LES ÉGLISES
 l'exception de Saint-Marc, merveille qui n'a d'analogue que la mosquée de Conslantinople et la mosquée de Cordoue, les églises de Venise ne sont pas très-remarquables d'architecture, ou du moins n'ont rien qui puisse étonner le voyageur qui a visité les cathédrales de France, d'Espagne et de Belgique. Sauf quelques-unes de peu d'intérêt qui remontent plus haut, elles appartiennent toules à la Renaissance et au genre rococo, qui a suivi très-vite en Italie le retour aux traditions classiques. Les premières sont dans le style palladien ; les dernières, dans un goût particulier que nous appellerons le goût jésuite. Presque toutes les vieilles églises de la ville ont été malheureusement refaites sous l'une ou l'autre de ces influences. Certes, Palladio, comme le prouvent tant de nobles édifices, est un architecte d'un mérite supérieur; mais il n'a aucunement le sens catholique, et il est plus propre à rebâtir le temple de la Diane d'Éphèse et du Jupiter Panhellénien qu'à élever la basilique du Nazaréen ou d'un martyr quelconque de la Légende Dorée. Il a picoré comme une abeille le miel de l'Hymette et laissé de côté dans son vol les fleurs de la Passion. Quant au goût jésuite, avec ses dômes gibbeux, ses colonnes œdématiques, ses balus-
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très pansus, ses volutes contournées comme le parafe de Joseph Prudhomme, ses chérubins bouffis, ses anges castrats, SCS cartouches à serviettes qui semblent attendre qu'on leur fasse la barbe, ses chicorées grosses comme des choux, ses afféteries malsaines et son ornementation fougueuse, qu'on prendrait pour des excroissances de la pierre malade, nous professons pour lui une horreur insurmontable. 11 fait plus que nous déplaire, il nous dégoûte. Rien selon nous n'est plus opposé à Tidée chrétienne que cet immonde fatras de bimbeloteries dévotes, que ce luxe sans beauté, sans grâce, surchargé et lourd comme un luxe de traitant, qui fait ressembler la chapelle de la très-sainte Vierge à un boudoir de fille d'Opéra. L'église des Scalzi est de ce genre, un modèle de richesse extravagante ; les murailles, incrustées de marbre de couleur, représentent une immense tenture de lampas ramage de blanc et de vert ; les plafonds à fresque, de Tiepoletto et de Lazzarini, d'un ton gai, léger, clair, où dominent le rose et l'azur, conviendraient merveilleusement à une salle de bal ou de théâtre. Gela devait être charmant, plein de petits abbés poudrés et de belles dames, au temps de Casanova et du cardinal de Bernis, pendant une messe en musique de Porpora, avec les violons et les chœurs de la Fenice. En effet, rien de plus naturel dans un pareil lieu que de célébrer l'Éternel sur un a'ir de gavotte. Mais combien nous préférons les basses arcades romanes, les courts piliers de porphyre aux chapiteaux antiques, les images barbares qui se détachent sur le miroitement d'or des mosaïques byzantines, ou bien encore les longues nervures, les colonnes fuselées et les trèfles découpés* à l'emportepiéce des cathédrales gothiques !
Ces défauts d'architecture, auxquels il faut se résigner en Italie, car presque toutes les églises sont bâties plus ou moins dans ce goût, sent compensés par le nombre et la beauté des objets d'art que ces édifices renferment. Si Ton n'admire pas l'écrin, il faut admirer les joyaux. Ce ne
sont que Titien, que Paul Véronèse, que Tintoret, que Palma jeune et vieiix, que Jean Bellin, que Padouan, que Bonifazio et autres maîtres merveilleux. Chaque chapelle a son musée, dont un roi se ferait honneur. Cette église même des Scalzi, une fois le goût admis, offre de remarquables détails : son large escalier enbrocatelle de Vérone, ses belles colonnes torses en marbre rouge de France, ses prophètes gigantesques, ses balustrades en pierre de louche, ses portes de mosaïque ont un certain style et ne manquent pas de grandeur. Elle renferme un très-beau tableau de Jean Bellin : la Vierge et l Enfant ; un magnifique bas-relief en bronze de Sansovino, représentant des traits de la vie de saint Sébastien, et un groupe d'un art moins sévère, mais charmant, de Toretti, le maître de Canova ; une sainte Famille, saint Joseph, la Vierge et l'Enfant Jésus. La Vierge a une figure fine, grassouillette, un port de tète coquet et des extrémités d'une délicatesse tout aristocratique. Elle a Tair d'une duchesse de la cour de Louis XV, et l'on ne se figure pas autrement madame de Pompadour. Des anges de ballet, élèves de Marcel, accompagnent ce joli groupe mondain. Ce n'est pas religieux, à coup sûr ; mais cette grâce maniérée et spirituelle a bien du charme, et ce sculpteur de la décadence est encore un grand artiste.
