LE GHETTO9 KURANO. VICENZA
Un jour, nous errions à l'aventure dans les recoins perdus de Venise, car nous aimons connaître des villes autre chose que la physionomie officielle, dessinée, décrite, racontée partout, et nous sommes curieux, le légitime tribut d'admirulion payé, de soulever ce masque monumental que chaque cité se pose sur le visage pour dissimuler ses laideurs et ses misères. De ruelle en ruelle, à force de passer des ponts et de nous tromper de chemin, nous étions arrivé au delà du Canarregio, dans une Venise qui ne ressemble guère à la Venise coquette des aquarelles. Des maisons à demi écroulées, aux fenêtres fermées par des planches, des places désertes, des espaces vides où séchaient des linges sur des cordes et jouaient quelques enfants déguenillés, des plages arides sur lesquelles des calfats radoubaient des barques dans d'épais nuages de fumée, des églises abandonnées et fracassées parles bom* bes autrichiennes, dont quelques-unes étaient venues éclater sur cette limite extrême, des canaux à l'eau verte et lourde, où surnageaient des paillasses vidées et des détritus de légumes, formaient un ensemble de misère, do solitude et d abandon d'une impression pénible. Les villes factices et conquises sur la mer, comme Venise, ont besoin
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de richesse et de splendeur ; il faut tout le luxe des arts, toutes les magnificences de Tarchitecture, pour consoler delà nature absente. Si un palais de Scamozzi ou de Sammicheli a belle mine au bord du grand canal avec ses balcons, ses colonnes et escaliers de marbre, rien n*est plus triste qu'une masure qui s*effondre entre le ciel et l'eau, et qui voit sur ses pieds moisis courir les cloportes et grimper les crabes.
Nous marchions depuis quelque temps à travers un dédale de ruelles qui souvent nous ramenaient à notre point de départ. Nous remarquions avec surprise Tabsence de tout emblème religieux au coin des rues; plus de chapelles, plus de madones ornées d^ex-voto, plus de croix sculptées sur les places, plus d*e£figies de saints, aucun de ces signes de dévotion extérieure si multipliés dans les autres quartiers de la ville. Tout avait l'air étrange, farouche et mystérieux. Des figures bizarres et furtives glissaient silencieusement le long des murailles avec un air craintif. Ces figures n'avaient pas le type vénitien. Des nez recourbés, des yeux de charbon dans une pâleur verdâtre, des joues effilées, des mentons pointus, tout accusait une race différente. Les haillons qui les couvraient, étriqués, piteux, lustrés de crasse, avaient une sordidité particulière et dénotaient encore plus la cupidité que la pauvreté, une misère avare et plutôt voulue que subie, faite pour inspirer le mépris et non la pitié.
Les ruelles se rétrécissaient de plus en plus ; les maisons se haussaient comme des Babels de taudis superposés, pour chercher un peu d'air respirable et de lumière au-dessus de l'ombre et de la fange où rampaient des êtres difformes. Plusieurs de ces niaisons comptaient neuf étages, neuf zones de loques, d'ordures et d'industries immondes. Toutes les maladies oubliées des léproseries d'Orient semblaient ronger ces murailles galeuses; l'humidité les tachetait de plaques noires comme celles de la gangrène; les efflorescences du salpêtre y simulaien
dans le plâtre des rugosités, des verrues et des bubons de peste ; le crépi, s'effritant comme une peau dartreuse, se détachait en pellicules furfuracées. Aucune ligne ne gardait la perpendiculaire ; tout chevauchait hors de Taplomb ; un étage rentrait et l'autre faisait ventre ; les fenêtres chassieuses, borgnes, ou louches, n'avaient pas un carreau entier. Des emplâtres de papier y pansaient, tant bien que mal, les blessures des vitres ; des bâtons, pareils à des bras décharnés, secouaient au-dessus des passants d'indescriptibles guenilles ; des matelas hideusement souillés tâchaient de sécher au soleil sur le rebord des croisées béantes et noires.
Par places, un reste d'enduit de bWques et de plâtre piles donnait à quelques-unes de ces façades » moins décrépites que les autres, une rougeur malsaine comme telle qui plaque les pommettes d'une poitrinaire ou d'une courtisane de bas étage enluminée de fard. Ce n'étaient pas les moins laides et les moins repoussantes ; on eût dit la santé sur la mort, le vice sur la misère. Lequel est le moins horrible, d'un cadavre dans toute sa lividité, ou d'un cadavre dont on a frotté la face de cire jaune avec du vermillon ?
