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LES VÉNITIENNES. GUILLAUME TELL, GIROLAMO

S'il y a au monde quelque chose d'indolent et de paresseux avec délices, ce sont les Vénitiennes de la haute classe. L'usage de la gondole les a déshabituées de la marche. Elles savent à peine faire un pas. Il faut, pour qu'elles se risquent au dehors, une conjoncture de circonstances atmosphériques rares, même dans ce beau et doux climat. Le sirocco, le soleil, un nuage qui menace pluie, une brise de mer trop fraîche sont des raisons suffisantes pour les retenir au logis ; un rien les abat, un rien les fatigue, et leur plus grand exercice est d'aller de leur canapé à leur balcon respirer une de ces larges fleurs qui s'épanouissent si bien dans l'air humide et tiède de Venise. Cette vie nonchalante et retirée leur donne une blancheur mate et pure, une délicatesse de teint incroyable.

Lorsque, par hasard, il fait un de ces temps privilégiés qu'on appelle chez nous temps de demoiselle, quolques-unes font deux ou trois tours sur la place Saint- Harc, à 1 heure où la bande militaire exécute sa symphonie du soir, et se reposent longuement devant le café Florian, en face d'un verre d'eau opalisée par une goutte d'anis, en compagnie de leurs maris, frères ou cavaliers servants ; mais cela est rare, surtout dans les mois cani-

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culaires, pendant lesquels les familles patriciennes ou riches se réfugient en terre ferme dans leurs villas, au bord de la Brenta, ou dans leurs terres du Frioul, à cause des exhalaisons des lagunes, qu'on dit malsaines et qui causent quelques fièvres.

Autrefois, les Levantins abondaient à Venise ; leurs pelisses, leurs dolmans, leurs amples habits aux couleurs éclatantes, variaient pittoresquement la foule, qu'ils traversaient impassibles et graves. Ils sont plus rares aujourd'hui que le commerce se détourne et prend la route de Trieste; mais Ton rencontre fréquemment des Grecs, à la calotte inondée d'une vaste houppe de soie, espèce dfi chevelure bleue qui se répand sur les épaules, aux tempes rasées, aux cheveux flottants par derrière, à la physionomie caractéristique, dont le beau vêtement national tranche sur le hideux costume moderne. Ces Grecs, qui, la plupart, ne sont que des marchands ou des patrons de barques de Zante, de Corfou, de Chypre ou de Syra, ont une majesté de tournure singulière, et la noblesse de leur race antique est écrite sur leurs traits comme sur un livre d'or; ils se rendent, par groupes de trois ou quatre, à l'angle de la Piazza, au café de la Costanza, qui jouit du monopole d'offrir le moka et la pipe aux enfants du Levant.

Autour des cafés circulent des musiciens ambulants qui exécutent des morceaux d'opéras, des ténors chantant la Lucia ou tout autre air de Donizetti avec cet organe souple et cette admirable facilité italienne, où l'instinct singe le talent à s'y tromper ; des ombres chinoises différentes des nôtres, en ce que le fond du tableau est noir et que les figures sont blanches, se déroulent rapidement, encadrées dans une baraque de toile. Le démonstrateur, espèce de gracioso vêtu d'un frac à l'antique, coiffé d'une espèce de chapeau à cornes comme le marquis que chacun se rappelle avoir vu courir les rues de Paris secouant sa perruque de filasse fit raclant un mau\mN\Q\ov\,^\^\Q^^^*^

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était autrefois imprésario d'Opéra ; mais que, par suite de la cherté des téaors et de Thumeur capricieuse des prime done, il a été réduit à la misère et ne dirige plus que des ombres chinoises, compagnie docile s'il en fut et peu coûteuse.

Mais un groupe se forme au milieu de la place ; l'on ne prête plus au ténor qu'une attention distraite, les ombres chinoises voient se rompre le cercle de leurs spectateurs ; les vendeurs de caramel cessent leurs cris monotones ; les chaises exécutent un quart de conversion : tout se tait.

On a disposé les pupitres, placé la musique ; la bande militaire arrive, on prélude, l'on commence. C'est l'onverture de Guillaume Tell.

