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moines gris, moines noirs, moines chaussés et non chaussés, létes milrées , têtes tonsurées, têtes (Tentants, tètes de vieillards, tètes de religieuses. Que vous dirai-je? la cour de Turin n'est pas moins bien organisée que l’armée et l’église, ces deux sœurs jumelles. Cette cour est nu grand complet ; il est impossible d’étre plus majestueusement puéril. Faites place! voici les gardes-du-corps, voici les chambellans, voici les maîtres des cérémonies , voici les introducteurs des ambassades, voici tous les hauts dignitaires decelie cour qui possède même des pages , oui , des pages ! sans compter des dames d’honneur, des dames d’atours, des dames pour accompagner. Tout ce beau monde de diplomates, de guerriers, d’ecclésiastiques, de courtisans et de grandes dames parcourt incessamment ces allées naissantes et dans toutes sortes de costumes. il s’en faut, et je le dis à la louange de ces courtisans, que leur magnificence extérieure réponde à la magnificence des titres et des charges qu'ils supportent; on m'a montré les représentants des plus grandes puissances en simples chapeaux de paille; plus d'un lieutenant -général, tout brodé en or, donnait lamiliè-
renient le bras à d'honnêtes bourgeoises fort éveillées ; on comprend que ces gens d'esprit et de bon goût s'estiment heureux de releverainsi, par In simplicité de leurs manières, la pompe quelque peu affectée de leurs titres et de leurs fonctions. Ils consentent à jouer tant qu’ils peuventau jeu des diplomates et des courtisans, mais ils ne veulent pas jouer à ce jeu-là d’une façon trop sérieuse ; au contraire, ils en rient eux-mèmes tout les premiers pour que personne ne songe à en rire derrière eux. C’est là sans doute une aimable façon de se faire pardonner un peu trop de bruit, de mouvement et d’éclat. Gemts ardetionum , comme dit Phèdre, mulla agendo nikil agent; mais quelle race d’oisifs plus remplie de grâce, d’urbanité, de politesse et d’esprit?
Tout d’un coup, à une certaine heure , toute cette belle foule disparait, rommesielleobéissaità un rappel du tambour. Pourtant c’est la plus belle de la promenade ; mais c’est une croyance de l’endroit , et en général uneerovanec italienne, que la neuvième heure du soir est malsaine. En Italie on a peur de la rosée du soir comme on aurait peur de la peste. A neuf
heures dune tous les grands personnages de Turin se retirent en toute hâte; chacun rentre non pas chez soi , mais chez les autres : c’est l’heure de l'hospitalité universelle; toute maison vous est ouverte pour que vous y entriez sans façon et sans vous fuire annoncer. Celte fois encore, mieux encore que durant le jour, vous comprenez comment le peuple manque à la ville, l'habitant à la maison , la causerie au salon; comment le valet lui-même manque à l’antichambre. Ces grandes maisons semblent supplier l'homme qui passe de franchir leur seuil chargé d'ennui. Vous traversez ces longues cours éclairées seulement par la lune , quand la lune se montre; vous montez ces larges escaliers tout nus, vous parcourez de longues antichambres désertes, vous entrez enfin dans un vaste salon à peine éclairé par une lampe, et vous voilà dans la meilleure société de la ville. Alors, s’il se peut, la conversation commence; non pas ce murmure galant de la promenade, mais une conversation qui ne demande pas mieux que d’être politique et littéraire, et qui n’est ni l’mi ni l’autre. Que voulez-vous que se disent en effet les habitants d'une ville si voisine de tous les lieux où se fo-
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liguent les idées, el qui ne savent rien de ees idée* <] u i s'enfantent autour d’eux? une ville si voisine de la eonstilution , de la presse , de la tribune, de la liberté de tout dire , et qui volontiers et sans trop demander pourquoi ferme ses portes à toutes res nouveautés qui s'eufuulcnt sous ses yeux . trop heureuse de répéter demain les mêmes paroles qu'elle aura dites la veille? Cette ville dcTurin est mieux réglée par l’habitude que si elle l'était par le devoir; ee n’est pas, à proprement dire, une ville, e’esl une eour : — on devait vivre el eauscr ainsi dans lu ville de Versailles, quand Versailles tout entier if était que la demeure du roi! Pour un étranger arrivé de la veille et encore tout préoccupé des violences, des clameurs, des cruautés, des injustices, des accusations, que chaque jour amène chez nous comme un second pain quotidien , contre tout ce qui tient au pouvoir de loin ou de près, celle conversa lion des salons de Turin n'est pas sans charme ; on devine qu'on est tombé dans une atmosphère, sinon meilleure et plus vraie, du moins plus bienveillante et plti'polie. Ce ne sont en effet que des discours remplis d’éloquence. de politesse, d’urbanité, de respects pour
