‹ Voyage en ItalieChapitre 9 sur 27 · IOS · texte numérisé non relu

IOS

d'une tète est restée privée du liras fju'cllc animait de sa pensée; les Pisans dans leur chronique accusent de ees indignes mutilations Laurent de Médiris en personne : II quale, per ornare il su o museo , troneo barbaramenle amolto figure, le teste, lebraccia t le gambe. Et telle était cette furieuse passion des Médicis pour augmenter leur musée , que je ne jurerais pas que malgré toute l’horreur de cette profanation , In chronique pisanc ait menti.

Montons à présent au sommet de cette tour penchée , l’une des plus célèbres merveilles de l'Italie. Elle est toute en marbre; on y monte par deux cents quatre-vingt-treize marches pratiquées dans un mur éclairé par de larges fenêtres ; arrivé au sommet de la tour, vous grimpez encore à une échelle, et alors vous voilà plus élevé que les cloches les plus liantes du campanile : la Vierge , la Passion , ta Justice , bronzes formidables, qui cependant n’ont pu ébranler cette forteresse à demi couchée par terre. Comment est arrivée cette inclinaison de la tour? Par la volonté de l’architecte? par un tremblement de terre? par un affaissement du terrain? On l’ignore. L’art était encore

in;

VOYAGE

trop peu avancé pour se livrer à de pareilles bizarreries, qui n'appartiennent ordinairement, dans tous les arts , qu'aux génies épuisés. [)'un autre côté cependant , comment expliquer cette déviation de quinze pieds qui entraînerait la ruine de tout édifice même beaucoup moins considérable que la tour de Pise , laquelle n’a pas moins de cent quatre-vingt-dix pieds de hauteur?

Cette tour et le dôme se souviennent de Galilée , ce Michel-Ange de la science. De cette hauteur, Galilée a calculé la chute des corps graves , tout comme à vingt ans il devina le pendule en suivant avec l’attention du génie le mouvement de la lampe de fer qui est encore suspendue aux voûtes de la cathédrale. On vous montre la lampe de Galilée tout comme on vous montrerait la pomme de Newton. Quels hommes , qui voyaient tant de choses sans effroi I Et nous autres , faibles mortels, qui nous cramponnons épouvantés à la balustrade de pierre , et que le vertige vient à prendre rien qu'à voir au loin les montagnes de Lucques , les aqueducs , les baies , la mer , Livourne et son port?

Mais du Unis lus chefs-d'œuvre entassés là, de toutes les merveilles élevées à cette place , pur les mains des hommes , vous n’avez pas vu le plus étrange ; quittons ees hauteurs et descendons dans cette tombe immense ouverte à nos pieds , vous allez cniin savoir ce que vaut la |>loiie , l'autorité , la science , la puissance, la liberté. Car aux pieds de la tour, qui semble s'en éloigner avec effroi ; à l'ombre sainte du la cathédrale qui le protège ; non loin du baptistaire , cette porte sainte par laquelle le chrétien entre dans la vie, s'étend le Campo-Santo à demi caché sous ses arcades et sous les cyprès funèbres. Le Cumpo-Sanlo a été le cimetière de celte république de Fise quand elle avait à ensevelir ses héros, ses défenseurs, Bes magistrats , ses grands artistes. Tant que la république a vieilli forte, puissante, glorieuse, le Campo- Sunto a été ouvert à ses morts; il a été fermé avec son dernier grand homme. L'histoire de Fise et sou cimetière national ont accompli leur tâche le même jour.

A la bonne heure , voilà ce qui s'ap|>elle un panthéon , un panthéon inviolable et logique , où l’apo-

VOYAGE

théosede la veille lie ne change pas en imprécations le lendemain! A la bonne heure, voilà un cimetière national, un cimetière sans confusion, où chacun tient la meme plaee dans le même néant glorieux, lin effet, celte terre, par un privilège admirable, apportée tout exprès de Jérusalem , dévore les cadavres qu’on lui confie. Elle ne laisse rien de l'homme que sou nom et sa gloire. Eh! quel besoin l'homme a-t-il donc de posséder éternellement ces six pieds de terre dont il se vante? Le Campo-Sanlo lui prête à peine pour quelques jours ce dernier domaine de son ambition ; après quoi il ne reste plus rien de ce cadavre, pas même ce quelque chose tans nom dont parle Tertullien. Dans ce cimetière vide et si rempli , le fossoyeur d 'Hamlet ne trouverait pas un crâne pour servir de texte à sa philosophie, pas un ossement pour jouer avec ses camarades; à peine le prince de Danemarck y recueillerait un peu d’herbe pour tresser la couronne nuptiale d'Ophéliel Dans ce lieu solennel, véritable champ de repos où tout repose , même les morts , toutes choses sont égales ; point de confusion, point de préférence, point d’ambition comme dans notre cimetière du

EK ITALIE. MK)

Père-Lachaise, celle caricature solennelle de toutes les vanités du monde ; mais des noms inscrits sur lu pierre , et au-dessus de ces noms une immortelle oraison funèbre , non pas l'oraison funèbre de quelques-uns dans la foule, mais l'éternelle louante de l'histoire à l’usage de tous les hommes que cette terre hospitalière a dévorés.

Quand donc les vieux Pisans voulurent récompenser dignement la vertu guerrière et la vertu civile , qui est pour le moins legale de la première, ils ne trouvèrent rien de mieux que de faire venir cette terre de Jérusalem ; autour de cette terre sacrée, ils élevèrent de hautes murailles et de légers arceaux comme dans un cloître. Ce fut Jean de Pise , le fils de Nicolas , qui tailla ees pierres dentelées si bien faites poulies doux rayons de la lune de juin et qui perdent tout leur effet durant le jour. Puis, lorsque ces murailles furent élevées , lorsque Jean de Pise eut accompli son œuvre , la république abandonna ces murs funèbres à ses artistes favoris, afin qu'ils eussent à embellir la tombe commune et en même temps leur propre tombe. Tâche singulière et dont nous n’avons aucune

VOYAGE

idée, nous autres enfants passionnés et enthousiastes de l’heure présente. A cet appel de la république, tous les artistes obéirent avec un empressement solennel.