De même que les Italiens ont l'instinct de la musique vocale, de même les Allemands ont l'instinct de la musique instrumentale ; Touverture est jouée avec une justesse, un ensemble admirables ; cependant il y manque celte énergie, cet entrain, cette ardeur sauvage que demande impérieusement cette musique révolutionnaire. Tout ce qui rend l'amour, les délices de la vie pastorale, les neiges de la montagne, l'émeraude de la prairie, l'azur du lac, les bruits de clochettes, les frais parfums alpestres, est exprimé avec un sentiment poétique et profond ; mais les accents de révolte et de liberté, l'indignation d'une âme fière opprimée par la tyrannie, toute la partie tumultueuse, bouillonnante de l'œuvre, est rendue d'une façon molle» timorée, évasive en quelque sorte, comme si une censure mystérieuse avait ordonné d'éteindre dans une harmonie efféminée ces bruits de clairons, ces sifflements de flèches, ces grondements sourds d'un peuple qui secoue ses chaînes.

Il semblerait qu'on veut ainsi empêcher les Vénitiens de penser que le bonnet de Gessler, le signe de la domination autrichienne devant lequel il faut courber la tête, est toujours implanté au haut de son mât. Les trois mâts de Saint-Marc, avec leur bannière jaune et noire, sont là poui' rendre le rapprochement facile, et l'ouverture jouée

avec plus de vigueur pourrait donner Tidée de renverser Tinsigne lyrannique.

L'ouverture terminée, la foule se retire lentement. 11 ne reste bientôt plus que de rares promeneurs, que les birrichini, espèces de ruffians, dont le plus honnête commerce est la vente de cigares de contrebande, qui vous poursuivent de leurs propositions suspectes; car, bien qu'on lise encore dans les récits de voyageurs modernes que l'on fait du jour la nuit à Venise, il n'en est pas moins vrai qu'à minuit la Piazza est déserte, et certainement plus solitaire que le boulevard de Gand à la même heure ; ce qui n'empêchera pas les touristes, sur la foi d'anciennes relations qui s'appliquent à des usages tombés en désuétude depuis la chute de la république, de dire pendant cinquante ans encore que la place Saint- Marc fourmille de monde jusqu'au matin.

Cela était vrai quand les appartements qui s'élèvent sur les arcades des Procuraties vieilles et neuves étaient occupés par des banques de pharaon, des redoutes et des casinos, où s'agitait tout ce monde nocturne de nobles, de chevaliers d'industrie et de courtisanes, carnaval perpétuel auquel rien ne manquait, pas même le masque, et dont Casanova de Seingalt a laissé dans ses Mémoires de si curieuses peintures.

Les offices des courtiers de commerce, les boutiques où se vendent les verreries de Murano, les colliers de (Coquillages et de corail et les modèles de gondoles, les magasins d'estampes, de cartes et de vues de Venise à l'usage des étrangers, s'étaient fermés les uns après les autres. Il n'y avait plus d'ouvert que les cafés et les marchands de tabac.

Il était temps de regagner notre gondole, qui nous attendait au débarcadère de la Piazetta, près de la lanterne de la duchesse de Berry. La lune s'était levée, et rien n'est plus charmant qu'une promenade au clair de lune, le long du grand canal ou de la Giudecca* C'est une satis-

faction romantique dont il n'est guère permis à un voyageur enthousiaste de la classe spécifiée par Hoffmann de se priver dans une belle et claire nuit d'août. Nous avions encore une autre raison pour errer sur la lagune, à une heure où il eût été plus sage d'aller nous envelopper dans notre moustiquaire. Qui n'a entendu parler des gondoliers, qui chantent des octaves du Tasse et des barcaroles dans ce patois vénitien si brisé, si zézeyant qu'il semble un balbutiement enfantin? C'est un de ces lieux communs de voyage qu'il est plus maniéré peut-être d'éviter que d'accepter. Les gondoliers ne chantent plus depuis longtemps. Cependant la tradition n*est pas encore perdue ; les anciens des traguets gardent au fond de leur mémoire quelque épisode de la Jérusalem délivrée, dont ils ne demandent pas mieux que de se souvenir moyennant une bonne manche et quelques pots de Chypre. Comme les filles d'Ischia, qui ne revêtent leurs beaux costumes grecs que pour les Anglais, ils ne déploient leurs mélodies qu'à bon escient et avec accompagnement de guinées :

Aussi, lorsque le soir un chant mélancoliqu?. Un beau chant alterné comme une flûte anlique, S'en vient saisir votre âme et vous élève aux cieux, Yous pensez que ce chant, cet air mélodieux, Est le reflet naïf de quelque âme plaintive, Qui ne pouvant, le jour, dans la ville craiiitive, . Épancher à loisir le flot de ses ennuis,

Par la douceur de l'air et la beauté des nuits. S'abandonne sans peine â la musique folle.