L'église de Saint-Sébastien, bâtie par S. Serlio, est en quelque sorte la pinacothèque et le panthéon de Paul Véronèse. Il y a travaillé pendant des années, il y repose éternellement dans l'auréole de ses chefs-d'œuvre. Sa pierre tumulaire est là surmontée de son buste, écussonnée de ses armes, trois trèfles sur un champ que nous n'avons pu distinguer; admirons ce saint Sébastien de Titien : quelle belle tête de vieillard, quel port superbe et magistral, et comme l'enfant qui tient la mitre du saint ôvêque est d'un mouvement joli et naïf! mais passons vite pour arriver au maître du lieu, au grand Paolo Caliari. Le§ trois Marie au pied de la croix se font remarquer par
cette magnifique ordonnance, cette ampleur étoflec, familière au peintre que nul n*a égalée dans l'art de meubler les vides de ces grandes machines. Les brocarts, les damas se cassent en plis opulents, ondoient en ramages splendides, et le Christ, du haut de Tarbre de douleurs, ne peut retenir un vague demi-sourire, la joie d'être si bien peint le console de sa souffrance. La Madeleine est adorablement belle, ses grands yeux sont noyés de lumière et de pleurs ; une larme encore suspendue tremble à côté de sa bouche purpurine, comme une goutte de pluie sur une rose. Le fond du paysage est malheureusement un peu trop brosse en décoration de théâtre, et ses plans mal assis jouent et chancellent à Tœil ; la Présentation de Jésus-Christ an Temple est aussi une toile très-remarquable, malgré Texagéralion membrue des personnages placés sur le devant de la composition ; mais la tête du saint Siméon est d*une onction divine et d'une exécution merveilleuse, et TËnfant lésus se présente avec une audace de raccourci étonnante.
Dans le coin du tableau, un chien, le museau mélancoliquement levé en Tair, semble aboyer à la lune. Rien ne justifie la présence de cet animal isolé; mais Ton sait la prédilection de Paul Véronèso pour les chiens, surtout pour les lévriers ; il en a placé dans tous ses tableaux, et l'église Saint-Sébastien contient précisément la seule toile où il n'en ait pas mis, ce que l'on fait remarquer comme une curiosité unique dans l'œuvre du maître. Nous n'avons pas pu vérifier par nous-même l'exactitude de celte assertion ; mais en y pensant il nous semble en effet qu'un tableau de Paul Vérohèse se présente toujours à la mémoire accompagné d'un lévrier blanc, de même qu'une toiie de Garofdlo paraît fleurie et signée de son invariable œillet. Quelque amateur, libre de son temps, devrait bien s'assurer de ce détail caractéristique.
Le plus pur de ces diamants pittoresques, c'est le A/artjre de saint Marc et de saint Marcellin encourayés par laint Sebastien. L'art ne peut guère aller plus loin, et ce
tableau doit prendre place parmi les sept merveilles du génie humain.
Quelle couleur et quel dessin dans ce groupe d'une femme et d un enfant, que l'œil rencontre d'abord en pénétrant dans la toile ! Quelle ineffable onction, quelle ré signation céleste répandues sur les visages des deux saints déjà lumineux de l'auréole future, et comme elle est charmante cette tête de femme qui apparaît de trois quarts au-dessus de l'épaule de saint Sébastien, jeune, blonde, animée par l'émotion, l'œil plein dé tristesse et de sollicitude ! Cette tête, qui est tout ce qu'on voit du personnage, est d'un mouvement si juste, d'un dessin si parfait, que le reste du corps se devine sans peine derrière le groupe interposé qui le cache ; on en suit jusqu'au bout les lignes invisibles, tant l'anatomie est exacte.
Saint Sébastien est, dit-on, le portrait de Paul Véronèse, comme cette jeune fille est celui de sa femme. Us étaient alors tous deux à la fleur de l'âge, et elle n'avait pas encore acquis cette beauté de matrone ample et lourde qui la caractérise dans les portraits qui restent d'elle, entre autres dans celui de la galerie du palais Pitti, à Florence. Étoffes, détails, accessoires, tout est achevé avec ce soin extrême, ce fini consciencieux des premières œuvres, lorsque l'artiste ne travaille que pour contenter son génie et son cœur. C'est presque au bas de cette toile qu'est enterré le peintre. Jamais lampe plus éclatante n'illumina l'ombre d'un tombeau, et le chef-d'œuvre rayonne audessus du cercueil comme le flamboiement d'une apothéose.
