LES RUES. — LA FÊTE DE L'EMPEREUR
On parle rarement des rues de Venise. Il y en a cependant et beaucoup, mais les canaux et les gondoles absorbent les descriptions par leur étrangeté. L'absence de che vaux et de voitures donne aux rues vénitiennes une physionomie particulière. Leur étroitesse les rapproche de celle des villes orientales. Comme le terrain des îlots est limité et les maisons en général très-hautes, les minces coupures qui les séparent ont l'air de traits de scie dans d'énormes blocs de pierre. Certaines calles de Grenade, certains alleys de Londres, peuvent en donner une idée assez juste.
La Frezzaria est une des rues les plus animées de la ville ; elle a bien six ou huit pieds de large : ce qui représente la rue de la Paix, à Paris, proportion gardée. C'est principalement dans cette rue que se tiennent les orfèvres qui fabriquent ces imperceptibles petites chaînettes d'or, ténues comme des cheveux, qu'on appelle jaseron, et qui sont une des curiosités caractéristiques de Venise. A l'exception rfe ces chaînes et de quelques grossiers bijoux en argent à l'usage des gens de la campagne, et qu'un artiste peut trouver pittoresques, ces boutiques ne contiennent rien de remarquable. Celles des fruitiers offrent les plus
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splendides étalages ; rien n'est plus frais^ mieux groupé^ plus appétissant que ces enLissenientsde pêches vermeilles rangées comme des boulets dans des parcs d*artiUerie, que ces masses de raisins dorés, ambrés, transparents, coloriés des plus riches couleurs, ardents comme des pierres précieuses, et dont les grains, entités en colliers et en bracelets, pareraient admirablement le cou et les bras de quelque jeune Ménade antique.
Les tomates viennent mêler leur rouge violent à ces teintes blondissantes, et la pastèque, fendant son corset vert, laisse voir sa blessure rose. Tous ces beaux fruits, vivement éclairés par le gaz, ressortent merveilleusement sur leurs couches de feuilles de vigne. On ne peut pas régaler les yeux plus agréablement, et souvent, sans la moindre fiim, il nous est arrivé d'acheter de ces pêches et de ces raisins par pur amour du coloris. Nous nous souvenons aussi de certains étalages de poissonnerie couverts de petits poissons si blancs, si argentins, si nacrés, que nous aurions voulu les avaler crus, à la manière des ichthyonhagesde la mer du Sud, de peur de gâter leurs nuances, et qui nous faisaient comprendre cette barbarie des festins antiques, qui consistait à voir mourir des murènes dans des vases de cristal, pour jouir des teintes opalines dont Tagonie les diaprait.
Le soir, le spectacle de ces rues est extrêmement animé et brillant. Les étalages sont illuminés à giorno, et le peu de largeur de la voie fait que la clarté ne se dissipe pas. Les boutiques de friture et de pâtisserie, les osteries, les cabarets, les cafés très-nombreux, flamboient et fourmillent. C'est un va-et-vient perpétuel.
Chaque boutique, sans exception, a sa chapelle en miniature, ornée d'une madone devant laquelle brûlent des lampes ou des bougies et sont placés des pots de fleurs artificielles ou vraies. Tantôt c'est une statuette en plâtre colorié, tantôt une peinture enfumée ; quelquefois une image grecque au fond d'or b\ santin, ou bien une simple
gravure moderne. Celte madone remplace pour la dévote Italie les dieux lares antiques. Ce culte de la Vierge, culte louchant et poétique, a bien peu de schisraatiques à Venise, s'il en a, et les voltairiens seraient sous ce rapport peu satisfaits « du progrès des lumières » dans l'ancienne ville des doges. Presque à tous les angles de rue, presque à toutes les descentes de pont se présente dans une niche, derrière un grillage ou une verrière, une madone sur un autel, enjolivée de couronnes en moelle de roseau, de colliers de verroteries, de fleurs en papier, de robes en dentelle d'argent et de tous ces pieux oripeaux dont la naïve foi méridionale surcharge avec une coquetterie enfantine les objets de son adoration. Des cierges et des lampes éclairent perpétuellement ces reposoirs encombrés d'exvoto, de cœurs d'argent, de jambes de cire, de seins de femme, de tableaux de naufrages sillonnés par la foudre, de maisons brûlées et autres catastrophes où intervient à propos la Vierge miraculeuse. Autour de ces chapelles il y a toujours quelque vieille femme en prière, quelque jeune fille agenouillée, quelque marin qui fait un vœu ou l'accomplit, et aussi parfois des gens que leur mise annonce appartenir à une classe qui, chez nous, n'a pas cette simplicité dans la foi, et laisse la religion du Christ au peuple et aux domestiques. Nous avons trouvé, contrairement à l'idée préconçue, l'Italie plus dévote que l'Espagne.
