‹ Voyage en ItalieChapitre 3 sur 27 · I.N ITALIE · texte numérisé non relu

I.N ITALIE

lit

au contraire : si jamais chapelle culholi«|ue mérita nos hommages et nos respects, c'est la chapelle de Fourrières. Elle s élève ou plutôt elle s’élevait loin îles agitations des hommes, loin de leurs passions mauvaises, loin de leurs grands intérêts, si misérables quand on les voit d'en haut. Humble chapelle! elle était le rendez-vous de toutes les Ames tremblantes, de toutes les espérances timides ! On y venait en pèlerinage du milieu de cette ville, ou plutôt du fond de cet abîme qui s'appelle Lyon, intercéder aux pieds de Notre-Dame des Sepl-Douleurs. C'était une tradition , dans ce gouffre mouvant de spéculateurs et de marchands, sans entrailles et sans cieur , que Notre- Dame de Fourvières n’avait rien à refuser aux âmes tendres; aussi de toutes parts les mères venaient l’implorer pour leurs enfants , les femmes pour leurs maris. Humbles vœux! tendres vœux! souvent exaucés, comme l'attestent les murailles chargées d’eavoto. Malheureusement celte abominable tour, placée là pour servir en même temps de café , de tabagie et d’observatoire frivole à l'usage des oisifs, tuera 1a chapelle de Fourvières; et voilà pourquoi il eût mieux

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valu |H)iir In chapelle être ensevelie dans ses ruines.

Ainsi désenchanté même de Kourvières, uù donc aller maintenant dans cette ville que la spéculation a de haut en bas envahie 1 On n’y retrouve même plus les vestiges de son dernier siège, un siège d’hier! Car ees murailles savent réparer leurs brèches ; il In maison écrasées succédé à l'instant une maison neuve. L'incendie même , dans cette étrange ville, ne laisse pas de traces de son passage. I’ar exemple, il n’y a pas quinze jours que brûlait tout un quartier des Brotleaux; figurez-vous le pâté des Italiens tout en llnmmes. Eh bien! j’ai voulu voir l’emplacement de cette ville qui brûlait encore il y a huit jours : campas itbi Troja fuit! Qui le croirait? nulle trace d'incendie! pas un seul pan de muraille dégradé ou noirci! pas une trace de fumée , pas un décombre! Vous n'avez plus sous les yeux qu'un vaste emplacement déjà tout prêt à recevoir de nouvelles constructions , et qui les recevra demain.

O pendant le soir approchait. Les bateaux à vapeur, repus de feu et de fumée, étaient rentrés au port; le chemin de fer avait lâché au loin sa dernière

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cargaison humaine; l'ombre descendait dans la ville, et avec l'ombre ce bruit indéfinissable qui n’est pas le bruit occupé et mercenaire , mais bien le bruit de l'homme qui se promène ou qui se repose. Je me souvins alors qu’il y avait à Lyon une place consacrée du moins à lu poésie profane; vasle place arrosée de bière , dont l’écho répète incessamment toutes sortes de chansons joyeuses, dont le petit théâtre fut longtemps l’asile licencieux et bruyant de la Melpomènc du dernier ordre. — Je vais à celle place des Célestins ; elle n’est plus reconnaissable. Le théâtre est fermé par la spéculation; la Melpomènc crottée et sans corseta changé de domicile; les chanteurs ambulants, bohémiens déguenillés de la nuit, habitent à celte heure de resplendissants cafés qu’ils remplissent de leurs rauques mélodies; leurs dignes femelles à la voix roucoulante sont vêtues de gaze et de soie, et elles forment des groupes comme dans le Décamtron de Winterhalter, mais un Décaméron sans jeunesse, fané, fardé, à la voix fausse cl aux grosses mains. — Le petit théâtre a été porté plus loin, mais il est désert, — le grand théâtre est désert; quand j’v

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entrai , une {'rosse sylphide sautait sans balancier sur le léger fil de soie et d’or que nuidcnioiselle Taglioui eflleure à peine; seulement, pour la sylphide lyonnaise, on avait remplacé par une corde à puits le fil aérien de mademoiselle Taglioni. — Les autres sylphides portaient des bas de coton sans jarretières. Au dehors de ce triste lieu mal éclaire, la nuit était belle et sereine ; le rossignol printanier chantait à perdre haleine sur les bords fleuris de la Saône. .Mais parmi ces oreilles marchandes blasées par le son de l’or, quelle est l’oreille digne d’entendre chanter le rossignol?