Le Couronnement de Marie au ciel se passe au milieu des irradiations, des effluves et des scintillations d une lumière qui n'a jamais existé que sur la palette de Paul Yéronèse. Dans cette atmosphère d'or et d'argent en fusion qui traverse les cheveux du Christ, nage aériennenient une Marie d'une beauté si célestement humaine, qu'elle vous fait battre le cœur tout en vous faisant courber K
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tôle. Le Couronnement d'Esther par .issuérus est d'unf grandeur et d'une opulence de ton sans pareilles. Ici Paul Véronése a pu déployer à Taise sa manière fastueuse ; le? perles, les satins, les velours, les brocarts dor scintillent, l'rissonnent, miroitent et se coupent en cassures lumineuses. Quelle mâle et fière allure a le guerrier du premier plan, sous rinsouciant anachronisme de son armure ! Et comme le grand chien sacramentel est campé crânement, comme il sent sa race, el comme il comprend l'honneur d'être peint par Paul Véronése ! Pends-toi, Godefroy Jadin !
Dans le haut de l'église, à un endroit presque invisible d'en bas, il y a, de la main du maître, de grandes grisailles très-légèrement faites et d'une belle tournure; l'humidité et le temps, le manque de soins commencent à les altérer ; une bombe autrichienne, en perçaiit la voûte, lésa sillonnées d'une cicatrice.
La sacristie renferme encore des peintures de lui, mais qui remontent à sa première jeunesse et où son génie encore timide cherche sa voie. Pour expliquer celte prodigieuse abondance de Paul Véronése dans celte église, la légende a plusieurs versions : dabord une dévotion particulière de l'artiste à saint Sébastien ; ensuite, ce qui est plus romanesque, le meurtre d'un rival qui l'aurait obligé à chercher un refuge dans ce lieu d'asile embelli par ses loisirs reconnaissants. Selon d'autres, ce serait pour éviter la vengeance d'un sénateur dont il aurait exposé la caricature sur la place de Saint-Marc, que le peintre se serait tenu caché deux ans à Saint-Sébastien. Nous donnons ces histoires de sacristain pour ce qu'elles valent, sans prendre la peine de les critiquer.
Avant de sortir de celte radieuse église, dont nous sommes loin d'avoir indiqué toutes les richesses, si vous abaissez sur le pavé grisâtre voire œil ébloui des phosphorescences des plafonds, vous découvrirez à vos pieds une humble pierre qui ferme le caveau d'une dynastie de
gondoliers. Le premier nom inscrit est Zorzi de Cataro, du traghet de Barnaba, sous la date de 1505. Le dernier porte le chiffre de 1785. La république n'a pas survécu de beaucoup aux Zorzi.
Santa-Maria dei Frari n'est pas dans, l'affreux goût clas« sique ou jésuite dont nous parlions tout à l'heure ; ses ogives, ses lancettes, sa tour romane, ses grandes murailles de briques rouges lui donnent un aspect plus religieux. 11 y a au-dessus de la porte une statue de Vittoria, représentant le Sauveur. L'église dei Frari, construite par Nicolas Pisano, remonte à 1250.
C'est là que se trouve le tombeau de Canova : ce monunjent que l'artiste avait dessiné pour Titien, modiOé en quelques parties, a servi à lui-même. Nous l'admirons très-médiocrement ; c'est prétentieux, théâtral et froid. A la base d'une pyramide de marbre vert appliquée à la muraille d'une chapelle, baille la porte noire d'un caveau, vers laquelle se dirige une procession de statues étagées sur les marches du monument : en tête marche une figure funèbre portant une urne sépulcrale ; derrière viennent des génies et des allégories tenant des flambeaux et des guirlandes de fleurs. Pour contre-balancer cette partie de la composition, une grande figure nue, qui, sans doute, symbolise la fragilité de la vie, s'appuie sur une torche qu'elle éteint, et le lion ailé de Saint-Marc abaisse tristement son mufle sur ses pattes, dans une pose analogue au fameux lion de Thorwaldsen. Au-dessus de la porte, deux génies soutiennent le médaillon de Canova.
Ce tombeau paraît d'autant plus pauvre et plus mesquin d'idée et d'exécution, que l'église dei Frari est pleine de monuments anciens du plus beau style, &d plus bel effet. Là reposent Alvise Pascaligo, Marzo Zeno, Jacopo Barbaro, Jacopo Marcello, Benedelto Pesaro, dans des sarcophages ornés de statues d'une tournure et d'une fierté merveilleuses.
On y admire un triptyque de Vivarini qui remonte
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à 1482 , et une Vierge de Titien drapée d'un Yoile blanc d'un charmant effet.
