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HOPITAL DES FOUS

L'île de San-Servolo se trouve au delà de Saint-Georges, sur la grande lagune, en allant au Lido. Cette île a peu d'étendue, tomme presque toutes celles qui entourent Venise, perles détachées de cet écrin des mers. Elle est presque entièrement couverte de bâtisses, et son ancien couvent, où se sont succédé plusieurs ordres de moines, est devenu un hôpital de fous sous la direction des frères de Saint-Jean-de-Dieu, qui se consacrent particulièrement à soigner les malades.

Quand nous partîmes du traghet de la place Saint-Marc, le vent était contraire ; Teau ordinairement si calme de la lagune se donnait des airs d'océan, et ses petites rides tâchaient de se gonfler en lames ; Técume jailli§sait sous le bec denticulé de la gondole, et les vagues clapotaient assez bruyamment contre le bordage de l'embarcation, poussée cependant par deux vigoureux rameurs; car notre petit Antonio n'aurait pas suffi pour lutter seul contre le temps. Nous dansions assez pour qu'un estomac peu aguerri sentit les nausées du mal de mer ; heureusement, un grand nombre de traversées nous ont rendu moins sensible à cet endroit, et nous admirions tranquillement Tadressc avec laquelle nos gondoliers se tenaient debout

à la proue et à la poupe, en équilibre sur leur plancher chancelant.

Nous aurions sans doute pu remettre notre visite à une autre fois, mais nous n'avions encore vu Venise que sous son aspect rose et bleu, avec sa mer plane scintillant en petits carreaux verts, comme dans les tableaux de Canaletto, et nous ne voulions pas perdre cette occasion de la voir par un effet d'orage. Certes, Tazur est le fond naturel sur lequel doivent s'arrondir les coupoles laiteuses de Santa-Maria-della-Salute et les casques d'argent de Saint- Marc ; cependant de grandes masses de nuages grisâtres déchirées par quelques coupures de lumière, une mer d'un ton glauque et festonnée d'écume encadrant des édifices glacés de teintes froides, produisent une grande aquarelle anglaise dans le goût de Bonnington, de Callow ou de Williams Wyld, qui n'est nullement à dédaigner.

Tel était le spectacle que nous voyions en nous retournant ; en face nous avions Saii-Servolo, avec son clocher rougeâtre et ses bâtiments à toits de tuiles à demi cachés par le moutonnement des vagues ; plus loin la ligne noire et basse du Lido, séparant la lagune de la haute mer.

Auprès de nous ûiaient rapidement, comme de noires hirondelles rasant les flots, des gondoles qui rentraient à la ville, fuyant devant le temps et chassées par le vent qui nous était contraire.

Enfm, nous arrivâmes au traghet de San-Servolo, et la mer faisait tellement vaciller notre frêle barque que nous eûmes quelque peine à prendre terre.

L'intérieur du couvent-hospice n'a rien de bien curieux : ce sont de longs corridors blanchis à la chaux, des salles d'une propreté froide et d'une régularité monotone, comme dans tous les édifices de ce genre. 11 n'a pas fallu grand travail pour convertir les cellules des moines en cabanons de fous. Dans la chapelle, un retable doré, quelques toiles enfumées et noirâtres que rien n'empêche d'être des ïintoret, et c'est tout; Aussi n'était-ce pas un

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prétexte à descriptions d*art et d'architecture que nous venions chercher dans ce Bedlam vénitien.

La folie nous a toujours étrangement préoccupé. Qu*un organe matériel souffre, s'altère et se détruise, cela se conçoit aisément; mais que l'idée, une abstraction impalpable, soit atteinte dans son essence, cela ne se comprend guère. Les lésions du cerveau n'expliquent pas la folie. Par quel point la pensée touche-t-elle à cette pulpe enflammée ou ramollie contenue dans la boite osseuse? Dans les cas ordinaires, le corps meurt et l'âme s'envole ; mais ici l'âme meurt et le corps subsiste. Rien n'est plus sinistre et plus mystérieux. Le vaisseau va sans boussole, la flamme a quitté la lampe, et la vie n*a plus de moi. L'âme obscurcie du fou reprend-elle sa lucidité après la mort, ou bien y a-t-il des âmes folles pendant toute l'éternité? L'âme ne serait-elle ni immatérielle ni immortelle, puisqu'elle peut être malade et mourir? Doutes terribles, abîmes profonds sur lesquels on se penche en tremblant, mais qui vous attirent comme tous les abîmes.