— Don, me dis-je le lendemain en me réveillant, à quoi sert la poésie , et qui donc veut de la poésie? Loin de nous l'idéal ! Il n’y a dans le monde que le positif. Vendre et acheter pour revendre et pour racheter, voilà la vie ! A bas les rêveurs! vivent les marchands! Donc, vautrons-nous tout à notre aise dons le positif, soyons de notre pays et de notre siècle! Et du même pas, je me mis en route pour le chemin de fer. Ici , monsieur, ne pensez pas que vous allez rencontrer un chemin de fer comme celui de Suinl-Ger-

main, coquet, |>nré, le pied léger, arrivant au but d’un seul bond; non, par Dieu ! ce n'est pas cela. Le chemin de fer de Lyon à Saint-Étienne, ce n’est pas, comme celui de Paris à Saint-Germain , un plaisir, e'est une affaire. Cette fois, le charbonnier, le forgeron, remplacent le gentilhomme; plus de (leurs, plus d’éclats de rire, plus de fraîches toilettes, plus de douces causeries à voix basse; mais du fer, de la houille, de gros spéculateurs, des gens d'affaires qui calculent ou qui dorment. Le chemin de Saint- Étienne , c'est la spéculation qui voyage économiquement en poste, rien de moins, rien de plus.

Aussi bien le chemin de Saint-Étienne est rechigné, renfrogné, mécontent, mal peigné ; il ne part qu’à ses heures, et il part lentement. 11 fait plus de cas d'un ballot que d’un homme; il donnerait toute l’Académie française pour deux wagons de houille. C’est qu il a été construit pour la houille et non pour riiomme : donc, que l'homme attende! Comme aussi le chemin de Saint-Étienne ne suit qu'une ligne, l'horrible ligne droite. Il aurait pu , tout comme un autre, circuler légèrement sur le liane des montagnes;

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il a mieux aimé se précipiter brutalement dans le liane même de la montagne , et vous tenir des quarts d'heure tout entiers dans cette nuit humide et profonde. 11 aime mieux creuser une voûte que jeter un pont. La difficulté qu'il pouvait tourner, il la brise ; c'est un brutal qui marche violemment à son but sans s’inquiéter des malheureux qu il traîne après lui.

Et notez que toute cette violence est une violence en pure perle; il s en faut, et de beaucoup, que cette droite ligne soit le chemin le plus court. Ce tyran de fer qui jette , chemin faisant , le feu et la flamme , a toutes sortes de caprices insupportables dans un personnage si mal dressé. Il va par sauts et par bonds, tantôt très-vite, tantôt très-lentement, sans dire pourquoi. 11 est aussi fantasque qu'il est brutal, il change à chaque instant de pas et d'allure , il accomplit sa tâche dans toutes sortes d’équipages et des plus bizarres.

D’abord , pour sortir de Lyon, il attelle à son char, ou plutôt à ses chars , une demi-douzaine de chevaux de fiacre , misérables rosses efflanquées, qui ne savent comment sauter entre tous ces rails qui s’en-

tre croisent. On sort de Lyon au pas, avec la lenteur d un convoi funèbre ; on traverse ainsi la première voûte, et Dieu sait si le trajet vous paraît long! Une fois liors de la voûte, le chemin de fer remplace ses maigres haridelles par une maigre machine à vapeur, d’un très-petit calibre, d’une force des plus médiocres, et nourrie, je veux dire chauffée, par charité. Cependant celte frêle machine vaut mieux à elle seule que cent chevaux comme ceux qui vous traînaient tout à l'heure, et vous allez assez bien pendant une heure ou «leux , quand la machine est dételée à son tour; cette fois, un coup de poing remplace les six chevaux de la première étape ; vous allez ainsi l’espace de deux lieues d’un pas assez calme, après quoi le convoi s’arrête de nouveau. Ce serait bien le cas ou jamais d'atteler une autre machine à celte longue suite de voitures mal construites. Le sentier est difficile et malaisé; la pente qui allait tout à l’heure en s'inclinant, maintenant elle gravit la montagne, la descente est devenue montée. Allons ! c'est pour le coup qu’il faut de la vigueur! Vite donc, une bonne machine bien nourrie, bien fumante, bien

roulante, et dans \inj;l minutes nous sommes nu luit!