La statue équestre du général Colleoni, qui a une grande prestance sur sa monture de bronze, arrête d*abord les yeux lorsqu'on arrive par le canal à la petite place au fond de laquelle s'élève l'église de Saint-Jean-et-Paul. Quoique sa construction remonte au treizième ou au quatorzième siècle, elle n'a été consacrée qu'en 1430. Le tympan de la façade est joli, l'arcade circulaire qui le surplombe est merveilleusement sculptée de fleurs et de fruits. On va à Saiut-Jean-et-Paul principalement pour voir la Mort de saint Pierre, de Titien ; tableau si précieux qu'il est défendu de le vendre, sous peine de mort. Nous aimons cette férocité artistiqu(% et c'est le seul cas où la peine capitale nous paraisse devoir être conservée. Cependant d'autres tableaux du Titien nous semblent aussi dignes que celuilà, malgré toute sa beauté, d'une pareille jalousie de la part de Venise, et nous nous en faisions, au delà des copies et des gravures, une idée différente et supérieure à la réalité. La scène se passe dans un bois ; saint Pierre est renversé, le bourreau le tient par le bras et lève déjà 1 epée; un prêtre s'enfuit épouvanîé, et dans le ciel deux anges apparaissent, prêts à recueillir l'âme du martyr. Le bourreau est parfaitement campé ; il menace et injurie bien. Dne expression bestialement furieuse contracte ses traits. Ses yeux luisent sous son front bas comme ceux d'un tigre. Sa narine se dilate et flaire le sang. Mais il y a peut-^tre trop d'effroi et pas assez de résignation dans la tête du saint. Il ne voit que le glaive dont la froide lame va lui passer entre les vertèbres, et il oublie que là-haut, dans l'azur, planent des messagers célestes avec des palmes et des couronnes. C'est trop un vulgaire condamné à qui l'on va couper le cou et que cela chagrine. Le moine, lui, est bien effrayé, bien crispé de terreur, mais il se sauve mal. Son corps, sirapassé par les raccourcis, se dégingandé. Ses jambes sont rejetées en arrière
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par la course. Ses bras vont d'un côté et sa tête de Fautre.
Si la composition donne prise à la critique, on ne peut admirer qu'à genoux ce magnifique paysage, si grand, si sévère, si plein de style ; ce coloris simple, mâle et robuste, ce faire large et grandiose, cette impassible souveraineté de touche, cette hautaine maestria qui révèle le dieu de la peinture. Titien, nous l'avons déjà dit, est la seule organisation d'artiste que le monde moderne puisse opposer au monde antique pour la force calme, la splendeur tranquille et l'ét'^nielle sérénité.
Nous pourrions encore vous parler des monuments funèbres qui tapissent les murs, de l'aulel Saint-Dominique, où l'histoire de ce saint est modelée dans une suite de basreliefs en bronze, par Joseph Mazza, de Bologne, du Christ en croixj de Tintoret, des magnifiques sculptures de la chapelle de Sainte-Marie des Roses, et du Couronnement de la Vierge, par Palma le Vieux ; mais , dans une église où il y a un Titien, on ne voit que Titien. Ce soleil éteint toutes les étoiles.
ÎXIY
teuSES^ SCUOLE ET PALAIS
Saint-François des Vignes^ avec son clocher blanc et rouge, méhte aussi d*ètre visité. 11 y a près de Tèglise un cloître bizarre, fermé de grilles de bois noir, qui entoure une espèce de préau encombré de mauves sauvages, d'orties, de ciguës, d'asphodèles, de bardaneset autres plantes de ruines et de cimetières, au milieu desquelles s*élève une grotte en rocailleset en madrépores, assez semblable à ces petits rochers de coquillages que l'on vend au Havre et à Dieppe. Cette grotte abrite une effigie de saint François en bois ou en plâtre colorié, un joujou de dévotion, une chinoiserie jésuitique. Sous les arcades humides et verdies du cloître, au milieu de tombes usées par le frottement et d'inscriptions déjà illisibles, nous avons remarqué sur une dalle de pierre une gondole sculptée d'un relief un peu fruste, maistrés-visible encore. Elle recouvrait un caveau de gondoliers, comme la tombe des Zorzi de Cataroà l'église de Saint-Sébastien; chaque traghet avait ainsi son lieu de sépulture.
A Saint-François des Vignes, nous avons vu un tableau de Ncgroponte, d'une beauté et d'une conservation remarquables. C'est le seul aue nous ayons rencontré de ce
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peintre, dont nous n'avons jamais entendu prononcer le nom, qui pourtant mériterait d'être connu.