Des ponts en ruine, pliant leur dos voûté comme des vieillards écrasés d'ans, et près de laisser choir leur arche dans l'eau, reliaient entre elles ces masses de masures informes, séparées par des canaux stagnants, fangeux, noirs comme de l'encre, verts comme de la sanie, obstrués d'immondices^ et de détritus de toutes sortes, que la marée n'a pas la force d'emmener, impuissante qu'elle est à remuer cette eau endormie, opaque et lourde, semblable à celle d'un marais stygien ou d'un fleuve d'enfer.
Enfin, nous débouchâmes sur un campo assez vaste, passablement dallé, et au milieu duquel bâillait la gueule de pierre d'une citerne. A Tun des angles s'élevait un édifice d'un aspect architectural plus humain, dont la porte était surmontée d'une inscription sculptée en lettres oiev^sr
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taies, que nous reconnûmes pour des caractères juifs. Le mystère s'expliquait. Ce quartier fétide et purulent, celte Cour des Miracles aquatique était tout bonnement le Ghetto, la juiverie de Venise, qui a conservé la sordiditô caractéristique du moyen âge.
Probablement, si Ton pénétrait dans ces maisons pourries, lézardées, rayées de suintements immondes, on y trouverait, ainsi que dans les anciennes juiveries, des Rehecca et des Rachel d'une beauté orientalement radieuse, roides d'or et de pierreries comme des idoles hindoues, assises sur les plus précieux tapis de Smyrne, au milieu de vaisselles d'or et de richesses inappréciables entassées par l'avarice paternelle ; car la pauvreté du juif n'est qu'extérieure. Si le chrétien a le faux luxe, l'Israélite a la fausse misère. Comme certains insectes, pour échapper à ses persécuteurs, il se roule dans l'ordure et se faitcouleur de fange. Cette habitude prise au moyen âge, où elle était nécessaire, il ne l'a pas encore perdue, quoique rien ne la justifie à présent, et il la continue avec l'opiniâtreté indélébile de sa race.
Cet édifice historié d'une inscription hébraïque était la synagogue. Nous y entrâmes. Un assez bel escalier nous conduisit dans une grande salle oblongue boisée de menuiseries bien travaillées, tapissée d'un splendide damas rouge des Indes. Le Thalmud, de même que le Coran, défend à ses sectaires la reproduction de la figure humaine, et traite l'art de pratique idolâtre. La synagogue est forcément nue comme une mosquée ou comme un temple protestant, et ne peut atteindre aux magnificences des cathédrales catholiques, quelle que soit la richesse de ses fidèles. Ce culte, tout abstrait, est pauvre à l'œil : une chaire pour le rabbin qui commente la Bible, une tribune pour les musiciens qui chantent les psaumes, un tabernacle où sont renfermées les tables de la loi, el c'est tout.
Nous remarquâmes, dans cette synagogue, ungrand ^
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nombre de lustres en cuivre jaune avec des boules et des bras tortillés d*un goût hollandais, comme on en voit souvent dans les tableaux de Gérard Dow ou de Mieris, notamment (Jans le tableau de la Paralytique, que la gravure a rendu populaire. Ces lustres viennent probablement d'Amsterdam, cette Venise septentrionale, qui renferme aussi beaucoup de juifs Cette abondance de luminai" res ne doit pas surprendre, car les chandeliers à sept liranches, les lampes et les flambeaux reviennent atout propos dans la Bible.
Le cimetière des juifs est au Lido ; le sable le recouvre, la végétation l'envahit, et les enfants ne se font nul scrupule de piétiner et de danser sur les tombes renversées ou fendues. Quand on leur reproche leur irrévérence, ils répondent tout naïvement : « Ce sont des juifs. » Un juif, un chien, c'est la môme chose à leurs yeux. Ces tombes, peureux, recouvrent, non pas des cadavres, mais des charognes. Ce champ funèbre n'est pas un cimetière, c'est une voirie. Kn Espagne, à Puerto de Santa Maria, nous entendîmes un propos analogue ; un nègre, servant de place, venait d'être tué par un taureau dans une course ; on l'emportait et nous étions tout ému : «Calmez-vous, nous dit un voisin, ce n'est rien ; c'est un nègre. » Juif ou nègre, ce sont des hommes, pourtant ! Combien de temps faudra-t-il encore pour l'apprendre aux enfants et aux barbares?