Hélas! non! le chemin de fer ne vu pus si vite. Il ne possède dans son écurie qu’une machine, éreintée et asthmatique; d ailleurs il nourrit, pour son u$aj;e particulier , dans un petit clos voisin , entre deux murailles de charbon , trois à quatre petits bidets de monta |;ues. Sur ces quatre maigres bidets aussi essoufflés que les machines, et encore plus mal nourris, le chemin de fer en choisit deux qu il attelle à scs voitures, et voilà ces deux pauvres bétes qui trottent menu entre ces deux barres de fer, jugez si l'on va vite ainsi traîné ! Or . plus 1a chose est invraisemblable, plus elle est vraie! Et si vous ne comprenez pas comment il se fait que dans ce pays de houille on sc prive d’une machine à vapeur assez forte pour faire en deux heures tout le service que ne font pas tant de mauvais chevaux en cinq heures, je vous dirai que personne n’y peut rien comprendre! Pour ma part, j’étais indigné; si le chemin de fer m avait demandé mon nom , je lui aurais répondu : — Je m appelle Emile Peyrcire! A ec nom redouté, je ne pense pas

(| lie le chemin de fer aurait continué ainsi tonpelil bonhomme de chemin!

Pourtant quel plus lu i emplacement fut jamais trouvé à un chemin de fer! Réunir deux villes de cette importance, Lyon et Suint-Etienne! Un chemin qui tient à la fois au Rhône , à la Saône, à la Loire ! Partout sous vos pas, dans un rayon de trente lieues , le fer , le charbon , le minerai, que sais-je? Six cents voyageurs chaque jour, et sur lesquels le chemin ne comptait pas. Si Peyreire les tenait sous su main intellij'ente , ces six cents voyageurs, il en aurait bientôt le double, lui qui , avant peu , jettera chaque dimanche un million d’heureux promeneurs dans la forêt de Saint-Germain ! Et quel immense capital ( une heure cl demie ajoutée chaque jour à la vie de douze cents hommes) ne quqnerait-ou pas , si au lieu de faire ce trajet-là eu quatre heures et demie , le chemin rie fer le faisait seulement en moins de trois heures? Et encore une fois, comprend-on que ce soient les machines qui manquent au chemin? Quoi! vous avez les voilures, vous avez les voyageurs, vous avez le fnnrmjje, cl vous n’avez pas le cheval !

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Néanmoins (je vous avertis que la folle du logis va revenir) I quel lieau voyage à faire de Lyon à Saint- Etienne , même pur le chemin de fer tiré à deux elle vaux! Comme jetais heureux daller si lentement et de pouvoir admirer tout à l ois»! ce beau pays traversé d'une façon si solennelle ! C’est eu effet un paysage d une incroyable variété. Il ne s'agit pas ici d'une route ordinaire depuis longtemps tracée ou tout au moins indiquée par les relations et par les habitudes de deux villes voisines ; il s agit d un sentier inconnu , tout nouveau, hardiment trouvé dans des régions que jusqu 'alors nul pied n'avait foulées. C'est ainsi que pour accomplir cette o'uvre, des montagnes ont été tranchées et creusées, qui n avaient jamais été franchies. Des ponts ont été jetés sur des torrents qui étaieul sans nom. Vous vous trouvez de plaiu pied avec des plaines qui étaient jadis le versant ou le plateau d’une montagne. Toute cette nuturc jeune, verdoyante , nouvelle , nouvellement découverte par l’ingénieur, éclate et brille de toutes parts. A chaque instant la scène change ; vous passez d'un drscrl aride dans un vaste jardin dont le mur a été renverse ,