Nous allons en donner une description un peu détaillée : La Vierge, assise sur un trône, revêtue d'une robe de brocart d'or et d*un manteau ramage du fini le plus précieux, dont une petite fille soutient le pan d'un air de dévotion ingénue, regarde amoureusement l'Enfant Jésus posé en travers sur ses genoux. La tête de cette Vierge, d'une délicatesse exquise, ferait honneur à Jean Belliu, à Carpaccio, à Perugin, à Durer, aux maîtres gothiques les plus suaves et les plus purs. Elle est blonde, et l'or de ses cheveux traités un à un se confond dans la splendeur d'un nimbe trilobé, incrusté de pierres précieuses à la façon byzantine ; en haut, du fond de l'outremer d'un naif paradis, le Père éternel regarde le groupe sacré dans une pose majestueuse et satisfaite ; deux beaux anges tiennent des guirlandes de fleurs, et derrière le trône, couvert d'opfévreries et d'émaux comme celui d'une impératrice du Bas-Empire, s'épanouit une floraison de roses et de lis arrangés en cabinet et qui rappellent les fraîches appellations de la litanie.
Tout cela est traité avec cette religieuse minutie, cette fhtience infinie qui ne semblent pas tenir compte du temps et qui accusent les longs loisirs du cloître. En effet, Negroponte était moine, comme le dit l'inscription tracée sur le tableau : Pater Antonius Negroponte pinxit. Mais ce soin extrême n'ôte rien à la grandeur de l'aspect, à l'imposant de l'effet, et la richesse du coloris lutte victorieusement contre l'éclat des ors et des ornements gaufrés. C'est à la fois une image et un Joyau, comme doivent l'être à notre sens les tableaux exposés à l'adoration des fidèles. L'art, dans ces circonstances, gagne à revêtir le luxe hiératique et mystérieux de l'idole. La Madone du P. Antoine de Negroponte à Saint-François des Vignes remplit admirablement ces conditions et soutient avec honneur le voisinage du Christ ressuscité de Paul Veto-
nèse, du Martyre de saint Laurent de Santa-Croce, et de la Madone de Jean Bellin, un de ses meilleurs ouvrages, malheureusement placé dans une chapelle obscure.
Il ne faut pas négliger d'aller à Saint-Paiitaléon, ne fiit-cc que pour le gigantesque plafond de Fumiani, représentant difftTents épisodes de la vie du saint, son martyre et son apothéose. Depuis la roideur monastique et la naïveté d'enluminure de missel du P. Antoine de Négroponte, il s'est écoulé bien des années, et l'art a fait bien du chemin. D'où vient cependant que ce plafond, qui égale en facilité hardie le salon d'Hercule, de Lemoine, et les fresques de TEscurial, de Luca Giordano, vous laisse froid malgré son art de raccourci, ses trompe-rœil, toutes ses ressources et ses roueries d'exécution? C'est que là le moyen est tout, que la main y devance la tête, et qu'il n'y a pas d'Ame dans cette immense composition suspendue au-dessus de votre tète comme une Gloire dopera, par des ficelles visibles. Le gothique le plus sec, le plus contraint, le plus maladroit, a un charme qui manque à tous ces grands maniéristes si savants, si prestes, si habiles, et d'une pratique si expéditive.
Dans l'église de Santa-Maria délia Sainte, illustrée par la magnifique vue extérieure qu'en a tirée Canaletto et qiil tout le monde a pu voir à la galerie du Louvre, on admire un superbe plafond du Titien, le meurire d'Abel par Gaïn, exécuté avec une robustesse et une furie magistrales : c'est calme et violent comme toutes les œuvres bien réussies de ce peintre sans rival. L'architecture est de Balthasar Longhena ; les coupoles blanches sont d'une courbe très-gracieuse els'arrondissenf dans l'azur comme des seins pleins de lait ; cent trente statues aux draperies volantes, aux poses élégamment maniérées, en peuplent la corniche; une Eve fort jolie, en costume du temps, nous souriait tous lès matins de cette corniche, lorsque nous demeurions à l'hôtel de l'Europe, sous un rayon de soleil rose qui teignait son marbre d'une rougeur pudique. La religion n'est pas
farouche en Italie, et elle accepte volontiers la nudilô sanctifiée par Tart. Nous avons déjà raconté, si notre mémoire ne nous trompe, la surprise que nous fit éprouver la rencontre d*une Eve semblable, encore moins vêtue si c*est possible, sur la plate-forme du dôme de Milan.