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toutes sortes de choses et de |>ersouues, que nous autres, les parvenus grossiers de 8!), nous ne sommes plus guère habitués a respecter ; on parle du roi avec respect ; on purie de lu reine avec amour; ou parle du prince royal avec intérêt ; on parle des femmes et même de leurs faiblesses avec toutes sortes d'urbanités ; on parle de promotions, de croix, de dignités, d'intrigues de cour , — toutes choses dont vous n’entendez jamais parler en France nulle part. Cependant vous coudoyez , sans le savoir, les plus grands dignitaires de la couronne, l’échanson, le chambellan, le premier gentilhomme, le capitaiue des gardes, le grand-écuyer, l'aumônier, le confesseur ; tous ces titres sonores, à l'usage des vieux trônes, bourdonnent incessamment à votre oreille, langue oubliée du vieux Versailles. En même temps l’étiquette royuleest enjeu comme chez nous la politique ; ou disserte longuement sur les préséances , les présentations , les privilèges. Depuis tantôt six mois toute la ville est partagée sur la grande question des barbes, non pas de la barbe jeuue-franee ou de la barbe de bouc , barbes toutes politiques , quand elles n’appartiennent [ms aux beaux-arts, mais
sur les barbes des bonnets que portent les ieiiunes à la cour; et de quelle longueur doivent être ces barbes, et de quelle couleur, et de quelle largeur? En principe , il est bien arrêté qu'il n'v a au inonde que S. M. la l'élue et les princes du sang royal qui ont le droit de porter les barlies blanches ; et en preuve, c'est qu’un ambassadeur étranger a été rappelé, et de trèsloin , pour avoir permis à sa femme de porter une barbe blanche , et que notre ambassadeur lui-mèine a reçu une vive semonce de sa cour, toujours à propos de ces maudites barbes. Telle est la grande préoccupation de cette heureuse ville ; gens heureux, en effet, qui ont porté à ces graves détails toute l’activité politique de leur esprit !
Pensez-vous comme moi? Moi je trouve que ceci est, de la part du gouvernement savoyard, une preuve d'esprit, d'habileté et de bon goût. Le gouvernement de Turin a trouvé en ceci un excellent débouché à l'activité nonchalante de ses faciles gouvernés. Ces gouvernés, en leur qualité d'anciens Italiens, veulent le bruit, l’élcat, le mouvement; on leur en donne tant qu'ils eu veulent , et à très-peu de frais. De tous ces
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divertissements qui remplacent nos libertés si dispu lues, nos conversations si terribles, et celle double tri bune du salon et du journal, sons compter les deux autres tribunes de la chambre des députés et de lu chambre des pairs, le divertissement le plus cher à ces hommes heureux, c'est de passer en revue leur innocente armée.
Ce qui coûte le plus , c’est l'armée ; mais aussi celte armée est un si lion prétexte |wmr faire à toute heure du bruit dans la ville ! Dès le matin , le tambour se réveille en battant de toutes ses baguettes , comme si la ville ulluil être prise d'assaut. Plus tard , les formidables musiques militaires se livrent à des marches et à des contre-marches sans nombre sur lu place du Chûtcau , qui est alors une véritable place d’armes. A entendre le terrible bourdonnement des oplii eléides , des tronquâtes , des clairons , des lilres , des grosses caisses et des tambours , vous diriez tout simplement la musique qui précède la grande armée ; ce n’est rien moins que la musique de la garde montante qui va donner une sérénade à la musique de la garde descendante; une vingtaine de soldats suivent
pour la forme ces deux cents musiciens: la forme emporte le fond celte fois, mais nul lie s'en plaint, car cotte musique militaire est excellente. Une heure plurlard, le tambour bat la prière; cette prière dure une minute, mais c'est un bon prétexte pour, battre le tambour. Une heure plus tard le tambour bat la retrait?. Quoi ! la retraite en plein midi ? Oui , la retraite en plein midi! C'est l'usage; il est vrai que chacun reste à son poste quand on bal cette retraite, mais c'est toujours un exercice pour le tambour. Tout ce bruit guerrier donne à lu ville un mouvement inoccupé qui a bien son charme. Cependant , au milieu de cette agitation à vide , circule incessamment le jeune duc de Savoie qui va passer une revue ; la garde cric : Aux armes ! pour le duc de Savoie ; ou la garde crie : Aux armes! pour le roi et pour la reine ; ou bien ce sont les jeunes cadets de l’école militaire qui se croisent avec les jeunes cadets du séminaire ; les uns et les autres ils marchent nu pas de charge ; et je vous prie , par tout ce bruit guerrier qui se fait dans la ville, le moyen de marcher autrement?