Aussi est-ce avec une curiosité anxieuse mêlée d'une Secrète terreur que nous regardons ces cadavres, chez qui ce qui leur reste d'âme sert seulement à empêcher la putréfaction, se promener le long des murailles, l'œil morne, les joues affaissées, la lèvre tombante, traînant des pied» auxquels la volonté n'envoie plus son fluide, faisant des gestes sans cause, comme des animaux ou comme des machines détraquées, insensibles au soleil brûlant, à la pluie glacée, n'ayant plus la notion d'eux-mêmes ou se croyant d'autres, n'apercevantplus les objets sous leurs apparences réelles, et entourés d'un monde d'hallucinationç bizarres. Que de fois nous avons visité Gharenton, Bicétre et les différentes maisons d'aliénés, inquiet de ce grand problème insoluble, et causé, comme Hamlet, avec le crâne vide d'Yorick, cherchant la fêlure par où l'âme avait fui comme l'eau d'un vase. Mais là, chose plus horrible, le crâne était vivant ? Qàa de fois nous noua sommes ar»

rêté rêveur devant la superbe gravure psychologique de Kaulbach, ce saisissant et douloureux poème de la démence !

Dans les corridors rampaient confusément, sous des capotes grisâtres et comme des larves informes qui se traînent sur les murs après la pluie, les fous paisibles qu*on pouvait laisser vaguer sans danger pour eux ni pour les autres. Ils nous regardaient d*un œil hébètè, ricanaient et essayaient une sorte de salut machinal.

La folie, qui creuse de si énormes lacunes, ne suspend pas toujours toutes les facultés. Des fous ont fait des vers et des peintures où le souvenir de certaines lois de Fart avait survécu au naufrage de la raison. La quantité est souvent fort bien observée dans des poésies d'une démence complète. Domenico Theotocopuli, le peintre grec qu'on admire dans les églises et les musées d'Espagne, a fait des chef&-d' œuvre fou. Nous avons vu en Angleterre des combats délions et d'étalons en fureur exécutés par un aliéné sur une planche qu'il brûlait avec une pointe de fer rougie au feu, et qui avaient l'air d'une esquisse de Géricault frottée au bitume.

Un des aliénés de San-Servolo, quoiqu'il ne fût pas artiste de profession, avait la manie de peindre, et les bons frères de Saint-Jean-de-Dieu, qui ont pour principe de ne pas contrarier leurs malades lorsque cela est possible, avaient livré à ses fantaisies une grande muraille qu'il s'était plu à barbouiller des plus étranges chimères.

Cette fresque insensée représentait une espèce de façade de briques, divisée en arcades, dont les vides formaient des loges où se démenait une ménagerie de Textravagance la plus effrénée.

Les toiles les plus sauvages des baraques foraines que les pitres frappent de leur baguette devant la foule ébahie, les animaux héraldiques le plus chimériquement en dehors du possible, les monstres chinois ou japonais le plus bizarrement difformes, soBt 4^^ fe\xesi ôiwsxa ^'îiXi'sî^^è^3^

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plate et bourgeoise en comparaison des créations de cet esprit délirant. La fantaisie des songes drolatiques de Rabelais appliquée au régne animal, TApocalypse transportée dans la ménagerie, peuvent seules en donner une idée. Ajoutez à cela uneexécution d*une ignorance féroceet d'une barbarie truculente ; il y avait là des aigles à quatre tètes qui auraient décbiré d'un coup de bec Taigle à deux cous de l'Autriche ; des lions couronnés, lampassés de gueules et endentés comme des requins, si farouches d*aspect, qu'ils eussentfait reculer d'effroi le lion de Saint Marc et le lion de Northumberland ; des pythons si compliqués dans leurs replis et dardant des langues si fourchues, que toutes les flèches de l'Apollon du plafond d'Eugène Delacroix n'eussent pas sufQ à les percer ; des bêtes sans forme et sans nom, dont l'équivalent ne se trouve guère que dans le monde microscopique ou les cavernes des dépôts diluviens.