Une de ces chapelles près du pont de la Paille, sur le quai des Esclavons, a toujours de nombreux fidèles, soit parce qu'il se trouve sur une voie fréquentée, soit parce qu'elle possède quelque privilège et quelque immunité que nous ignorons. Il y a aussi çà et là des troncs pour les âmes du purgatoire. Les menues pièces de monnaie qu'on y jette servent à faire dire des messes pour les pauvres morts oubliés.
Après la Frezzaria, la rue qui mène du campo San-Mosé à la place de Santa-Maria-Zobenigo esXwxv^ ô^ç^^^'s» ^a^
offrent à l'étranger le plus de sujets d'observation ; beau* coup de ruelles s'y dégorgent comme dans une artère, car elle met les bords du grand Canal en communication avec la place Saint-Marc ; les boutiques y restent plus longtemps ouvertes qu'ailleurs, et, comme elle est à peu près droite, les forestieri la parcourent sans craindre de se perdre, ce qui est très-facile à Venise, ou le tracé des rues, compliqué de canaux et d'impasses, est si embrouillé qu'on a été obligé de marquer par une ligne de pierres, qu'accompagnent de distance en distance des flèches indiquant la direction, le chemin de la Piazza au débarcadère du railway, situé à l'autre bout de la ville, prés de l'église des Scalzi.
Que de fois nous nous sommes donné la nuit l'amusement de nous égarer dans ce dédale inextricable pour tout autre qu'un Vénitien ! Après avoir suivi vingt rues, parcouru trente ruelles, passé dix canaux, monté et descendu autant de ponts, nous être enfoncé au hasard dans les sotto-portici, il nous est arrivé souvent de nous retrouver à notre point de départ. Ces courses, pour lesquelles nous choisissions les nuits de lune, nous faisaient surprendre Venise dans ses secrètes attitudes, sous une foule de points de vue inattendus et pi ttores. ques.
Tantôt c'était un grand palais à moitié en ruines, ébauché dans l'ombre par un rayon argenté, et faisant briller subitement comme des écailles ou des miroirs les vitres qui restaient à ses fenêtres effondrées : tantôt un pont traçant son arc noir sur une perspective d'eau bleuâtre légèrement embrumée ; plus loin une traînée de feu rouge tombant d'une maison éclah'ée sur l'huile sombre d'un canal endormi ; d'autres fois un campo désert où se découpait bizarrement un faîte d'église peuplé de statues qui, dans l'obscurité, prenaient des airs de spectres, ou bien une taverne où gesticulaient, comme des démoniaques, des gondoliers et des faquins projetés contre la vitre
en ombres cliinoises, ou encore une porte d'eau entr*ouverte, par laquelle sautaient dans une gondole des figures mystérieuses.