Turin est une ville minutieusement Initie et d une
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régularité sans exemple. Chaque rue correspond nécessairemeut à une autre rue, et c'est un deuil public quand par hasard quelque accident vient à déranger cette symétrie. Chose incroyable ! dans cette ville si peu remplie, on construit cependant des maisons nouvelles. La ville est abritée par de hautes collines chargées de maisons de campagne, car on joue aussi au jeu d’aller à la campagne. Le Pô la traverse lentement ; les rues sont baignées à toute heure par l’eau courante. Du reste, et c'est l’un des avantages de cette aimable ville , elle renferme très-peu de curiosités curieuses : peu de tubleaux , peu d’antiquités, pas une ruine ; pour tout musée , une collection d’antiquités égyptiennes, cet horrible caprice hideux et sans forme à l'usage de trois ou quatre savants eu Europe. Ce qu'il y a de plus curieux à Turin , et ce que personne ne va voir , c'est l'église obscure et surchargée d'ornements de mauvais goût, dans laquelle autrefois le jeune néophyte de madame de Warens vint changer de religion pour quelque monnaie que lui jetèrent les catholiques de Turin. « Tout cela fait, « au moment où je pensais être enfin placé selon
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« mes espérances , on me mit à la porte avec un peu « plus de vingt francs en petite monnaie qu'avait « produit ma quête , on me recommanda de vivre « en bon chrétien , d’être fidèle à la grâce ; on me « souhaita bonne fortune , on ferma la porte sur moi « et tout disparut. » ( Le» Confessions , livre II.)
Et moi, arrêté là, devant la porte de cette église, je me figurai le voir encore, le jeune catéchumène, libre enfin après ces deux mois de captivité avec ces affreux Africains, Juifs et Maures, ces grande s salope» et ces vilaines coureuses qui devaient recevoir comme lui les eaux du baptême. Or, savez-vous ce que fit tout d’abord ce nouveau chrétien? Il fit tout ù fait ce que nous faisions tout à l'heure. • J'allai voir monter la « garde; les instruments militaires me plaisaient beau- « coup. Je suivis des processions ; j'aimais le faux- « bourdon des prêtres! «Mais, s’il vous plait, bonnes gens qui passez, me direz-vous où donc se tenait madame Basile, celte jeune marchande de si bonne grâce et d'un air si attirant , à qui Jean-Jacques vint raconter sa petite histoire? Où est-elle la maison de celte coquette, modeste et timide Italienne, pour que je m’y rende en
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pèlerinage? Ville ingrate, Turin, qui n'a pas conservé le souvenir de cette jolie brune d’une vivacité à la fois si piquante et si touchante ! Où donc est-elle ? Vous rappelez-vous les fleurs de sa robe, le bout de son pied, l'intervalle de ce bras ferme et blanc qui paraissait entre son gant et sa manchette , et l’intervalle cent fois plus dangereux qui se faisait quelquefois entre son tour de gorge et son mouchoir? Oui, certes, je donnerais le palais du roi, les boulevards, toutes ces églises, pour m’asseoir seulement une heure dans la petite chambre de madame Basile :
« Un jour, dans l’après-midi, qu’ennuyée des sols « colloques des commis, elle était montée dans sa « chambre, je me hâtai, dans l’arrière- boutique « où j’étais, d’achever ma petite tâche, et je la « suivis. Sa chambre était entrouverte ; j’y entrai o sans être aperçu. Elle brodait près d’une fenêtre « ayant en face le côté de la chambre opposé à la porte. « Elle ne pouvait me voir entrer ni m’entendre, a « cause du bruitquedcscbariots faisaient dans la rue.
