‹ Voyage en Italie - ItaliaChapitre 8 sur 23 · G V0V4GE '6'H ITALIE · texte numérisé non relu

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et. noire, et faisait regretter la blonde et vivacG Alphonsinft dcs' Déhissemenls-Goiiiiques. Les deux jeunes filles, quoique plus ngréables, ne justifiaient pas assez la surveillance de Dagobert; mais le prince Djalma était accompli de tout point ; nouG ne croyons pas qu'il soit possible de réaliser plus exactement un type ; jamais tête d'un caractère plus indi 'Il ne roula sous un sourcil bleu et sous un turban blanc un œil si plein de flammes et d'éclairs ; le nez arqué et mince, les joues unies, la bouche rouge, le teint couleur d'or : ov eût dit Rama partant à la conquête de File de Geylan. ii arpentait la scène dans son vêtement blanc relevé d'agréments rouges qui semblaient des fileta de sang, avec des mouvements de jeune tigre à la (ois languissants et brusques. Le Rodin, qui est le bouc émissaire de la pièce, et que la haine publique appelle peut-être d'un autre noîii, a, sauf le chapeau à bords immenses, toute la physionomie du Basile de Beaumarchais, avec une nuance de Tartufe en plus : l'habit est noir, la culotte courte, les bas et les souliers indiquent le prêtre autant que possible ; l'acteur, pour complaire au public, s'était donné toule la laideur qu'on peut obtenir avec du charbon, de l'ocre et du bistie ; il était vraiment hideux, avec son front bas, ses yeux pochés, ses joues livides et sa barbe bleuâtre montant jusqu'aux pommettes ; le choléra ^leu, à son sortir de la presqu'île empestée du Gange, ne devait pas avoir la mine plus cadavérique et plus effroyable. A chaque contorsion que la souffrance lui arrache, lorsque la terrible maladie le tenaille, c'étaient des applaudissements et des trépignements frénétiques.

Le foyer, où l'on peut fumer, e?t en plein air ; les acteurs. qui n'ont pas de loge, s'habillent pêle-mêle derrière la scène, dans une espèce de baraque en planches., à peu près comme à l'Hippodrome de Paris.

Le môme soir, nous nous arrêtâmes près de 1-3 cathédrale, devant les Buratlini, qui se distribuaient de.s coups de bâton et lonibaienl sur le rebord de leur cadre, commn

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les acteurs de bois du Guignol des Champs-Elysées. Le dialogue en patois milanais était inintelligible pour nous, et la comédie se réduisait en panlomime ; le personnage (jui nous a paru remplir le rôle du Polichinelle de France et du Punch d'Angleterre est une espèce d'Arlequin qui s'aifaissc souvent sur lui-même et tromoe ainsi les raclées de ses adversaires.

Rentré à l'hôlel, comme nous regardions une gravure delà Cène, de Léonard deVinc», que nous pensions tout à fait effacée, d'après les doléanfes des voyageurs, on nous dit qu'elle existait encore assez visible dans un couvent transformé en caserne autrichienne, près de Sainte-Marie des Grâces.

le lendemain, notre première visite fut pour Sainte- .Mariedes Grâces, charmante église du Bramante, toute en briques que le crépi, tombé en beaucoup d'endroits, laisse voircomnieune cliair vermeille ; ce qui donne à l'édifice, quoique délabré, un aspect rose et blanc; un air vi\ace et jeune; les chapelles latérales sont ornées de fresques représentant des supplices; sur la porte d'une di- ces chapelles sont encadrés deux médaillons de bronze de la Vierge el du Christ, d'une expression onctueuse et d'un travail très délicat ; les voûtes basses, les incrustations de marbre, les miroirs et les cristaux à facettes qui les décorent sont tout à fait dans le goût espagnol, et nous en avons vu une toute semblable dans le couvent de San- Domingo, à Grenade.

En sortant de 1 Église par la sacristie, dont le plafond bleu est semé d'éîoiles dor, on débouche dans le cloître de l'ancien couvent. La guerre habite l'antique asile de la paix; les soldats, ces moines violents, ont remplacé les moines, ces soldats paisible> ; la caserne s'emboite toujours àisémentdanslemonastèie; les régiments et les communautés, ces multitudes solitaires, se ressemblent par un point: l'absence de famille. Le pavé des longues arcades, troublé nulrefois n jr le bruit monotone des sandales, résonne au-

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jouid'hiii sous les crosses de fusils; le tambour bnt où tintait la cloche ; le jurement éclate où murmurait la prière la vie militaire, avec sa brutalité, s'étale à travers les cours: ici c'est une chemise qui sèche; là unpanl.ilonécartelé qui gambade auvent ; partout des caissons ouverts, des ràleliers d'armes, des gamelles et des victuailles, le désordre discipliné du camp. Le long des murailles rayées par le temps, l'incurie ou la grossièreté impie de la soldatesque, on discerne encore des peintures représentant les miracles du fondateur de l'ordre, toujours occupé à déjouer les tentations du diable, qui lui apparaît tantôt sous 7a forme d'un chat, tantôt déguisé en singe, ou, ce qui est plus lin, sous les traits d'une belle femme.

