LYON
LE CM KM J. N l)K FKIl.
LE MONT-CEMS.
Turin , le S juin 1K.18.
Monsiecii 1 ,
Lorsqu’avec une bonté toute paternelle vous m’avez mis sur le cou la bride littéraire, en me disant : — Va, mon fils, »ous m’avez permis en même temps de vous écrire quelques-unes des vives impressions de ce beau voyage que j'allais faire ; car vous savez bien
1 M. Berlin l'aîné , le rédacteur en chef du Journal (Us Débals.
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qu’il me serait impossible de renoncer tout à fait, même pour un instant, à cette douce habitude de m’entretenir à cœur ouvert avec nos lecteurs de chaque jour. Il y a déjà si lon(;temps qu’eux et moi nous sommes en rapport de pensées, d opinion, de blâme ou de louante, qu'il me semble, ai-je trop d'orgueil? qu’ils ne seront pas fâchés de savoir ce que devient , à celte heure, leur vagabond critique, et comment il se trouve de sa vie oisive et contemplative, et ce qu'il devient dans cette Italie qui se présente pour 1a première fois à sa curiosité impatiente. Admirable voyage, en vérité, tout rempli de surprises, d’admirations, d'étonnements et d'émotions de toutes sortes, et comme je ne l’avais pas révé même dans nos poètes favoris.
Donc , partis de Paris le 23 mai , nous avons quitte Lyon le 29 de ce mois. Je ne vous parlerai pas de mon compagnon de voyage ; vous savez , en effet , et nos lecteurs le savent comme vous, si c'est là un voyageur actif, ingénieux, habile à découvrir toutes choses, observateur très-fin, habitué dès sa plus tendre jeunesse à proliter des moindres hasards de la roule ;
le moyen de ue pus bien voir toutes choses avec un pareil guide ! — Cependant notre départ de Paris a été triste en raison même de la longueur du voyage. Ce n'est pas un mot facile à prononcer, ce mot : Adieu! quand il s’adresse ù tous ceux qu on aime, à ees amis de chaque jour qui vivent de votre pensée et de votre vie; — adieu donc les fidèles compagnons de mes travaux, de mes études, de mes plaisirs; adieu à la douce flânerie à travers ce monde parisien qui est notre monde; adieu à nos grands hommes de la veille , à nos grands génies du lendemain, à nos chefs-d'œuvre de l’heure présente. Que de grands noms vont éclore et mourir sans que j aide à leur vie ou à leur mort! que de beaux ouvrages dont vous ne saurez même plus les noms I que d’illustres et bruyants génies, dont vous n’aurez plus rien à dire à mon retour !
Mais mon compagnon de voyage va vite! On dirait que les chevaux de poste reconnaissent sa voiture; à son nom seul, tout postillon s’incline, le fouet éclate tout seul , la route s’enfuit au loin , les villes passent en courant, les montagnes sont aplanies, les vallons
sont comblés, le courrier de la malle, ce juif-errant de l'administration des postes, se retourne lui-méme, effrayé de ce concurrent redoutable. Aussi bien, arrivés 4 Lyon, me semblait-il 4 peine que j'étais parti de Paris.
Lyon est déjà une ville du Midi, mais une ville qui produit et qui travaille. Mollement assise entre ses deux beaux fleuves, 4 l'ombre de ses collines chargées d'arbres, vous diriez, au premier abord , que la ville va s’abandonner tout 4 son aise 4 la molle oisiveté orientale; qu'elle va se baigner dans ces flots limpides, et se mettre 4 réver sous ces frais ombrages, en un mot, faire de la poésie, comme le berger de Virgile sous son hêtre! Que vous êtes bien dans une grande erreur! La ville est active, animée, bruyante, avide du gain ; elle vend, elle achète, elle fabrique; ses deux fleuves si beaux , chers aux poêles, elle ne les regarde, elle ne les estime que comme deux bêtes de somme infatigables, sans cesse obéissantes et sans cesse occupées; elle arrache l’ombre de ses collines pour y brasser sa bière , elle encombre de fardeaux ses beaux rivages; la ville posséderait lo hêtre de
Tytire, qu'elle jetterait au feu cet arbre sacré ou qu'elle en ferait une barque. Singulier contraste, mais plein de variété et d’intérêt!
Dans ce mouvement occupé , dans cette foule active et agitée par le gain , que devient le poêle , que devient le rêveur? Il est mal à l'aise, croyez-le, au milieu de tout cet argent en rut qui s’agite pour se multiplier. Le commerce , rude portefaix , coudoie en passant la souffreteuse poésie. En vain le poète , guidé par scs souvenirs, s’en va cherchant à la trace, dans cette vaste fourmilière, les émotions de ses vingt ans ; hélas! il ne sait où les reprendre; tant la ville de son enfance a changé d'aspect! La Saône, il y a vingt ans, était chargée de ces frêles barques nonchalantes si bien faites pour la promenade du soir : un pont, jeté à celle même place consacrée aux promenades du soir , a remplacé les barques de la Saône. Sur ces hauteurs s'élevaient, ruines formidables, les restes de la prison d'état où fut enfermé le beau M. de Cinq- Mars et M. de Tliou , le savant jeune homme , jeunes gens que le cardinal frappa de son gantelet de fer : ces hauteurs sont dépouillées de leurs ruines et le roc nu
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a remplacé toute cette histoire. Môme la grotte pittoresque où dormit Jean-Jacques Rousseau , le puissant inconnu , à présent la ronce l'encombre; la grotte n'a plus de mousse, plus d hospitalité pour personne. Et jusqu'à toi , mon vieux Rhône , qu’on disait indomptable, toi le terrible lion dont on touchait en tremblant la crinière toujours furieuse , te voilà vaincu et dompté à jamais par la vapeur; sur ton dns marchent des nations entières, aussi tranquilles que si elles étaient assises sur ton rivage.
