui de la poupe, cuit et recuit par le soleil, avec sa petite calotte vénitienne sur le haut de la tète, son épais collier de barbe fauve, ses manches retroussées, sa ceinture et son pantalon large, rappelait assez l'ancien caractère ; celui de la proue, beaucoup plus petit-maître et modernisé, portait une casquette d'où sortait une mèche frisée, une veste d'indienne à raies, un pantalon de monsieur, et mélangeait au type du gondolier le type du domestique de place. Comme il faisait beau, un tendelet à bandes bleues et blanches remplaçait, à notre grand regret, la felce sous laquelle nous eussions volontiers étouffé de "chaleur par l'excessif amour de la couleur locale.
Nous demandâmes qu'on nous conduisît tout de suite à la place Saint-Marc, qui se trouvait bien où la ligne de gaz nous l'avait fait supposer la veille. En prenant le large, nous pûmes examiner la façade de notre auberge, qui était vraiment fort magnifique avec ses trois étages de balcons, ses fenêtres mauresques et ses colonnettes (io marbre. Sans un malheureux écriteau planté audessus du portique et contenant ces mots .: « Hôte)
de l'Europe, chez Marseille, » le palais Giusliniani 8©^ rait encore tel qu'on le voit sur le mervcilloux plan d'Albert Durer, à l'exception de deux fenêtres au troisième étage, peicées à côté de la baie primitive, qu'on discerne toujours dans la muraille ; et les anciens propriétaires, s'ils revenaient de l'autre monde dans la gondole à Caron, barcarol de l'enfer, retrouveraient sans hésiter leur demeure sur le grand canal, intacte, quoique déshonorée. Venise a cela de particulier que, bien que son drame soit fini, la décoration du passé y est restée en place.
Les gondoliers rament debout en se penchant sur leur aviron. Il est étonnant qu'ils ne tombant pas à ciiaque instant dans l'eau, car tout le poids de leur corps porte en avant. Ce n'est que la grande habitude qui leur donne l'aplomb nécessaire pour se tenir ainsi toujours en suspens. L'apprentissage doit coûter plus d'un plongeon; rien n'égale leur adresse à éviter les chocs, la précision avec laquelle ils tournent un angle de rue, abordent un traghetto, un escalier; la gondole est si sensible à la moindre impression, qu'on dirait un être vivant.
Quelques coups de raines nous eurent bientôt amené en face d'un des plus merveilleux spectacles qu'il soit donné à l'œil humain de contempler : la Piazzetta vue de la mer! Nous tenant debout à la proue de la gondole arrêtée, nous regardâmes quelque temps, dans une muette extase, ce tableau sans rival au monde, et le seul peut-être que l'in agination ne puisse dépasser.
A gauche, en prenant le point de vue du large, on aperçoit d'abord les arbres du jardin royal, traçant une ligne verte au-dessus d'une terrasse blanche, puis la Zecca (hôtel de la Monnaie), bâtiment de la robuste architecture, et l'ancienne bibliothèque, œuvre de Sansovino, avec SCS élégantes arcades et son couronnement de statues niylliologiques.
A droilcT, séparé par un espace qui forme la Piazzetta,
vestibule de la place Saint-Marc, le palais ducal offre sa
façade vermeille losangée de marbre blanc et rose, ses piliers massifs supportant une galerie de colonnettes, dont les nervures contiennent des trèfles quadrilobés, à six fenêtres en ogive, son balcon monumental enjolivé de consoles, de nicbes, de clocbetons, de statuettes, que domine une Sainte-Vierge ; son acrotère découpant sur le bleu du ciel ses feuilles d'acanlhe et ses pointes alternées, et le listel en spirale qui cordonne ses angles, et se termine par un pinacle évidé à jour.
Au fond de la Piazzelta, du côté de la Bibliotbéque, s'élùve à une hauteur prodigieuse le Campanile, immense tour de briques au toit aigu surmonté d'un ange d'or. Du côté du palais ducal, Saiiit-Marc, vu de flanc, montre un coin de son portail, qui fait face à la Piazza. La perspective est fermée par quelques arcades de vieilles Procuraties, et la tour de l'Horloge, avec ses Jacquemarts de bronze, son lion de Saint-Marc sur fond bleu étoile, et son grand cadran d'azur, où les vingt-quatre heures sont inscrites.
Au premier plan, en face du débarcadère des gondoles, entre la Bibliothèque et le palais ducal, se dressent deux énormes colonnes de granit africain d'un seul morceau, jadis roses, mais lavées de tons plus froids par la pluie et le temps.
iSur celle de gauche, en venant de la mer, se tient, dans une attitude triomphante, le front coiffé d'un nimbe de métal, l'épéeau côté, sa lance au poing, la main appuyée à sa large un saint Théodore d'une belle tournure, foulant aux pieds uncrucodile.
Sur celle de droite, le lion de Saint-Marc en bronze, les ailes déployées, la griffe sur son évangile, le mufle refrogné, tourne la queue au crocodile de saint Théodore, de Tair le plus farouche et le plus maussade que puisse prendre un- animal héraldique. Les deux monstres ne paraissent pas vouloir frayer ensemble.
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On dit qu'il n'est pas de bon augure de débarquer entro ces deux colonnes, où se faisaient autrefois les exécutions, et nous priâmes le gondolier, quand il nous mettrait à terre, de débarquer par l'escalier de la Zecca ou du pont de la Paille, ne nous souciant nullement de finir comme Marine Faliero, à qui mal en prit d'avoir ètéjelé ^ar la tempête au pied de ces piliers redoutables. ,
Au delà du palais ducal on voit les prisons neuves, auxquelles il se relie par le pont des Soupirs, espèce de cénotaphe suspendu au-dessus du canal de la Paille; puis une ligne courbe de palais, de maisons, d'églises, d'édifices de toutes sortes, qui forme le quai des Esclavons (la riva dei Schiavoni), et se termine par le massif de verdure des jardins publics, dont la pointe s'avance dans a mer.