Nous pourrions continuer indéfiniment ce pèlerinage d'église en église, car toutes renferment des trésors qui nous entraîneraient à d'interminables descriptions ; mais ce n'est pas un Guide que nous avons la prétention d'écrire; nous voulons seulement peindre, en quelques chapitres familiers, la vie à Venise d'un voyageur sans parti pris, curieux de tout, trés-flâneur, capable d'abandonner un vieux monument pour une jeune femme qui passe, prenant le hasard pour cicérone, et ne parlant, sauf à être incomplet, que de ce qu'il a vu. Ce sont des croquis faits d'après nature, des plaques de daguerréotype, de petits morceaux de mosaïque recueillis sur place, que nous juxtaposons sans trop nous soucier d'une correction et d'une régularité qu'il n'est peut-être pas possible d'obtenir dans une chose aussi diffuse que le vagabondage à pied ou en gondole d'un feuilletoniste en vacance dans une ville inconnue pour lui, et où tant d'objets tirent la curiosité de tous côtés.
Aussi, sans chercher une transition laborieuse, nous allons vous conduire tout droit à la Scuola de San-Rocco, élégant édifice composé de deux ordres de colonnes corinthiennes superposées, et qui sont nouées, au tiers de leur hauteur, d'un entre-lacs du plus joli effet.
Saint Roch, comme on le sait, jouit du privilège de guérir la peste ; aussi est-il en grande vénération à Venise, particulièrement exposée aux contagions par ses rapports avec Constantinople et les Échelles du Levant. Sa statue montre sur sa cuisse découverte un affreux bubon charbonné, car les saints sont homœopathes, et ne guérissent que les maladies dont ils sont affectés. La peste est traitée par un saint pestiféré, Tophthalmie par une martyre à qui
Ton a arraché les yeux, et ainsi de suite. C*est le cas de dire : Similia similibus. Médecine à part, on pense sans doute que ces bienheureux personnages compatissent plus tendrement aux maux qu'ils ont soufferts.
A la Scuola de Saint-Roch, on trouve une salle basse entièrement peinte par le Tintoret, ce terrible abatteur de besogne, et, en montant un magnifique escalier monumental du Scarpagnino, Ton a à sa droite et à sa gauche, comme pour justifier le nom et le patronage du saint pestiféré, différents épisodes de la grande épidémie vénitienne, qui pourraient servir aux illustrations du choléra parisien. Ces peintures cadavéreuses sont : celle de droite d'Antonio Zanchi ; celle de gauche, de Pietro Negri.
Dans le premier de ces tableaux, on voit l'arrivée de la peste à Venise. Le fléau, personnifié sous la figure d'un squelette, traverse l'air épais et malsain, porté par une femme aux mamelles flétries, hâve, décharnée et verte comme la putréfaction, qui vole à tire-d'aile, dans la pose de la Mort d'Orcagna. Sur le devant, une femme de trois quarts perdue court en fuyant; elle est blonde et potelée comme toute Vénitienne de race, et ce serait vraiment dommage que le spectre hideux l'atteignît, car elle est charmante dans sa frayeur et parfaitement dessinée.
De l'autre côté, un gondolier très-solidement campé, d'une proportion gigantesques et d'une musculature exagérée, démaiTe, avec un mouvement superbe, une barque destinée au transport des cadavres. Une femme morte, aux ombres noires, aux chairs livides, mais dont les bras charnus et la gorge puissante montrent qu'elle a été foudroyée pleine de vie par le fléau, se présente, la tête la première, en raccourci, d'une façon violente et dramatique ; près d'elle un homme (dé'ail naïvement horrible) se bouche le nez, ne pouvant snpporter la puanteur de ce beau corps à peine refroidi et déjà décomposé.
Ce lugubre poëme se termine par la Fin de la peste. L'air se rassérène. Une femme développe au premier plan
de fort belles épaules, d'une blancheur vivace; plus de ces teintes bleuâtres, de ces chairs livides qui appellent le chlore et la chaux vive. La santé publique est revenue. On peut respirer sans crainte d'avaler du poison, presser une main amie sans emporter un germe de mort. La république, par la puissante intercession de saint Roch, a obtenu du ciel la cessation du fléau. Tout ce groupe supérieur est d'une grâce adorable. Le saint, penché aux pieds de Jésus-Christ et de la Vierge, supplie avec une ineffable ardeur, et Ton comprend que la bonté céleste n'a rien à refuser à une prière si fervente. La république, symbolisée par une belle femme, dans le goût de Paul Véronèse, a une pose très-noble et d'une grande tournure ; il est fâchent que ses mains ne répondent pas à la beauté de sa tête.
C'est à la Scuola de Saint-Roch que se trouve le chefd'œuvre de Tintoret, cet artiste si fécond et si inégal, qui va du sublime au détestable avec une facilité prodigieuse. Ce tableau immense représente dans un grand développement tout le drame sanglant du Calvaire. 11 occupe à lui seul le fond d'une grande salle.
