DETAILS FAMILIERS
Sur le pont vont et viennent des jeunes filles, ouvrières, grisettes ou servantes, en chemise et jupon sous leur long châle ; sur leurs nuques s'enroulent, comme des câbles, de longues torsades de ces cheveux blonds roux, si chers au peintre vénitien. Je salue de ma fenêtre ces modèles de Paul Véronèse, qui passent sans se souvenir qu'ils ont posés, il y a trois cents ans, pour les Noces de Cana. De vieilles femmes, encapuchonnées de la haute nationale, se hâtent pour arriver à temps à la messe, dont le dernier coup tinte à San-Mosé.
Des soldats hongrois, aux pantalons bleus, au^ bottines noires, à la casaque de coutil gris, font résonner le pont sous leur pas pesant et régulier, portant à quelque caserne le bois pour faire cuire la soupe ou les victuailles de la gamelle.
Des illustrissimi, anciens nobles ruinés, ayant encore grand air sous leurs vêtements propres et râpés, s'en vont prendre à Florian, le lieu de réunion de Taristocratie, cet excellent café dont Constantinople a transmis la recette à Venise, et que nulle part on ne boit meilleur. Ailleurs, peut-être, ces apparitions du temps passé exciteraient le sourire ; mais le peuple de Venise aime sa vieille
noblesse, qui a toujours élé bonne et familière avec lui.
Rien ne se fait à la façon ordinaire dans cette ville fantastique. Les musiques des rues, au lieu de cheminer sur la hanche du tourneur de manivelle, sont trimballées par eau : l'orgue va en gondole.
Il en passe justement un sous notre balcon ; c'est une de ces grandes mécaniques que l'on fabrique à Crémone, la patrie des bons violons. Rien ne ressemble moins à ces boîtes à fausses notes dont le rouleau édenté ne soulève plus qu'une partie des touches sonores, et qui, chez nous, font hurler d'angoisse les chiens au coin des carrefours; des jeux de trompettes, de triangles et de tambours de basque en font un orchestre complet, au son duquel danse un bal de marionnettes mécaniques renfermées dans un cartouche. On dirait une ouverture d'opéra qui se promène.
Plus d'une barque se détourne de son chemin pour jouir plus longtemps de la mélodie, et la gondole musicale s'avance suivie d'une petite flottille dilettante qui parcourt les canaux après elle.
Quel est donc ce bateau qui passe ayant amarré à son flanc une espèce de monstre bleuâtre qui barbote, clapote et fait voler l'eau en écume? Ce sont des pêcheurs qui montrent un dauphin, curiosité marine capturée dang leurs filets, et qui tendent leurs bonnets aux fenêtres et aux gondoles pour recueillir quelque monnaie. De fortes cordes, nouées adroitement, maintiennent l'animal moitié dans son élément, moitié dans l'air, afin qu'on puisse le voir. Il ne ressemble guère à ces monstres fantastiques auxquels le blason donne le nom de dauphin, chimère qui tient le milieu entre le poisson et l'ornement. Nous n'avons pas retrouvé dans cette grosse tête bombée, terminée par un bec, les fosses héraldiques et les déchiquetures lambrequinées des armoiries. Arion, avec sa lyre, ne ferait pas trop bonne figure enfourché sur une monture de cette espèce.
Maintenant regardons du côté de la place. Le tableau n'est pas moins animé. La boutique du marchand de friture, dont la baraque de planches et de toile est établie au bas du pont, est ouverte ; les fourneaux sont en pleine activité et mêlent dans Tair l'odeur de la fumée et les parfums un peu acres de Thuile bouillante : la friture tient une grande place dans la vie italienne. La sobriété est une vertu méridionale qui se complique aisément de paresse, et il se fait peu de cuisine dans les maisons. On envoie chercher à ces officines en plein vent des pâtes, des beignets, des bras de poulpe, des poissons frits, que d'autres, moins cérémonieux, consomment sur place !
Le friturier, qu'on nous pardonne ce néologisme nécessaire dans un voyage en Italie, est un grand et gros gaillard pansu, joufflu, espèce d'Hercule obèse, type de Palforio, aux joues écarlates, au nez de perroquet, aux oreilles ornées de boucles, aux luisants cheveux noirs frisés par petites mèches, comme de la peau d'agneau d'Astrakan. Il se carre comme un roi sur son trône, ayant derrière lui trois ou quatre rangées de grands plats de cuivre estampés et brillants, pareils à des boucliers antiques pendus au rebord des trirèmes.
Le marchand de citrouilles, mets dont les Vénitiens sont friands, étale aussi sa denrée par masse qui ressemblent à des pains de cire jaune et qu'il débite en tranches. Une jeune fille, à la fenêtre, fait signe au marchand et descend, au bout d'une ficelle, un panier avec lequel elle remonte un morceau de citrouille proportionné à l'argent qu'elle a descendu. Cette manière commode de s'approvisioimer convient à la nonchalance vénitiemie.