Rien n'est plus triste, plus morne et plus navrant que ce terrain sablonneux tout bosselé de pierres tumulaires. Ces inscriptions à demi effacées, en caractères qu'on ne peut lire, ajoutent encore au mystère, à l'oubli, à l'abandon : on ne peut donner.au mort couché là-dessous la satisfaction^entendre épeler son nom et son épitaphe. Ce cimetière nous a rappelé un cimetière arabe près d'Oran, sur une colline pulvérulente et pierreuse, d'une aridité effroyable, balayée du vent de mer, brûlée du soleil et à travers lequel on passait sans faire plus d'atten-
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lion aux tombes ciTondrées qu'aux cailloux du chemin. Au moins les morts arabes ne sont-ils pas troublés par le bruit des chansons et des sallarelles ; car le Lido est à la lois guinguette et cimetière : on y enterre ^t on y danse.
Les chrétiens, eux, vont dormir plus en paix dans la petite île de San-Michiele, sur le chemin de Murano ; on les couche sous le sable amer qui doit être doux aux os d*un Vénitien, et les gondoles saluent leur croix ea passant.
Murano est bien déchu de son antique splendeur ; ce n*est plus, comme autrefois, la magicienne des fausses perles, des glaces et des verroteries. La chimie a éventé ses secrets ; elle n*a plus le privilège de ces beaux miroirs à biseaux, de ces grands verres au pied de filigrane, de ces buires rubannées de spirales laiteuses, de ces boules de cristal qui semblent une larme de la mer figée sur les délicates végétations océaniques ;. de ces rassades qui bruissaient sur le pagne des noires Africaines. La Bohême fait aussi beau , Choisy-le-Roi fait mieux. L'art, à Murano, est resté stationnaire dans le progrès universel.
Nous visitâmes une de ses verreries, où l'on fabriquait de petites perles de couleur. De longs fils creux, de nuances différentes, les uns transparents, les autres opaques, sont hachés par petits fragments, puis roulés dans des boîtes, jusqu'à ce que le frottement les ait arrondis ; on les polit, puis on enfile ces perles avec du crin et on les réunit en écheveaux.
On souffla pour nous une bouteille tramée d'un ruban de filigrane blanc et rose. Rien n'est plus simple et plus expéditif que le procédé?; L'ouvrier était un grand et beau garçon, à cheveux noirs et frisés, dont la mine vermeille ne s'accordait guère avec les préjugés que l'on avait autrefois sur cette profession réputée mortelle, et que les gentilshommes pouvaient à cause de cela exercer sans déroger. 11 prit un peu de verre en fusion au bout de son
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lube, y amalgama le filet de couleur qu'il voulait tourner en même temps, et d*une seule haleine souffla sa pièce, qui s*enflait frêle et légère comme une bulle de savon. Il nous fit de même un verre qu'il nous abandonna poui quelques zwantzigs.
Murano renferme une autre curiosité qu'on nous fil voir avec un certain orgueil : un cheval, animal plus chi mérique à Venise que la licorne, le griffon, les coquecigrues, les boucs volants et les cauchemars. Richard 111 y crierait en vain : « Mon royaume pour un cheval ! » Cela nous fit un certain plaisir de voir cet honnête quadrupède, dont nous commencions à oublier Texistence.
La rencontre de ce cheval nous donna une espèce de nostalgie de terre ferme, et nous revînmes à Venise tout rêveur. 11 nous sembla qu'il y avait bien longtemps déjà que nous n'avions vu de plaines, de montagnes, de champs cultivés, de routes bordées d'arbres, de rues sillonnées de voitures, et nous songeâmes que rien n'était plus agréable que le tapage de fouets et de grelots d'une voiture de poste. Mais une visite cyclique au Musée Gorrer, où l'on garde, parmi cent autres raretés, la planche du merveilleux plan de Venise gravé sur bois par Albert Durer; au palais Manfrini, qui renferme une riche collection de maîtres vénitiens, et chez différents marchands de bric-àbrac, ossuaire^ où se sont déposées par couches les anciennes magnificences de la république, eut bientôt chassé ces idées continentales et champêtres.
