EN (TA I.IE. «I
la statue du commandeur sur sa tombe. Seulement, comme le sanctuaire n'était plus là pour leur rendre une troisième fois la vie, à ees grands hommes assassinés, une main pieuse et intelligente a recueilli la poussière de ces poussières ; l'argile sans forme a remplacé le marbre taillé par le génie; sur cet argile ou a jeté des manteaux funèbres ; ces tètes coupées ont été replacées au-dessus de ces effigies trompeuses. Ainsi chaque héros a été représenté de nouveau par un peu d'argile habilement drapée. Pourtant, à les voir réunis encore une lois dans cette chambre du Conseil , qu’ils ont habitée, l’imagination est la même; le respect ne s'est pas envolé comme la poussière de ces marbres brisés. Et, après tout , qu’importe que cette argile soit pl us ou moins façonnée? Ce n’est pas la représentation de l'homme qui fait la statue vénérable ; c'est le nom de cet homme. Voilà pourquoi cette salle du Conseil n’a rien perdu à être ainsi profanée; j’aime autant ces fantômes de statues que les statues véritables, qui, de leur vivant, n'étaient elles-mêmes que les fantômes des héros d’autrefois!
il y a bien parmi toutes ces reliquesdes temps passés
VOYAGK
quelques vieux restes qui ont peu de sens : — le fragment d'une barque carthaginoise; — les pierres d’un chiites u vénitien apportées de Constantinople par les Génois; — une chaîne prise aux Pisans; — une table en bronzequi n'est que la signification d’un jugement des consuls romains eu faveur de Gènes; — toutes sortes de petites vanités. Ces villes italiennes sont gueuses et hères ; ne pouvant plus être riches ni glorieuses, elles veulent être nobles; elles tiennent avant tout à prouver que leur origine est ancienne , et elles entassent à cet effet toutes sortes de chiffons de bronze, de marbre ou de papier.
Après le palais ducal, cette demeure de la toutepuissance évanouie des Génois, il faut visiter 1 Hôtellerie des Pauvre», qui est beaucoup plus riche même que le palais dueal. Trois grands architectes ont élevé cette maison, d’un luxe incroyable. Là repose, entre les bras de la sainte Vierge , un beau Christ de Michel-Ange , marbre admirable ! Le maître-autel est tout entier de la façon de Pierre Pujet, notre Michel-Ange ; la sainte Vierge , qui tout à l’heure soutenait le Christ, est maintenant soutenue à son tour
par des anges qui l'emportent au ciel. Quels beaux enfants portés sur leurs ailes légères ! Quelle vierge sainte, belle , calme , sévère ! Que de grâce et de force à la fois dans ce groupe heureux qui s'envole dans le ciel, emportant la mère du Sauveur, cet auge sans ailes ! Ce Pierre Pujet est à coup sur le plus grand artiste qu’ait produit la France. Ses «'livres remplissent la ville de Gènes. Il faut que les Génois, avec un instinct merveilleux qui a manqué à Louis XIV, nient deviné des premiers leur noble voisin , le statuaire de Marseille , car ils possèdent chez eux plus de chefsd’œuvre de Pujet que le palaisde Versailles. Comparez donc, si vous Posez, ces beaux anges du Pujet à ces gros joulllus des deux sexes, et qui ne sont d'aucun sexe (dans l'église de Saint-Laurent) , que Canova appelle aussi des anges !