Et, la rame à la main, doucement se console.

Alors, penchant la tête et pour mieux écouter, Vous regardez les flots qui viennent de chanter ; Et la gondole passe, et sur les vagues brunes Son flambeau luit et meurt au milieu des lagunes : Et vous, toujours tourné vers le point lumineux, Le cœur toujours rempli de ses citants savoureux Qui surnagent encor sur la vague aplanie, Vous demandez quelle est celte lente liarmonie Et vers quels bords lointains fuit ce concert charmant. Alors quelque passant vous répond tristement : # Ce sont des habitants des lieux froids de l'Europe»

De pâles él rangers que la brume enveloppe.

Qui, sans amour chez eux, à grands frais viennent voir

Si Venise en répand sur ses ondes le soir.

Or, ces hommes sans cœur comme gens sans famille

Ont acheté le corps d'une humble et belle fille,

Et pour combler l'orgie avec quelques deniers,

Ils font chanter le Tasse aux pauvres gondoliers. »

Malgré ces beaux vers d'Auguste Burbier, et dussionsnous passer aux yeux du bilieux poète pour de « pâles étrangers enveloppés de brume, » nous n'avons pas craint de donner quelques écus au vieux Girolamo, raccolé par Antonio, pour qu'il nous jouât entre le ciel et l'eau celte comédie musico-piltoresque, dont nous ne demandons pas mieux que d'être dupe, tout prêt à nous laisser aller à l'enchantement préparé par nous-même. Il faut dire aussi, pour circonstance atténuante, que nous n'avions acheté le corps de personne, et que nous étions étendu dans une chaste solitude, sur le vieux tapis de Perse de notre gondole.

Girolamo était un drôle cuivré par le soleil, le hâle de la mer et les nombreuses libations qu'il se permettait pour entretenir la souplesse de son gosier; ayant le chant salé, il était obligé, disait-il, de boire beaucoup ; chaque stance lui faisait l'effet de jambon, de caviar et de boulargue, comme à un chantre rabelaisien.

Quand nous fûmes un peu au large dans ce vaste canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer, à peu près à la hauteur de l'église des Jésuites, dont la lune argentait la blanche façade, Girolamo, après s'être lubréfié les bronches d'une grande rasade, nous chanta d'une voix gutturale, profonde et un peu enrouée, mais qui s'étendait très-loin sur l'eau, avec des portements et des cadences prolongés, à la manière des chanteurs tyroliens, la Biondina in gondoletta, Pronta la gondolettai, et Tépisode d'Herminie chez les Bergers,

La première de ces barcaroles est charmante ; Rossini n'a pas dédaigné d'en placer un ou deux couplets daa&

la leçon du chant du Barbier de Séville ; elle peut être considérée à peu près comme le type du genre, air et paroles; les autres ne sont guère que des variations de ce thème. 11 serait difficile, pour ne pas dire impossible, de traduire dans une langue formée toutes les mignardises et les charmants diminutifs du dialecte vénitien. Il s*agit d'une promenade amoureuse sur l'eau.

« Une jolie blonde, dit la chanson, est montée en gondole, et de plaisir la pauvrette s'est endormie dans le bateau, sur le bras du gondolier, qui l'éveille de temps à autre ; mais le bercement de la barque a bientôt rendormi la belle enfant. La lune est à moitié cachée dans les nuages, la lagune calmit et le vent est en bonace ; seulement une petite brise évente les cheveux de la belle et soulève le voile qui couvre son sein ; en contemplant fixement les perfections de son bieriy ce beau visage uni, cette bouche et ce sein charmants, le gondolier se sent dans le cœur une folie, un remue-ménage, une espèce de contentement qu'il ne sait comment dire ; il respecte et supporte d'abord un peu de temps ce beau sommeil, quoique l'amour le tente et lui conseille de le troubler. Et doucement, bien doucement, il se laisse couler à côté de la blonde, au fond de la barque ; mais qui pourrait trouver le repos avec le feu pour voisin ? A la fin, ennuyé de ce sommeil trop prolongé, il fait de rinsolent, et n'a certes pas à s'en repentir, a Oh ! mon Dieu, s'écrie-t-il dans sa fatuité naïve, qu'elle a dit et que j'ai fait de belles choses ! Non, jamais de ma vie ni de mes jours je n'ai été aussi heureux. »