La Cène de Léonard de Vinci occupe le mur du fond du réfectoire. L'autre paroi est couverte par un calvaire de Montorfanos, daté de 1495. Il y a du talent dans cette peinture. Mais qui peut se soutenir devant Léonard de Vinci ?

Certes, l'état de dégradation où se trouve ce chefd'œuvre du génie humain est à jamais regrettable; pourtant il ne lui nuit pas autant qn'oii pourrait croire. Léonard de Vinci est| ar excellence le peintre du mystérieux, de l'ineffable, du crépuscule; sa peinture a l'air d'une musique en mode mineur. Ses ombres sont des voiles qu'il entr'ouvi e ou qu'il épaissit pour faire deviner une pensée secrète. Ses tons s'amortissent comme les couleurs des objets au clair de lune, ses contours s'enveloppent et se noient comme derrière une gaze noire, et le temps, qui ôte aux autres peintres, ajoute à celui-ci en renforçant les harmonieuses ténèbres où il aime à se plonger.

La première impression que fait cette fresque merveilleuse tient du rêve : toute trace d'art a disparu ; elle semble flotter à la surface du mur. qui l'absorbe comme une vapeur légère. C'est l'ombre d'une peinture, ie spectre d'un chef-d'œuvre qui revient. L'effet est peut-è're plus sohnnel et plus rel'irieux que si le tableau même était

viviint : le corps a disparu, mais l'âme survit tjutenlière. Le Christ occupe le milieu de la table, ayant à sa droite saint Jean l'apôtre bien-aimé ; saint Jean dans l'attitude d'adoration, l'œil attentif et doux, labouclieentr'ouvorte, !o visajre silencieux, se penche respectueusement, mais a Ifectueu sèment, comme le cœur appuyé sur le maitro divin. Léonard a fait aux apôtres des figures rudes, fortom.ent accentuées ; car les apôtres étaient tous pêcheurs, manouvriers et gens du peuple. Ils indiquent, par l'énergie de leurs traits, par la puissance de leurs muscles, qu'ils sont l'Église naissante. Jean, avec sa figure féminine, ses traits purs, sa carnation d'un ton fin et délicat, semble plutôt appartenir à l'ange qu'à l'homme; il est plus aérien que terrestre, plus poétique que dogmatique, plus amoureux encore que croyant; il symbolisele passage de la nature humaine à la nature dirine. Le Christ [lorte empreinte sur son visage la douceur ineffable de la victime volontaire, l'azur du Paradis luit dans ses yeux, et les paroles de paix et de consolation tombent de ses lèvres comme la manne céleste dans le désert. Le bleu tendre de sa prunelle et la teinte mate de sa peau, dont un reflet semble avoir coloré le pâle Charles I*"" de Van Dyck, révèlent les souffrances de la croix intérieure portée avec une résignation convaincue. Il accepte résolument son sort, et ne se détourne point de l'éponge de fiel dans ce dernier et libre repas. On sent un héros tout moral et dont l'âiiie fait la force, dans cette figure d'une incomparable suavité : le port de la tête, la finesse de la [leau, les atlachts délicatement robustes, le jet pur des doigts, tout dénote une nature aristocratique au milieu des faces plébéiennes el rustiques de ses compagnon-i. Jésus-Christ est le fils de Dieu; mais il esl aussi de la race des rois de Juda. A une religion toute spirituelle ne fallait-il pas un révélateur doux, élégant et beau, dont les petits enfants pussent s approcher sens effroi? A la place de Jésus, assoyez Socrale à cette scène suprême, le caractère changera aussitôt:

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l'un demandera qu'on sacrifie un coq à Esculape; l'autre s'ollVira lui-même pour hostie, et la beauté de l'art grec serait ici vaincue par la sérénité de l'art chrétien.

Nous aurions pu resler plus de jours à Milan, visiter les seize colonnes antiques de Saint-Laurent, le ji rai id hôpital, le palais de Belgiojoso, plusieurs églises riches ou belles ; mais nous avons pour principe de ne plus rien chercher au delà d'une grande émotion, et la Cène de Léonard de Vinci ne peut être dépassée par rien; d'ailleurs Venise nous attirait invinciblement.

Un tronçon de chemin de fer nous mena jusqu'à Trevig!io ; la diligence continuant le wagon nous fit traverser de nuit Brescia, où l'on s'arrêta une heure. De Brescia nous ne pouvons rien dire, sinon que les maisons, vaguement éb.iuchées dans l'ombre, nous ont paru extrêmement hautes, et que l'eau d'une fontaine, sur une place où l'on monte par quelques marches, nous a fait le plus grand plaisir par sa fraîcheur. Nous en bûmes à tâtons plusieurs gorgées, pendant qu'on relayait les chevaux.

Dans le porche de l'auberge vivement écLiiré était collée une affiche de spectacle. On annonçait deux ballets poui la foire prochaine , Alcine et Giselle , par mademoiselle Auguste Maywood, danseuse améi icaine, qui a fait quelques bonds sur le plancher de l'Opéra il y a plusieurs années. Les Brescians haussèrent dans notre estime à dater de ce moment-là, et la supériorité de la pantomime, intelligible dans toutes les langues, nous fut de plus en plus démontrée.