Dans cette maison , ou plutôt dans ce palais des pauvres, tout est silence, fraîcheur, grâce, beauté, repos, murmure. Sur cette belle chapelle, si remplie de merveilles, s’ouvrent les dortoirs de ces heureux pauvres qui sont véritablement les maîtres souverains de toutes ces richesses. Les indigents qui ne sont pas
VOYAGE
admis dons le sanctuaire reçoivent à lo porte les vêtements de l’hiver, les aliments de chaque jour : véritable bienfaisance italienne , imprévoyante et sans bornes! aumône plus funeste qu’elle n’est utile! pépinière chrétienne de mendiants et de philanthropes, deux fléaux qui se tiennent et qui se font valoir l'un l’autre! Dans un gouvernement bien constitué, on devrait encourager très-peu ees hommes charitables sans discernement, qui se font une occupation de nourrir tous les oisifs qui leur tendent la main. De pareils hommes sont plus dangereux cent fois, dans une société qui veut vivre , que les hommes qui se vouent à l'ambition et à la gloire. Parlez-moi de l'ambition pour servir utilement les intérêts d’un peuple ! L’ambitieux jette autour de lui toutes sortes d'idées nouvelles, toutes sortes de passions utiles; il est actif, il est patient, il est laborieux, il est intelligent, il devine toutes les intelligences qui le peuvent servir ; il élève ses enfants avec une attention scrupuleuse , car il sait très-bien que cette carrière de l'ambition est pleine de périls à éviter , de dangers à prévoir. L’ambitieux est le roi de l'avenir ; l'homme hienfai-
KN ITALIE.
sanl , au contraire il exerce pour son propre bienêtre la vertu la plus facile de toutes et la plus insignifiante, la charité; il sème son aumône au hasard pour récolter des mendiants; il ôte à la vie humaine la prévoyance et le travail , ses deux pivots éternels; il se repose dans cette facile vertu qui consiste à donner le reste de son pain à ceux qui n’en veulent pas gagner; il ne sait rien prévoir, il nesait rien vouloir; il élève ses enfants à faire comme leur père, à donner, sans choisir, le superflu embarrassant de leur fortune; autour de cet homme, l’industrie languit , l’homme laborieux se décourage, car il comprend qu’il est une dupe de travailler au milieu de tant de gens qui vivent sans travail. Ungouvernement sage et qui veut marcher en avant doit se méfier bien plus encore de la charité que de l'ambition. Mais voilà ce que les Italiens ne comprendront jamais. Faire l'aumônecomme ils l’entendent est un métier de paresseux ; être ambitieux comme il faut l’être serait pour eux un travail de héros, les colonnes d’Hercule à franchir!
Vous pensez que si les pauvres sont logés ainsi
VOYAGE
dans le marbre et dans l’or, ni le marbre, ni l’or, ni les peintures précieuses ne manqueront à l’église ; et en effet , de toutes parts dans les églises de Gènes vous retrouverez la même profusion admirable, .le les ai pareourues presque toutes; et dans ces temples si bien tenus, sur ces dalles chargées d’armoiries, en présence de ees chefs-d’ontvrc de tous les arts, dans cette atmosphère si douce, embaumée par les fleurs , sous les voûtes rehaussées d’or, éclatantes de fioritures, d'où la lumière jaillit eolorée par les vitraux gothiques , au pied de ces autels de marbre où l’encens et le cierge brûlent en tout temps et qui ne sont jamais sans prières, j'ai compris pour la première fois celte admiration de toutes les heures, cette prière de tous les instants qui est, à tout prendre, la plus sincère, la plus vive passion, la passion indestructible de l’Italie.
Je sais que l’admiration fatigue, mais qu’v faire? Le moyen que je ne vous dise pas non plus tout mon enthousiasme? Et quand on médit : Mais, prenez garde ! modérez-vous; que ferez-vous pour Saint-Pierre de Home? Je l’ignore ; mais cependant je ne puis
m'emp^chcr de m'agenouiller à deux genoux dans l’église de l'Annonciation.