Le cîel, peint sans doute avec cette cendre bleue d'Egypte qui a joué de si mauvais tours aux artistes de ce temps-là, a des tons faux et louches désagréables à l'œil, qu'il ne devait pas offrir avant la carbonisation de cette couleur trompeuse, qui a si bizarrement noirci les fonds des Pèlerins d'Emniaûs, de Paul Véronèse ; mais cette imperfection est bien vite oubliée, tant les groupes des premiers plans s'emparent victorieusement du spectateur au bout de quelques minutes de contemplation. Les saintes fenmies forment auprès de la croix le trio le plus profondément désespéré que puisse rêver la douleur humaine ; l'une d'elles, entièrement couverte de son manteau, gît à terre et sanglote dans une prostration désolée de Teffet le plus pathétique.
Un nègre, pour dresser la croix d'un des larrons, se
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tient debout sur la pointe du pied^ aTec un mouTement contourné et strapassé qui man {ue de naturel ; mais il est peint, ci»mme tout le reste du tableau, d*une brosse si véhémente et si furieuse, qu*on ne peut s'empêcher de l'a Iinirer. Jamais Rubens, jamais Rembrandt, jamais Gcricault, jamais Delacroix, dans leurs plus fiévreuses et leurs plus turbulentes esquisses, ne sont arrivés ù cet emportement, à cette rage, à cette férocité. Celle fois, Tintoret a justifié pleinement son nom de Robusti ; la vi« gueur ne saurait aller plus loin ; cela est violent, exagéré, mélodramatique, mais revêtu d'une qualité suprême : la force.
Cette toile, rayonnante d'un art souverain, doit faire pardonner à l'artiste bien des arpents de ces croûtes enfumées et noirâtres qu'on rencontre à chaque pas dans les palais, les églises et les galeries, et qui sont plutôt d'un teinturier que d'un peintre. Le Calvaire porte la date de
Avant de quitter la Scuola de San-Rocco, il faut regarder un Irés-boau Christ du Titien, d'une expression douloureuse et profonde, et de charmantes portes d'autel, fouillées en 1765 par Philiberti, avec une délicatesse exquise et une étonnante perfection de détail. Ces sculptures, précieuses malgré leur date moderne, représentent différents traits de la vie de saint Roch, le patron du lieu. Les menuiseries de la salle supérieure sont aussi très-remarquables. Mais, si Ton voulait tout admirer, on n'en finirait pas.
En suivant celte méthode vagabonde, regagnons le grand canal et donnons quelques détails sur le palais Vandraniin Calergi, occupé maintenant par la duchesse de Berry. Il est d'une riche et noble architecture, de Pierre Lombard probablement; de petits génies soutiennent, dans l'entablement et au-dessus des fenêtres, des écussons historiés d'ornements d'un goût exquis, et donnent beaucoup d'élégance à cette façade ; un jardin de médiocre étendue fait
verdoyer quelques arbres à cité de ce palaîs, que rien ne distinguerait des autres si les grands poteaux d'amarro blancs et bleus n'indiquaient, par les fleurs de lis dont ils sont semés, une demeure princière et quasi royale.
Quand on a obtenu la permission de visiter le palais, des valels en livrée verte vous accueillent très-poliment au bas de Tescalier, dont l'eau baigne les marches, attachent votre gondole aux poteaux et vous introduisent dans un vestibule où Ton attend que les formalités d'admission soient remplies.
Ce vestibule est aussi long que le palais ; il aboutit à une sorte de cour semblable aux cours de nos hôtels ; on a besoin de songer qu'on est à Venise, pour ne pas s'attendre à y voir une voiture dételée et des chevaux de selle revenant du bois.
Deux gondoles remisées et quelques pots de terrer garnis de sapinettes et autres pauvres plantes mourant de soif meublent seuls la nudité de cette vaste salle d'attente qu'on retrouve dans tous les palais vénitiens, antichambre qui est à la fois un débarcadère.
Au milieu de ce vestibule, à gauche, se présente un grand escalier entre deux murs, où pendent deux câbles de soie rouge, et où règne la môme décoration de malheureuses plantes vivaces. Un étroit tapis garnit les marches et conduit à une salle immense, pareille au vestibule, sans mobilier et sans ornement. De là on entre dans la salle à manger, dont les murs sont couverts de portraits de famille. '
Cette pièce forme un carré long. Elle est très-bien éclairée par deux grandes fenêtres-balcon.
Une table ovale occupe le milieu, et un paravent cache la porte d'entrée. Sur la muraille de droite on remarque le portrait de la duchesse de Bourgogne, en robe de velours bleu; ceux du comte d'Artois et de madame la princesse de Lamballe et quelques petits cadres. Sur la muraille de gauche, en face, le portrait de Louis XY,
également en pied ; et, de chaque côté, ceux de ses filles, Mesdames de France.