Us voulurent que pas un seul pan de ces murailles funèbres ne restât nu ou vide , alin que du moins il y eût de l'écho dans ce silence, une foule dans cette solitude.

Nul ne saurait dire l’effet de ces peintures à demi effacées par le temps, mais qui témoignent encore du génie et de la croyance religieuse de leurs auteurs. En vaiu votre regard plein de larmes cherche-t-il à découvrir quelques traces effacées des premiers essais du génie toscan , c’est à graud’peine si vous pouvez saisir, pr quelques lignes restées pures, les drames naïfs dont ces vieilles murailles sont chargées. Pourtantsurces murs dégradés se sont exercés les meilleurs élèves du Giotto, cet homme qui devina la peinture , et qui , dans la route qu’il a tracée , ne fut suivi qu’un siècle après pr Brunelesco , Donatcllo et Masaceio , ces grands maîtres. Cepndant quelques nomsselisentencoresur les murs du cimetière de Pise : Buffamalco, ce spirituel bouffon célébré par Boccace, la joie de Florence

HDigfeeeHj^aoo

EN ITALIE. III

qui répétait scs Ixms mots, mort n l'hôpital on riant aux éclats; Bruno di Giovanni, l'ami de Buffamalco, mais un ami jaloux et que la tête de Caïn empêchait de dormir. Il y avait encore Simone Memmi , Spincllo Aretinos, Pietro da Orvieto, Bcnozzo Gozzoli, ouvriers en couleur de l'école de Cimabüe, moins naïfs et moins inspirés que leur maître. Surtout il y avait dans ces premières années si mémorables du quatorzième siècle le grand Orgagna , espèce de Michel- Ange précurseur, qui des premiers se mit à illustrer les murailles du Campo-Sanlo. Cet Orgagna était sculpteur, peintre, architecte et poète, comme c'était l’usage dans les treizième, quatorzième et quinzième siècles barbare»; il était un des premiers Italiens qui eût lu le Dante, et il s’était imbu de cette poésie nouvelle avec un fanatisme qui tenait de la dévotion. L'enfer, le jugement dernier, les mpndes errants dans l’espace, toute la métaphysique, j'ai presque dit toute la théologie de la poésie furent dès lors la préoccupation unique d’André Orgagna. Tout plein des vers du Dante, Orgagna a voulu retracer sur les murailles du Campo-Saatn l’enfer île la Divine comédie. Mais ce

VOYAGK

grand génie ne voyml encore dans la poésie d’Alighieri que la forme , la eouleur , le mouvement , le drame. Il n’en comprenait guère ni la mélancolie intime, ni la douleur cachée, ni la tristesse profonde. Il n'avait encore que le pressentiment de cette beauté profane qui devait plus tard inspirer Raphaël. Que de tètes ravissantes échappées à ee génie! mais des tètes souvent sans pensée et partant sans grandeur. Il épelait , vous le voyez , ee terrible poème que Michel-Ange devait savoir par cœur. Orgagna a tout au plus esquissé le Jugement dernier sur les murs du Campo-Santo , Michel-Ange l’a terminé au Vatican.

Parmi les artistes du treizième siècle , Orgagna u'est pas le seul qu'inspire le Dante. Au contraire, ils sont tous plus ou moins inspirés par ce divin poète. Au cimetière de Pise , Buffamalco a représenté tous les cieux décrits par .le Dante ; Dieu lui-môme les tient tous les sept dans la main. Dans le Triomphe de In Mort , le même André Orgagna , a l’exemple d’Alighicri , a placé ses ennemis et scs amis dans cet enfer qu’il a divisé en fosses (bolge) > comme fait le Dante; il a été fantasque , bouffon , satirique; près du Trinm-

phe de la Mort, un digne élève «lu Giotto a représenté les pères du désert; au milieu de ees figures s«;vères, l’auteur a trouvé le moyen de plaeer une très-jolie femme sous le capuelion d’un moine : c’est ainsi que Meyerbeer, dans les Huguenots , à la bénédiction des poignards , cache des femmes sous l’habit îles enfants de choeur. — Vient ensuite Giotto, ce Raphaël des premiers temps de l’art ; cet homme qui a deviné la couleur, le mouvement, la vie; cet homme qui a fait le portrait du Dante , qui a construit le clocher de la cathédrale de Florence, que tous les grands seigneurs de l’Italie, les Polentani de Ravennc , les Malatesti de Himini , les Este de Ferrare, les Gastruccio de Lueques, les Visconli de Milan , les Scala de Vérone , sc disputèrent tour à tour comme un puissant auxiliaire à leur ambition et à leur fortune, a voulu, lui aussi, laisser sa trace dans le Campo-Santo, Giotto a laissé quatre tableaux dans le cimetière de Pise; mais seulement quelques lambeaux de ees chefs-d oeuvre sont restés sur les murailles dévastées. Il y a surtout un tableau de l’ivresse de Noé qui est plein de charme. Noé est ivre et nu; une jeune

voyage

femme se eouvre de la main les yeux , mais à travers eclle main a demi fermée la curieuse risque un «il.

( 'elle femme s'appelle la Vergognusa : elle a donné lieu à un proverlte. Mais allez donc suivre à la trace dans une demi-lieue de tour ces oeuvres à demi effacées , tous les prophètes, toute la Bible, tout l’Évangile, tous les peintres des trois grands siècles de la peinture! Autant vaudrait compter les morts qui ont reposé un instant sous ces evprès.