Nous avions fait la faute d'emmener notre chanteur avec nous, au lieu de le mettre dans une barque éloignée ou \e l'écouter de la rive, car cette musique est plus agréable de loin que de près ; mais, plus poète que musicien, nous tenions à entendre les vers.

Dans les octaves du Tasse, Girolamo prenait sa respiralion juste au milieu du vers, et finissait par une espèce

de trille bizarre destinée sans doute à soutenir la rime et à la faire porter. A distance, ce chant rude et fortement accentué prend de l'harmonie, et par sa singularité même vous fait plus de plaisir qu'un air d'opéra chanté par Ma rio ou Rubini. Il y a des moments de silence, de langueur et d'obscurité, où l'âme semble attendre qu'une mélodie jaillisse du fond de tout ce calme, et la première voix humaine qui s'élève du sein des eaux, le moindre accord de piano qui filtre par les trous d'un balcon, sont accueillis comme des bienfaits.

En débitant son répertoire, Girolamo avait donné de si fréquentes accolades à la bouteille, que nous fûmes obligé de descendre pour nous ravitailler, à un cabaret sur les Fondamente délie Zattere. Son pot rempli lui redonna toute sa verve.

Mis en gaieté par l'ingurgitation d'une demi-cruche de vin de Val-Policella, il se prit à imiler le bruit que font les canards lorsque, surpris dans les marais, ils s'envolent en rasant l'eau et en poussant ces kouan kouan qu'Aristophane ne craindrait pas de traduire en un chœur d'onomatopées dans quelquB folle comédie de grenouilles ou d'oiseaux.

A vrai dire,c'étaitle plus beaumorceau de son répertoire; il faisait le canard à s'y tromper, et Antonio laissait flotter sa rame et riait à se tordre. Girolamo semblait trèsfier de ce talent et y tenir plus qu'à tout le reste. Il imita aussi le sifflement des bombes, qu'il avait eu l'occasion d'étudier sur nature pendant le siège. Comme il simulait avec sa bouche la trajectoire des projectiles et leur chute dans l'eau, ses yeux brillaient singulièrement, et il se redressait avec une certaine fierté. Quoiqu'il n'eût pas dit un mot qui eût trait aux événements, car la prudence n'abandonne jamais un Vénitien, il n'était pas difficile de comprendre qu'il y avait pris une part active et passé plus d'une fois dans sa gondole de la poudre et des munitions sous le feu des batteries. Ces bombes ^'\V>^^v^*

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diait si bien, il avait dû en voir tomber plus d'une près de lui.

Du reste, le gouveniement n'a pas cherché à faire silence sur ces faits accomplis. D'assez nombreuses affiches d'ouvrages ayant trait au siège de Venise tapissent les arcades des Procuraties. Il y a même une espèce de diorama qui représente les principaux événements de l'attaque et de la défense. Cette tolérance, nous l'avouons, nous a passablement surpris; mais elle tient, dit-on, à une rouerie politique qui veut faire trouver la domination autrichienne plus douce que le régime absolu des États pontificaux et du royaume de Naples.

Quand on ne connaît pas Venise, et qu'on a lu dans les journaux l'histoire de cette héroïque et longue défense, on s'attend à trouver une ville ravagée, écrasée sous les bombes, avec des tas de décombres et des toits effondrés. A part quelques pierres emportées au palais Labbia et quelques écorchuresde projectiles au dôme et à la façade de San-Geremia, au bout du grand canal, on ne se douterait de rien. Pour voir les ravages du siège, il faut aller dans les îles, autour des fortins et des ouvrages avancés qui protègent cette ville presque imprenable à cause de sa situation au milieu de vastes lagunes peu profondes, qui rendent l'approche- de la grosse artillerie impossible. Les Autrichiens avaient imaginé des bombes aérostatiques ; mais le vent les faisait dévier, ou elles s'élevaient trop haut, éclataient en l'air et ne faisaient de mal à personne ; ces bombes à ballon perdu étaient même devenues un objet d'amusement pour la population, qui les regardait crever dans le ciel comme des pièces d'artifice.