Dans celte salle à manger, une porte masquée ouvre sur une chapelle obscure, et si petite que six personnes auraient peine à y tenir. On y compte quatre prie-Dieu. A droite, une grande porte donne accès dans un salon tout moderne, encombré de tableaux et d'une inGnitè de petits meubles : tables anglaises, coffrets parisiens, rien n'y manque de ce charmant luxe inutile qui rappelle la patrie par ses chères futilités; deux portraits de Son Altesse Royale sont placés en regard : celui de Lawrence, en robe de satin blanc, avec une rose au côté, montre le plus ravissant petit pied qu'il soit possible d'admirer dans un soulier de satin. Tout le fond de cette pièce est couvert de ces tableaux que tout le monde a vus aux expositions de l'époque, et qui représentaient, pour la plupart, des héros de la Vendée.
En retraversant la salle à manger, on entre, par une porte à gauche, dans un salon qui parait petit relativement aux pièces précédentes, et peut-être écrasé par le somptueux mobilier qu'il renferme. Là sont placés trente tableaux d'élite ; c'est une espèce de Tribune, de Salon carré, où ne manque peut-être pas un seul des grands noms de la peinture. Au milieu de ces chefs-d'œuvre rayonne une Vierge d'André del Sarto, d'une beauté à donner des frissons au bourgeois le moins connaisseur, au philistin le plus cuirassé de prosaïsme.
Ce salon, éclairé par un jour doux et ménagé, nous a paru la pièce préférée, le cœur même de l'édifice, et nous l'avons quitté à regret pour aller visiter le fameux salon où se trouvent ces deux colonnes de porphyre, dont la valeur est si grande qu'elle surpasse celle du palais tout entier. Elles sont placées devant une porte, et font aussi peu d'effet que les lapis-lazuli du salon Serra à Gônesi qu'on croirait volontiers peints et vernis, et qui ressemblent, ù faire peur, à du moiré métallique bleu. El-
les paraissent fausses, quoique de la vérité la plus incontestable.
Ce qui ajoute encore à cette malencontreuse pensée, c'est qu'on a placé vis-à-vis de ces colonnes, dans une de ces hautes cheminées dont Tarchitecture va rejoindre la voûte, un poêle qui peut être confortable, mais n'a rien d'élégant, et dont là faïence voisine mal avec le porphyre. Il y a encore un dernier salon qui n'a rien de remarquable. Aux quatre angles, quatre piédouches supportent quatre bustes : ceux du duc de Berry, de Charles X et autres personnages de la famille royale. De là, on communique dans les appartements du comte Lucchesi-Palli, et l'inspection est faite.
Ce serait tomber dans les lieux communs philosophiques que de transcrire ici les pensées que fait naître nécessairement sur la fragilité des grandeurs humaines cette visite au palais Vendramin-Calergi, modeste asile d'une si haute infortune. Mais ce n'est pas la première fois que Venise a le privilège d'abriter les royautés déchues ; Candide y soupa à l'auberge avec quatre monarques sans ouvrage, qui n'avaient pas le moyen de payer leur écot.
Du palais delà duchesse de Berry, nous allâmes au palais Barbarigo, pour y voir des Titien qui s'y trouvent et qui sont célèbres. Malheureusement, le consul de Russie venait de les acheter pour le Czar son maître, et la précieuse collection était sous les scellés, en attendant qu'elle partit. 11 fallut nous contenter de quelques peintures de peu de valeur, et des plafonds à caissons sculptés et dorés qui sont fort beaux, mais dans un fâcheux état de dégradation.
On nous fit voir aussi un berceau merveilleux surchargé d'une ornementation extravagante et d'une richesse folle comme le berceau d'un fils de roi longtemps attendu ; c'était dans cette crèche d'or que couchait l'aîné de la famille Barbarigo. — Maintenant le berceau est vide ; les
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Titien partent pour la Russie; la pluie ûltre par les dorures des plafonds crevassés, et la façade, raoisie par Thumidilé et l'abandon, va tomber dans Teau verte du canal.
Nous sortîmes de là le cœur navré. Rien ii*était triste comme ce berceau d une famille éteinte dans un palais croulant.
Nous saluâmes aussi, en allant à Thôtel des postes chercher nos lettres de France, Thumble demeure d*une autre grandeur déchue, de Manin, ce héros sans emphase, égal aux plus grands de Tantiquité. Sur le modeste balcon de son appartement, à Tangle de la rue Paternian, se fanaient dans l'abandon quelques pots de jacinthe défleurie, et les fenêtres ternes avaient cet aspect mélancolique que pren« nent les maisons dont Tâme est partie pour i*cxil ou la Rîori, cet exil éternel.