Tant qu'il fait jour, ce n'est pas le bon moment pour visiter ce cimetière qu'on dirait fondé pour un congrès de rois , ce champ sacré où toutes les tombes sont égales. Vous pouvez, il est vrai, profiler du soleil pour étudier l un après l'autre tous ces marbres , tous ces débris de l’antiquité ramassés çà et là dans la république pisane, et qui ont enfin trouvé leur champ de repos , eux aussi , tout comme s’ils avaient mené la vie des hommes. Parmi ces fragments qui font de ce cimetière un musée , il y en a de très-remarquables. Profitez du jour pour les voir; et enfin, quand la nuit sera venue, quand la lune aura percé de son calme rayon le dernier nuage , quand le der-

EN ITALIE. Il.-i

nier Anglais , avec son sifflement importun et ennuyé , sera rentré dans son hôtellerie , glissez-vous , il est temps, dans le Campo-Santo de Pise. La nuit, qui efface tous les autres monuments, et qui les laisse dans l’ombre, remplit au contraire celui-là de mille lueurs favorables. Cette sombre verdure des cyprès s’adoucit à cette heureuse lueur. Ces grêles colonnades s'enhardissent dans ces ténèbres éclaircies , le vieux cloître s’agrandit à la faveur de cette mélancolique lumière , la lune à demi voilée projette au hasard ses faibles rayons sur tous ces restes des vieux temps : c'est le soleil des tombeaux.

Entrez donc dans cette enceinte funèbre. La porte est déjà chargée d’un sarcophage : c’est que pas une place n’a été perdue dans ce dernier asile de la mort. Ces ingénieux débris de l’art grec.de l’art étrusque, de l'art italien , à cette heure de la nuit, se montrent à vous tels qu’ils sortirent de la main de l’ouvrier. Os marbres mutilés le matin , ces peintures à demi effacées au soleil , la limpide nuit italienne les remet en honneur; elle complète, elle ajoute, elle agrandit , elle restaure , elle donne au temps un démenti

voyage

fonnel . elle remplit celle solitude , elle ranime ce silence. Marchez doucement , afin qu’à cette heure les ombres errantes autour de leurs monuments vous prennent pour un fantôme. A votre droite s'alitent les peintures si calmes le mutin ; à votre };uuehe s'en- \ fuit au loin l'arcade effilée du cloître, mollement em-

portée dans l’ombre, pendant que vous foulez à vos pieds mille inscriptions funèbres , des armoiries brisées, des noms à demi effacés, des emblèmes qui voulaient dire autrefois : Ici repose la beauté, la jeunesse , et qui disent à peine à présent : Ici repose un mort âgé de quatre siècles! Lente promenade et solennelle, toute remplie d'apparitions imposantes. Confusion étrange de monuments païens et de monuments chrétiens, fort peu étonnés de se trouver réunis dans le même néant. La vieille Rome a déposé en ce lieu son Hercule, sa Junon, son Vulcain ; la Grèce y a laissé sa Vénus et ses Amours; l’Egypte, son sphinx ; surtout elles y ont envoyé à l’envi des échantillons de leurs tombeaux. Et, savez-vous? plus d’une fois dans ces cercueils vides, dans ces sarcophages ••barges de l’ibis égyptien, ou bien entourés du myrte

de Vénus , du pampre de Bacehus , se sont couchés, pour ne plus se relever jusqu'au jour du jugement, les plus fervents chrétiens du moyen âge. Toutes ces urnes de la mort mythologique se sont remplies une seconde fois , mais cette fois ce sont des adorateurs du Christ qui les remplissent. Dans un sarcophage en marbre blanc, qui, sans nul doute, a appartenu à quelque vaillant soldat romain , repose le grand architecte Nicolas ; et à côté de son père , dans une gracieuse amphore du plus beau style grec, digne de sa main , se tient Jean , son fils , architecte du Ctmpo-Santo. Excellent exemple que donnaient là ces artistes aux générations à venir; à savoir, que l'antiquité n’était point faite pour être indignement mutilée et semée aux vents; mais, au contraire, qu’clle était sainte et respectable jusque dans scs débris, et qu'un chrétien pouvait être à l'aise même dans les cercueils consacrés par les prêtres de Jupiter.

Ainsi toutes ces tombes antiques semblent glisser •levant vous pendant que votre regard attristé cherche à deviner à quels hommes elles ont appartenu il y a

iis

VOYAGE

mille aus , à quels hommes elles appartiennent depuis trois siècles? Tous ces antiques cercueils ont été construits, on le dirait, pour l’éternité; ils sont chargés d'images , d’emhlèmes, de scènes riantes ou terribles, tout autant que le bouclier d’Achille dans Homère. Pour les compléter , on a placé au hasard d’autres fragments de colonnes , d'inscriptions ; des statues , des bustes , étrangers les inscriptions et les bustes aux cercueils qu’ils conlplètent. — Et ceci est encore d’un grand effet dans cette nuit à demi éclairée, vous, ne comprenant pas comment il est arrivé qu’une statue grecque soit montée sur une tombe romaine, qu’un buste de jeune homme soit placé sur le sarcophage d’une jeune fille , et vous vous dites tout bas que sans doute ils auront été troublés dans leur sabbat nocturne , et qu’ils seront restés pêle-mêle à la place où ils se trouvaient , sans avoir eu le temps de se reconnaître.

Cependant , n’ayez crainte , allons toujours : admirez sur la tombe d’un soldat pisan ces deux belles images de Castor et Pollux ; sur la tombe d'un saint évêque, remarquez , je vous prie, les Grâces

KN ITALIE.

lit)

qui dansent ; et alors malgré vous , vous vous rappelez ces vers d’Horace :

Jam Otherea choros ducil Venus, imminente lund : Juneta k que ÎSymphys, («ratio* décentes...

Plus loin , sur un piédestal où il est question de Jaeopo d'Appiano , Jaropo , je ne sais qui , se tient un buste de iunius ISrutus, ec fondateur d’une république tout aussi morte que la république de Pise ; près du Brulus, deux lions supportent un sarcophage ovale, singulière forme à donnera une tombe; dans eet ovale est enfermé le corps d'un guelfe de Pise; dans un sarcophage voisin est contenu le corps d’un gibelin de Pise, surmonté d'une légère colonne chargée du turban de Mahomet.