Une fois, nous arrivâmes ainsi derrière le grand Canal, dans une ruelle vraiment sinistre. Ses hautes maisons, primitivement crépies de ce rouge qui colore ordinairement les vieilles bâtisses vénitiennes, avait un aspect féroce et truculent. La pluie, l'humidité, l'abandon et l'absence de lumière au fond de cette étroite coupure, avaient peu à peu fait déteindre lesfaçades et couler le badigeon; une vague teinte rougeâtre teignait encore les murailles et ressemblait à du sang mal lavé après un crime. L'ennui, le froid, la terreur suintaient de ces parois sangui- ' nolentes ; une fade odeur de salpêtre et d'eau de puits, un relent de moisissure rappelant la prison, le cloître et le caveau, vous y prenaient au nez. Du reste, aux fenêtres aveugles, nul rayon, nulle apparence de vie. Les portes basses, étoilées de clous rouilles et garnis de marteaux de fer rongés par le temps, semblaient ne s'ouvrir jamais; les orties et les herbes pariétaires poussaient sur les seuils et ne paraissaient pas avoir été foulées de longtemps par un pied humain. Cn maigre chien noir, qui jaillit subitement de l'ombre comme un diable d'un joujou à surprise, se mit eu nous voyant à pousser des aboiements furieux et plaintifs, comme déshabitué de l'aspect de l'homme. Il nous suivit quelque temps, traçant autour de nous des lacets à la façon du barbet dans la promenade de Faust et de Wagner. Mais le regardant fixement, nous lui dîmes comme Goethe : « Animal Immonde, tu as beau brailler et ouvrir ta gueule, tu n'avaleras jamais notre monade. » Ce discours parut l'étonner, et, se voyant découvert, il disparut en poussant un hurlement douloureux. Était-ce un chien, était-ce une larve ? C'est un point que nous aimons mieux laisser dans un vague prudent.
Nous regrettons beaucoup de n'avoir cas le taku.V
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d'Hoffmann pour faire de cette rue sinistre le théâtre d*iin de ces contes effrayants et bizarres, conune Y Homme au sable ^la. Maison déserte y la Nuit de Saint-Sylvestre, ou des alchimistes se disputent le corps d'un mannequin et se battent à coups de microscopes dans un tourbillon de visions monstrueuses. Les têtes chauves, ridées, grimaçantes et décomposées par une perpétuelle métamorphose» de maître Tabracchio, de Spallanzani, de Leuvenhoêk, de Swammerdam, du conseiller Tusman, de l'archiviste Lindhorst, s'encadreraient à merveille dans ces noires fenêtres.
Si Gozzi, Tauteur des Contratempi, qui se croyait en butte à la rancune des enchanteurs et des farfadets, dont il avait découvert les manigances et trahi les secrets dans ses pièces féeriques, a jamais traversé cette ruelle- solitaire, il a dû lui arriver là quelques-unes de ces mésaventures inconcevables qui semblaient réservées pour le poète de Turandoty de Y Amour des trois orangers ^ et du Monstre bleu. Mais Gozzi, qui avait le sentiment du monde invisible, a toujours dû éviter la rue des Avocats à l'heure du crépuscule.
En rentrant d'une de ces tournées fantastiques, pendant laquelle la ville nous avait paru plus déserte que de coutume, nous nous couchâmes mélancoliquement, après avoir .soutenu contre un zinzare monstrueux, bourdonnait comme une guêpe, agitant ses aigrettes de tambour-majc^ déroulant sa trompe comme le dieu Ganesa, faisant grinc*nsa scie avec la plus audacieuse férocité, un combat teirible où nous eûmes le dessous, et d'où nous sortimr.;) criblés de blessures empoisonnées.
Nous commencions à nous enfoncer dans ce noir océan du sommeil, si sembluble à la mort, dont les anciens l'avaient fait le frère, quand, à travers l'épaisseur de notre engourdissement, nous entendîmes bruire des rumeurs sourdes, gronder des tonnerres lointains, grommeler des foix eijfrayantes. Était-ce une temçête, une bataille, un
cataclysme de la nature, une lutte de démons et d'âmes? Telle était la question que se posait notre esprit à demi éveillé.
Bientôt une clameur étourdissante déchira le crêpe de notre sommeil, comme le zigzag d'un éclair qui fend une nuée noire. Les cymbales froissaient leurs disque de cuivre et résonnaient comme des armures entre-choquées ; les tam-tams et les gongs vibraient caverneusement sous des percussions forcenées ; la grosse caisse mugissait comme une mêlée de cent taureaux ; les ophycléides et les trombones déchaînaient des ouragans métalliques ; les cornets à piston piaulaient désespérément ; la petite flûte faisait, pour escalader ce bruit et le dominer, des efforts désespérés ; tous les instruments luttaient de vacarme et de tintamcrre. On aurait dit un festival d'Hector Berlioz flottant à la dérive, la nuit, sur. l'eau. Lor* que la trombe musicale passa sous notre balcon, nous crûmes entendre sonner à la fois les clairons de ièricho et les trompettes du jugement dernier. Une tempête de cloclies à toutes volées formait l'accompagnement.