Un groupe s'est formé au milieu du campo, groupe bientôt épaissi de tous les passants et de tous les flâneurs dégorgés par le pont et qui se rendent, par la ruelle le long de l'église, à la Frezzaria ou à la place Saint-Harc, les deux endroits les plus fréquentés de Venise.
l.*.« VOYAGE EN ITALIE.
Un cercle laissé libre au centre du rassemblement nous permet de voir un pauvre diable fort délabré, coiffé d'un Chapeau élégiaque, vêtu d'un habit piteux et d'un pantalon effrangé ; il a près de lui une vieille, affreuse compagnonne. Parque mêlée de sorcière, en aussi piètre équipage que le bonhomme. Un panier couvert est placé à terre devant eux.
Un chien hérissé, sordide, maigre, mais ayant l'air intelligent d'un animal académique dressé à toutes sortes d'exercices, regarde le vieux couple avec cet œil humain que prend le chien devant son maître : il semble attendre un signe, un ordre.
Est-ce à une représentation de chiens savants que nous allons assister ? Cependant il n'y a pas de musique, et la pauvre bête n'est pas habillée en marquis.
Le vieux a fait un geste de commandement. Le chien attentif s'est précipité sur le panier, dont il a soulevé avec les dents un des couvercles ; il y reste quelques secondes, puis, poussant l'autre couvercle de son nez, il ressort triomphant, tenant dans la gueule un petit morceau de papier plié, qu'il dépose aux pieds de la vieille ; il recommence ce manège plusieurs fois, et les assistants s'arrachent des billets ainsi extraits du panier.
Ce chien tire des numéros pour la loterie. Ceux qu'il amène dans certaines conditions doivent gagner infailliblement : les joueurs et les joueuses, qui sont en grand nombre à Venise, comme dans tous les pays malheureux, où l'espérance d'une fortune subite, gagnée sans travail, agit énergiquement sur les imagination, ont grande confiance aux numéros ainsi péchés par le chien.
En voyant la misère profonde et la mine famélique du couple, l'anatomie efflanquée du chien dont les numéros devaient faire gagner tant d'écus, nous nous demandions pourquoi ces pauvres diables ne profitaient pas davantage des moyens de faire fortune qu'ils distribuaient si génèreu3ement aux autres pour quelques sous.
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Cette réflexion si simple ne venait à personne. Peutêtre les devins de numéros sont-ils comme les sorcières, qui ne peuvent prévoir Tavenir pour elles-mêmes ; clair- Toyantes pour les autres, elles deviennent aveugles quand il s'agit d'elles ; autrement, ces deux malheureux eussent été bien fautifs de n'être pas millionnaires pour le moins.
Venise est pleine de bureaux de loterie. Les numéros gagnants inscrits sur des cartels encadrés de fleurs et de rubans, en chiffres fantastiques d'azur, de vermillon et d'or, excitent la cupidité des passants. Le soir, ils sont brillamment illuminés de bougies et de lampes : les numéros favoris, les numéros qui doivent infailliblement 3ortir, d'après ces calculs de probabilité chers aux joueurs de loterie, aussi forts sur cette matière que H. Poisson, de rinstitut, sont aussi exposés en grande pompe. Certains joueurs, qui suivent opiniâtrement ces martingales imaginaires, les achètent à tout prix et recommencent, malgré de nombreuses déceptions, leurs mises doublées ou triplées d'après des progressions mathématiques.
En France, on a supprimé la loterie comme immorale. Peut-être est-il plus humain de ne pas ôter l'espérance au malheur : pourquoi donner à de pauvres diables la certitude qu'ils n'auront jamais le sou ? Cette chimère du gros lot, ce paradis du quaterne et du quine, a fait patienter jusqu'à la fîn bien des désespoirs.
Notre gondole doit venir à trois heures. Antonio heurte à la porte d'eau : nous avons remercié les barcarols de l'hôtel d'Europe et pris une gondole au mois, ce qui est peu coûteux et plus commode. Antonio est un jeune drôle de quinze ou seize ans, très-alerte, très-futé, maniant passablement l'aviron, faisant fort bon effet sur la poupe de la barque, avec son bonnet chioggiote et sa veste d'indienne à dessins perses. 11 n'a qu'un défaut : c'est de se préoccuper trop vivement de la jambe des jolies femmes qui entrent en gondole et qui en sortent ; l'autre
jour une petite pantoufle d'or chaussant un bas de soie brodé, qui descendait trois marches de marbre rose, faillit nous faire chavirer par noire trop inflammable gondolier. A cela près, il était fort gentil ; Tamour le préservait de Tivrognerie. Cupidon le sauvait de Bacchus, dirait un classique.