Près de la Zecca débouche le grand canal et se présente de front la douane de mer, qui fait, avec les jardins publics, les deux bouts de cet arc panoramique sur lequel s'étend Venise, comme une Vénus marine qui sèche sur le rivage les perles salées de l'élément natal.
Nous avons indiqué, le plus exactement qu'il nous a été possible, les principaux linéaments du tableau; mais ce qu'il faudrait rendre, c'est l'effet, c'est la couleur, c'est le mouvement, c'est le frisson de l'air et de l'eau, c'est la vie. Comment exprimer ces tons roses du palais ducal, qui semble vivre comme de la chair ; ces blancheurs neigeuses des statues, dessinant leur galbe dans l'azur de Véronèse et de Titien ; ces rougeurs du (Inmpanile, que caresse le soleil ; ces éclairs d'une dorure lointaine, ces mille aspects de la mer, tantôt claire comme un miroir, tantôt fourmillante de paillettes comme la jupe d'une danseuse? Qui peindra celte atmosphère vague, lumineuse, pleine de rayons et de vapeurs, d'où le soleij n'exclut pas le nuage; ce va-et-vient de gondoles, de barques, d'argosiis. de ttaliotes; ces voiles rouges ofj
blanches, ces navires appuyant fainilièremont leurs fiuibrcs.sur le quai, avec leurs mille accidents pittoresques de pavillons, de fdels et de lignes qui sèchent; les malclot(S qui chargent et déchargent les barques, les caisses qu'un porte, les tonneaux qu'on roule, les promeneuis bigarrés du môle, Dalmates, (irecs, Levantins et autres, que Canaletto indiquerait d'une seule toucliQ ; comment faire voir tout cela simultanément, comme dans la nature, avec un procédé successif? Car le poète, moins heureux que le peintre et le musicien, ne dispose que d'une seule ligne; le premier a toute une palette, le second tout un orchestre.
Le débarcadère de la Piazzetta est orné de lanternes gothiques, historiées de figures de saints, plantées sur des poteaux qui trempent dans la mer. L'une de ces lanternes a été domiée par la duchesse de Berry. Les gondoles font émeute à ce traghetto, le plus fréquenté de tous. Pour approcher de la rive, il faut se servir du fer de hache de la barque comme d'un coin, à l'aide duquel on divise cette masse épaisse, (iuand on aborde, une foule de faquins vieux et jeunes, en guenilles, accourent tenant à la main un bâton armé d'un clou qui accroche le bateau comme une gaffe, et le maintient pendant que vous mettez pied à terre, opération qui présente dans les premiers temps une certaine difficulté, vu la mobilité extrême de la frêle embarcation. Vous pensez bien que cette sollicitude n'a pas pour but de vous empêcher de tomber à l'eau ou de prendre un bnni de pieds sur une marche inférieure. Une main sale ou un bonnet crasseux, humblement tendus, vous inviteront à y laisser tomber le sou ou le centime autrichien, récompense de ce petit service.
Sur le socle des deux coionncs se tiennent assis des gondoliers attendant la pratique, des mendiants, des enfants hâves et derai-nus qui ch^erchent leur vie sur les escaliers de Venise, toute une population picaicsque, anicurcuse de far niente ci de soleil.. Ces socles Liaient
autrefois ornés de sculptures aujourd'hui presque effacées par le frottement, et qui semblent avoir représenté des figurines tenant des fruits et des feuillages. Combien a-t-i' fallu de fonds de culottes pour user ce granit, est un problème que nous laissons à résoudre aux mathémolicions sans ouvrage. Pour en finir avec les colonnos, disons que celle de saint Théodore penche un peu vers la Bibliothèque, et celle du lion de saint Marc vers le palais ducal.
Dès les premiers pas que l'on fait vers la Piazzetta, on rencontre une guérite autrichienne zébrée de jaune et de noir, et quatre pièces de canon aux affûts peints en jaune, la gueule bouchée, le caisson par derrière, dans une espèce de parc d'artillerie adossé aux arcades en ogive du palais des Doges. Toute idée politique à part, cette vue choque comme une dissonance dans ce concert de choses admirables; c'est la brutalité qui s épate lourdement au milieu de la poésie.
La façade du palais ducal qui donne sur la Piazzetta est pareille à celle qui regarde la mer; elle a, comme elle, une croisée monumentale d'où Manin, en résignant le gouvernement provisoire après la capitulation de Venise, en 1849, hai'angua le peuple pour la dernière fois.
Au bout de la Piazzetta se trouve la Piazza, qui (ait équorre avec elle, et qui, comme son nom l'indique, est beaucoup plus grande.
Les quatre pans de la Piazza sont occupés par la façade de l'église de Saint-ilarc, située près du palais ducal, par la tour de l'Horloge, les Procuraties vieilles et neuves, qui se font [lendant, et un vilain palais moderne de goût classique, élevé stupidement en 1 809 pour faire une salle du trône, à »a place de la délicieuse éj^lise de San-(.errainiano, dont le style élégant conespoiidail si bien à la basilique. Le Campanile, orné à sa base d'un charmant petit édifice de Sansoviao, ciu'on appelle la Logelte, est
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isolé et se dresse à l'angle des Procuralies neuves ; sur la même ligne, à peu prés, sont plantés les trois mâts qui supportaient les étendards de la république.
En se reculant vers le fond de la place, on jouit d'un coup d'œil vraiment féerique et qui vous cause un éblouissèment, qu"î»jue préparé qu'on y soit par les peintures et les descriptions. Saint-Marc est devant vous avec ses cinq coupoles, ses porches étincelants de mosaïques à fond d'or, ses cloihetons à jour, son immense verrière devaut laquelle piaffent les quatre chevaux de Lysippe, sa galerie de colonuettes, son lion ailé, ses pignons en ogive fleuronnés de feuillage qui portent des statues, ses piliers de porphyre et de marbres antiques, son aspect de temple, de basilique et de mosquée : édifice étrange et mystérieux, exquis et barbare, immense amoncellement de richesses, église de pirates, faite de morceaux volés ou conquis à toutes les civilisatioir:-.