Et puis si vous saviez, monsieur, comme cela vous fait comprendre toutes les choses que vous pensiez le mieux comprendre, aller, venir, passer sous ce beau ciel , fouler cette heureuse terre , entrer dans ces voûtes ouvertes à tous, saluer ces chefs-d’œuvre, voir, comparer, toucher du doigt, on se demande où donc on a passé sa vie pour n’avoir pas vu encore toutes ces merveilles? On se dit souvent : — Tu rêves, homme heureux, et tu fais un beau rêve! Ou se croit revenu à ces enchantements passionnés de la première jeunesse , quand pour vous tout est amour, poésie, enthousiasme, admiration: l’oiseau qui chante dans l'arbre , l’arbre qui se balance dans l’air, l’air qui va rejoindre le soleil, l’insecte qui hourdonuc au-dessus de toutes res choses , l'onde qui les entoure de son éclat, de sa fraîcheur, de son murmure. — O la jeunesse! pour admirer le gazon, les fleurs, les astres, le ciel, la pâle et scintillante clarté des nuits d’août! Mais aussi , ô l’âge mûr pour admirer les marbres, les toiles, les palais, les
VOYAGE
ruines, les eliefs-d'œuvre, toutes ces beautés éparses que l’antiquité a jetées sur le monde chrétien , que le moyen-âge a laissées au monde moderne. A vingt ans, qu’admirez-vous? la rose flétrie sur le sein de votre maîtresse ! Dix ans plus tard, c’est un fragment de marbre bruni sous le soleil de la Grèce, c'est le vers d'un poêle , c’est un des mille baillons que le temps dédaigne d’enlever avec le bout de celte faux qui est à la fois un crochet et une épée. Et puis cela vous rend si modeste , comprendre enfin la toutepuissance des temps qui ne sont plus! Cela vous rend si intelligent des études que vous pensiez le mieux savoir, parcourir le vaste théâtre où se sont accomplis tant de drames et tant de poèmes, tant d’histoires et tant de rêves! En effet , depuis que je suis entré dans cette terre bénie du ciel , nos prosateurs admirés, Tite-Live et Tacite ; nos poètes favoris, Horace et Virgile, se sont éclairés d’une vive et soudaine lumière que je ne soupçonnais pas; dans ces villes entourées de fossés ruinés, entre ces maisons crénelées dont la tour est encore debout , je comprends enfin les guerres civiles, les luttes sanglantes de I I-
K N ITALIE
talie. Dans ces belles campagnes arrosées par de nombreux petits ruisseaux , dans ces gras pâturages où ruminent les grands bœufs des Géorgiques , sur les bords de cette mer brillante, je comprends, ou plutôt je retrouve enfin Virgile; je sais qu'IIoraee viendra plus tard, quand j’aurai touché Tibur; je sais que Naples me fera comprendre Ovide et les voluptés impériales , comme hier soir j’ai compris le Dante en traversant les rues de Florence. Voilà donc un nouveau inonde qui s’ouvre devant moi , le monde de la poésie et de la féerie. Et moi , insensé , qui hésitais à partir!
C’est ainsi que je n’ai compris qu'à Gènes le mut de ce doge si souvent répété , quand la magnificence insolente du roi Louis XIV eut forcé le dogede Gènes de venir à Versailles humilier sa république. Comme on promenait le noble étranger dans les jardins de Versailles , sur ces pelouses foulées par tous les grands hommes du grand siècle, au bruitde ces mille jets d’eau qui s’élançaient dans les airs sur un geste du maitre; comme ou lui faisait parcourir ces immenses galeries, ces vastes salons, cet univers de
7K VOYAGE
marbre el d’or; comme on 1 arrêtait à chaque pas pour lui laisser admirer toutes ces merveilles nouvellement créées dans ce lieu inculte, et quand etilin il se fut arrêté , dans la salle du trône , au pied même de ce trône , élevé là comme à la plus belle place qui se put choisir dans tout le royaume de France , comme on lui demandait ce qui l'avait le plus étonné à V ersailles : — C'eêl de m’y voir, répondit-il. La réponse étonna toute la cour de Louis XIV, sans qu'on la put comprendre ; les historiens la répétèrent sans la comprendre ; tous les honnêtes académiciens qui ont été reçus à l'Académie, M. Scribe lui-même , se sont fait l'application de cette même phrase, et toujours sans la comprendre. — Pour la comprendre , cette réponse qui dans le fond est trèssimple cl tris-belle , et très peu faite pour les nouveaux venus à l’Académie française, il faut être venu à Gènes et avoir parcouru du haut en bas tous ses palais.