Il y a même tout le frontispice d’un temple de Diane; au-dessus de ce bloc de marbre se tiennent debout les deux apôtres saint Pierre et saint Paul ; ils jettent un regard sévère sur VEndymion endormi. — 11 y a aussi quelques marbres nouveaux parmi ces vieux marbres, un tombeau sculpté par Torwaldsen, eet homme beaucoup trop vanté. Il suffit deeompa-

VOYAGE

rer cette tombe pur TorwaMsen , au tombeau voisin du sculpteur Thomas de Pise, exécuté par ses élèves. — Mais voyez donc l’étrange chose, à côté de Thomas, l’artiste croyant, enterré lii par scs élèves, voyez ce grand monument plein de faste. — Avonsnous bien lu le nom que porte ce marbre? — Algarolli ! le Vénitien goguenard aimé de Frédéric II , l’Italien qui copiait Voltaire , l'incrédule ordinaire de S. M. le roi de Prusse , enterré en terre sainte , et par qui enterré? Par le roi de Prusse lui-même qui a fait son inscription : — Algarotlo, Ovidii œmulo, Frédéric» * magnus.

Il y a encore parmi ces morts d'hier la hellecomtesse Schou valoff, morte si jeune et si belle il y a déjà vingt ans; elle dort entre deux jurisconsultes célèbres du quatorzième siècle ; et tout en face , tout au bout de cette longue avenue de cercueils pleins ou vides , qui donc a été assez hardi pour s’étendre dans cet admirable sarcophage sur lequel un ciseau grec a représenté toute la Phèdre d'Euripide? Même on dirait que c’est mieux encore que la Phèdre d’Euripide; on dirait , à l’élégance de ces personnages, à

KN ITALIE.

la beauté de ces visages, que l'artiste a été inspiré par la Phèdre de Racine. Qui donc s'est endormi dans ce marbre sans prix , fait sans doute pour un des rois qui étaient devant Troie? C'est une reine qui a confié à cette urne sa dépouille mortelle. Dons ce sarcophage , Béatrice, la mère de la comtesse Mathilde , a voulu dormir. Elle a envoyé chercher cette urne païenne dans le temple de Bacchus , et elle repose là-dedans , comme repose Clément XII dans la tombe d'Agrippa . —A quoi tiennent les chefs-d’œuvre ! C'est pourtant ce sarcophage d'un auteur inconnu qui a éveillé le génie de Nicolas de Pise. Sur ce sarcophage, un des plus beaux marbres de l'antiquité, est représentée une chasse d’Hippolyte, fils de Thésée. Et voilà sur quel modèle Nicolas devina le style des statues antiques, et apprit commentscpose une figure, comment on l'anime , et en un mot tous les secrets de cet art inconnu qu’il devait enseigner à tant d’autres. C’est ainsi qu'en lisant quelques vers de Malherbe, La Fontaine s'est senti un poète. — La belle chaire que nous admirions tout à l’heure dans le baptistaire de Pisc n'a pas d'autre origine que le

VOYAGE

tombeau d'emprunt de la comtesse Béatrice. — .4n»o üomini HIC.

La nuit se passe bien vite dans ces évocations solennelles. Cependant vous entendez toutes sortes de murmures. Les cyprès balancent leur noir feuillage , le vent gémit sous les arceaux gothiques , la incr mugit au loin; dans une chapelle latérale, une lampe allumée éclaire un Christ sculpté; le Christ, plein de douleur et de pardon, (raine sa croix dans la voie douloureuse; au dehors chante de temps à autre le rossignol de Juliette, venu de Vérone à Pise ; de ce fouillis de ronces , s’élancent tout à coup des milliers d'étincelles volantes , léger phosphore ! A coup sûr , ce sont les âmes des morts! En même temps, la lune , du sommet de la tour penchée , jette ses rayons vacillants sur les murailles , et soudain flottent autour de vous toutes ces images chrétiennes ou profanes, échappées au pinceau de tant de grands maîtres : c'est l'heure de la résurrection universelle. Quelle épouvante et quelle joie! Et le moyen , à la vue de tant de génie et de vertus enfouis In , de ne pas croire a cette parole du souve-

rain pontife qui consacra le Campo-Sanlo : — Si qui* in itlo Campa Sanclo sepitllus fueril , vilain potsidebil attmam.

Le lendemain , j’étais à Florence, — au milieu de cette ville sans rivale dans le monde , qui a produit Dante, Michel-Ange, Galilée et Machiavel.

Ht inainleunnt que nous sommes arrivés dans ces nobles murs qui nous appellent, au milieu de ces chcfs-d'o'uvre que le monde adore, dans cette ville sans rivale parmi les villes italiennes; maintenant que nous sommes enfin à Florence, parlons de Florence el parlons-en tout h notre aise ; parcourons lentement ce vaste musée, tout rempli desouvcnirsetde merveille .