Il y a tout au bout dé la rive des Lsclavons, au delà des jardins publics, à la pointe de Quintavalle, dans l'île de San-Pietro, la maison d'un vieux pêcheur nommé Ser- Zuane, célèbre pour les dîners de poisson, comme Thôtel de Trafalgar ou la taverne du Vaisseau, à Greenwich, près de Londres, ou comme la Râpée à Paris.
Nous avions formé la partie d'y aller dîner, et faisant tenir la gondole un peu au large, nous jouissions nonchalamment de ce spectacle dont l'œil ne peut se lasser, le vit-il tous les jours, tant il est admirable, féerique, etperpétuellementneuf. Nous voyons défiler devant nous comme sur une bande panoramique, entre le ciel et l'eau, la Zecca, l'ancienne bibliothèque de Sanzovino, les colonnes de la Piazzetta, le palais ducal, le pont des Soupirs, l'hôtel Danieli, le quai des Esclavons, tout bordé de boutiques et d'embarcations de l'effet le plus pittoresque ; les fondamenta Cà di Dio qui prolongent la ligne du quai et les jardins publics, dont la verdure et la fraîcheur démentent cette idée qu'il n'y a dans Venise que de l'eau, du marbre et de la brique.
Ayant tourné les jardins nous abordâmes, par le canal de San-Pietro de Castello, k la demeure de Ser-Zuane ; des barques tirées sur le sable et pittoresquement échouées, des filets étendus au soleil, des poutrelles et des planches, forment un traguet rustique devant son logis, fort simple d'ailleurs, et fourniraient un motif pi- «iuant de croquis maritime à Eugène Isabey.
On nous avait préparé la plus belle chambre de la maison. Nous fimaft transporter notre couvert au fond du jardin, sous une tonnelle ombragée de pampres, de
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feuilles de figuier, et d'où pendaient les fruits de quelques courges qu'on avait fait grimper. Le jardin, obstrué de plantes potagères, de fleurs et de mauvaises herbes, était assez mal peigné pour être charmant. Cette végétation libre et touffue nous plaît plus qu'une culture trop ornée.
Ser-Zuane, quoiqu'un peu contrarié de cette fantaisie toujours incompréhensible pour des gens du peuple, de préférer un banc de bois, une table à tréteaux sous un massif de verdure, à une chaise de crin devant une table d'acajou, dans une chambre à glaces et à estampes de la me Saint-Jacques, ne s'en montra pas moins envers nous de la plus joviale cordialité.
La femme de Ser-Zuane, qui paraît jouir au logis d'une autorité despotique, est une grosse commère réjouie, haute en couleur, bastionnée d'appas formidables. Elle aime à dire des gaillardises auxquelles son vieux époux donne la réplique. Nous ne savons si ce Philémon et cetlc Baucis de la friture ont été heureux, mais ils ont eu beaucoup d'enfants, comme les princes et les princesses des contes de fées. Le Zuane prétend même qu'il est assez vert pour augmenter cette nombreuse lignée, mais sa femme dit que c'est une pure fatuité.
Chaque pays a ses mets locaux, son plat particulier. Marseille vante sa bouille-à-baisse, son aioli et ses clovisses; Venise a la soupe aux pidocchi, qui vaut mieux que son nom peu ragoûtant. Les pidocchi (poux de mer) sont des espèces de moules qui se recueillent dans les lagunes et les canaux mêmes. Les meilleurs sont ceux de l'Arsenal.
La soupe aux pidocchi est classique chez Ser-Zuane, et tout voyageur épris de la couleur locale doit à sa conscience d'en manger une, accommodée de h main du vieux pêcheur de l'Adriatique. Nous déclarons, la main sur l'estomac, préférer le potage à la bisque et le turtlcsoup; mais cependant, le bouillon démoules, convena-
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blement relevé d'épices et d'herbes aromatiques, a bien son charme, surtout sous une treille de Quintavalle.
Le reste du dîner, qu'un supérieur de chartreux n'eût par désavoué, se composait d'huîtres de l'Arsenal aux fines herbes, d'écrevisses de mer d'un blanc rosâtre, de soles et de muges de Ghioggia au court-bouillon, de rougets et de sardines frites, le tout arrosé de vin du val Policella et de Piccolit de Conegliano, avec un dessert de ces beaux fruits vermeils et dorés qui se cuisent au soleil sur les collines d'Ësta, de Monselice et de Montagnana.
Au dessert, pendant que nous buvions une bouteille de vin de Samos, cuit et miellé comme un vin lioraérique, la vieille vint causer avec nous, gaiement et familièrement, à la façon d'une hôtesse antique ; elle offrit un gros bouquet, arraché à la hâte dans son jardin et noué d un brin de jonc, à la femme de l'ami qui partageait notre repas, charmante personne à la physionomie espagnole, dont le bras rond et blanc sortait du sabot de dentelles noires qui terminait sa manche.