C'est qu’en effet , si les courtisans de Versailles ont cru étonner le doge de Gènes à force d’éclat et de magnificence . ils ignoraient de quelle ville venait le
K N ITAM K. 7(1
«loge. S'ils avaient su que ee marchand , fils de marchands, représentant d'une ville de marchands, avait, lui aussi , son palais de Versailles, et qu’il venait de la rue même qui en est remplie , ils ne se seraient pas si fort empressés de lui «lire : Qu' est-ce qui voua étonne If plu* ici, mouieignrur? Et de quoi vouliez-vous en effet qu'il s’étonnât, eet homme? De votre palais de pierres? il avait un palais de marbre ! De vos colonnes de marbre ? il avait des colonnes de porphyre! De vos colonnes de porphyre? il avait des murailles «le lapislazuli ! De votre architecte Mansard? il avait pour architectes François Falcone, André son frère, Charles Fontana , qui a clevé l'obélisque de Home , et qui a fait de plus beaux escaliers que l’escalier de Versailles! — Vous aviez des statues de Coysevox; il avait des statues du Pujet. Lebrun était le peintre du roi ; le peintre du doge s'appelait Paul Véronèse. Le roi faisait faire son portrait par Mignard ; le doge faisait (teindre sa femme , son enfant et son chien , par Van- Dyck. Quoi donc le pouvait étonner dans cet étonnement de Versailles, lui, le doge de (îônes, dont la chambre était peinte par Mdovrnndini , «lont Hornn-
VOYAGE
nelli dessinait les tapisseries , qui avait à sa solde le Corrégc , le Titien, les deux Carrachcs? De quoi pouvait-il s’étonner , ec roi d'une république , qui n’aclietait pas au hasard les tableaux des ma i très , mais qui de père en fils faisait venir les grands peintres , et qui leur disait : — 11 me faut à cette place un chefd’œuvre , — et qui avait ainsi à ses ordres le Tinlorel, tout comme sou grand-père avait eu à ses ordres Albert-Durer? — Un homme qui avait commandé à Paul Véronèse , tout exprès pour couvrir un pan de mur de sa maison , la Madeleine , de quoi pouvait-il s’étonner? Serait-ce par hasard de vos jardins remplis de statues? mais il avait autour de son palais des jardins suspendus comme IcsjardinsdeBabylone. Etpouvait-il s’étonner des eaux de Versailles, quand un immense aqueduc jetait, comme il jette encore à toute heure, un lleuve entier sur la ville de Gènes. Et quant au reste de l'ornement royal , de quoi pouvait-il s’étonner, ce bon doge , lui qui renfermait dans sa maison les marbres précieux de l'Italie, les richesses du Japon et de la Chine, les parfums de l’Orient, les glaces de Venise • lui qui jeune enfant avait posé devant Itubens !
KN ITALIE. SI
Plus vous verrez de prés les palais de Gènes, et mieux vous comprendrez la réponse du doge. Un palais génois, un véritable palais de la belle époque, est, même au dehors , chargé de marbres et de peintures. L’escalier est immense, le vestibule est orné de statues ; à travers une longue suite de bustes antiques, vous arrivez à ces grandes portes qui s'ouvrent d’elles-mèmes devant vous ; vous pénétrez ainsi sans obstacle dans ces ruines resplendissantes. Alors se présente à vos yeux toute cette grandeur que tant de révolutions n'ont pu anéantir. Entrez, les salons sont ouverts, la table est mise encore pour le festin de Banco; seulement toutes les places sont vides ; marchez sans crainte , le silence est le seul habitant de ces demeures ; l’écho seul se ressentira du bruit de vos pas; et pourtant , malgré vous , quel respect vous saisit en pénétrant sous ces voûtes hautes et sonores! C’est qu’en effet tout un siècle de splendeur et de gloire a laissé dans ces murs des traces non effacées de son passage. Ce siècle est mort , mais rien n’a été changé dans sa demeure. Ne demandez pas où sont les tombes, tant que les palais restent debout. Ainsi devait être dnns ses marécages.