« Elle se mettait toujours bien : ce jour-là, sa parure « approchait de la coquetterie. Son altitude était gra-
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« rieuse; sa UHe un peu baissée laissait voir la blan- « ebeur de sou cou ; scs cheveux relevés avec élégance « étaient ornés de Heurs. Il régnait dans toute sa figure « un charme que j'eus le temps de considérer, ce qui « me mit bore de moi. Je me jetai à genoux à l’entrée « de la chambre en tendant les bras vers elle d’un « mouvement passionné, bien sùr qu'elle ne pouvait « m’entendre , et ne pensant pas qu’elle put me voir; « mais il y avait à la cheminée une glace qui me trahit. « Je ne sais quel effet ce transport lit sur elle ; elle ne « me regarda poinlel ne me parla point, mais tournant « a demi la tète, d’un simple mouvement de doigt elle « me montra la natte à ses pieds. Tressaillir, pousser « un cri, m’élancer à la place qu’elle m’avait marquée, « ne lut pour moi qu’une même chose ; mais ce qu’on « aurait peine à croire est que , dans cet état , je n'o- « sai rien entreprendre au-delà, ni dire un seul mot, ni « lever les yeux su relie , ni lu loucher même dans une « attitude aussi enivrante pour m'appuyer un instant ° sur ses genoux. J’étais muet, immobile, mais non « pus tranquille assurément; tout marquait en moi « l'agitation. In joie, In reconnaissance, les ardents
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« désirs ; incertains dans leur objet et contenus par la « frayeur de déplaire. Et ainsi mon jeuue cœur ne « pouvait se rassurer! >
Oui, je donnerais toute la ville de Turin pour celte chambre où s'est passé ce petit drame entre ee jeuue homme et cette aimable femme dont le souvenir est resté dans nos ûntes gravé eu traits si charmants. Mais hélas ! qui se souvient de cet enfant dans eette ville où Rousseau a passé ? qui se souvient qu'il a porté la livrée dans cette ville, lui, l'auteur de l’Emile ? mais ces gens-là ne savent pas plus se souvenir qu'ils ne savaient prévoir.
Qui leur eût dit que ce pauvre et jeune renégat, auquel ils faisaient cette aumône intéressée , écrirait un jour la profession de foi du Vicaire tavoyard, et qu'il écraserait, ce rude jouteur, sous un syllogisme impitoyable, monseigueur l’archevêque de Paris !
Maintenant quittons Turin, puisque heureusement on peut tout voir d'un coup d’œil ; traversons lentement ces riches campagnes si admirablement cultivées, ces beaux villages bien peuplés; Chiesi, dont Pline parle avec éloge; Asti, une blanche maison en-
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tourée de vieilles murailles, et ce qui vaut mieux, entourée d’excellents vignobles ; Alexandrie, place forte où l'on entre par un pont couvert ; Marengo, la plaine célèbre : sur ce champ de bataille, la gloire naissante de Bonaparte sembla hésiter, on eût dit qu elle avait peur du chemin à parcourir; mais enfin le génie de rhomine l’emporta, et ils allèrent en avant, lui et sa gloire. Plus loin, voici Novi, où mourut Joubert , et enfin voyez-vous reluire au soleil cette immense nappe d'argent toute bleue comme le ciel ? distinguezvous déjà cet entassement de palais de marbre? Voilà Gènes, voilà enfin une ville italienne ; je vous trompais tout à l’heure , nous n’étions pas encore en Italie; Turin n’est que l'antichambre de l'Italie!
Sans contredit, de toutes les villes que baigne la mer italienne, Gènes est la plus belle. Elle s’appuie fièrement sur les monts Apennins ; à ses pieds de marbre frémit doucement la mer de Ligurie , cette belle mer traversée par toute l’antiquité classique dans des appareils si divers et pour des causes si différentes. Le port est abrité par deux montagnes construites par la main des hommes; il est rempli
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de navires de tout genre. A l'instant mente où nous prenions possession de la ville, entrait à pleines voiles un superbe vaisseau anglais salue par le canon génois, et qui rendait à la ville salut pour salut, coup de canon pour coupde eanon. Quanta la ville... Mais ce n’est pas de l'endroit où nous sommes qu'il faut la voir; nous la verrons demain, s'il vousplait, du haut du pont delà frégate anglaise qui se repose fièrement dans ces eaux auxquelles elle semble commander.