De Brescia à Vérone nous n'avons pas grand'chuse L îjicntionner, excepté une échappée sur le lac de la Garde, près de l'eschiera; cai nous avons marche comme les dieux homériques, dans un nuage, mais dans un nuage de poussière.

Vérone, dont on ne peut prononcer le nom sans penseï à Roméo et Juliette, dont le génie de Shakspeare a faii deux êlres réels que l'histoire voudrait accepter, se pré-

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«onle à l'œil du voyageur d'une façon assez pittoresque. On suit quelque temps l'Adige, qu'enjambe un grand pont singulier de briques rouges, avec des arches démesurées, dos parapets dentelés en créneaux mtresques, comme les murailles de Séville, et des escaliers qui empêchent les voitures d'y passer. Des tours rouges au faite tailladé en scie déchiquèlent fort convenablement l'horizon, et une belle porte antique, composée de deux ordres de colonnes et d'arcades superposées, reçoit majestueusement les pèlerins.

Les Capuletti et les Montecchi pourraient encore se quereller dans les rues de Vérone, et Tybalt y tuer Mercutio; la décoration neslpas changée : la tragédie de Shakspeare est merveilleusement exacte. A Vérone, coumie dans une ville espagnole, il n'y a pas une maison sans balcon, et l'échelle de soie n'a qu'à choisir. Peu de villes ont mieux conservé le cachet moyen âge : les arcades ogivales, les fenêtres en trèfles, les balcons découpés, les maisons à piliers, les coins de rues sculptés, les grands hôtels aux marteaux de bronze, aux grilles ouvragées, où l'entablement couronné de statues brille de détails d'architecture que le crayon seul peut rendre, vous reportent aux temps passés, et l'on est tout étomié de voir circuler dans les rues des gens habillés à la moderne et des uhlans autrichiens.

Cet effet est surtout sensible à la place du Marché encombré de pastèques, de citrons, de cétiratset de tomates. Les maisons, coloriées de fresques par Paolo Albasini, avec leur mirador saillant, leurs ornements sculptés, leurs piliers robustes, ont la physionomie la plus romantique ; des colonnes à chapiteau compliqué achèvent de faire de cette place un merveilleux molil' pour les aquarellistes et les décorateur-;. C'est l'endroit le plus animé de la ville. On ne voit que femmes aux fenêtres et sur les portes, el la foule fourmille entre les éventaires des marchands.

Kijlre la tombe aoocryphede Juliette, espèce de cuvede

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marbre rougeatre à demi t'iilcrrée dans un jardin, le» tombeaux en pleine rue des Scalijiers, et l'amphithéâtre antique, nous avons choisi, ne pouvunt tout visiter, l'arène romaine, mieux coiT^ervée encore que le cirque d'Arles.

Il ne manque à cette arène que l'enceinte extérieure^ lont cinq ou six arcades restées intactes rendent la lestauration du reste extrêmement facile : quelques semaines de répnration permettraient d'y recommencer les jeux sanglants du cirque. Tout en montant et en descendant les i^raduis, aussi purs d'arêtes que s'ils avaient été taillés d'hier, nous nous disions : a Quelle admirable place de taureaux on ferait ici, et comme .Montés, Chiclanero, Cucharès, donneraient de belles estocades aux taureaux de Gaviria et de Yeraguas sur cette arèï.e qui a bu le sang des lions et des gladiateurs! » On reconnaît les loges des belluairesetdes animaux féroces, les entrées et les sorties des acteurs, les vomitoires du peuple ; la sentine absorbante pour r écoulement des eaux après les naumachies se dislingue parfaitement ; il ne manque que le public couché lans la poussière de Josaphat. Comme si l'on avait voulu donner une échelle de la médiocrité moderne comparée à la grandeur antique, on a bâti un théâtre en planches dans i intérieur de l'arène, dont il couvre à peine quelques gradins; vingt-deux mille persomies pouvaient s'asseoir à l'aise dans l'amphithéâtre romain.

En nous rendant à la station du chemin de fer qui relie Vérone à Venise, nous remarquâmes un mouvement de troupes, des roulements de tambours, et beaucoup de gens se dirigeant du même côté : on nous dit qu'on allait fusiller sept brigands, et que la veille on en avait fusillé cinq. Si le temps ne nous eût manqué, nous aurions été voir cette exécution, qui dans notre pays nous eût fait fuir; car en voyage la curiosité va quelquefois jusqu'à la barbarie, et les yeux qui cherchent le nouveau ne se détournent pas d'un supplice, si le bourreau est pittoresque et si le patient est d'une bonne couleur locale.

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Heureusement le sifflet du chemin de fer nous fit renoncer à cette pensée cruelle, et nous nous assîmes dans le wagon, divisé d'un bout à l'autre par un corridor, et où avaient déjà pris place deux vénérables capucins, les premiers moines que nous voyions. Il était six heures. A buis beu''^ et (ternie nous devions arriver à Veiiise»

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