tafi VOYAGK

car ce n'est plus là une ville rumine toutes les villes de ce monde, et tout occupée de l'avenir; le passé seul est sa vie : pour elle, espérer c’est se souvenir. Elle a tant vécu autrefois, et en si peu de temps, <|u'à cette heure elle a devant elle un repos de plusieurs siècles , tant elle a accompli à la fois toutes les destinées des villes , tant elle s’est rassasiée tout d'un coup de libertés et d’esclavage, de victoires et de défaites, de prospérités et de misère. Ville étrange qui a servi de passage à toutes les grandes idées qui ont fondé la gloire , la prospérité, l’expérience de l’histoire moderne ! Aussi, quand au sortir du Campo-Sanlo, a Pise, je l’ai aperçue de loin cette admirable ressuscitée des révolutions et des tempêtes, j'ai oublié à l’instant môme le peu que je savais déjà de l’Italie. Ce grand nom de Florence sonne plus haut à mon esprit et à mon e«w que le nom de Rome elle-même, la ville éternelle. Rome, en effet, c’est le tombeau solennel du vieil univers païen; Florence, c’est le glorieux bereenudu monde nouveau , à l’instant où l’Europe chrétienne s’éveillaitaux beaux-arts etcummençaità reconnaître par un sourire Dante et Michel-Ange, connue fait pour sa

mère le jeune Marccllus dans Virgile. Florence c’est la mère-patrie de toutes les poésies , de tous les arts qui 11e sont ni la poésie , ni les arts de l'antiquité. Ellea découvert, tout comme Christophe Colomb, son nouveau monde; non pas seulement , comme le Génois, le monde des diamants, de l’or, des esclaves et des perles, mais le monde à part des intelligences, errant pêle-mêle, au hasard, dans la poussière et dans la nuit du moyen âge. La première elle a poussé ce grand cri qui a réveillé Michel-Ange et Galilée, et déchiré du haut en bas non pas le voile du temple, mais des ténèbres bien autrement épaisses, la barbarie. Aussi, prêtez l’oreille, et de cette terre silencieuse vous entendrez sortir des harmonies divines. Ouvrez les yeux , et devant vous va se dresser une ville tout entière sculptée, et gravée, et peinte par la main des plus grands génies; sur ccs portes toutes grandes ouvertes, sur ces remparts inutiles où se lit doublement le nom de Michel-Ange , comme soldat et comme architecte, interrogez l'histoire; et soudain vous verrez se dresser devant vous tout ce peuple de héros turbulents et occupés , démocrates violents , avec tous les

VOYAGE

nobles besoins des grands seigneurs, marchands d’or qui savaient manier le 1er, aussi ardents à fomenter une révolte qu'à bâtir un chef-d'œuvre ; Gibelins sans crainte. Guelfes sans peur, couverts de sang les uns et les autres, ce qui les rend également innocents; fondant, au milieu de tous les tumultes de la place publique, les mêmes arts que les paisibles Athéniens d'Aspasic ou de Périclès ont eu tant de peine à fonder. Tel est ce peuple , qu’on pourrait appeler Us Etrusque» du t nvym âge, et qui a jeté de son vivant plus d'idées nouvelles, plus de grandes passions , plus de chefs-d'œuvre, que n’en ont produit à elles toutes, dans le même espace de temps, toutes les nations de l’Europe chrétienne.

Telles étaient mes pensées en approchant de Florence. Chemin faisant, j’avais relu avec la passion d’un néophyte le beau livre de M. Delécluze, sincère et savant écrivain s’il en fut ; et comme c’est là une histoire simplement et savamment écrite, remplie de faits et de modération , je la savais par cœur. L'histoire a cela de particulier qu elle rend la vie, le mouvement, la passion à toutes les cendres éparses quelle

recueille dans sa main puissante; elle sème autour d’elle toutes sortes de débris, et ces débris, comme les pierres de Deucaiion et de Pyrrha , se changent aussitôt en autant d'hommes qui marchent et qui pensent. Mais quel n’est pas l'intérêt tout-puissant ajoute à ce drame , quand vous vous trouvez soudain sur le théâtre même où il s est passé! quand vous vous dites à vous-même : — Voilà le champ de bataille ! — Voilà la tribune! — Voilà la prison ! — Voilà le trône! — Voilà l’autel! — Voilà lechafaud I A cc propos, j’avais oublié de vous dire qu’en revenant du Campo-Sanlo de Pise j’avais passé au pied de 1a Touille la faim: à ce moment la lune était sanglante, je ne sais quelle clarté funèbre s'exhalait de ces sombres murs; il me semblait que j’entendais des dents humaines grincer sur un crâne vide! Il n’y a pas de poésie écrite qui puisse rendre cet effet-là.

Florence! voilà donc Florence devant nous! Figurez-vous uu palais de pierres légèrement posé sur des fleurs, si bien que les fleurs la portent sans courber la tète, cette noble maison, musée au dedans, forteresse au dehors. Elle a étébâtieeneffetsurunchnmp

de lis et de roses, sans étouffer ni les roses ni les lis. Elle s'abrite en véritable Italienne câline et coquette, entredeuxcollinescbargées d'oliviers, de vignobles, de grenadiers en Meurs; elle a, pour admirer sa beauté doucement hâlée, l’Ârno aussi lier et non moins élégant que la Seine parisienne. Vue de loin , vous vous écriez : — La grande ville I tant vous voyez se dresser devant vous de tours bruyantes , de clochers qui sonnent, de dômes étincelants, de sommets sans nombre , celte parure des plus grandes cités qui manque si fort à Paris. Ainsi, vous pénétrez dans une longue suite de maisons ou plulôtde citadelles, et, mieux encore que vous ne l’avez compris dans la ville de Gènes , vous comprenez, cette lois, ce que c’est qu'un grand architecte. Cettefois, pointde parure extérieure, point d’ornements, point de peintures ; mais des murailles sévères qu’on dirait de granit, des maisons inviolables d’une seule pierre noire qui se perdent on ne sait où. Le toit avance dans la rue, la fenêtre est étroite et haute , la porte est épaisse ; levez la tête , voyez-vous ces créneaux menaçants? Sur la muraille est gravé encore l’écusson du maître. C’est qu’à cha-

cune de ces fenêtres on s’est battu ! C’est que du haut de ces créneaux ont été précipités des hommes! C'est que dans ces rues étroites se sont entrechoqués les citoyens! C’est que ces murailles ont été les témoins de bien des tragédies sanglantes, et qu’il a fallu les tailler ainsi dans le roc vif pour qu'elles ne fussent pas démolies par le sang. Que de fois ces portes massives se sont ouvertes pour la prison , pour la mort, pour l’exil ! En ce lemps-là le jière de famille nedisait pas : Mon foyer domestique, il disait : Ma citadelle domettique. Ces gens-là vivaient les armes à la inain , la haine dans le co'ur. En fait de républiques , ne me parlez pas des petites républiques et des égalités qui se coudoient ; elles se voient de trop prés l'une l'autre pour ne pas comprendre toute leur misère et toute leur vanité.