Venise, devant qui a reculé Attila, est restée vierge pendant quatorze cents ans de toute invasion ; jusqu'en 4797, elle a conservé la forme de république. Frappée de celte terreur sénile qui précipite à leur ruine les Etats caducs, elle se rendit sans combat à un vainqueur qui, meilleur appréciateur qu'elle de ses ressources et de sa

position, ne croyait pas qu'elle pût être prise et allait passer son chemin. Et depuis, nul doge monté sur le Bucentaure n'a pu célébrer ses fiançailles avec la mer. L'Adriatique ne porte plus à son doigt d'azur la bague d'or de l'épouse, et l'aigle d'Autriche fouille de son bec crochu le flanc du lion ailé de Saint-Marc.

Mais laissons là ces considérations politiques qui sortent de notre cadre, et retournons au Campo-San-Mosé.

La grande affaire, avant de se coucher, c'est la chasse aux zinzares, atroces moustiques qui tourmentent particulièrement les étrangers, sur lesquels ils se jettent avec la volupté qu'un gourmet prend à savourer un mets exotique et curieux. On vend chez les épiciers et les pharmaciens une poudre fumigatoire qu'on fait brûler sur un réchaud, toutes fenêtres fermées, et qui chasse ou étouffe les terribles insectes. Nous croyons cette poudre plus désagréable aux hommes qu'aux cousins, et de nombreuses cloches sur les mains et le visage nous témoignaient chaque matin de l'inefficacité du remède. Le plus sage est de ne pas mettre db lumière près de son lit et de s'envelopper bien hermétiquement dans la gaze du moustiquaire. Heureusement nous avons une peau méridionale, tannée par l'air, hâlée par les voyages, qui rebute les trompes et les scies de ces buveurs de sang nocturnes; mais il y a des gens à épidermes plus délicats, à qui ils font subir de véritables supplices. La peau rougit, se couvre de pustules; le visage enfle sous ces pustules venimeuses, qui causent d'insupportables démangeaisons que les ongles et l'alcali n'apaisent pas toujours. Nous avons vu chez certaines personnes la fièvre suivre ces nuits infernales; il suffît, pour ne pas fermer l'œil de la nuit, d'enfermer avec soi un de ces monstres bourdonnants; mais nous étions déjà acclimaté.

L'on parle beaucoup du silence de Venise; mais ce n'est pas prés d'un traghet qu'il faut se loger pour trouver cette assertion vraie. C'étaient, sous notre fe-

nêlre, des chuchotements, des rires, des éclats de voix, des chants, un remue-ménage perpétuel qui ne s'arrêtaient qu'à deux heures du matin. Les gondoliers, qui dorment le jour en attendant la pratique, sont la nuit éveillés comme des chats, et tiennent leurs conciliabules, qui ne sont guère moins bruyants, sous Tarche de quel que pont ou sur les marches de quelque débarcadère. Nous avions le débarcadère et le pont. Assis sur un degré de marbre ou sur la poupe de leur gondole, ils mangent des fruits de mer, boivent du vin du Frioul, et soupent gaiement à la lueur des étoiles et des petites lampes allumées à l'angle des rues, devant les niches des madones. Quelques-uns de leurs amis, vagabonds voluptueux, qui ont pour alcôves le porche des églises et pour matelas /es grandes dalles chauffées par le soleil de la journée, viennent se joindre à eux et augmentent le sabbat. Ajoutez-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle à la peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste de toile de Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus d'amulettes qu'un sauvage n'a de tours de graines d'Amérique et de rassade, et dont les voix de contralto, tour à tour glapissantes et graves, se répandent en flots d'intarissable babil avec cette sonorité particulière aux idiomes du Midi, et vous aurez une idée succincte du silence de Venise*

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