V O Y A CK
Mli
convenait : Je te fais peuple, snuf à le refaire noble s’il se eonduisait mal. Remarquez, je vous prie encore, que cette monarchie des Médicis a commencé par un républicain, Sylvestre de Médicis. A Sylvestre succéda le cardeur de laine Lando, homme de génie et de courage , sorti des derniers rangs du peuple. Au reste , c’était l'heure ^des affranchissements populaires dans toute l’Europe ; l’heure heureuse ou fatale de Guillaume Tell #t d’Artewel , de Nieolo de Rienzi et de Marino Faliéro; l’heure de la jaquerieen France, la révolte des ciompi (compagnons) à Florence, l'insurrection de Wat-Tyler et de Jaek-Straw, en Angleterre.
Ici s’arrête l’histoire du vieux palais : quand les Médicis se montrent , la république n’habite plus cette enceinte ; ce palais de tous n’est plus que le palais des Médicis. Cette famille avait apporté en naissant je ne sais quel besoin de domination et d’éclat qu’un trône seul pouvait satisfaire. Il me semble qu’on a trop fait pour elle, en lui donnant la première place dans la civilisation de Florence : c'est à Dante que celte place est due, et ensuite à Galilée; les Médicis ne viennent
qu après, ils ont eu l'honneur de fonder le Musée de Florence , niais ils ne lui ont rien donné de plus. Jean de Médicis fut un marchand habile ; Cosnie de Médicis fut un bourgeois hardi et cruel ; il fit autant de proscrits que Sylla , et ou l’appela père de la pairie dans un moment d’enthousiasme , comme Louis XV fut appelé le Bien-Aimé; Pierre, fils de Cosmc, fut servi par le poignard des assassins qui le manquèrent ; Einmanuel-le-Magnilique fut servi par l'assassinut de Pierre son frère ; à cette fenêtre du vieux palais , il a fait pendre l’archevêque de Pise, Francesco Salviati. Laurent fut le Louis XIV bourgeois du quinzième siècle. Après lui, l'exil vint retremper cette famille; Savonarole , ce républicain de la vieille roche tarpéienne, jeta l'anathème sur ces élégants cl spirituels usurpateurs de 1a liberté ; il tenta , lui , le premier, de s'opposer à ce despotisme entouré de tant de séductions: le moine tint ferme contre le prince; il attaqua les Médicis dans toutes les passions qui les rendaient populaires , brisant les chefs-d’œuvre de marbre ou d’airain , déchirant la soie et le velours , entassant dans un bûcher républicain les armoiries,
VOYAGE
les ciselures , les livres des poêles , toute cette parure royale dont le Magnifique avait surchargé Florence ; mais Florence , semblable à une courtisane dont le repentir est fugitif comme la vertu , revint bientôt à ce vice qu'elle aimait : elle brûla son moine comme elle avait brûlé ses voiles et ses dentelles, et elle revint au prince qui la parait si bien. C'est alors que se montre dans une ombre prudente Machiavel, cet homme qui est dans son genre un aussi grand inventeur que Galilée l’est dans le sien. Machiavel a trouvé, lion pas la politique , mais la diplomatie , le complément indispensable de la politique moderne. Esprit souple et flexible, il a formulé le premier 'une triste vérité que le temps n’a que trop démontrée , l’inutilité de la bonne foi et de la probité entre les divers états de l’Europe. 11 a poussé la prudence jusqu’à la trahison inclusivement ; il a trouvé une explication à tous les crimes de son temps , et même aux crimes des Borgia. 11 a eu tous les genres de courage , jusqu’au plus facile de tous les courages en ces temps barbares , subir la torture sans se plaindre , et comme une impitoyable nécessité.
Mil
Non, ue cherchez pas les Médicis dans le vieux palais, ne les cherchez pas sur la place publique , cherchez-les dans leur Musée , dans leurs demeures royales , dans leurs tombeaux ; cherchez-les surtout à la cour de Rome , quand Léon X et Clément VII , ces Médicis couronnés les premiers , firent subir à Florence leur éclatante protection.
Pour mieux dire et pour tout dire , Florence n'a qu’un maitre, un seul fondateur, un roi légitime: Dante Alighiéri !
l>\flTR. — LA CATHÉDRALE. — LA HIBI.IOI HF.QLK. — LA GALERIE.