La vieille se récria sur la blancheur et la beauté de ce bras, qu'elle baisa à plusieurs reprises avec celte grâce familière du bas peuple de Venise, dont la courtoisie respectueuse n'a rien de servile.
L'addition nous fut apportée, écrite sur le fond d'une assiette. Elle montait assez haut, mais nous avions fait un dîner délicat et curieux, et, en qualité d'étranger, nous devions payer un tiers de plus qu'un naturel du pays, pour les frais de traduction; il n'y avait rien à dire; aussi ne fîmes-nous pas la moindre observation, et le pécheur nous reconduisit jusqu'au traguel où nos gondoles nous attendaient.
Nous allâmes faire un tour aux jardins publics, tout voisins de là : c'est une grande promenade plantée d'arbres, dessinant un angle obtus sur la mer, et terminée à sa pointe par un monticule surmonté d'un café fréquenté des buveurs et des musiciens ambulants. Les en-
fants et les jeunes filles s'amusent à dévaler sur cette pente douce, tapissée de gazon fin.
La vue s'étend au loin sur la lagune : Ton aperçoit de là Murano, Tile où se fait le verre ; San-Servolo, où est rhôpital des fous, et la ligne basse du Lido, avec ses dunes, ses cabarets et ses arbres écimés; des rangées de pieux, indiquant la profondeur de l'eau, forment des espèces d'allées dans cette mer peu profonde, où flottent des bancs de varechs et de fucus. La perspective esl égayée par un va-et-vient perpétuel de voiles et d'embarcations.
Les jardins publics, les jours de fête, renferment la plus charmante collection de beautés vénitiennes. C'est là qu'on peut étudier à son aise ce type caractérisé par Gozzi, biondo, bianco et grassoto.
La présence des Autrichiens a du nécessairement modifier le type vénitien, quoique cependant les unions soient rares, à cause de l'aversion naturelle des deux races; mais l'on retrouve encore dans la réalité les modèles de Jean Bellin, de Giorgione, de Titien et de Véronèse.
Les jeunes filles se promènent par groupes de deux ou trois, la plupart tête nue et coiffées avec beaucoup de goût de leurs opulents cheveux blonds ou châtains. Le type brun méridional est assez rare à Venise parmi les femmes, quoique fréquent chez les hommes. Nous avioijs déjà remarqué cette bizarrerie en Espagne, à Valence, où la population mâle a le poil noir, le teint olivâtre, Taspect hâve et brûlé d'une tribu de bédouins d'Afrique, tandis que les femmes sont blondes, blanches et fraîches comme les fermières du Lancashire. Du reste, cette distribution de nuances est très-bonne. — Adam était couleur de brique, Eve couleur de lait, — et elle fournit aux peintres d'heureuses oppositions.
Nous avons vu là de bien charmantes têtes, dont le souveoir très-distinct pour nous serait difficile à repro-
duire sans crayon. Nous essayerons d'esquisser quelques traits généraux. Les lignes de la figure, sans arriver à avoir la régularité grecque, régularité presque architecturale et qui est comme le poncis de la beauté, ont néan moms un rhythme qui manque aux Nisages du Nord, plus tourmentés par la pensée et les multiples inquiétudes do la civilisation. Les nez sont plus purs, plus francs d*arêtc que les nez septentrionaux, toujours pleins d'imprévu et de caprice. Les yeux ont aussi cette placidité brillante inconnue chez nous et qui rappelle le regard clair et tranquille de Tanimal : ils sont noirs très-souvent, malgré la teinte blonde des cheveux; la bouche a cette smorfia, espèce de sourire dédaigneux plein de provocation et de charme, qui donne tant de caractère aux tètes des maîtres italiens.
Ce qu'il y a de charmant surtout chez les Vénitiennes, c'est la nuque, l'attache du col et la naissance des épaules. On ne saurait rien imaginer de plus svelté, de plus élégant, de plus fin et de plus rond. Il y a du cygne et de la colombe dans ces cols qui ondulent, se penchent et se rengorgent; sur les nuques se tordent toutes sortes de petits cheveux follets, de petites boucles rebelles, échappées aux morsures du peigne, avec des jeux de lumière, des pétillements de soleil, des éclairs d'ombre à ravir un coloriste. Après une promenade aux jardins publics, on ne s'étonne plus de la splendeur dorée de l'école vénitienne ; ce qu'on croyait un rêve de l'art n'est que la traduction quelquefois inférieure de la réalité. Nous avons suivi bien souvent quelques-unes de ces nuques sans même essayer de voir la tête qu'elles portaient, nous enivrant de ces lignes si pures et de cette chaude blancheur.