du ne forêt inculte à un pré fauché d’hier; vous traversez des villes qui vous tournent le dos , honteuses d’ètre surprises dans cette effrayante nudité; vous riez au nez des précipices , vous vous lavez les mains audessus des cascades : sous vos pieds broute la chèvre et elle lève 1a tète , étonnée de ce feu qui roule audessus du cytise en lleur. C’est un bouleversement continuel, infini, merveilleux. Ce qui était la montagne est devenu la plaine ; la plaine a été exhaussée , le torrent s'est changé en fontaine et il désaltère la chaudière bouillonnante; du haut des pics les plus escarpés, la bergère qui file , sa quenouille à la main, est encore depuis cinq ans à s’expliquer ce prodige; des hommes tout noirs , réveillés dans les profondeurs du charbon , sortent de la mine, leur lampe à la main, et ils vous regardent stupéfaits , en montrant leurs dents blanches; ni le paysage ni les hommes de ces contrées ne sont encore revenus de leur étonnement des premiers jours ; tels ils étaient il y a cinq ans et tels ils sont encore. Môme, les animaux si faciles d'ordinaire à apprivoiser, ils ont gardé leur étonnement stupide ou sauvage ! tjuand passe le convoi . la

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génisse inquiète appelle le ber) je r à son aide; le co<| s'enfuit oublieux de sou harem ! Surtout les chevaux épouvantés ne peuvent pas comprendre encore que les chars aillent tout seuls quand ils vont sans chevaux et sans machines ! Oui , c’est là une scène pleine d’intérêt et de variété.

Et, chemin faisant , que de charmants petits vallons de deux pieds I que de claires fontuines murmurantes ! que de vieux saules non pleureurs, mais au contraire vi|joureux et goguenards ! que de cabanes rustiques élevées là par les hommes des anciens jours , les charbonniers primitifs, qui y sont entrés se croyant au bout du monde! Chemin faisant aussi , entendezvous la forge qui souffle? voyez-vous le fer qui s’échappe des hauts fourneaux comme une avalanche enflammée? Tout là-bas , la houille dans des flots de fumée se dépouille de son soufre. Plus loin, le souffleur souffle le verre. Le laminoir bruyant étend la fonte sous ses dents de fer. Partout la lime, la scie, le moulin, le bruit, le mouvement, la vapeur, la cheminée qu'on prendrait pour l'obélisque de l.uxor, la fumée, la flamme, le charbon qui sort de terre!

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lût dans toute cette fumée, de douces prairies; dans ce feu , de limpides ruisseaux ; dans celte poussière, la plus éclatante verdure ; sur ce volcan , des moissons naissantes ; parmi le soufre , de blanches marguerites; c'est ici plus que jamais qu'il faut croire à cette union tant célébrée par les poêles , l'union de Vulcain , le forgeron, et de Vénus, la blanche fille de la mer.

Je vous disais bien que In folle du lo(jis m allait reprendre; mais que voulez-vous? c'est un mal incurable. J’y consens , puisqu'il le faut , hélas ! que toute cette belle , éclatante et transparente nature soit chargée d’une couche de poussière , mais à condition qu'on pourra débarrasser au besoin ce doux visage de cette houille , retrouver la blancheur et I éclat velouté de cette joue sous Vignoble poussière qui la recouvre. Que chacun prenne où il le peut son plaisir, son bonheur , sa joie , sou rêve ! Que l'ingénieur, ce nouveau conquérant d'un monde inconnu , frappe du pied 1a terre et s'écrie : — Heureuse terre , tu renfermes dans ton sein du plomb ou du cuivre , de l'or ou du fer ! Peut-on m'empècher de m étendre sur la

prairie verdoyante , et <le m'écrier à mon tour : — Heureuse terre, toute clwrgée de blanches marguerites ! Voici deux voyageurs arrêtés sur le même ruisseau : l’un tire une baïonnette de la fournaise , et il plonge le fer homicide dans cette eau courante ; l'autre prend de l'eau dans le creux de sa main , et il porte cette eau limpide à ses lèvres avides. L’un trempe son arme dans le Furens , l’autre boit les eaux du Lignon! Ils ont raison l'un et l’autre : le Furens et le Lignon , le fleuve homicide des fabricants d'armes et le ruisseau amoureux de l’Astrée, c’est le même fleuve!