Une vive lumière faisait éli. celer le grand évangéliste sur son ciel étoile d'or ; les mosaïques reluisaient par paillettes; les coupoles d'un giis argenté s'arrondissaient comme les dômes de Sainte-Sophie à Constantinople, et des bouffées de colombes s'envolaient par moment des corniches et des balustrades pour venir s'abattre familièrement sur la place. On eût dit un rêve oriental pétrifié par la puissance de quelque enchanteur, une église moresque ou une mosquée chrétienne élevée par un calife converti.
A cette promenade nous ne regardâmes parti€ulièreraent aucun dc'tail, et nous vous traduisons notre impression incomplète, mais générale et colorée de cette nuance vive que douhe le premier coup d'œil. iNous monterons maintenant, si vous le voulez, au (Campanile. C'est notre habitude quand nous arrivons dans une ville : nous préférons cette carte en relief à tous les plans et à tous les guide* du monde. On se- loge ainsi tout de suite dans la tête l4 configuration de l'endroit que l'on va habiter.
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Comme la Giralda de Séville, le Campanile n'a pas d'escalier : l'ascension s'opère par une rampe que l'on pourrait gravir à cheval, tant la pente est douce. L'intérieur du Campanile est rempli par une cage de briques autour de laquelle tourne la rampe, et qui est fenestrée de grandes ouvertures allongées. A chaquepilierune petite meurtrière pratiquée sur une des faces de la tour laisse fdtrer une lumière suffisante. Après avoir monté assez longtemps, on parvient à la plate-forme, où sont les cloches. Des colonnes de marbre vert et rouge supportent quatre arcades sur chaque pan du Campanile et laissent la vue s'étend e aux quatre points de l'horizon ; un escalier en spira'e permet de s'élever encore plus haut, jusqu'au pied ce l'ange doré : mais c'est une fatigue inutile, car le panorama complet de Venise se déroule dès cette première station.
Si, en s'appuyant au balcon, la figure tournée du côté de la mer, on regarde au-dessous de soi, l'on voit d'abord le toit peuplé de Vénus, de Neptune, de Mars, et autres allégories,, de la Bibliothèque de Sansovino, aujourd'hui paliis royal, puis celui du palais ducal, tout lamé de plomb; on plonge aussi dans la cour de la Zecca ; et la Piazzetta, avec ses colonnes et ses gondoles, étale son pavé à con>partiments. Plus loin c'est la mer tachetée d'iles et d'embarcations.
Saint-Georges Majeur avec son clocher rouge, ses deux bastions blancs, son bassin, sa ceinture de barques attirées par la franchise du port, apparaît au premier plan. Un canal le sépare de la Giudecca, ce faubourg maritime de Venise qui tourne vers la ville une ligne de maisons et vers la mer une ceintuie de jardins. La Giudecca a deux églises, Santa-Maria et le Rédempteur, dont la coupole blanche abrite un couvent de capucins.
Au delà de Saint-Georges l'on découvre la Sanita, petit Ilôt ; San-Servolo, où est l'hôpital des fous ; les Arméniens, monastère et collège des langues orientales ; puis enfin
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le Lido, plage aride et sablonneuse, qui fait, avec la longue, étroite et basse langue de terre de .\!alamocco, un rempart à Venise contre le flot de l'Adriatique.
DeriièrelaGiudecca, s'enfonçant plus moins à l'horizon, s'étagent sur le bleu delà mer la Grazia, San-Glcmeule, lieu de pénitence el de détention pour les prêtres disciplinaires ; Povoglia, oii les vaisseaux font quarantaine, el plus loin encore que la ligne de Malamocco, presque invisible dans le scintillement des vagues, la petite ile de San-Pielro, Ces îles sont signalées à l'œil par un de ces longs clochers rouges à la vénitienne dont le Campanile semble être le prototype.
Sur celte mer se fait un grand mouvement de barques, de gondoles et de bâtiments de toutes sortes : le baleau à vapeur de Trieste, au moment où nous étions sur le clocher, arrivait crachant îa vapeur, agitant ses palettes et faisant de grands remous dans l'eau paisible dont on voyait le fond par places ; des lignes de pieux marquent ^ui- la lagune les canaux praticables pour les navires ; cai- la profondeur ordinaire n'est que de trois ou quatre pied?; ces pieux vus de cette hauteur ont l'air d'hommes qui pèchent dans l'eau jusqu'à mi-jambes.
Plus loin, l'œil se perd dans ces grands cercles d'azur que l'on piendiaitpour le ciel, si quelque voile dorée par un rayon de soleil ne vous avertissait de votre erreur
La transparence du ciel, la lim|iidité des eaux, l'ùclat de la lumière, la netteté des silhouettes, la force et la finesse du ton donnaient à cette vue immense une splendeur éblouissante et vertigineuse.
En se tournant vers le fond de la Piazza, la perspective se présente ainsi: la conlinuation de laGiudecca, la Dogana avec sa Fortune échevelée, dont la boule, qu'on est entrain de redorer, luit d'un éclat tout neuf ; la Salute et son double dôme, l'entrée du grand canal qui, m .l<;ré sa largeur, disparait bientôt entre les maisons; San-Mose ■et aon cloclier, rejoint à l'église par un pont; San-Sto«
phano, à la tour de briques, surmontée d'une slatue qui foule un croissant ; la grande église rougeâtre de Santa- Maria Gloriosa dei Frari, élevant au-dessus des toits son porche anguleux; la coupole noire de Saint-Siméon le Petit, la seule à Venise qui soit de cette couleur, parce qu'au lieu d'être couverte de plomb elle est coiffée de cuivre, ce qui produit au milieu des casques d'argent des autres églises l'effet de ces armures de chevaliers mystérieux dans les tournois du moyen âge ; puis, à l'extréiniié du canal toujours invisible San-Geremia, dont le dôme et la tour ont reçu quelques boulets pendant le siège. Derrière San-Geremia verdissent les arbres du Jardin botanique, et les Scalzi montrent, à côté de la station du chemin de for, leur taçade en réparation encombrée de charpentes.