Oui , c’est Dante qui est le souverain maître de Florence et de cette grande époque de l’esprit humain qu’on appelle la renaùsancr. A sa voix s’est réveillée l'Italie moderne , comme s’est réveillée la Grèce antique à la voix d’Homère et de Pythagore. Il a célébré , lui aussi , la patrie et la croyance , les dieux et les héros ; lui aussi il a été le créateur de la langue
iaa
qu’il a parlée. Cet homme savait toutes choses; il savait la théologie comme Savonarole , la politique comme Machiavel ; il avait lu Aristote et Platon ; il était peintre, il était musicien, il était orateur, il était soldat , en un mot c'était un poète à la taille d’Homère. Il a commencé par doter sa patrie d’une langue , ce qui est le plus grand don qu’un homme puisse faire aux hommes. Et depuis cinq cents ans, la poésie du Dante est vivante! Et depuis cinq cents ans , toute génération qui a passé sur cette terre a appris par coeur ce poème conçu au milieu du sang, du carnage, de l'incendie , de toutes les fureurs des guerres civiles , écrit dans l’exil. Dans ce poème où il a déposé son esprit , son ôme , son cœur, Dante a fondé, sans le savoir, toute cette grande école florentine , qui n’a pas son égale sous le soleil. 11 a révélé à son siècle les mœurs , les lettres , les sciences , les beauxarts ; il a remué si profondément cette nation de républicains , que tout d'un coup ils se sont tirés par un effort incroyable de la barbarie et des ténèbres du treizième siècle. Son livre a été à la fois le premier et le dernier mot de cette histoire. Il a trouvé la langue de
K N ITAM K
la religion, delà morale, delà politique, de la satire. Lui qui a creusé un si terrible enfer, le seul enfer dont nn ait peur, il a tiré de l’enfer chrétien Homère, Horace , Ovide , Lucain , la victime de Néron, Enée, le héros de Virgile, et César qu'il a replacé dans le ciel de Virgile , et, à côté de César, Brutus ; donnant ainsi de sou côté un démenti à l'Evangile qui les damnait , ces grands hommes de l’antiquité. Dante a donc sauvé du feu éternel l'âme du monde païen, tout comme Léon X, plus tard , a sauvé tant qu'il a pu ses ruines matérielles : double résurrection ; mais celle du Dante fut la plus courageuse. Toutefois laissons nu Dante et à Léon X le double honneur de cette résurrection. A eux deux ils ont dit au Lazare païen : Lève-toi et marche! Chacun a eu-sn part de ce bienfait ; Dante a gardé pour lui Pâme du mort ressuscité ; les Médicis ont gardé pour eux le marbre et les sculptures de son tombeau.
Cet homme, tombé du ciel dans l’Italie du moyen âge. a jeté la vive lumière de sa poésie sur toutes ces ruines amoncelées, lia montré le premier, à ces Italiens éblouis, quel admirable parti se pouvait tirer
154 VOYAGE
de (ouïes ces ruines; historiens, portes, artistes , monuments de l'antiquité , précieux débris épars çà et là , au hasard, dans cet horrible pêle-mêle de I incendie et du naufrage. El de cet aspect lamentable , Dante a tiré cette conclusion puissante : Non pas qu'il fallait refaire I antiquité, mais qu il fallait inventer quelque chose qui put être 1 antiquité à sou tour. Dante le théologien savait trop bien qu'on ne relève pas les croyances épuisées comme on relève la colonne d'un temple brisé; aussi dit-il à son siècle : — Ayons à notre tour des poètes , des architectes , des historiens, des philosophes, des sculpteurs. Soyons des ancêtres! Arrangeons à notre taille ce qui pourra nous servir dans l'ancien monde poétique; mais, loin d'obéir à ces ruines, forçons les ruines à nous obéir. Déjà vous avez vu (influence de cet homme sur les monuments de Pise, dont il inspirait les grands artistes; son influence n'est pas moins grande sur les monuments de Florence. Dante est en effet, à trois siècles de distance , le père de Michel-Ange , qui eut l'honneur de fermer , trois cents ans plus tard , cette époque de la renaissance que Dante, son maître, avait