Un petit incident retarda encore de quelques jours ces velléités de départ. Un matin que nous marchandions, dans une boutique d'orfèvre de la Frezzaria, une de ces petites chaînes d'or fines comme des cheveux, et que nous voulions rapporter comme souvenir de voyage à l'une de nos amies parisiennes, nous vîmes entrer une belle fille, négligemment drapée d'un grand châle rayé de couleurs éclatantes, qui était, à vrai dire, la seule pièce de son vêtement; car elle n'avait dessous que sa chemise et un
jupon blanc, tenue qui, du reste, n*a rien d extraordinaire à Venise. Si sa toilette était succincte, ses beaux cheveux noirs lustrés, peignes avec soin, et dont les nattes opulentes se repliaient plusieurs fois sur sa nuque dorée, lui faisaient une charmante coiffure de bal à laquelle ne manquait même pas la fleur placée à propos sur le coin de Toreillc ; elle s'approcha de la montre et choisit une bague d'argent qu'elle convoitait sans doute depuis plusieurs jours. Le marchand lui en fit un prix qui lui parut exorbitant et Tétait en effet, vu le peu de valeur du bijou, ce qui la fit entrer dans la plus divertissante colère du monde. Toute rose de dépit, elle se mit à invectiver le marchand dans ce doux et zézayant patois vénitien que nous commencions à comprendre, et qui ne peut perdre sa grâce, môme dans les querelles. Elle appelait l'honnête orfèvre juif, scélérat, faussaire et grand chien de la Madone, une grosse injure italienne.
Le marchand riait et maintenait son prix, sans s'émouvoir de ce joli débordement d'invectives qu'il provoquait pour nous amuser, et que nous arrêtâmes en faisant mettre la bague sur notre compte, à la condition que Yicenza, c'ét lit le nom de la jeune fille, nous laisserait faire un dessin d'après elle.
Les belles filles â Venise, quoique cela soit bizarre dans une ville si peuplée de peintres, consentent plutôt à être votre maîtresse que votre modèle : elles comprennent mieux l'amour que l'art, et se croient assez jolies pour qu'on laisse tomber crayons et palettes en les regardant. Selon elles, les laides seules devraient poser. Singulière théorie et qui s'explique pourtant avec leurs imaginations naïves et fougueuses. Elles ne supposent pas qu'un homme jeune puisse copier froidement leur beauté, et jeter sur elle ce regard analytique et scrutateur qui métamorphose en marbre la chair vivante. Ces idées donneraient peutêtre la raison du type unique de femme employé par chaque maître italien.
La Vicenza, qui, en toute autre occurrence, se serai montrée à coup sûr, moins farouche, fit beaucoup de difficultés, et se décida enfin à venir poser, accompagnée d'une de ses amies, ancienne figurante de danse à la Fenice.
A vrai dire, elle croyait peu à no^re dessin et se flattait d'un rendez-vous plus galant; son incrédulité ne cessa que lorsqu'elle nous vit ouvrir notre boîte à pastel, placer notre papier et disposer nos crayons.
Vicenza offrait une variété brune de la beauté vénitienne qu'on ne rencontre pas dans les tableaux des anciens maîtres, préoccupés outre mesure du type blond, le seul qu'ils aient représenté. Elle avait une peau d'une finesse incroyable, d'une pâleur ambrée, les yeux noirs, nocturnes et veloutés, la lèvre rouge et vivace, quelque chose de doux et de sauvage à la fois.
Tout en posant, elle mordait et mâchait des roses qu'elle arrachait de son bouquet, ôlait et remettait sa bague, faisait danser sa pantoufle au bout de son pied et se levait à chaque minute, pour venir regarder par-dessus notre épaule où eu était l'ouvrage. Nous avions beaucoup de peine à la faire retourner à sa place et se remettre en pose.
Enfin le portrait se termina tant bien que mal ; elle en fut satis'aite et le prit pour le donner à son amoureux. Mais nous en cuvons g irdé une copie qui suffit à prouver, en dépit de Paul Véronèse, de Giorgione, de Titien et de leurs femmes à cheveux d'or, qu'il y a eu au moins une belle brune à Venise.