Mais si les Florentins s'étaient contentés de s’égorger, de se piller, de s’exiler les uns les autres, d’élever, chacun de son côté , forteresses contre forteresses, en un mot de s’entre-dévorer comme des loups furieux, où donc en serait toute leur histoire? Un eût fait la chasse à ces bêtes fauves, on les eut traquées

VOYAGE

dans leurs lanières , ont eût fuit justiee à la fois de la bête et de son repaire ; et tout eût été dit. Heureusement le sentiment de la liberté commune imposait silence aux jours du danger à ces Gibelins et à res Guelfes, et alors ils se réunissaient dans les mûmes périls. Plus tard , fatigués de !'as|>ect monotone de leurs citadelles , ils pensèrent à élever des édifices publics où chaque regard aflligé pût se distraire en contemplant des chefs-d’œuvre qui étaient le bien de tous. Ceei soit dit à la gloire des anciens citoyens de Florence; ils ont été moins égoïstes que les républicains de Gênes. Us ont paré non pas leurs demeures particulières . mais leur ville. Pendant que les Génois habitaient de riches palais dans une ville sans monuments, les Florentins habitaient des palais vides dans une ville remplie de chefs-d’œuvre. Ils savaient que l'homme passe et que la ville reste. Ils consentaient bien à se démolir les uns les autres; mais à aucun prix ils n'auraient effacé d’une muraille publique un nom . une armoirie , fût-ce le nom d’un traître, l’armoirie d'un vaincu. Ce peuple , turbulent sans mesure, s’arrêtait tout d’un coup [«>ur construire une

place publique où il put être turbulent plus à sou aise. Les différents corps de métiers, au milieu d’une bataille générale , convenaient d'une suspension d’armes pour se bâtir une église commune où chacun apporterait sa statue et son offrande. Ainsi , pendant que les maisons des particuliers faisaient tous les frais de ces guerres civiles, la cité s’embellissait de jour en jour. Personne n’était chez soi , la ville seule était chez elle. A elle seule appartenaient les architectes, les peintres, les sculpteurs de la république. Ces genslà aimaient les arts à eux tous et pour eux tous ; ils étaient en ceci de véritables phalanstériens, et en ceci ils étaient dans la vérité; car, en bonne conscience . on ne peut pas admettre qu’un homme soit le moitre à ce point d'un tableau de Raphaël , qu'il le puisse détruire, ou même qu’il en doive jouir tout seul. Voilà ce que les Florentins avaient très- bien compris; voilà comment il se fait que cette ville, qui n’a rien détruit de ce qui était à elle, est si riche aujourd’hui en monuments de tout genre, pendant que tant de grandes villes de l’Europe sont si pauvres. Quoi d’étonnant en effet que nous soyons misérables à ce

r>4 VOYAGE

point-là , nous qui , à chaque révolution , avons brisé les temples, les palais etinéine les tombeaux ; nousqui nous croyons obligés, le lendemain, d’effacer les monuments de lu veille, nous qui avons coupé quatre ou cinq fois, aux angles du Louvre, l'aigle ou la fleur de lis! A Florence, dans la cour de la prison , j'ai vu encore entiers les écussons sans nombre de tous les podestats de la république. A Florence , sous les créneaux du palais vieux, brillentencoreneuf écussons qui , en France, depuis 4298 auraient été effacés cent mille fois au moins. L’écusson gibelin , un lis rouge sur champ blanc; l'écusson guelfe avec les clefs du saint-siège; l’écusson du duc d’Anjou et du roi de Naples, les armoiries du duc d’Athènes, les outils des cardeurs de laine, les six balles des Médicis, les armoiries de Napoléon , et enfin celles des grands-ducs de la maison d’Autriche.

Parmi tous, ces écussons des maîtres éphémères de la république florentine, certes celui qui eut été effacé avec le plus de frénésie, chez nous autres Français et philosophes, c’eût été le monogramme de Notre- Seigneur Jésus- Christ , nommé roi des Florentins

on 1527. Le Christ, lui aussi, a l'honneur d’avoir son écusson royal entre celui du duc d’Athènes et des cardeurs de laine. Ainsi , d’un coup d’œil , vous pouvez embrasser toute cette histoire que ce peu pie a respectée comme il a respecté tous les monuments de sa ville. Nation intelligente, celle-là, la seule nation de ce monde qui ait compris qu ou ne brise pas l'histoire, que la plus grande fureur populaire n’en saurait effacer une seule ligne. Je ne crois pas qu’il y ait l'exemple d’une telle modération dans aucun peuple de l’univers.

Puisque nous voilà en présence du vieux palais, occupés à considérer toute cette histoire, voulez-vous que nous fassions halte un instant '! La place est fortifiée et parée , ce sont de hautes murailles qui protègent des chefs-d’œuvre. Michel-Ange s’y montre à côté de Médicis, non loin de Raphaël, qui a voulu bâtir une des maisons de cette place. L'art et la politique se mêlent et se confondent dans cette enceinte si remplie. Là, chaque marbre a un sens, chaque colonne est un souvenir. Le palais est à la fois une forteresse, une demeure royale, une chambre pour les orateurs, un champ-clos pour l’émeute, un forum