ouvert?. Quel homme celui-là encore ! Tout enfant . Politien lui avait appris à lire dans la Divine Comédie, dont il avait épousé toutes les doctrines; il ne voyait dans tout Florence que le Haute. Républicain sincère, chrétien plein de foi , imagination lente et calme, exécution vive et hardie, il a vécu seul, sans autre famille que ses élèves, sansautre maîtresse que sa Florence. Dans cette foule de trafiquants, de fabricants et de changeurs, Michel-Ange n’a aimé, n’a estimé que les artistes. Il coudoyait ce peuple de marchands sans les voir ; il eut pensé que c'était au-dessous de sa dignité de les honorer de son mépris. Jusqu'à la fin de la dernière de ses quatre-vingt-dix années si remplies, Michel-Ange a été l’esclave du Dante, lui que Jules II , le pape inflexible, avait eu tant de peine à dompter! Il a résisté à la fois aux Médieiset à l’Arioste. Républicain comme Favaitété Dante, son maître, il porta dans la Rome corrompue et corruptrice nonseulement le dôme de Saint-Pierre de Rome, et les fresques de la chapelle Sixliue , mais encore les mœurs austères et la liberté de l'antique Florence. Lui aussi, Michel-Ange, il a fait son Enfer, et toujours,
V O VA G K
à l'exemple de son maître, il a placé dans cet enfer les vicieux et les coupables, c est-à-dire les amis licencieux et sanglants de Paul 111. Après avoir transporté sur la pierre et creusé dans le marbre la poésie du Dante, il a transporté la philosophie du Dante dans les vers qu’il écrivait vers la fin de sa vie , l'admirable vieillard! A cette heure suprême, Michel-Ange , revenu de toute illusion , et même de la gloire , pleure sur lui-mème et sur Florence. Seulement ce qui le console et le rassure, c’est le culte si chaste et si pur qu'il a voué à la beauté dans l'art ; car lui aussi , Michel-Ange, il avait sa Béatrice inconnue , adorée, qui le menait au ciel par des chemins semés d’étoiles. Ainsi donc restez unis, dans le respect des nations et dans l'admiration du monde, vous les deux maîtres de la plus belle époque de 1 esprit humain , loi , Dante, qui las commencée, et toi, Michel-Auge, qui l as accomplie.
Donc, la ville de Florence se divise en deux architectes bien distincts, le Dante et lesMédicis, les vieilles pierres crénelées de la république et les pierres plus élégantes de la monarchie. Sous l'inspiration du poêle
se soûl élevés tous les grands architectes , tous les grands monuments de lu ville ; sous lu protection des rois de Florence, ont fleuri tous les luleuts merveilleux qui ont couvert cette belle cité de tant d'ornements divers. 11 y a non loin du Dôme, la place d'un banc, sur lequel Dante venait s'asseoir; de ce lieu , il pouvait voir s’élever, peu à peu , celte église del Ftore qui a engendré Saint-Pierre de Itome, comme elle-même elle u été engendrée par l'église délia Spina à Pisc. C'est admirable à comprendre comment tous ces édifices géants de l'Italie se tiennent par un lien invisible. A Pise, sur les bords de l’Arno, l’architecte Nicolas, en se jouant, u pétri dans la pierre la plus ingénieuse petite cathédrale qui se puisse voir. C’est un chef-d’ccuvre exquis de la miniature gothique. Sur ces murs si légère, Nicolas a jeté à profusion tous les caprices de son génie ; il s’est servi do celle élégante ébauche pour enseigner à ses deux enfants , André et Jeun , comment se tenait le ciseau de leur père. Vous croiriez que vous allez prendre l’élégant cdilicc dans votre main droite et I emporter dans votre musée domestique. Eh bien! rien qu’à voir le Dôme de Flo-
VOYAGE
rence, ou comprend que l'architecte Arnolfo di La pu a voulu exécuter en grand l’esquisse de Nicolas. Il a voulu entasser à son tour, mais dans un espace immense, les merveilles sur les merveilles. Celte place du Dôme, où le poète venait se reposer chaque soir des méditations de la journée, estuulant chargée de monuments que la place de Pise. Elle possède sou Baptistère , son Dôme et sa Tour. Elle n’a pas de Campo- Santo. Le Cnmpo-Sanlo de Florence, vous le retrouverez épars cil et là , dans les cloilres, dans les églises, dans les places publiques. Vous vous heurtez à chaque instant contre une gloire , que dis-je? contre un mort.