Entre ces' églises dépassant les bâtisses vulgaires de toute la h luteur de l'idée, faites moutonner un océan de toits tumultueux et de tuiles désordonnées, faites jaillir des milliers de cheminées rondes, carrées, évasées en turban, crénelées en tourelles, épanouies en pots de fleurs, des formes les plus bizarres et les plus inattendues, découpez quelque fronton, quelque angle de palais qui se dégage de la cohue des maisons, et vous aurez le premier plan frappé d'une lumière nette, chaude, dorée, qui fait admirablement valoir le bleu vague de la mer que vous retrouvez au delà des toits, piquée seulement de deux îles, San- Angelo délie Polvere et Saint-Georges in Alga.
A l'horizon extrême ondulent en lignes d'azur les monts Euganécns, ramifications des Alpes du Frioul. Au pied des montagnes, de larges bandes vertes indiquent de fertiles 3ullures de la terre ferme, et Padoue dessine sa silhouette ïslompée par l'éloignement; une plage cendrée que la oiaréiî laisse à découvert, car il y a un flux et un reflux dans l'Adriatique, quoiqu'il n'y en ait point dans la Méd>ferrance, sert de transition et comme de demi-teinte entre la terre et l'eau. Le pont du chemin de fer, aisément visible de celte Inuteur, traverse la lagune, relie Venise ai;
continent et d'une ile faiUine presqu'île. Fusine etMestre sont de ce côté, la première à gauche du chemin de fer, le second à droite- La troisième face du Campanile regardant la tour de l'Horloge encadre dans sa fenêtre Santa-Maria dell'Orto, dont le haut clocher rouge et le grand toit de tuiles se dislinguent parfaitement; les Saints-ÂDôtres, avec leur tourelle blanche, ornée d'un cadran et d une croix sur une boule, et les jésuites, faisant danser sur le bleu de la mer les statues contournées et slrapassées de leur fronton, plus, l'accomp gnement obligé des cheminées et des toits. Ce qu'il y a de singulier, (;'est que nulle part on ne découvre l'apparence d tm canal ; les coupures que devraient faire ces rues d'eau dans les îles de maisons ne se soupçonnent même pas ; tout forme un bloc compacte, une tempête figée de tuiles et de combles, où les églises surnagent comme des vaisseaux à l'ancre.
En inclinant un peu vers la droite, l'oeil rencontre le clocheton de la coupole grise de Saint-Jean et de Saiiit- Pauî, vaste bâtiment de briques: la tour élégante de Santa- Maria Formosa, dont la hlancheur tranche sur les tons roux de l'ensemble, et plus loin l'île de San-Secundo, fortin dans la mer. Au large, le cimetière encadré de murs roses et flanqué de deux églises, San-Cristoforo et San- Michele, s'offre comme une petite tache verte mouchetée de croix noires. Dans la même direction au milieu de la lagune, Murano, où se fabriquaient ces verres de Venise qui font encore l'ornement des dressoirs, attire le regard \icv le campanile rouge de son église des Anges, le toit de Saint-Pierre et trois grands cyprès qui s'élèvent comme trois flèches sombres d'un groupe de maisons et d'arbres, ['ardelà le palais ducal, en se penchant à li quatrième fenêtre du Campanile, on découvre Saint-François des Vignes et son clocher, remarquable par ses panneaux rouges bordés de blanc; San-Andrea et San-Zaccaria, dont le dôme grisâtre surmonté de croix avec boules, comme les
croix de Saint-Marc, et la haute façade composée de trois frontons arrondis, émergent du milieu des maisons ; l'Arsenal, avec sa tour carrée, rose par en haut, blanche par en bas, ses bassins où l'eau miroite, ses grands hangars de construction en forme d'arches d'aqueduc, ses poulies, ses engins et son aspect général de magasin et de corderie ; et plus loin le dùme et le clocher de San-Pielro, di Castello, le fronton triangulaire et la flèche de Sanla- Elena.
Au large, sur la ligne de la pleine mer, se dessinent Burano, Mazorbo etTorcello, où habitèrent les premiers Vénèles ; l'éloignement ne permet q en saisir que des plaques verdoyantes de culture, quelques taches de maisons et trois églises, dont l'une plus apparente que les autres.
ensuite, c'est le ciel ou l'eau ; un feston d'écume qui blanchit, une voile qui passe, un goéland ballant de 1 aile dans la vapeur lumineuse et bleue ; une immensité claire, la plus grande des immensités !
Dans l'épaisseur de cette fenêtre, nous avons lu écrite en lettres d'une calligraphie caractéristique celte inscription gravée au couteau: Adrian Ziegler, 1604. Est-ce un aïeul du peintre moderne de ce nom qui a laissé au front du Campanile cette trace de son passage à Venise?
Maintenant, nous pouvons redescendre dans la ville, la parcourir en tous sens, en examiner chaque détail ; nous en connaisons la configuration générale. L'Italie, tout le monde le sait, a la forme d'une botte à l'écuyère ; Yenis.' a l'air d'une botte à chaudron. L'entonnoir est formé par les quartiers de Dorsoduro, de Santa-Croce, la jambe i)ar Saint-Marc, Canaeggio, Gaslellano, la pointe du pied par les jardins publics, le talon par l'Ile de Saint-Pierre, et le ■0 is-pied par le pont de Castello. Le grand canal qui Ki pente clans le haut de la botte représenterait la piqûre du levers.