Celui qui n’a pas vu cet amas de palais qu’on appelle la ville de Gènes ne saurait y croire. Pendant deux jours, j’ai parcouru dans tous les sens cette cité superbe dont le cœur ne bat plus , dont la tète est froide, mais cependant cité encore agissante et vivante, même avec ce cœur froid et cette tète tranchée, tant il y avait de vie et de force dans ces entrailles de marbre! Ce sont là , à vrai dire , deux villes dans une seule enceinte, la vie et la mort côte à côte. Au pied de la ville, au bord de la mer, dans le port, vous retrouvez l’activité, le mouvement, le bruit, la foule, en un mot la vie telle que se comporte la viedes nations italiennes , ruines habitées, occupées , commerçantes et
intelligentes; mais montez plus liant, parcourez res rues dont la dalle large et sonore retentit sous vos pas, pénétrez sous ces portiques ouverts à tous les vents, entrez dans ces palais splendides que le silence habite, jetez les yeux sur les tentures de ces salons dépeuplés , qui bottent nu vent comme des tentures funèbres; levez la tête, et contemplez ces voûtes solennelles, dont l'écho ne chantait que des vers d'amour; appuyezvous contre ces hautes fenêtres qui ont prêté leur clarté nocturne il tant de beautés à jamais évanouies, qui ont entendu tant de sérénades perdues dans les airs; écoutez tout ce silence, parcourez cette solitude, recherchez avec soin dans ce désert tous les vestiges de ces grandeurs anéanties, et dites-vous à vous-même, si Jérémie n'est pas resté au-dessous de son sujet, quand il a pleuré, avec quelle énergie et quelle pitié! sur ces villes de l'Orient qui allaient mourir.
Gênes , ce morceau de terre que vous voyez là , si paré et si triste, honteux et chargé de tant de chefsd'œuvre, quelles fortunes diverses il a subies ! Les Romains y sont venus à leur tour comme ils ont été par tout le monde, apportantnvce la conquête la civilisation
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et lobéissance ; les empereurs d’Orient en ont été les maîtres; puis sont arrivés, comme l’orage, les barbares qui brûlaient tout ; puis est venu Charlemagne , ce barbare qui reconstruisait toutes choses ; puis sont accourus les Maures, ces barbaresqui polissaient toutes choses ; sur ce coin de terre se sont battus jusqu’aux morsures les Guelphes et les Gibelins; là les héros de Florence envoyèrent à Gênes un échantillon de leurs guerres civiles ; puis les Pisans et les Vénitiens voulurent ce port ouvert à leur fortune, et ils se le disputèrent, les Vénitiens comme des marchands, les Pisans comme des gentilshommes ; puis la France se porta au secours de cette ville déchirée par les partis; puis vint Doria qui en fit une république. Cependant il y eut un jour mémorable dans l’histoire de cette ville et du monde entier, où un homme sans nom et sans crédit, pauvre Génois inconnu et méprisé, fils de cette république, qui le devait revendiquer comme son plus beau titre de gloire , partit et revint avec un monde de plus, qu’il avait découvert. Singulier et intelligent petit coin de terre où se mêlent sans se confondre les noms de Louis XII, de Christophe Colomb et de Doria !
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Parcourez, donc, s'il se peut, une pareille ville sans émotions, sans pitié et sans respect! Gènes a été hàtie comme le Capitole, pour l’éternité. Du temps qu'elle obéissait à ses doges, il fallait bien que la république les abritât dignementees monarques d’un jour, si bien qu’il y eut dans cette étroite enceinte autant de palais dignes des rois qu’il y eut de doges. Ces marchands aimaient les beaux-arts en gentilshommes, et ils les payaientcomme des rois. C'est ainsi que les plusgrands artistes de ce seizième siècle italien , qui est peut-être l’honneur de l’esprit humain , accoururent à Gênes, se disant les uns aux autres qu'il y avait sur les bords de cette mer, chère aux poètes, un peuple d’Alliéniens enrichis qui se bâtissaient une ville de marbre cl d’or. A cette nouvelle, les plus grands peintres , les plus grands statuaires, surtout les plus grands architectes du monde , se dérangèrent de leur œuvre commencée pour venir embellir cette rivale de Venise, cette Venise de la terre ferme , plus libre que Venise et non moins belle, gouvernée par des marchands riches, par des marchands sortis du peuple; la Venise sans espions , sans délateurs, sans bourreaux, sans prisons d’état.