VOYAGE

pour faire des lois, un musée. Ses hautes murailles menaçantes sont protégées par une tour du haut de laquelle, aux jours de guerres civiles, sonnait le beffroi populaire. Chaque son de la cloche terrible faisait vibrer jusqu à la rage ces cœurs aujourd'hui si tranquilles. Au pied de la tour se lient encore le lion de pierre, une fleur de lis dans ses griffes, impassible témoin de tant de révolutions de cinq cents années; sur le devant de la tour, et comme si vous assistiez à la lutte de deux géants , se dresse le David colossal de Michel-Ange; naturellement c est la tour qui est écrasée par la statue. Comme pendantauDurùf, vous avez I Hercule de Bandinelli : vous diriez du frère exagéré et grand encore du David. En même temps , la fontaine de l ' Ammutwlo jette son eau dans les bassins de marbre que supportent quatre chevaux d'airain ; vous diriez un des Neptunes des jets d’eau de Versailles. Dans le fond de la place et toujours du même côté que le David , le grand Orgagna, l’architecte du Campo-Santo de Pise, a élevé ces belles arcades sous lesquelles le peuple de Florence venait parler , les armes à la main, des intérêts de la Répu-

bliqne. On dit que ce portique est le plus beau portique du monde. Nous autres Parisiens, qui ne connaissons guère que les arcades du Palais-Royal et de la rue de Rivoli , nous ne saurions nous faire une idée d’un pareil monument en plein air, ouvert à tous, et cependant si complet que tout un peuple, rassemblé sous ces arcades, pouvait se dire : Je suis chez moi ! L’architecture n’n guère exécuté de plus grandes choses, car rien qu’à se promener sous ces arcades, on ressent je ne sais quel bien-être intime qu'on ne rencontre guère que dans les plus beaux salons de Gènes; du reste la Loggia est ornée comme le salon d'un prince. C'est pour elle queDonatello a exécuté sa Judith; que Jean de Bologne a taillé sa Sabine enlevée , marbre admirable , tout rempli d'une passion brutale. Pour elle aussi Benvcnuto Cellini, ce grand artiste à main armée , cette espèce de bandit ciseleur qui parait son poignard comme il eût paré sa maîtresse, a fondu son Versée , et il vous a raconté dans ses Mémoires avec quelles transes infinies. Ce chef-d’œuvre de Cellini est accompagné de deux basreliefs on vous retrouvez toute la délicatesse de l’or-

I5X VOYAGE

lèvre florentin. Remarquez aussi les bas-reliefs des Sabines de Jean de Bologne , et les bas-reliefs de la statue de Bosnie. Ces Florentins ont prodigué l’art, grand et petit; ils n'ont jamais su s’arrêter quand il fallait parer leur ville, leur maîtresse souveraine et bien aimée. Ces petites statuettes, d’un demi-pied, à côté du David eolossal , ne perdent rien de leur délicatesse, tout comme elles ne font rien perdre au géant voisin, de sa grandeur. Comme je vous le disais tout à l’heure , pour compléter tout cet ensemble , s’élève au milieu de cette place 1a statue équestre deCosme 1", par Jean de Bologne. Ne vous lassez pas d’entendre toujours les mômes grands noms à projms des chefsd'œuvre d’une même ville. En ce lemps-là , quand une ville avait reconnu un grand artiste, elle s'abandonnait à lui corps et Ame, et lui , il passait sa vie à l’embellir. Jean de Bologne et Michel-Ange ont fait pour Florence ce que Nicolas et son fils Jean ont fait pour Pise. Non-seulement ils l’ont faite belle, mais encore grande et riche. Fer pour fer, quand il s’agit de la gloire et de la durée des villes , mieux vaut cent fois le ciseau du sculpteur que l’épée du conquérant.

KN ITALIE.

Que si cette pince vous pnrnit inégale, et si vous trouvez que In tribune est isolée du pelais, et que lu Loggia n’appartient pas assez à tout cet ensemble, et que ces statues , détachées l'une de l’autre , manquent d’un lien qui les unisse entre elles, cl qu'cnfin ceci est , à tout prendre , une place inachevée , prenezvous-en à la volonté de ce peuple qui n’a pas voulu bâtir sa tribune sur l'emplacement de deux maisons qu’il avait rasées. C’est la première et I onique fois peut-être que Florence n’a pas sacrifié ses haines politiques au désir de s'embellir.

Malgré tout son désordre apparent, cette place du Grand-Duc vous attire , vous fascine en dépit de vousmême. Vous allez de l’une à l’autre statue. Vous regardez de loin le passé , vous vous approchez des basreliefs, vous vous tenez débouta lu tribune, vous parcourez la Loggia, vous admirez sous ces créneaux ces écussons immobiles. Que ne donneriez-vous pas à cet instant pour voir cette ville étrange, animée, comme à ses plus beaux jours, de passions violentes, décolères puissantes, d’acharnements héroïques ? La république, l’oligarchie , la monarchie llorentiuc

14» VOYAGL

vivent encore sur ces murs. Soyez attentifs, vous retrouverez les traces de leur passage : coups d’épée , coups de poignard , paroles sonores, éloquence impérieuse , vociférations des populaces, abaissement des grands, abaissement du peuple, grandeur des unsctderaulre; ville si grande par ses passions que Charlemagne a voulu rebâtir en petitsur le modèle de laRome antique, et qui a mérité cet honneur à force de révolutions , d’intelligence et de génie. A peine s’appelait-elle Florence, que la comtesse Mathilde la donnait au pape, et qu'elle entrait dans les guerres cruelles des Gibelins et des Guelfes, qui ont produit chez nous In Saint- Barthélemy et la reine Catherine de Médicis. Florence a grandi dans les désordres, elle a grandi par la guerre civile. Plus ces républicains se sont massacrés entre eux , et plus ils ont été puissants et forts. C’est l'histoire des hommes nés du serpent de Cadmus. Jamais pareils désordres ne se sont manifestés dans aucune histoire, suivis de pareils résultats. Ces Florentins ont commencé par le brigandage, comme les Romains; ils ont bridé Fiésoles, qui leur faisait ombrage , et de celte ville puissante ils ont fait une mai-