sa VOYAGE
et entouré de broussailles, le palais de cette reine qui a dormi cent ans. Dans ces palais génois , toutes choses sont en place , comme si le premier maître de la maison et sa famille allaient soudain se réveiller de leur long sommeil ; l’antichambre attend les valets insolents et armés jusqu’aux dents , comme vous en voyez dans le Romeo de Shakespeare! Le cabinet intérieur est rempli des papiers et des livres du maître ; déjà vous comprenez que le Dante a parlé, que Christophe Colomb est parti , que Galilée a été relâche par le saint-office. Entrez dans cette chambre sévère, garnie encore de ses meubles d'ébène et d’ivoire; Venise a envoyé là ses tentures et ses glaces, son cuir doré et ses tableaux; le lit nuptial est tendu , la toilette est toute disposée; — même ce qui restait de ce fa ni, In mort s’en est servi pour ses jours de divertissements et de fête. - Marchez encore, marchez dans le silence ; chaque meuble est à sa place : ici le berceau de l’enfant , l’épée du jeune homme , la cuirasse du capitaine , le fauteuil du vieillard ! Leurs portraits vous regardent, et vous marchez le chapeau bas par respect pour ces générations vivantes. Avancez
encore ! les portes s'ouvrent à deux battants devant vous, les hôtes d'une heure! Vous voilà dans ces riches salons où le seizième siècle déployait toutes ses magnificences. Ces salons étaient 'garnis de grands noms, de grandes [Missions! — passions évanouies , noms presque oubliés ! et cependant les lustres du liai se balancent encore comme à la dernière fête , les sièges de velours attendent les danseurs. Silence! la jeunesse dorée va venir, pendant que dans la sallevoisine , à cette longue table chargée de verres , de bronze , d'argent et d’or , vont s'asseoir les convives. En même temps les cabinets les plus reculés sont ouverts pour la causerie politique; la chapelle est toute prèle pour la prière; tout prêt aussi est le théâtre; les vastes cuisines n'attendent [dus qu'un peu de feu dans leurs fourneaux; au sommet de la voûte, dans le halcou brodé à jour , les musiciens sont attendus; à travers les glaces brillantes vous allez voir glisser les belles Italiennes à l'eril noir qui éclate sur la peau blanche. Quel bonheur , si seulement dans ce silence on pouvait entendre la Rumanenca, tirée de I oubli par le violon de Baillol!
St VOYAGE
Et tous ces palais déserts sont ainsi bâtis, ornés , parés, complets. Le propriétaire lui-même vous en ouvre les portes , il en est le gardien plus que le maître; tout ruiné qu’il est, il se croirait déshonoré s’il arrachait une seule toile de ces riches murailles, s’il vendait un seul meuble de ces appartements magniliqucs. Tel homme possède pour un million de tableaux , qui depuis dix ans n'a pas mis sur sa tète un chapeau neuf! Tous ces palais ainsi défendus vous appartiennent; vous y pouvez entrer sans crainte, ils ne sont remplis que de chefs-d'œuvre. Si par hasard une de ces maisons est occupée, entrez tou joins : le maître se retire , sa femme et ses filles vous cèdent 1a place; ils savent très-bien, ces hospitaliers gentilshommes, qu'on n'a pas pour soi tout seul toutes ces merveilles!
Et quand , pour vous arracher à toutes ces mornes magnificences , vous quittez l'admirable rue JJalbi . la rue Neuve et ses nobles façades que Rubens a dessinées, et dont il a publié le recueil à Venise, vous vous trouvez sur les remparts , et vous parvenez ainsi dans le port à travers de formidables batteries de canon
<|iii ne font |>eur à personne ; puis les remparts parcourus, faites comme nous ; prenez une barque et aller, du milieu du port , admirer ce vaste amphithéâtre de maisons, d’hôpitaux , de montagnes , de verdure et de marbre; nous autres, plus heureux que vous ne serez, nous avons été reçus avec l'hospitalité la plus bienveillante dans ce beau vaisseau anglais le Pembroke. En nous tendant la main , le commandant nous a priés de l’excuser si la musique était dans la ville ; puis il nous a montré toute cette vaste machine , si intelligente et si calme, les canons, les fusils, les trois mâts , les matelots , les soldats , l’hôpital où se mourait un homme dans son hamac. — Cependant , tout au loin, se dessinait la ville de Gènes, immobile et résignée , et absorbée par la Savoie : — par la Savoie !