L'artiste de celte fresque en démence croyait fermement à l'existence de ces chimères difformes et prétendait les avoir peintes d'après nature.

San-Servolo renfermait un autre fou singulier. C'était un homme du peuple qui avait perdu la raison à la suite d'un excès de rage jalouse. Sa femme était courtisée par un gondolier, et il les avait, dit-on, surpris ensemble. Toutes les fois que ce souvenir lui revenait, il poussait des cris affreux, se roulait par terre ou se dévorait les bras à belles dents, croyant dévorer son rival, sans être averti par la douleur qu'il s'ensanglantait la bouche de son sang et mâchait sa propre chair.

Une seule chose avait pu le distraire de cette manie enragée : le percement d'un puits artésien que H. Degousée pratiquait dans l'île qui manque d'eau et où l'on en apporte de Fusine, du canal de la Brenta. Il s'intéressait au progrès de l'opération et se joignait aux travailleurs avec beaucoup d'adresse et d'énergie. Quand il était content de Jui, il se rècomçeusail io, ^e^ services car des

croix d'honneur, des plaques en papier d'or ou d'argent, des cordons de couleurs différentes, qu'il portait de l'air le plus digne et le plus majestueux, comme un diplomate sa brochette de croix dans un salon d'ambassadeur. S'il avait été paresseux, distrait ou maladroit, il se dégradait lui-même, s'était ses insignes et s'adressait des reproches, prenant tour à tour un ton humble ou irrité, selon l'inlerlocuteur qu'il figurait. Les moines nous dirent que ses jugements étaient très-justes, et qu'il était vis-à-vis de lui d'une sévérité rigoureuse. Une seule fois il s'était fait grâce, ne pouvant résister à l'éloquence des supplications qu'il s'adressait.

D'autres fous jouaient tranquillement aux boules dans une espèce de jardin aride, entouré de murs formant la corne de l'île, du côté du Lido ; deux ou trois se promenaient à pas précipités, poursuivis par quelque hallucination effrayante. Un autre, maigre, sec, la tête nue au vent, restait immobile comme un héron au bord d'un marais, se croyant sans doute l'oiseau dont il imitait l'attitude.

Mais ce qui nous impressionna le plus vivement, ce fut un jeune moine qui, adossé contre un mur, surveillait de loin leur promenade. Jamais cette figure ne sortira de notre mémoire, où elle est restée comme l'idéal de l'ascétisme. Tout à l'heure nous nous étonnions de ces corps qui vivent sans âme ; nous avions devant les yeux une âme qui vivait sans corps. Ici l'esprit brillait seul, la mortification avait supprimé la matière; l'être humain était anéanti.

Son crâne, entouré d'une couronne de cheveux et rasé à sa partie supérieure, semblait verdi de teintes cadavé* riques. On eût dit que la moisissure du sépulcre l'avait déjà recouvert de son duvet bleuâtre ; ses yeux ivres de foi brillaient au fond d'une large meurtrissure bistrée, et ses joues avalées se rejoignaient à son menton par deux ^isnes aussi droites que celles d'un trLaiu^l<i;<a^^NNjk\Jw

baissait la tête, entre sa nuque et le capuchon de son froc saillait un cordon de vertèbres sur lequel le maigre esprit des cloîtres eût pu dire son chapelet. Ses mains fluettes, couleur de cire jaune, n'étaient qu'un lacis de veines, de nerfs et d'osselets. Le jeûne les avait disséquées toutes vives sur la froide table de la cellule. La manche flottait sur le bras décharné, comme un drapeau sur un bâton. Son froc tombait de ses épaules à ses talons, tout droit, d'un seul pli, aussi roide qu'une draperie de Cimabué ou d'Orcagna, ne faisant deviner les formes par aucune inflexion, comme tomberait le linceul d'un mort ou d'un spectre. Notre regard effrayé cherchait à trouver un homme sous ce suaire brun; il n'y avait qu'une ombre. Les cadavres agenouillés de Zurbaran, avec leurs bouches violettes, leur teint plombé et leurs yeux noyés sous l'ombre de la cagoule, les pâles fantômes de Lesueur dans leurs linges blafards, eussent paru des Silènes et des Falstaff à côté de ce moine de San-Servolo; jamais l'étique émaciation de l'art du moyen âge, jamais le féroce ascétisme de la peinture espagnole, n'ont osé aller aussi loin. Le Saint Bonaventure de Murillo, revenant achever ses mémoires après sa mort, peut seul donner une idée de cette effrayante figure ; encore est-il moins hâve, moins creusé, moins vert et plus vivant, quoique enterré depuis quinze jours.