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Deux jours plus tard nous disions adieu à Lyon et nous poursuivions notre route vers l'Italie , non plus par Genève et par le Simplon, comme nous en avions le projet, mais par la Savoie et le Mont-Ceuis. Je ne sais pourquoi j’ai été heureux d’éviter Genève. Je n’ai jamais vu Genève, mais je me ligure que c’est là une ville pédante, sans naïveté et sans grâce. Elle

entendu les orateurs belles dans ce qu'ils appellent leur tribune nationale. Au delà du pont, moitié France et moitié Savoie, les douaniers ont été des plus polis du monde ; ils nous ont donné du feu pour allumer nos cigarres, cigarres de contrebande, pen dant que trois vieilles femmes accroupies comme les sorcières de Macbeth nous ont envoyé des baisers du bout de leurs doigts ridés. Bientôt après, nous som mes entrés dans celte route admirable entreprise par Napoléon Bonaparte. Alors a commencé en moi une admiration que je ne saurais dire et que vous comprendrez mieux que personne , vous. Monsieur, qui savez combien jusqu'ici j'ai été obstinément et exclusivement attaché à In poursuite de ce faux art dramatique qui se fabrique chez nous depuis dix ans.

Figurez-vous donc mon émotion et mon enthousiasme quand nous avons traversé à pied , rafraîchis par la brise des montagnes , les échelles de Savoie. Pour la première fois de ma vie , j’avais devant moi ce vaste amphithéâtre qui se compose de plusieurs jardins suspendus, plus merveilleux que les jardins de Sémiramis. Loin de vous enfermer dans ses lianes

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arides, la montagne s’ouvre au contraire devant vous, et alors le regard se perd au loin dans mille vallées immenses et verdoyantes. C’est à la fois la solennité de la montagne et la gaieté de la plaine. La montagne n’est là que pour vous servir de piédestal, pour vous faire la voie facile, pour vous mieux montrer le calme univers qu elle domine de sa bienveillante hauteur. Cependant , tout au bas du vallon, une douce et murmurante rivière coule doucement entre les arbres de son rivage , comme si elle voulait vous accompagner jusqu'aux dernières limites de son empire , en vous jetant son dernier adieu avec son dernier murmure.

Ainsi vous arrivez lentement, mais trop vite, à cette voûte immense qui domine l’échelon le plus élevé de la montagne et qui la traverse dans toute sa largeur. En fait de miracles de l'industrie, parlez-moi de celui-là ! Voilà enfin comment l'homme se doit mesurer avec la montagne et l’aborder de front, la tête haute, os sublime, et non pas en rampant sur le ventre , comme font les ingénieurs ordinaires. Que j’aurais voulu tenir à cet instant nos grands faiseurs de chemins de fer, pour les forcer à comparer cette voûte

hardie , sublime, à toutes leurs routes tant vantées! Sous les voûtes du chemin de fer, l'borniiie s’engloutit en courbant la tête , la voûte l'écrase de son poids , de son eau fangeuse et de son mépris ; elle l'absorbe , elle l'anéantit, elle le prive d’air et de lumière; elle le traite à peu près comme la baleine traite Jouas qu’elle avale d’un côté et qu’elle rejette , vous savez comment. Au contraire , la voûte de la Savoie est faite pour laisser passer des armées. Arrivez, qui que vous soyez , héros , enseignes déployées et vos enseignes passeront sous la voûte sans s’incliner. Sous cette voûte ont passé en même temps Napoléon et le soleil de la grande arméel Mais pourquoi donc irais-je comparer l’industrie à la gloire, la taupinière à l’arc de triomphe?

La nuit nous surprit à Chambéry. Dans de pareilles occasions, la nuit est souvent un bienfait. Elle jette un grand rideau noir sur l’éclatante nature à l’instant même oû le regard ébloui et lassé n’a plus rien à apprendre. Chambéry, autant que j’ai pu en juger, ressemble tout à fait à une de nos sous-préfectures. On y bat le tambour à huit heures; au tambour se mêle

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le son du clairon ; la garde rentre dans sa caserne au son de la musique militaire ; les officiers , vieux et jeunes , se reposent à la porte des cafés de l'oisiveté de la journée ; enfin le théâtre jouait ce soir-là le Postillon de Lonjumeau : vous voyez bien qu’il m’était impossible de me croire déjà en Italie.