Et moi , en voyant face à face ces deux peuples marchands, les Anglais et les Génois, ceux-ci les maîtres de la mer , ceux-là à peine les maîtres de leur port; les uns [(lacés aussi haut dans l’échelle des nations intelligentes que les autres l’ont été jadis; en voyant un seul Anglais narguer, |>our ainsi dire.
VOYAGE
Mi
ces remparts chargé* de canon , cette ville qui lut lu ville des doges , la nation de Doria, ce peuple qui fut le maître de l’Orient, j’étais tenté de me tourner vers les Anglais qui buvaient tranquillement leur grog, de leur montrer du doigt tout cet abaissement et toute cette misère , et de m’écrier , comme Hossuet : — F.nidinini! Instruisez-vous, peuple de marchands !
Le lendemain , nous gravissions la rivière de Gènes pour aller à Lucqucsetà Fisc.
De Gènes à Lacques, en effet, la route est admirable On dirait un sentier frayé il la fois au pied des Apennins et sur la mer; vous jouissez en mémo temps de la montagne et de la Méditerranée : à votre droite passent en souriant de charmants villages, des maisons placées au sommet des collines , des bois épais , des orangers en fleurs ; et cependant, à votre gauche, la mer à peine ridée jette doucement à vos pieds sa blanche écume ; tout ce paysage se reflète dans des flots azurés , en même temps que les (lots rejettent toute leur mobile clarté sur le paysage.
Ghemin faisant, vous étudiez ce qui se passe. Sur
jWgi
la 111er et sur la terre l'activité est la même; les pécheurs vont au loin chercher leur butin de chaque jour , pendant que l'agriculteur fait produire a son petit domaine au moins deux recolles. Vous ne sauriez croire ce qu'on peut tirer d'un quart d'arpent en Italie. Le mûrier et l'olivier, l’oranger et le citronnier, tous les légumes des jardins potagers , tous les fruits de nos vergers y poussent en même temps et pour ainsi dire dans le même sillon ; le blé est à côté de l’avoine ; entre ce blé et cette avoine, et sans leur nuire, pousse une herbe vigoureuse pour les bestiaux, pendant que la vigne capricieuse, jetant ses longs bras touffus de branche en branche, protège toute cette abondance de son pampre et de ses fruits contre un soleil trop ardent. Et puis le longdu chemin ce sont des cris de joie, des fêles , des processions , des carrières de marbre, ou plutôt des carrières de statues toutes faites comme à Carrare; ce sont des cascades qui tombent du rocher, comme si ce rocher eût été frappé de la verge de Moïse; ce sont de vieilles cathédrales qui vous arrêtent, des ports sans nom, et non pas sans activité : si bien qu’arrivé à Lucques, vous
XK
V O VA G K
êtes presque lâché d'être arrivé si vite. Mais [wticnce , la terre ne vous manquera pas.
Lucqucs est un des plus petits, mais des plus agréables royaumes de l'Italie. Charmant et calme royaume de quelques gens heureux qui ont arrangé à mervèille tout ce bonheur. Cette douce et calme vallée est gouvernée par un infant d’Espagne qui sera plus tard prince de Parme et de Plaisance, et qui attend fort patiemment cette révolution dans sa forluue. Quand je dis que cette principauté est gouvernée, c’est un bien grand mot dont je me sers à propos de ce beau domaine. La ville se gouverne toute seule. Elle se compose d’agriculteurs et de paresseux ; elle appartient au repos et à la vie des champs. Les remparts sont chargés d’arbres et de vignes ; la plus belle orge pousse dans les fossés, la plus belle herbe dans les rues. Quelques soldats d'un certain âge , gros et respectables vétérans de la paix et de la figure la plus bienveillante, n’ont pas d’autre occupation que de courir après tous les bouts de ruban qui passent, et de leur porter arme». Vous entrez dans le palais du despote lucquois , et vous trouvez que toutes les portes sont ouvertes. Le palais