Une fois môme nous fîmes, à travers Técheveau des ruelles de Venise, la promenade la plus embrouillée à la suite d'une belle nuque qui n'y comprenait rien et nou? prenait pour un gahntin opiniâtre et imbécile.
C'était une grande fille, brune par extraordinaire, ayant beaucoup de ressemblance avec Mlle Rachel pour Télégance longue et fine de son corps et les attaches antiques de son col. Elle avait une dignité si parfaile de mouvements que son grand châle rouge de barége semblait sur elle le manteau de pourpre d'une reine. Jamais la grande tragédienne n'a fait prendre à ses péplum et à ses luniques des plis plus beaux et plus nobles. Elle marchait vite, faisant écumer autour d'elle le volant de sa robe bleue, comme les vagues aux pieds de Thétis, avec une aisance et une fierté d'allure dont une grande coquette eût été jalouse. Nous la perdions souvent à travers les masses de promeneurs ; mais la rouge étincelle de son ^hâle nous guidait comme l'éclat d'un phare, et nous la retrouvions toujours.
Ce pourchas avait commencé sur la place Saint Marc. Prés du pont de la Paille, la belle s'arrêta et causa quelques instants avec un vieil homme basané, gris de barbe et de cheveux, gondolier ou pêcheur, qui semblait être son père. Le vieillard lui donna quelque argent, puis elle s'enfonça dans une de ces petites ruelles qui débouchent sur le quai des Esclavons. Âpres beaucoup de détours dans ce dédale de ruelles, de sotto portici, de canaux, de ponts qui égarent si souvent l'étranger à Venise, elle fit halte, sans doute pour se débarrasser de l'ombre qui la suivait à dislance, devant une de ces boutiques de poissons en plein vent, où le thon se débile par rouges tranches ; elle marchanda longuement un morceau qu'elle ne prit pas. Elle se remit en marche, tournant imperceptiblement la tête sur l'épaule et roulant sa prunelle dans le coin de l'œil pour voir si elle était débarrassée de son attentif. Quand elle s'aperçut du contraire, elle fit un geste de mauvaise humeur qui la rendit encore plus charmante, et continua sa roule par les rues, les places, les ruelles, les passages, les ponts à escaliers, de manière à nous désorienter complètement. Elle nous
mena ainsi, de son pas agile et toujours plus pressé, du côté de l'Arsenal, dans un quartier désert, jusqu'à une place où s*élève une façade d'église non achevée, et là se jeta comme une biche effarée contre une porte qui s'ouvrit et se ferma aussitôt.
Outre toutes les suppositions que put faire cette pauvre enfant, attaque galante, séduction, enlèvement, elle ne s'imagina certainement pas qu'elle était suivie par un poète plastique qui donnait une fête à ses yeux et cherchait à graver dans son souvenir, comme une belle strophe ou un beau tableau, cette nuque charmante qu'il ne devait plus revoir .
LE DÉBUT eu VICAIRE, GONDOLES, COUCHER DU SOLEIL
Au sortir des jardins publics, on se trouve sur un ancien canal comblé et transformé en rue. Cette rue présentait l'aspect le plus animé; en dehors de toutes les fenêtres et de tous les balcons pendaient des pièces de damas, des lés de brocatelle, des tapis de Perse ou faits de pièces de couleur en façon d'habit d'arle |uin, comme on en fabrique à Venise ; de$ nappes de guipure, des morceaux de soie flambée, et aux maisons plus pauvres des rideaux ou des draps de lit : il n'y avait pas une façade qui ne fût point pavoisée. Nous nous serions cru en France un jour de Fête-Dieu, au temps où la procession pouvait sortir, si Tétrangeté des costumes et des types ne nous eût rappelé le contraire ; les fenêtres encadraient des groupes de trois ou quatre jeunes filles ou jeunes femmes en robes blanches ou bleues, avec des châles de couleurs vives, l'air animé et joyeux, amicalement enlacées, se penchant vers la rue, se tournant pour répondre aux hommes placés derrière elles.
La rue était encombrée de boutiques de friture, de marchands de pastèques, de citrouilles et de raisins. Les acquajoli jetaient dans l'eau ces quelques gouttes de kirscl qui lui donnent la froideur de la glace et la teinte de IV
ICG VOYAGE EN KALIE.
pale. Les cafetiers improvisés débitaient leur brune liqueur avec le marc ; d'autres vendaient des glaces grossièrement colorées. Les cabarets regorgeaient de buveurs, fêtant le vin noir d'Italie et le vin jaune de Grèce ; une foule incroyable fourmillait dans un gai tumulte sur cet espace étroit.