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Nous avons, en décrivant la Piazza, donné l'aspect général île Sainl-M.irc, fol qu'on peut le saisir au premier coup d'œil; mais Saint-Marc est un monde sui lequel on écrirait des volumes, et l'on nous permettra d'y revenir.
Comme la mosquée de Cordoue, avec laquelle elle a plus d'un point de ressemblance, la basilique de Saint- Maïc a plus d'étendue que de hauteur, contrairement aux habitudes des églises gothiques, qui ô'élancent vers le ciel à grand renfort d'ogives, d'aiguilles et de flèches. La grande coupole centrale n'a que cent dix pieds d'élévation. Saint-Marc a conservé le caractère du chiir^tian'isme primitif, lorsque, à peine sorti des catacombes, il essayait, n'ayant pas encore d'art formulé, de se bâtir une église avec les débris des temples antiques et les données de l'art païen. Commencé en 979, sous le doge Pierre Orseolo, la basilique de Saint-Marc s'est achevée lentement, s'em^ichissant à chaque siècle de quelque nouveau trésor, de quelque nouvelle beauté, et, chose singulière qui dérange toute idée do proportion, ce ramas de colonnes, de chapiteaux, de bas-reliefs, d'émaux, de mosaïques, ce mélange de styles grec '•omain, bysEantin,
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srabe, gothique, produisenl l'ensemble le plusharmouieux.
Ce loiiiple incohérent, où le païen retrouverait l'autel de Neptune avec ses dauphins, ses tridents, ses conques marines servant de bénitier, où le mahométan pourrait se croire dans le mirah de sa mosquée en voyant les légendes circuler aux parois d«s voûtes, comme des Souras du Coran, où le chrétien grec rencontrerait sa Panagia couronnée comme une impératrice de Constnntinople, son Christ barbare au monogramme enlreiacè, les saints spéciaux de son calendrier dessinés à la manière de Panselinos et des moines-peintres de la montagne sainte, où le catholique sent vivre et palpiter dans l'ombre des nefs illuminées du fauve reflet des mosaïques d'or la foi absolue des premiers temps, la soumission au dogme et aux formes hiératiques, le christianisme mystérieux et profond des âges de croyance ; ce temple, disons-nous, fait de pièces et de morceaux qui se contrarient, enciiante et caresse l'œil mieux que ne saurait le faire l'architecture la plus correcte et la plus symétrique : l'unité résulte de la multiplicité. Pleins cintres, ogives, trèfles, colonnettes, fleurons, coupoles, plaques de marbre, hnds d'or et vives couleurs des mosaïques, tout cela s'arrange avec un rare bonheur et forme le plus magnifique bouquet monumental.
La façade tournée vers la place a cinq porches donnant dans l'église, et deux conduisant sous les galeries extérieures latérales; en tout, sept ouvertures, trois de chaque côté du grand porche central. La porte principale est maniuée par deux groupes de quatre colonnes de porphyie et de vert antique au premier étage, et de six au second, qui suppoitent les letombées du plein cintre. Les autres porches n'ont que deux colonnes aussi à deux étages. Nous ne parlons ici que de la façade même, car l'épaisseur des porches est garnie d'autres colonne! tes en marbre cipolin, jaspe, penléli.jue et autres matière» précieuses.
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Nous allons examiner avec quelque détail les mosaïques et les ornements de ce merveilleux portail. En commençant par la première arcade du côté de la mer, nous remarquerons, au-dessus d'une porte carrée et fermée d'une grille, un placage byzantin noir et or en forme do reliquaire, avec deux anges accolés aux nervures de l'ogive. Plus haut, dans le tympan du plein cintre, se présente une grande mosaïque sur fond d'or, représentant le corps de saint Marc enlevé des cryptes d'Alexandrie et pas^é en fraude à la douane turque, entre deux flèches de porc, animal immonde que les musulmans ont en horreur, et dont le contact les forcerait à des ablutions sans nombre. Les infidèles s'écartent avec des gestes de dégoût, et laissent emporter bêtement le corps du saint apôtre. Cette mosaïque a été exécutée sur les cartons de Pietro Yecchia, vers 1650. Dans la retombée de l'aiThivolte, à droite, est encastré un bas-relief antique, Hercule portant sur ses épaules la biche d'Érymanthe et foulant a-.ix pieds l'hydre de Lerne, et, dans la retombée de gjuche (au point de vue du spectateur), par un de ces contrastes si fréquents à Saint-Marc, on voit l'ange Gabriel debout, ailé, nimbé et botté, s'appuyant sur sa lance; singulier pendant au fils d'Alcmène et de Jupiter !
Dans la seconde arcade est coupée une porte non symétrique à l'autre. Celte porte est surmontée d'une fenêtre à trois ogives, où s'inscrivent deux trèfles quadrilobés et qu'entoure un cordonnet d'émaux. La mosaïque du tympan, également sur fond d'or, comme toutes celles de Saint-Marc, a pour sujet l'arrivée du corps de l'apôtre à Venise, où il est reçu à sa descente du vaisseau par le clergé et les principaux de la ville; on voit le navire qui l'a transporté et les mannes d'osier qui le renfermaient : cette mosaïque est aussi de Pietro Vecchia.
Un saint Démétrius, assis, tirant à demi l'épée du fourreau, son nom gravé prc^,s de la tête, d'un aspect trés-basempire et très-farouche, continue la ligne des bas-reliefs
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enchà-sés dans la façade de la basilique comme dans un mur du musée.
Nous voici arrivé à la porte centrale, au grand porciie, dont le contour entaille la balustrade de marbre qui règne au-dessus des autres arcades; il est, comme cela devait être, plus riche et plus orné; outre la masse de colonne^ en marbre antique ([ui l'appuient et lui donnent de l'importance, trois cordons, dont deux intérieurs et l'autre extérieur, dessinent très-fortement son arc par leur saillie. Ces trois boudins d'ornements sculptés, fouillés et découpés avec une patience merveilleuse, se composent d'une spirale touffue de feuillages, de rinceaux, de fleurs, de fruits, d'oiseaux, d'anges, de saints, de figurines et dp chimères de toutes sortes; dans le dernier, les arabesques jaillissent des mains de deux statues assises à chai|ue bout du cordon
la porte, garnie de valves de bronze constellées de mufles d'animaux fantastiques, a pour couronnement une niche avec des volets dorés, treillissés et troués à jour en manière de triptique ou de cabinet.