sou des champs. Ils se sont élevé des tours avant de se bâtir des maisons. Contrairement à tous les peuples du monde , ils ont commencé par le palais pour finir par la chaumière. Ils ont été des marchands avant d'être des soldats ; puis ils ont été des artistes, puis ils se sont battus comme des peuples qui n’auraient jamais ni construit un temple, ni exécuté un tableau. Ils ont été des cardcurs de laines-princessouverains; ils ont été gentilshoinmes-changeurs-orfèvres-gaîniers ; ils ont tout fait, tout tenté; ils ont réussi à toutes choses , excepté à se faire des lois ; et cette ignorance des lois, qui eut perdu toute autre nation , a servi celle-là. On reste confondu d’admiration quand on songe que de cette république perdue dans le dédale des républiques italiennes sont sortis toutes les sciences, tous les arts , toutes les idées, sur lesquels a vécu et vit encore l'Europe moderne. On voudrait pouvoir s agenouiller devant cette patrie de la poésie, de la politique, de l histoirc,de la science, des beaux-arts, et la remercier , les mains jointes, de tant de bienfaits! Bien plus, elle a non-seulement donné l'éveil au monde moderne , mais elle a sauvé.

VOYAGE

tant qu’elle a pu , I ancien monde. Courageuse et dévouée , et déjà sceptique dans son christianisme ( le scepticisme, enfant légitime des guerres eivilcs), elle a osé proclamer la première que les ruines de l’univers païen étaient saintes et respectables ; elle a fouillé dans ces nobles débris avec une vigilance et une admiration sans égales. Pendant que Venise rapportait la peinture de Constantinople, pendant que les Pisans rapportaient l'arcbitecturede la Syrie, Florence remontait plus haut que Constantinople, sans se perdre dans l’art bâtard de l'Orient plus reculé; Florence remontait jusqu'à Rome, et de Rome jusqu'à Athènes. Et quel instant solennel, quand , au plus fort de ses études, après tant de changements si brusques, après avoir subi tour à tour le joug des empereurs et celui des papes, et celui des nobles, et celui du peuple, elle se reposa dans sa richesse et dans sa liberté , quand elle entendit cette voix qui purle. vnx clanumtis ! quand elle entendit la voix du Dante lui révéler à la fois le passé , le présent et l’avenir !

Ainsi donc la ville appartient à la fois à l’antiquité

KN ITALIE.

par ses études, aux temps modernes par ses découvertes ; elle touche d’une main à Phidias, de l’autre main à Michel-Ange ; elle est la fille de Dante et d’Homère ; elle u eu foi en même temps à Jupiter et au Dieu de l'Évangile; elle a retrouvé la Vénus enfouie dans la terre , le même jour où Pétrarque trouvait la langue italienne enfouie dans In Divine Comédie. Elle a précédé de trois cents ans , dans la culture des beaux-arts, tous les autres peuples de l’occidcnt et du nord, dont les yeux restaient fermés à celte grande lumière. La première des nations medernes , elle a été éloquente , passionnée , poétique , élégante , amoureuse , parée ; elle a porté la première robe de soie , le premier manteau de velours, la première armure ciselée. — Elle a été la reine du monde; reine par l’éclat, par la grâce , par le langage , par la jeunesse , par la beauté.

Mais que nous voilà loin du vieux palais 1 L'architecte Arnolpho di Lapo , élève de Nicolas de Pise , a donné le premier projet de ce Forum couvert. C’est le plus vieux monument républicain de Florence, et rependant rien n'y manque , ni les tableaux , ni les statues, ni les plafonds. Le moine Savouaroleen per-

VOYAGE

soune , ce Junius Brutus sous le froc, présida à In construction de cette vaste enceinte qui pourrait contenir dix mille éner|;umènes calmes. Les murailles, à peine élevées , ont été couvertes de tableaux en l’honneur de Florence. Un de ces tableaux rappelle le fait suivant qui n’étonne guère dans la ville de Machiavel : Sur douze ambassadeurs , envoyés de divers côtés de l’Europe à Boniface Vil , douze étaient Florentins. Parmi les statues on distingue l'Adam el l'Eve, de Bandinelli, et la Victoire, de Michel-Ange. Singuliers républicains qui ne pouvaient délibérer sur les affaires de l'état qu’en présence de chefs-d’œuvre dignes des rois !

Dans cette enceinte muette et vide aujourd'hui , que de révolutions! que d'émeutes! quelles colères implacables : vainqueurs, vaincus , Gibelius, Guelphes, juges, bourreaux, victimes, bourgeois, commerçants, banquiers , soldats , ils arrivaient tous , dans cette chambre, poussés par les passions du moment, et ils se débattaient les uns sur les autres au hasard, sans frein , sans loi , sans motif! Nobles et démocrates, ils se voyaient là face à face , se renvoyant , à qui mieux

t.N ITALIE.

mieux , la haine et l'injure. Puis, tout d’un coup, et sans raisons apparentes, on passait de la haine à l’amour, de la rage à la joie ; et alors c’étaient des fêtes sans fin, des réjouissances privées et publiques, des hymnes , des processions , des spectacles , des feux de joie ; ces hommes furieux la veille , le lendemain parcouraient la ville couronnés de flcurs, à la tête d’un chef qui s’appelait l'Amour. Il faisait venir de toutes les parties de l’Europe des danseurs , des saltimbanques , des bohémiens , des rôtisseurs. Ils jetaient leur argent dans les rues , comme si ce n’eût été que leur sang. — Telle était la Florence du troisième siècle , sanglante et folle de joie, usant autant de manteaux brodés que de poignards, préparant ainsi à l’avance toutes sortes de cruautés et de licence pour la peste qui allait venir.

Dans cette salle où nous sommes ont passé tour à tour le duc d’Athènes , Gauthier de Brienne , espèce d’intrigaut devenu , on ne sait comment, roi de Florence. Celui-là chassé, commencèrent à se montrer les Médicis , usurpateurs légitimes de Florence ; pourtant c’était le temps où le peuple disait au noble qui lui

Page 1