L'église devant laquelle nous passâmes laissait voir par ses portes ouvertes un embrasement de cierges. Le maîtreautel éblouissait, et, dans cette chaude atmosphère rouge, scintillaient comme des étoiles des milliers de lumières ; Téglise était tendue de damas galonné d'or, festonnée de guirlandes en papier, et l'assistance était si compacte qu'il nous fut impossible de faire trois pas au delà du seuil.
Un ouragan de musique, basses, flûtes et violons, se déchaînait sous la voûte enflammée, puis les voix reprenaient leur psalmodie. Un office en musique n'est pas rare à Venise ; mais cet office était écouté avec une curiosité attentive qui n'est guère le fait de la dévotion italienne, un peu sensuelle et distraite.
Un prèire de la fnroisse débutait comme curé ou comme vicaire, nous ne savons plus lequel, et c'était là le motif de cette fête. Des sonnets et des odes à la louange de ses vertus évangéliques et de sa charité chrétienne placardaient toutes les murailles : en Italie, toutes! occasion de sonnet ; on en fait sur les mariages, sur les naissances, sur les anniversaires, sur les guérisons, sur les morts ; on en crible les cantatrices ; le sonnet est en Italie ce que la réclame est chez nous, réclame innocente et poétique, désintéressée surtout, épanchement naïf de cette admiration enfantine que les peuples du Midi, plus passionnés que ceux du Nord, sentent le besoin d'épancher à propos de tout. Dans ces sonnets, il se fait une effroyable consommation de métaphores et de concetti ; on y décroche les étoiles à tout instant ; les planètes y dansent des sarabandes, et l'on y fait des omelettes de lunes et de so-
10YAGE ElN ITALIE. 107
leils. VAdone du cavalier Marin n'est pas si oublié qu'on pense.
En longeant les tbndamenla Cà di Dio pour retourner à la Piazella, nous vîmes des jeunes gens de la ville, amateurs de prouesses aquatiques comme nos canotiers parisiens, qui lançaient à toutes rames leur gondole contre la berge du quai, et, à quelques pouces du revêtement de pierre, au plus fort de Télan, par un brusque coup d'aviron, arrêtaient la barque net. Ce jeu est effrayant el gracieux : on croit, quand on la voit venir de cette vitesse, que l'embarcation va se briser en mille morceaux, mais il n'en est rien ; Ton pi*end du cbainp et l'on recommence. C'est ainsi que les cavaliers arabes ou turcs poussent leurs chevaux à fond de train contre un mur, et les retiennent sur leurs quatre jambes, faisant soudain succéder l'immobilité du repos à la violence de la course. Les anciens Vénitiens ont pu voir jadis ces fantasias équestres dans l'Atmeidande Constantinople, et les ont traduites à l'usage de leur patrie, où le cheval est pour ainsi dire un être chimérique.
Plus d'un jeune patricien revêt encore la veste, le bonnet et la ceinture traditionnels, et dirige lui-même sa gondole avec beaucoup d'aisance. Les étrangers aussi y prennent goût, les Anglais principalement, en leur qualité de peuple nautique. Plusieurs d'entre eux payent des maîtres de gondole et s'exercent dans l'art difficile de nager à la vénitienne.
Tous les matins, sous notre balcon, passait un jeune gentleman du plus grand air, qui travaillait sa leçon de rame avec conscience et transpiration ; il faisait des progrès visibles, et doit être en état maintenant d'être reçu dans la corporation des Nicolotti ou des Castellani ; s'il continue, il pourra peut-être aspirer au baptême d'encre de sépia, qui se confère encore en secret, lorsqu'il s'agit de sacrer un chef à ces factions en gondole.
11 y a de bien beaux couchers de soleil à Paris. Lora-
Ii58 VOYAGE EN ITALIE.
qu'on sort des Tuileries par la place de la Concorde el qu'on tourne la figure du côté des Champs-Elysées, il est difficile de ne pas être ébloui du magnifique spectacle qui se présente : les masses d'arbres, Tobélisque égyptien, la perspective magique de la grande allée, la porte triomphale de l'Arc-de TÉloile, ouverte sur le vide, font un admirable encadrement à l'astre qui s'éteint dans des splendeurs plus éclatantes pour nos yeux que celles du jour.
Mais il y a quelque chose de plus beau encore : c'est un coucher de soleil à Venise, lorsqu'on vient du Lido, de Quintavalle ou des jardins publics. :
La ligne de maisons de la Giudecca qu'interrompt le dôme de l'église du Rédempteur ; la pointe de la Douane de mer élevant sa tour carrée, surmontée de deux Hercules soutenant une Fortune ; les deux coupoles de Santa Maria délia Salute, arrondies comme des seins pleins de lait, forment une découpure merveilleusement accidentée, qui se détache en vigueur sur le ciel et fait le fond du tableau.
L'île de Saint-Georges-Majeur, placée plus avant, sert de repoussoir, avec son église, son dôme et son clocher de briques, diminutif du Campanile, qu'on aperçoit à droite, au-dessus de l'ancienne Bibliothèque et du palais ducal.