Nous n'avons jamais aimé les moines rabelaisiens, gros, courts, ventrus, mangeant bien, buvant mieux ; et frère Jean des Entommeures ne nous plaît que dans Gargantua et dans Pantagruel. Aussi celui-là nous ravit-il ; et nous ne savons trop quelle aimable plaisanterie de goguette et de fillettes les voltairiens eussent pu hasarder sur son compte.

Ce pauvre moine était le confessseur des fous. Quel emploi terrible et sinistre! écouter les aveux incohérents de ces âmes troublées, élucider les cas de conscience du dé- Ure, recevoir les confidences de riiallucination, voir gri-

macer à travers la grille de bois des masques convulsés, au rire idiot, au larmoiement imbécile, confesser la ménagerie ! Nous ne nous étonnâmes plus alors de son air étrange, de sa maigreur de squelette et de sa pâleur morte.

Gomment s'y prenait-il pour introduire l'idée de Dieu dans ces rabâcheries de la démence, dans ces garulafions de l'idiotisme ? que pouvait-il dire à ces malheureux qui n'ont plus d'âme, plus de liberté, qui ne peuvent pas pécher et chez qui le crime même est innocent?

Fait-il flamboyer devant ces pauvres imaginations détraquées les brasiers rouges de l'enfer, pour en contenir par la terreur les fantaisies dépravées ? ou bien ouvre-t-il à leurs espérances quelque paradis enfantin aux lointains d'outremer, aux pelouses émaillées de fleurettes, où paissent des biches blanches, où les paons traînent leurs queues étoilées, où des ruisseaux de crème coulent de rocailles de meringues ; un ciel de pâtisserie et de confitures ?

Pendant notre visite le temps s'était calmé, en sorte que nous résolûmes de profiter de ce qui restait de jour pour aller auLido. Il y a, auLido, quelques guinguettes où le menu peuple va diner et danser les jours de fête. Ce n'est pas la terre ferme ; cependant il y pousse quelques arbres ; de maigres touffes d'herbe y font des essais mal réussis de gazon ; mais la bonne intention est réputée pour le fait, et le pied qui a glissé toute la semaine sur les dalles de Venise n'est pas fâché de s'y enfoncer jusqu'à la cheville dans les sables mouvants que la mer amoncelle.; On peut s'imaginer ainsi qu'on marche sur un véritable sol.

Comme nous étions dans la semaine, le Lido était désert et ^ d'un aspect peu gai. Mais le tumulte d'une joie populaire nous eût importuné en ce moment, et la solitude de cette grève aride convenait à la nature sérieuse de notre pensée. Nous marchions le long de cette plage où

le grand Byron faisait galoper ses chevaux, et où les Vénitiens viennent se baigner par bandes. Les belles compatriotes de Titien et de Paul Véronèse s'abritent, pour se déshabiller, derrière de frêles toiles soutenues par des bâtons ; car la cabine roulante de Dieppe et de Biarriti n'a heureusement pas pénétré jusque-là.

Comme le temps était affreux, nous ne fîmes aucune rencontre anacréonlique, et, remontant en gondole, nous revînmes à la place Saint-Marc, où, après avoir entendu la retraite en musique, nous rentrâmes à notre campo San-Mosé, pour nous endormir d'un sommeil agité, où le moine de San-Servolo, les figures des fous et les monstres fantastiques de la fresque se combinaient dans un cauchemar extravagant et sombre comme un roman Lewis ou deMalhurin.

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