Un Jugement dernier de grande dimension occupe le haut de l'arcade, la composition est d'Antonio Zanchi, et la traduction en mosaïque de Pietro Spagna. L'œuvre date de 1680 environ, et a été restaurée en 1858 sur l'ancien dessin. Le Christ, qui rappelle un peu celui de Michel-Ange dans la Sixtine, fait la séparation des bons et des méchants. Il a près de lui sa divine mère et son disciple bien-aimé saint Jean, qui paraissent intercéder pour les pécheurs, et s'appuie sur sa croix que soutient un ange avec une sollicitude respectueuse. D'autres anges sonnent de la trompette à pleines joues, pour réveiller dans leur tombe les dormeurs obstinés.
C'est au-dessus de ce porche, sur la galerie qui fait le tour de l'église, que sont placés, ayant pour socles des piliers antiques, les célèbres chevaux qui ont orné un instant 1 arc de triomphe au Carrousel. Les opinions soiit
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très-partagécs à leur endroit : les uns veulent que ce soit une a'uvre romaine du temps de Néron, transportée à Constantinople au quatrième siècle; d'autres, une œuvre grecque de l'Ile de Ghio, amenée par l'ordre de Thèodose, au cinquième siècle, dans la même ville, où elle décorait l'hippodrome; et d'autres enfin affii'ment que ces chevaux sont de la main de Lysippe. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils sont antiques, et que, l'an 1205, Marine Zeno, qui était podestat ;"i Constantinople pour les Vénitiens, les fit enlever de l'hippodrome et les donna à Venise. Cei chevaux, de grandeur naturelle, un peu ramassés dans leur encolure, la crinière droite et coupée comme celle des chevaux du Parthénon, peuvent être classés parmi les plus beaux restes de l'antiquité. Ils sont historiques et vrais, qualité rare; leur mouvement montre qu'ils étaient attelés à quelque quadrige triomphal. Leur matière n'est pas moins précieuse que leur forme ; ils sont, dit-on, en airam de Corinthe, dont on voit la patine verdâtre à travers un vernis de dorure écaillé par le temps.
Le quatrième porche offre dans sa partie inférieure la même distribution que le second. Le tympan de l'arcade est occupé par une mosaïque représentant le doge, les sénateurs, les patriciens de \ enise venant honorer le corps de saint Marc étendu sur une châsse et recouvert d'une brillante draperie bleue ; à l'angle se cache un groupe de Turcs confus de s'être laissé dérober un tel trésor. Cette mosaïque, une des plus éclatantes de ton, a été faite par Leopoldo del Pozzo, sur le dessin de Sébastien Rizzi, en 1728. Klle est fort belle. Le sénateur en robe de pourpre a un air tout à fait titianesque. Dans la retombée de l'archivolte qui avoisine le grand portail, on voit un saint Georges en style gréco-byzantin, dans l'autre un ange ou ane sainte inconnue.
Le cinquième porche est un des plus curieux. Cinq petites fenêtres à treillage d'or, de déco'.ipure variée, en remplissent la portion inférieure. Au-dessus, les quatre
•nimaux évangéliques en bronze doré, le bœuf, le lion, l'aigle, l'âne, aussi fantastiques déformes que des chimères japonaises, se jettent des regards louches, tandis qu'un cavalier étrange, sur une monture qui peut rtre Poi^ase ou le cheval pâle de l'Apocalypse, piaffe entre deux rosaces d'or. Les chapiteaux des colonnes sont aussi ti'un goût plus sauvage, plus archaïque et plus touffu que partout ailleurs.
Plus haut, une mosaïque, ouvrage d'un artiste inconnu du douzième siècle, contient un tableau d'un grand intérêt, une vue de la basilique élevée pour recevoir les reli ques de saint Marc, telle qu'elle était il y a huit cents ans Les dômes, dont la perspective ne laisse apercevoir que trois, les porches de la façade ont à peu près la même forme qu'aujourd'hui; les chevaux, récemment arrivés de Constantinople, sont déjà à leur place; l'arcade du milieu est occupée par un grand Christ byzantin avec son monogramme grec, et les autres sont remplies de rosaces, de fleurons et d'arabesques. Le corps du saint, porté sur les épaules par des prélats et des évêques, entre de profil dans l'église qui lui est consacrée. Une foule de personnages, des groupes do femmes vêtues, comme on se figure les impératrices grecques, de longues robes constellées d'émaux, se pressent pour voir la céréinunie.
La ligne de bas-reliefs disparates, dont nous avons dit les sujets, se termine de ce côté par un Hercule chargé du sanglier de Calydon et qui semble menacer un petit être grotesque à moitié enfoncé dans un tonneau. Sous ce basrelief s'.il longent deux lions rampants, et, un peu plus bas, une figure antique en ronde-bosse tient une amphore renversée sur son épaule. Ce thème, donné sans doute par le hasard, a été heureusement repris dans le reste de l'édifice.
Cette rangée de porches cpii forme le premier étage de la façade est bordée d'une balustrade de m?rbre blanc; le second contient cinq arcades, dont celle du milieu, plus
grande que les autres, s'arrondit derrière les chevaux 'le Lysipp 3, et, au lieu de mosaïque, est vitrée de verres ronds et ornée de quatre piliers an(i(iiies.