Tous ces édifices baignés d'ombre, puisque la lumière est derrière eux, ont des tons azurés, lilas, violets, sur lesquels se dessinent en noir les agrès des bâtiments à l'ancre ; au-dessus deux éclate un incendie de splendeurs, un feu d'artifice de rayons ; le soleil s'abaisse dans des amoncellements de topazes, de rubis, d'améthystes que le vent fait couler à chaque minute, en changeant la forme des nuages ; des fusées éblouissantes jaillissent entre les deux coupoles de la Sainte, et quelquefois, selon le point où l'on est placé, la flèche de Palladio coupe en deux le disque de l'astre.
Cela sans doute est fort beau. Mais ce qui double la magie du spectacle, c'est qu'il est répété par Teau. Ce coucher du soleil, plus magnifique que celui d'aucun roi, a la lagune pour miroir: toutes ces lueurs, tous ces rayons, tous ces feux, toutes ces phosphorescences ruissellent sur le clapotis des vagues en étincelles, en paillettes, en prismes, en traînées de flamme. Cela reluit, cela scintille, cela flamboie, cela s'agite dans un fourmillement lumineux perpétuel. Le clocher de Saint- Georges-Majeur, avec son ombre opaque qui s'allonge au loin, tranche en noir sur cet embrasement aquatique, ce qui le grandit d'une façon démesurée et lui donne l'air d'avoir sa base au fond de l'abîme. La découpure des édifices semble nager entre deux ciels ou entre deux mers. Est-ce l'eau qui reflète le ciel ou le ciel qui reflète l'eau? L'œil hésite et tout se cpnfond dans un éblouissement général.
Ce spectacle splendide nous rappela ce passage du Magicien prodigieux de Calderon, où le poète, décrivant un coucher de soleil par la bouche de l'étudiant Cyprien, peint les nuées et les vagues qui font
Une tombe d'argent au grand cadavre d'orl
Mais laissons là cette peinture impossible, et regrettons que Ziem, qui a fait un si joli lever de soleil d'azur, d'argent et de rose, au large de la Piazzetta, ne lui ait pas donné pour pendant un coucher pris de San-Servolo ou de la riva dei Schiavoni ; cela nous dispenserait de notre description.
On nous débarqua au traguet de la Piazzetta, encombré d'une émeute de gondoles, et nous nous dirigeâmes vers la Piazza par les arcades de l'ancienne Bibliothèque du Sausovino, aujourd'hui palais du vice-roi. Notons en passant un détail caractéristique : aux endroits propices où l'on élèverait chez nous une colonne Rambuteau, on trace luie grande croix noire avec ce mot, rispetto, recomman-
dation qui n'est pas très-pieusement observée. C'est faire un singulier usage du signe de notre Rédemption, que de remployer à protéger les angles suspects. N'y a-t il pas là quelque réminiscence du paganisme, une traduction à la mode italienne du vers d'Horace :
Enfants, allez plus loin ; cet endroit est sacré ?
Nous demandons pardon aux lecteurs et surtout aux lectrices de cette remarque un peu familière, mais c'est un trait de mœurs qu'on peut et qu'on doit noter. Il peint l'Italie mieux peut-être qu'une grande dissertation générale.
C'est sur la Piazza, vers les huit heures du soir, que la vie de Venise arrive à son maximum d'intensité. On ne saurait rien imaginer de plus gai, de plus vif, de plus amusant. Le soleil couchant illumine du rose le plus vit la façade de Saint-Marc, qui semble rougir de plaisir et scintille ardemment dans ce dernier rayon. Quelques pigeons retardataires regagnent le pignon ou la corniche où ils doivent dormir jusqu'au matin, la tête sous leur aile.
La Piazza est toute bordée de cafés, comme le Palais- Royal de Paris, avec lequel elle offre plus d'une ressemblance ; le plus célèbre de tous est le café Florian, rendez-vous de l'aristocratie. Puis viennent les cafés Sutlil, Quadri, Costanza, fréquentés par les Grecs, l'Empereur d'Autriche, où se réunissent les Allemands et les Levantins.
Ces cafés n'ont rien de remarquable comme ornementation, surtout si on les compare aux superbes établissements surchargés d'or, de peintures et de glaces, que Paris possède en ce genre : ils consistent en quelques pièces fort simples, assez basses de plafond, où l'on ne se tient jamais, à moinsq ue ce ne soit dans les plus mauvais jours de l'hiver ; la seule décoration caractéristique que nous puissions noter, ce sont quelques pamieaux de filir
grane de verre colorié formant vitre dans les portes iîitérieures du café Florian.