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sans cou ri i sa nos; la Venise honnête, innocente, occupée, libérale, chargée d'ombrages, entourée d'orangers et de (leurs.
Et non-seulement l'art italien est venu sur cette plage prodiguer ses adorables merveilles, mais la France, mais l’Orient, mais les Indes . mais l'Espagne, mais le Nouveau-Monde, ont été mis à contribution pour fonder, pour bâtir, pour orner, pour meubler ces demeures royales. El d’abord voulez-vous que nous commencions, dans cette ville de palais, par visiter les palais à l’usage de tous? Je le veux bien; mais en vérité ils méritent à peine cette préférence. Pourtant quelle merveille le palais ducal, par exemple, tout ruiné, tout insulté', tout gaspillé que l'ont fait les révolutions, implacables, violentes et stupides , partout et toujours! Vous moulez au palais ducal par un magnifique escalier de marbre, vous laissez à votre droite le piédestal où s'élevait la statue de Doria, brisée lâchement par l’émeute. En immense vestibule que soutiennent quatre-vingtscolonnes, aussi en marbre, vous conduit a un autre grand escalier qui se divise en deux escaliers immenses, et ainsi vous entrez dans les salles
du Conseil; et dans In grande salle du Conseil, sous ces voûtes hardies qui se tiennent d’elles-mêmes , i> Ira (ers cette suite admirable de colonnes et de pilastres, dans res niches creusées dans le mur , se tient debout tout un peuple de sévères statues. Est-ce bien une illusion? On dirait que le manteau de ces statues est agité par le veut; on dirait que ees linceuls ont été lavés de la veille î'Quel est donc ce marbre animé et flottant que le vent drape avec toutes sortes de caprices autour de ees héros? Rien n’est plus vrai cependant. Ces statues toutes vêtues, tout armées, qui représentaient les grands hommes de la république, les législateurs, les poètes, les artistes, les soldats, le peuple les a brisées dans un de ces instants de colère furieuse ( delirium Iremetu), qui pousse les peuples à tout briser sur leur passage. Juvénal l'a très-bien dit quelque part : On écrasé arec rage ce. qu ona a dore avec crainte 1 . Il y a des heures de maladie mentale pour les peuples comme pour les particuliers ; et alors malheur ii toutes les gloires , à toutes les vertus, à tous les siècles, à
. . . . Nam cupide rnnculcatur nitnis ante metuUim.
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toutes les croyances, à toutes les grandeurs qui se trouvent sous les mains de ces furieux ! Ainsi a fait le peuple de Gènes ; il a brisé les imuges de scs grands hommes ; il lésa, tant qu'il a pu, insultées, défigurées, mutilées; il a brisé le casque et la cuirasse, il a déchiré le toge et l'hermine, il a cassé le béton et l’épée, il a effacé l’armoirie et le nom propre, il a dépouillé les images sacrées de leurs insignes souverains , il les a mises à nu , sans respect , sans pitié , sans penser qu'il dépouillait l'histoire de tout ce qui lu fait sainte, majestueuse, vénérable. — Peuple insensé! Peuple ingrat! Mais ses colères sont vaincs! sa fureur ne fait que briser; elle ne saurait rien anéantir, surtout la gloire. Telle est la puissance de Ihomme, que ce qu’il a fait lui-méme , il ne saurait le défaire. Il n’a que la puissance de créer, il ne peut rien détruire. Voici un temple qu'il renverse , il croit renverser un temple, il crée une ruine! Il veut chasser l’histoire , il fonde la poésie. C est ainsi qu’à peine brisées , ces vénérables images des Génois illustres ont été rétablies sur-le-champ; ces statues assassinées la veille sont remontées le lendemain sur leurs bases, comme fait