Six clochetons, composés de quatre coloiuies à jour formant niche pour une statue d'évangéliste et d'un pinaçlo entouré d'une couronne dorée et surmonté d'une girouette, séparent ces arcades dont le tympan est en plein cintre, et dont les nervures s'effilent en pointe d'ogive. Les quatre sujets des mosaïques représentent l'Ascension, la Résurrection, Jésus faisant sortir des limbes Adam et Eve et les patriarches, et la Descente de croix de Luigi Gaëtano, d'après les cartons de Maffeo Verona, on 1617. Dans les retombées des arcades sont placées des figures d'esclaves nus, de grandeur naturelle, portant sur lépauledes urnes et des amphores penchées comme s'ils voulaient verser de haut dans quelque bassin l'eau prise à la fontaine ; à ces amphores creusées s'ajustent des gouttières, et les esclaves sont des gargouilles. Ils ont une grande variété de ptses et une superbe tournure.
Dans la pointe ogivale de la grande fenêtye du milieu, sur un fond bleu foncé ^enié d'étoiles, se détache le lion de Saint-Marc, doré, nimbé, l'aile déployée, l'ongle sur un évangile ouvert où sont inscrits ces mots : Par libi, Marce, evangelistameus. Il a l'air apcîlyplique et formidable, et regarde la mer comme un dragon vigilant; audessus de cette représentation symbolique de lévangéliste, le saint Marc, cette fois sous sa forme hun>aine, se dresse au bout du oignon et semble recevoir les liommages des statues voisines. Ces cinq ar-cades sont festonnées sur leur nervure en ogive de grandes volutes, de feuillages, de riches fleurons découpés en acanthe qui ont pour fleur un ange ou un saint personnage en adoration. Sur chaque pignon se lève une statue, saint Jean, saint Georges, saint Théodore, saint Michel, coiffés d'un nimbe en forme de chapeau.
A chaque exliémité de lu balustrade, il y a deux maïs
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peints en roiigepour attacher les éleiidards les dimanches et lesjoiirs de fête; au coin du garde-fou, du côté du Campanile, est plantée une tète coupée, de porphyre sanguin.
La façade latérale, qui donne sur la Piazzetta et louche au palais ducal, mérite qu'on l'examine. Si, malgré tout le soin et toute l'exaclitude possible, notre description vous parait un peu confuse, ne nous en veuillez pas trop : il est difficile de peindre avec beaucoup d'ordre un édifice hybride, composite et disparate comme Saint-Marc. A -partir de la porte de Barlholomeo, qui mène à l'escalier des Géants, dans la cour du palais des Doges, la basilique vous montre un flanc chamarré de plaques de marbre et de bas-reliefs antiques, byzantins, moyen âge, oiseaux, chimères, entrelacs, animaux de toutes sortes : lions, bêtes féroces poursuivant des lièvres; enfants engloutis à demi par des dragons qui ressemblent à la guivre de Milan, et tenant dans leur main un cartoucha dont l'inscription est presque effacée.
Une des curiosités de cet angle sont deux figures de porphyre, répétées deux fois d'une façon exactement pareille. Elles représentent des guerriers ayant à peu près le costume des croisés entrant à Constanlinople, et sculptés d'une manière tout à fait primitive et barbare, comme les plus naïfs bas-reliefs gothiques. Ces hommes de porphyre, la main sur la garde de leur épée, ont l'air de se concerter pour une résolution violente : on a voulu y voir Ilarmodius et Âristogiton se préparant à frapper le tyran llipparque. C'est l'opinion vulgaire. Le savant chevalier Mustoxidi y reconnaît les quatre frères Anenuiria, qui avaient conspiré contre Alexis Comnène, empez'eur d'Orient. Ce pourraient bien être tout bonnement les quatre fils Aymon. Nous penchons vers cet avis. Selon d'autres, ces quatre bonshommes de porphyre seraient deux couples de voleurs sarrazins qui, ayant conçu le projet d'enlever le trésor de Saint-Marc, s'empoisonnèrehi, réciproquement pour avoir plus grosse part.
C'est de ce côté que sont plantés isolément deux gros piliers [iris à l'éi^lise de Saint-Sabn, à Saint-Jean d'Acre, lout couverts d'ornements bizarres et d'inscriptions en caractères cufiques assez frustes et dont le mystère n'est pas bien pénétré. Un peu plus loin, à l'angle de la basilique, i! y a un gros bloc de porpbyre en forme de tronçon de cobnne, avec un socle et un chapiteau de marbre blanc, espèce de pilori sur lequel on exposait autrefois les banqueroutiers. Cet usage est tombé en désuétude; mais il est raj-e cependant qu'on s'y assoie, et les Vénitiens, si prompts à s'établir sur le premier socle ou sur le premier escalier venu, semblent l'éviter.
Vne porte de bronze conduisant à la chapelle du baptistère occupe le bas de la première arcade ; elle a pour imposte une fenêtre à colonnettes, avec ogive et trèfles à quatre feuilles, deux boucliers d'émaux de couleurs vives, dont l'un est chargé d'une croix, et une rosace trouée en truelle de poisson, complètent la décoration de ce tympan. Une mosaïque de saint. Yitus dans une niche, un êvangéliste tenant un livre et une plume, se dessinent aux deux pointes inférieures de l'arcade. Uii petit fronton dans le goût de la Renaissance et des [ilerques de marbre blanc coupées par une croix verte remplissent le vide du second porche. Un banc en broca telle rouge de Vérone offre, au bas de cette espèce de façade en épure, un siège iommode au paresseux ou au rêveur qui, les pieds au soleil et la tiHe à l'ombre, d'après la méthode de Zafari, io pense à rien ou pense à tout, en regardant à la base. (in campanile la logette de Sansovino ou la mer bleue et l'Ile Saint-Georges, au bout de la Piazzotta'.
Sur les chapiteaux de vert antique qui supportent cette arcade, s'accroupissent deux monstres de l'Apocalypse, foi'nies extravagantes entrevues par saint Jean dans les hallucinations de l'ile de Patbmos : l'un, qui a un bec crochu, comme un aigle, tient une petite génisse les jambes lepliées soijs elle; l'autre, qui participe du liou
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el du griffon, enfonce ses ongles dans ie corps d'un enfant posé en travers. Une des serres semble crever l'œil de la victime.