Ce tumulte se dirigeait vers le grand Canal, à la lueur rouge de beaucoup de torches. Nous trouvâmes la sérénade un peu violente, et nous plaignîmes de tout notre cœur la belle à qui cet énorme tapage nocturne, ce charivari colossal était destiné. « L'amant n'est guère dis» cret, pensions-nous, et il ne craint pas de compromettre sa beauté. Quelque guitare, quelque violon, quelque théorbe aurait suffi, ce nous semble. » Puis, le bruit s'éloignant, nous commencions à nous rendormir, lorsqu'une lueur blanche, aveuglante, pénétra sous nos paupières fermées, comme un de ces éclairs blafards pour qui les nuits les plus opaques n'ont pas de ténèbres, et une détonation épouvantable, qui fit danser les vitres et trembler la maison de fond en comble, éclata au milieu du silence. Nous en fîmes im saut de carpe de trois pieds
sur noire lit : était-ce le tonnerre qui tombait au milieu de la chambre ? le siège de Venise recommençait-il sans dire gare, et une bombe crevant tous les planchers arrivait-elle sur nous au milieu de notre sommeil ?
Ces assourdissantes détonations se répétèrent de quart dheure en quart d'heure, jusqu'au matin, au grand dam di nos vitres et de nos nerfs. Elles semblaient partir d'un oint très-voisin, et chaque fois un éblouissement livide nous les annonçait ; entre les décharges, un silence profond, un silence de mort, aucun de ces bruits nocturnes qui sont comme la respiration des villes endormies. Au milieu de ce vacarme, Venise, muette, semblait s'être abîmée et noyée dans les lagunes. Toutes les fenêtres étaient éteintes ; pas un falot de gondole n'étoilait la mate obscurité.
Le malin, le mot de l'énigme nous fut révélé. C'était la fête de l'empereur d'Autriche. Tout ce bacchanal avait lieu en l'honneur du César allemand. Les batteries de la Giudecca et de Saint-Georges nous envoyaient en plein leurs volées, et bien des vitres avaient été brisées dans le voisinage. Avec le jour le tapage recommença de plus belle. Les frégates tiraient et alternaient avec les batteries ; les cloches tintaient dans les mille clochers de la ville ; des feux de file et des feux de peloton crépitaient sur le tout à intervalles réguliers. Cette poudre brûlée, montant de toutes parts en gros nuages, était l'encens destiné à réjouir le nez du maître, si du haut de son trône de Vienne il tournait la tête du côté de l'Adriatique. 11 nous sembla que, dans ces hommages à l'empereur, il y avait une certaine ostentation d'artillerie, un certain luxe d% fusillades à double entente. Ce compliment de fôte à coups de canon était à deux fins, et il ne fallait pas grande malice pour le comprendre.
Nous courûmes à la Piazza. On chantait un Te Deum dans la cathédrale. La garnison, en grande tenue, for*
mait le carré sur»a place, s'agenouillantetse relevant au signe des officiers, suivant les phases de Toffice divin. Un brillant état-major, tout chamarré de dorures et de décorations, occupait le centre et scintillait orgueilleusement au soleil ; puis, à de certains moments, les fusils s'élevaient avec ensemble, et un feu de file admirablement nourri faisait envoler dans Tazur de blancs tourbillons de colombes effarées. Les pauvres pigeons de Saint-Marc, épouvantés de ce tumulte, et croyant qu'au mépris de leurs immunités il s'agissait pour eux d'une immense crapaudine, ne savaient où se fourrer ; ils se heurtaient dans l'air, fous de terreur, se cognaient aux corniches, et fuyaient à tire-d'aile à travers les dômes et les cheminées; puis, le silence se rétablissant, ils revenaient becqueter familièrement à leurs places ordinaires, aux pieds mêmes des soldats, tant est grande la force de l'habitude.