L'ancien propriétaire du café Florian était très-bien vu de la vieille noblesse vénitienne, à laquelle il rendait toutes sortes de petits services officieux. Il fut aussi Tami de Canova, qui modela la jambe du cafetier, atteint de la goutte, pour que le cordonnier pût lui faire des chaussures qui ne le gênassent point. Ce trait de bonhomie est touchant de la part de Tillustre artiste devant qui la belle Pauline Borghèse ne dédaigna pas de poser nue.
Le café, nous Tavons déjà dit, est excellent à Venise ; on le sert sur des plateaux de cuivre, accompagné d'un verre dont la dégustation occupe des heures entières les loisirs des Vénitiens. Les glaces et les granits n'ont de remarquable que leur bas prix ; il y a loin de là aux raffinements exquis des boissons glacées espagnoles. Nous n'avons rien trouva de spécial qu'un certain sorbet au raisin ou vert-jus, très-frais, très-savoureux.
Les consommateurs se placent sous les arcades ou sur la Piazza même, où sont installés devant chaque café des chaises, des bancs de bois et des tables. Autrefois l'on dressait au milieu de la place des tentes et des bannes rayées d'un joli effet; cette coutume pittoresque a disparu. Les stores bariolés commencent aussi à devenir rares; ils sont trop souvent remplacés par d'affreux lambeaux de toiie bleue, semblables à des tabliers de cuisinières. C'est moins voyant et de meilleur goût, disent les civilisés.
Des marchandes de bouquets très-accortes, très-délurées, mais néanmoins d'une vertu farouche, s'il faut en croire les chroniques qui font des récits d'Anglais éperdus d'amour et jetant à poignées les banknotes dans leur corbeille sans le moindre succès, papillonnent sur la place et égayent les passants et les consommateurs de leurs gentilles obsessions : quand on les refuse, elle vous donnent en riant un petit bouquet et s'enfuient. Il n'est pas d'habitude de les payer sur-le-champ, cela serait ç]cq&-
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sier ; mais on leur donne de temps en temps un petit écu en guise de cadeau et de bonne manche.
Aux marchandes de bouquets succèdent les vendeurs de fruits glacés, qui s'en vont criant : « Caramel ! caramel ! » d'une façon étourdissante ; leur magasin consiste en un panier contenant des raisins, des figues, des poires, des prunes, enveloppés dans une croûte brillante de sucre candi.
L'un d'eux, petit bonhomme d'une douzaine d'années, nous amusait par la prodigieuse volubilité avec laquelle il faisait son cri. Nous lui donnions quelques pièces de monnaie, et il s'arrêtait toujours pour causer avec nous ; ses relations avec des étrangers de tous pays l'avaient rendu polyglotte, et il n'était guère d'idiome dont il ne sût quelques mots. Ce gamin de Paris sur le pavé de Venise était plein de dispositions et d'intelligence. Il paraît même que le vice-roi avait accordé une petite pension pour le faire élever ; mais le jeune vendeur de caramel s'était compromis sous le gouvernement de Manin : il avait été tambour de la république, et ses prouesses de héros lui avaient fait perdre sa position de rentier de l'État. Un soir, un merveilleux à qui il offrait sa marchandise avec trop d'importunité peut-être, lui asséna un terrible coup de canne sur sa pauvre petite épaule maigre ; il ne dit rien et ne pleura pas, mais il lança à ce brutal un coup d'œil qui signifiait : (( Bon pour une coltellata dans quelques années d'ici. » Nous espérons que ce compte sera réglé comme celui de Lorédano. Dans un mouvement d'indignation bien naturel, nous avions déjà soulevé un escabeau pour en fendre le crâne à ce misérable endimanché ; mais un respect humain, auquel nous nousn'eprochons d'avoir cédé, nous arrêta. Nous reculâmes devant un tumulte et une explication dans un dialecte qui ne nous est pas familier.
Nous avions aussi pour amis une collection de petits mendiants, garçons et filles» très-ébouriffés, très-dégue-
nillés, très-blonds et très-roses sous leur hâle et leur crasse, et auxquels il n'eût fallu qu'un bain de trois ou quatre seaux d'eau pour les faire nager dans l'outre-meî des ciels de Véronèsë. L'un d'eux avait un pantalon fail de lisières de drap cousues ensemble, ce qui produisait le plus singulier bariolage. Sur l'une de ces bandes on lisait : « Manufacture de draps d'Elbeuf, » en lettres jaunes sur fond bleu. Cet arlequin composé de rognures formait le vêtement le plus picaresque du monde.
Nous donnions quelquefois un zwanfzig à une fillette de dix à douze ans, la plus raisonnable de la bande, à la condition de la partager avec les autres ; et c'était fort drôle de la voir aller chercher de la monnaie chez le changeur pour faire la répartition, ou les petits drôles tirer (le leurs haillons de quoi faire l'appoint^
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