Le Baptistère de Florence est un monument du moyeu Age , tout resplendissant de la jeune parure de la renaissance. Il a trois portes en bronze , qui sont trois chefs-d'œuvre ; la première de ces portes fut ciselée par André, fils de Nicolas, baptisé dans le royaume de son père. Après lui, et bien plus tard, lu ville et la commune de Florence résolurent d’ajouter deux portes au Baptistère. et, après un concours qui dura une année , ces portes furent confiées à LorcnzoGtiiherti : — Ici parles du Paradis, comme les appelait
EN ITALIE. I
Michel-Ange cent ans plus tard ! Sur ret illustre airain , l'artiste a passé quarante ans de sa vie; il a reproduit, avec cette énergie si calme, toute l’histoire de l’Ancien Testament : dans les encadrements de cette histoire , il a placé le portrait de son père et le sien. Rien de plus charmant et de plus lin que ce hrnnze où se joue tout ce drame simple et naïf. Eve vient au monde portée par des anges ; Moïse reçoit les Tables de la loi ; Josué passe le Jourdain. Sur l'autre porte , la vie de Jésus-Christ commence; parmi les miracles du Sauveur, vous retrouvez le Lazare imité par Raphaël. Vous figurez-vous Raphaël , ce beau jeune homme de dix-huit ans. debout devant ce bronze qui lui parle , et étudiant avec amour les compositions de Guiherti !
Mais cependant la cathédrale est là devant vous , non pas immobile , mais au contraire flottante dans l’azur du ciel bleu qui se rellète dans ses marbres. Vous êtes d'abord ébloui par cette apparition inattendue. La pensée du Dante n’a jamais produit une oeuvre plus grande La renaissance tout entière éclate sur ces murs ; cette fois l'art gothique est à jamais dépassé ; Byzance est vaincue , l'Orient est en fuite ,
IfK)
VOYAGE
l 'œuvre nouvelle est accomplie. Je le crois bien . que Dante allait souvent s’asseoir à cette place où se devaient réaliser, l’un après l'autre, tousses rêves. Le premier architecte du Dôme fut. qui pouvait-ce être? Arnolfo di Lapo , puis le Giotto , puis Orcagna . puis enfin Brunelleschi , le vainqueur du Panthéon antique, le vainqueur de la coupole de Sainte-Sophie à Constantinople, et qui plus tard eut l’honneur d être surpassé par cette coupole de Saint-Pierre de Rome, bâtie sur les dessins d’un enfant de Florence.
Comment vous décrire le Dôme, et que vous dire qui n’ait pas été dit mille fois? Comment rester dans la vérité pour ceux qui l’ont vu , dans la vraisemblance pour ceux qui ne l’ont pas admiré encore? C’est moins un temple qu'une ville. La muraille est couverte de marbre bleu et blanc , dans une symétrie parfaite; elle est chargée de statues, de bas-reliefs, de mosaïques. A peine entré dans celte vaste enceinte, vous êtes étonné de la trouver aussi grande nu dedans qu au dehors. Le jour tombe d’en haut , coloré par les vitraux, brisé par les colonnes, rejeté çà et là par la mosaïque éternelle qui s'étend au loin sous
K JS ITAI.I K.
lui
les arceaux connue fait la mousse verdâtre élans une forêt de chênes séculaires. Partout, autour de vous , il se fait un silence sans terreur, sans confusion . Vous comprenez même, dans ce frais crépuscule, que le soleil et son ardente clarté sont incessamment au-dessus de vos têtes. Dans ce désert peuplé, vous ne retrouvez aucune des inquiétudes qui s'emparent de
I aine au milieu des églises du Nord : car sous ces voûtes élégantes respirent doucement la Foi , la Charité , l'Espérance. D'ailleurs les habitants de ces solitudes sont couchés de toutes parts, à vos pieds, à votre droite, à votre gauche, dans leurs liuceuls de marbre. Là s'est endormi le premier, au pied de son œuvre accomplie, Brunellesco; à son côté repose Giotto, celui qui a élevé le clocher de l'église. Ange Politien lui-même, l élcgaul latiniste , a composé son épitaphe.
II y a aussi sous le dôme un pcle-méle de poètes , d’orateurs, de soldats. Oreagna a représenté Pierre Farnèse à cheval sur un mulet ; cet Oreagna était aussi hardi que Bossuet, quand il vous représente le brave comte de Fontaine porté doux sa chaise. Il y a là aussi le Poggio, ce licencieux railleur. Sur la nef
ai