Tout cela se passait dans la solitude la plus complète. La riazza, toujours si fourmillante, était déserte. A pei- e quelques étrangers glissaient par petits groupes isolés sous les arcades des Procuraties. Les rares spectateurs qui n étaient pas étrangers trahissaient par leur chevelure blonde, leur figure carrée, leur origine tudesque. Aucun visage de femme ne paraissait aux fenêtres, et cependant le spectacle des beaux uniformes portés par de jolis officiers est apprécié dans tous les pays du monde par la portion la plus gracieuse du genre humain. Venise, dépeuplée subitement, ressemblait à ces villes orientales des contes arabes ravagées par la colère d'un magicien.
Ce vacarme dans ce silence, cette agitation dans ce vide, cet immense déploiement de forces dans cet isolement avaient quelque chose d'étrange, de pénible, d'alarmant, de surnaturel. Ce peuple qui faisait le mort tandis que ses oppresseurs exultaient de joie, cette ville qui se supprimait pour ne pas assister à ce triomphe, nous firent une impression profonde et singulière. Le
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nm-étre éleré à Tétat de manifestation, le mutisme changé en menace. i*absence ayant signification de réTolte, sont une de ces ressources du désespoir où le despotisme pousse l'esclayage. Assurément une huée unÎTerselle, mi cri général de malédiction contre l'empereur d'Autriche n'eût pas été plus énergique.
Ne pouvant protester autrement, Venise aTait fait le vide autour de la fête et placé la solennité sous une machine pneumatique.
Les décharges d'artillerie continuèrent toute la journée, et les régiments firent des évolutions sur la Kazza et la Fiazzetta, nous ayant pour spectateur presque unique. Lassé de ce divertissement monotone, nous allâmes faire notre promenade favorite à la riva dei Schiavoni, sur laquelle flânaient quelques Grecs et quelques Arméniens. Là, nous eûmes encore le tympan déchiré par le canon de la frégate de guerre ancrée dans le port. Un pauvre petit chien attaché à une corde après le mât d'un argosil de Zante ou de Corfou, à chaque détonation, s'élançait ivre de peur et se sauvait en décrivant un cercle aussi loin que le cordage le lui permettait, protestant de son mieux contre ce bruit stupide et glapissant, comme s'il avait été blessé par le son. Nous étions de l'avis du chien, et, comme nous n'étions pas attaché par une ficelle, nous nous sauvâmes à Quintavalle, où nous dinâmes sous la tonnelle chez Ser-Zuane, à une distance supportable de cet odieux fracas militaire.
Le soir, il n'y avait personne au café Florian ! Ceux qui ont habité Venise peuvent seuls se faire une idée de la signification immense de ce petit fait. Les marchandes de bouquets, les vendeurs de caramel, les ténors, les montreurs d'ombres chinoises et môme les ruffians avaient disparu. Personne sur les chaises, personne sur les bancs, personne sous les galeries ; personne même à l'église, comme s'il était inutile de prier un Dieu qui laisse un peuple dans l'oppression. Nous ne savons même
pas si ce soir-là on alluma les petits cierges aux madones des carrefours.
La musique de la retraite joua in deserto une magnifique ouverture,- une musique allemande pourtant! et une ouverture de Weber, s'il nous en souvient bien !
Ne sachant que faire de la fin de cette lugubre soirée, nous entrâmes au théâtre Apollo ; la salle avait Tair de rintérieur d'un columbarium. Les loges vides et noires semblaient les niches dont on avait retiré les cercueils ; quelques escouades de Hongrois garnissaient à demi les banquettes nues. Une douzaine de fonctionnaires allemands, flanqués de leurs femmes et de leurs petits, tâchaient de se multiplier et de simuler le public absent; mais, les soldats défalqués, Ténorme salle ne contenait pas cinquante spectateurs. Une pauvre troupe jouait tristement et à contre-cœur une insipide traduction de pièce française devant une rampe fumeuse. Une tristesse froide, un ennui mortel vous tombait de la voûte sur les épaules, comme un manteau humide et glacé. Cette salle sombre, à la barbe des Aulrichiens, portait le deuil de la liberté de Venise.
Le lendemain, la brise de la mer avait emporté l'odeur de la poudre. Les colombes, rassurées, neigeaient par vols sur la place Saint-Marc, et tous les Vénitiens se bourraient de glaces avec affectation au café Floriaiu
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