Seulement , ce que nous n’aurions pas rencontré dans une sous-préfecture , c’est une troupe de capucins noirs, de véritables capucins en chair et en os, les pieds nus, le cordon autour de la ceinture, le gros chapelet nu côté, précédés d’un grand Christ pâle et sanglant que portait un des leurs. Ils allaient . je crois, à la promenade. Leurs ligures étaient calmes, bonnes et douces. Tout comme les soldats, ces bons pères faisaient innocemment leur petit exercice du soir.

Ce que nous soinmmes devenus plus tard , je l'ignore. Le sommeil, le rêve, la douce clarté de la lune, les jurements des postillons, le hennissement des chevaux , les périls mêmes de la nuit, car la nuit n’a pas été sans quelque péril par ces montagnes qu'il fallait gravir et descendre , et que nous descendions au

galop ; tout cela m'apparail bien confusément. Il me semble que j’ai vu glisser devant moi toutes sortes d’images fantastiques. Heureusement le jour est bientôt venu qui vous jette ses blanches clartés. Alors vous vous trouvez déjà trcs-enfoncé dans la montagne. Le vallon s’est resserré ; de chaque côté de la roule s’est élevé un mur de grunit, mais d’un granit chargé de verdure; la calme rivière a fait place à de fougueux torrents. Vous êtes en plein dans la Savoie. Prenez bien garde de regarder de trop près les indigènes de ces montagnes, cor c’est ici que commencent à se montrer les crétins et les goitres , les gros cous sans forme et les grosses têtes sans idées, et aussi laids à voir ceuxci que celles-là.

Quelquefois sur un roc escarpé, levez la tète! c’est une citadelle bâtie par ces aigles qu'Esope envoie dans les airs pour demander de la chaux et du sable aux Lybiens. Cette citadelle , hélas ! c’est une horrible prison , autour de laquelle se déroule une ceinture de torrents et de pierres. Que la vie doit être affreuse entre ces rochers quand la neige et la glace les recouvrent , quand ce torrent devient immobile , quand nul

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bruit ne se fait entendre, pas même le cri des aigles sur ces hauteurs I 0 malheur 1 0 quel triste passage pour aller en Italie ! Ces montagnes ont aussi leurSpielberg environné de silence , de terreurs et de neiges. Le Spielberg , les crétins et les goitres de ce côté-ci de la voûte , c’est horrible ; certes l’autre côté de la voûte, calme, éclairé , libre , verdoyant et champêtre, valait bien mieux.

Toute cette partie de la route serait triste et maussade , si rien pouvait être triste et maussade dans un pareil voyage; mais patience I Voici IcmonlCenis! Ces orgueilleux sommets chargés de neiges éternelles, ces lacs immobiles, ces glaciers sur lesquels va se briser le soleil , comme la flèche d’un enfant contre l’armure d’Achille , cette masse inerte, immense, qui nous sépare de l'Italie ; ch bien I tout à l'heure , nous allons les franchir. Adieu au printemps, adieu aux fleurs, adieu au ruisseau ; nous allons traverser cet inerte domaine de l’hiver. L’entrée dans ces montagnes est imposante et solennelle. Vous comprenez que vous n’ôtes tout au plus sur ces monts sauvages qu'un oiseau de passage, et que nul mortel ne serait le

bien-venu à «lire : — Seigneur, nous sommes bien ici; dressons-y , s'il vous p/ail, trois lentes. C’est en effet un pays maudit , c’est une terre sans entrailles , c'est un hiver impitoyable; en vain le gracieux printemps veut-il grimper de temps autre contre à ces rocs désolés , l’hiver, impitoyable vieillard , repousse du pied le joli enfant et le précipite dans ses abîmes de glaces. Plus vous montez et plus l’air est rare, le soleil terne, la terre dure, le roc triste, la neige épaisse , l'homme silencieux. De temps à autre les frêles cabanes , bâties pour servir de refuge au voyageur pue surprend l’avalanche , se montrent à vous , toutes nues , c’est-à-dire dépouillées de leur linceul de neige ; et ainsi dépouillés, ces cadavres de cabanes n’en sont que plus affreux. Sur ces hauteurs désolées et désolantes, le postillon ne chante plus , le cheval ne hennit plus , le voyageur ne regarde plus : chacun accomplit sa tâche sans mol dire. Cependant vous montez toujours. La Savoie s’arrête à une certaine barrière, et vous voilà dans la Sardaigne, toujours dans les mêmes frimas, toujours dans les mêmes neiges profondes. Puis enfin , tout d’un coup, quand vous avez dépassé ectte auberge sans