L'angle est formé par une colonne détachée et trapue, qui porte un faisceau de cinq colonnettes sur son large chapiteau. A la voûte de ce portail à jour et recouvert d'un placage de marbres variés, il y a un aigle en mosaïque, tenant un livre entre les serres.
Le second étage nous montre sur les pignons des arcades deux statues de vertus cardinales d'une belle tournure : la Force caressant un lion familier qui se dresse comme un chien joyeux, et la Fermeté tenant une épée d un air de Bradamante. Le sacristain baptise l'une du nom de Venise, et l'autre de reine de Saba,
Des incrustations de malachite, des émaux variés, deux [tefils anges de mosaïque déployant le linge qui gaule la divine empreinte, une grande madone barbare présentant son fils à l'adoration des fidèles et flanquée de deux lampes qui s'allument chaque soir ; un bas relief de paons déployant leur queue, venant peut-être d'un vieux temple de Juaon; un saint Christophe chargé de son fardeau, des chapiteaux tressés en corbeille et du plus charmant caprice : voilà les richesses que présente cet angle de la basilique aux promeneurs de la Piaz/;elta.
L'autre face latérale donne sur une petite place, prolongement de la Piazza. A l'entrée de cette place sont accroupis deux lions de marbre rouge, cousins germains de ceux de l'Alhambra par la fantaisie ignorante de leurs formes et la férocité grotesque de leurs mufles et de leurs crinières ; ils ont acquis un poli prodigieux, car depuis un temps immémorial loji petits vauriens de la ville passent leurs journées à grimper dessus et s'en servent comme de chevaux de voltige. Au fond s'élève le palais du patriarche de Venise, de construction récente, assez maussade à voir, s'il ne disparaissait dans l'ombre de Saint-Marc; et, siîr le liane, l'ancienne façade de l'éalise de San-Basso.
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Ce côté est un peu moins chargé que l'autre : il es? plaqué de disques, de mosaïques et d'émaux, de cadres, d'arabesques de tous les temps et de tous les pays, oiseaux, paons, aigles à formes bizarres, comme les alérions et les merlelles du blason. Le lion de Saint-Marc joue aussi son rôle dans cette ménagerie symbolique : le vide des porches est rempli, soit par do petites fenêtres entourées de palmes et d'arabesques, soit par des incrustations de fragments antiques ou byzantins ; dans ces médaillons sont sculptés des hommes et des animaux lullant. Kn y regardant bien, on y trouverait peut-être le taureau mithriaque frappé au col par le sacrificateur, pour qu'aucune religion ne manque à ce temple naïvement panthéiste. Mais, à coup sûr, voilà Gérés qui cherche sa fille, un pin brùLant dans chaque main pour flambeau, et montée sur un char attelé de deux dragons cabrés. On dirait une idole hindoue, tellement le style en est archaïque et rappelle les sculptures persépolitaines. C'est un étrange pendant pour un sacrifice d'Abraham en bas relief, qui doit remonter aux premiers temps de l'art chrétien.
Un autre bas-relief composé de deux files de moutons, six de chaque côté, regardant un trône et séparés par deux branches de palmier, nous a fort préoccupé, car nous aurions voulu savoir ce qu'il signifie, et nous avons fait de vains efforts pour déchiffrer l'inscription en lettres gothiques ou grecques abréviées qui en indique sans doute le sujet. Ces moulons sont peut-être des vaches, et alors le bas-relief aurait pour sujet le songe de Piiaraon. Un fragment antique, encastré dans le mur un peu plus loin, montre une initiée aux mystères d'Eleusis posant une couronne sur la palme mystique, ce qui n'empêche pas saint Georges de se carrer dans l'archivolte sur son trône de style grec, et les quatre évangélistes, saint .Marc, saint Jean, saint Luc et saint Matthieu, de continuer leur marche sur les tympans, les pignons et les voûtes, seuls OU accompagnés de leurs animaux symboliques.
Le porche qui ouvre dans le bras de la croix formée par ia basilique est entouré d'une épaisse nervure fouillée, évidée, ciselé^;, charmante floraison de rinceaux, de feuillages et d'anges ; une délicieuse Vierge sert de clef de route ; au-dessus de la porte se contourne une ogive en cœur, écliancrée à la base comme celles de la mosquée de Cordoue, lantaisie arabe corrigée à temps par une jolie Nativité toute chrétienne et d'un sentiment trèsonctueux. Au delà, nous .1 avons à mentionner qu'un saint Christophe, des apôtres et des saints dans des cadjes de marbré blanc et rouge, en damier, et une jolie Noire-Dame de face, les mains ouvertes comme pour en laisser tomber les bénédictions, entre deux anges agenouillés qui l'adorent.
Nous avons, dans notre description, parlé d'une tête de porphyre enchâssée dans la balustrade, au-dessus du tronçon de colonne sur lequel on faisait asseoir les banqueroutiers. Suivant un coule populaire, dont nous ne garantissons nullement l'exactitude, le comte Garmagnola, après de grands services tendus à la république, ayant voulu s'emparer du pouvoir, pour concilier la justice et la reconnaissance, le conseil des Dix le fit décapiter et lui éleva un monument qui consiste en ce socle et cette tète de porphyre, étrange statue dont le corps manque et dont la tête, sur celte balustrade, semble exposée comme dans une cage un chef dû malfaiteurs; mais le pilori est Saint-Marc, lo lieu sacré, le Capitole et le palladium de Venise. Quand il fallut mettre le héros à la torture pour obtenir de, lui les aveux nécessaires, dans les idées du temps, à sa condamnation, on respecta ses bras, (jui avaient combattu vaillamment pour l'État, et on lui mille feu à la plante des pieds, mélange de déférence (;t de cruauté qui s'accorde assez bien avec la légende .