Cependant allons voir, s'il vous plaît , d'un pas calme, au bout de l’allée Perrache, la solennelle union des deux fleuves, quand la Saône, lente et timide flaucée,se va jeter dans les bras de son fougueux époux , qui l'emporte au loin en bondissant d orgueil. Hélas! même ce magnifique spectacle est troublé par l'industrie ! Voyageur attentif à celte lutte sans fin de la rivière contre le fleuve , du flot bleu contre le flot jaune , du murmure contre le bruit , de l'onde ridée à peine contre la vague écumante . prenez garde! car derrière vous, et pour vous disputer le passage, tout à l'heure va passer en grinçant des
dente le chemin de fer , le nouvel esclave , l'esclave tout puissant du monde matériel!
Ainsi chassé de tous les petite coins de terre dont il croyait avoir gardé le secret, le poète se rappelle alors que tout là-haut , au sommet de ce roc isolé que l'industrie n’a jamais pu franchir, loin du bruit, du mouvement, du commerce; si haut que même la vapeur, la nouvelle âme du monde , ne saurait atteindre à ces hauteurs , la croyance religieuse s’est gardée à grand’peine quelques pieds carrés sur le rocher ; qu'à cette place s'élève une humble chapelle consacrée à la Vierge et qu’au moins de cette chapelle, l'âme pourra s'isoler loin de ces bruits étranges et de cette poussière venue de toutes les extrémités du monde marchand.— Montons-y donc, se dit le poète; et en effet , le voilà qui gravit lentement la montagne; il traverse une à une toutes les misères cachées dans ces rues étroites ; peu à peu il s’éloigne de ces métiers qui battent (heureuse la ville de Lyon , quand battent ces métiers I car le silence de ces quatre morceaux de bois, qui font le velours des trônes, est mortel ), et ainsi grimpant, le poète arrive à la chapelle de Fourvières.
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Mais cette fois encore, ô désolation! Le commerce a envahi même la hauteur de Fourvièros. La spéculation a construit à la porte de la sainte chapelle une horrible tour carrée , de deux cents pieds de hauteur; la tour écrase de sa masse profane ( élégant petit clocher , la tour projette son ombre grossière sur l'ombre dentelée de la petite église; on ne voit plus l’église, on ne voit plus que 1a tour. Pèlerin recueilli en vousmême vous pensiez entrer dans la chapelle , vous n étes plus qu'un voyageur oisif, un curieux , et vous entrez malgré vous dans la tour. A la porte de la tour, vous payez votre entrée comme à la porte d’un spectacle ; puis, quand vous avez grimpé une heure encore , vous vous trouvez sur une plate-forme immense; de la plate-forme vous découvrez, dans un horizon sons limites , ces plaines sans fin , ces hautes montagnes , ces fleuves reluisants sous le soleil ; votre regard ébloui se perd au loin dans ccs abîmes de neige , dans cet océan de verdure , dans ces déserts de sable ; vous comptez les maisons , les jardins , les domaines, les cités, les royaumes. — Es-tu content, poêle? Ce monde sans mouvement et sans bruit, ce
monde qui n’est que grand et beau et qui nage dans la poussière éclatante que jette au loin l'astre du jour, n est-ce pas là le royaume que tu cherchais , le royaume qui n est pas de ce monde? Et enfin , tout d’un coup, lien pouvant plus, vous fermez les yeux et vous vous rappelez celte haute montagne dans l'Evangile , au sommet de laquelle l’ennemi du genre humain transporta IVotre-Seigneur , et lui montra du doigt, mais sans lui faire plier le genou , tous les royaumes de l'univers!
Une fois descendu de cette tour , le moyen d’entrer dans la modeste chapelle? Vous auriez peur de vous briser le crâne contre ces frêles arceaux gothiques. Le moyen de vous agenouiller aux pieds de la Vierge , mère du pauvre , vous qui venez de voir à vos pieds la plus belle part de la France , escortée de ses plus beaux fleuves, encadrée dans ses plus hautes montagnes! Aussi , à dater du jour où cette tour malencontreuse fut construite , il n’y eut véritablement plus de chapelle de Fourvières. La sainte Vierge u été vaincue par le spéculateur son voisin , la tour massive a écrasé l'humble clocher, le curieux a remplacé le croyant.
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En vain l'église a voulu se défendre contre cette pierre envahissante, la pierre est restée ijnmobile. Le temps n est plus où la foi soulevait même les montagnes. Maintenant c'est la montagne de pierre qui écrase l'autel , et l’autel se laisse écraser sans se plaindre. Où donc en est la foi chrétienne , aujourd'hui que le dernier marchand peut chasser le prêtre du temple? Un instant, à l’époque où les métiers, ces coeurs de la ville, ne battaient plus à Lyon, le génie militaire a été sur le point de mettre d'accord la chapelle et la tour du spéculateur : on voulait raser à la fois le temple et la boutique du marchand. Sur cet emplacement emporté d’assaut, se fût élevé un fort garni de cauons, et destiné, comme tous les autres forts qui entourent la ville, à protéger Lyon contre le sommeil des métiers. Je ne sais pas pourquoi le génie militaire a épargné ainsi cette chapelle et cette tour; c'était pour la chapelle de Fourrières une belle occasion pour bien mourir. ,
Ce n’est pas que je veuille anéantir le modeste et pieux édifice en prenant ainsi sa défense contre les ignobles (pierres qui se sont placées devant son soleil ;