fenêtres , ee couvent muet et fermé , ce lieu i;lacé, ce corps-de-garde placé là comme un enfant perdu de lu gloire , soudain votre cœur se remet à battre, le sang vous revient a la joue , l’idée à la tête , le sourire à la lèvre, l’espérance à l’Ame , — donc , triomphe! Vous échappez à la montagne , — triomphe ! Vous échap|>cz a l’hiver, — triomphe! Vous êtes libre , — triomphe! Vous êtes presque Italien. Allons vite, allons vite, nous nous précipitons dans la plaine , la plaine est le bon paye, comme disent les montagnards, quittons la montagne ; l'homme est trop petit dans la montagne , l’homme a froid , l’homme a peur. Ceux qui s’étonnent qu’il y ait tant de crétins aux pieds des hautes montagnes devraient s’étonner au contraire qu’il y en ait si peu Kh ! que voulez-vous donc que pense de lui-même un pauvre petit embyron de cinq pieds jeté au pied de cet immense bloc de neige et de glace . le mont CenisV

— Ainsi nous descendions avec la cupidité du torrent, et bientôt, ù chaque pas, c’était une sensation nouvelle. Le blanc nuage qui (lotte à vos pieds n’eslil pas habité par les Ames errantes des soldais d’Auster-

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litz? Une cascade cannante, le chant d'un oiseau, l’éclat d’une (leur , la feuille d’un arbre, la verdure d’un pré , un petit air tiède et doux qui est déjà un zéphyr italien ; — c’en est fait , voilà l'Italie ! des enfants vous présentent des violettes , piles comme les violettes des Alpes , mais enfin des violettes; et tout là-bas entendez-vous les eloches qui tintent ; entendezvous ces doux murmures ; voyez-vous ce quelque chose éclatant et animé , qui poudroie et qui flamboie ? Ce quelque chose, jetez votre bonuct eu l'air : c’est l'Italie I c’est l'Italie! Ilaliam! Italiam!

Moi , je vous écris toutes ecs choses de Turin , non loin de Rivoli ( la plaine est chargée de moissons I ) , sans trop savoir comment je suis à Turin. Je vous écris dans un riche salon du dix-septième siècle, tout en face le palais du roi , aux sons belliqueux de deux formidables musiques militaires , qui se croisent et se mêlent sans se confondre ; aux sons du tambour , aux mélodies argentines de l 'Augelut.

Klumict. <0 juin (MX

Nous étions doue à Turin l'autre jour, et mon premier soin était de vous raconter les premiers enchantements de notre voyage. Quand je vous écrivais ces lignes toutes remplies de cet heureux enthousiasme qui ressemble si fort aux passions de la première jeunesse , je n'avais pus vu l'Italie encore, mais je la pressentais déjà ; déjà le printemps italien m’avait dit

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desa douce haleine : Me voila! Déjà j'entendais murniurer tout bas à mon oreille les premières mélodies de celle langue, plus remplie de passions que d’idées, plutôt chantée que parlée; — poème sans fin où toutes les émotions du cceur et des sens jouent leur rôle. Ma lettre écrite, je me souvins quo j'étais à Turin et je sortis à l'instant même de notre hôtel. C'était l'heure de la promenade, la place du Palais, c'est-à-dire la ville, était déserte ; tous ces heureux oisifs , pour se reposer du far nienle de la journée , s’étaient donné rendez-vous sur les remparts. Autrefois les remparts de Turin ont été formidables, on les a sagement convertis en jardins publics. Os remparts entouraient la porte de la ville; cette porte était llanquéc de deux tours menaçantes; et la porte et les deux tours sont maintenant un musée. Vu d un peu loin, on prendrait Turin pour le plan en relief du Versailles de Louis XIV, du Versailles dépeuplé et silencieux. O château est vaste, immobile. La place qui l’entoure est immense , elle est entourée de liantes maisons imposantes et d avenues à la voûte fatiguée, comme sont les arcades de la place Itoyale. On comprend qu une

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