RUE DE GRENELLE
Tous droits réservés.
6£NÉVE, PLEIN-PALAiS, L'HERCULE ACROBATE
Nous avons bien peur d'avoir marqué notre premier pas sur la terre étrangère par un acte de paganisme, une libation au soleil levant! L'Italie catholique, qui sait si bien s'arranger avec les dieux grecs et romains, nous le pardonnera ; mais la rigide Genève nous trouvera peutêtre un peu libertin. Une bouteille de vin d'Arbois, achetée en passant à Poligny, jolie ville au pied de la muraille jurassique qu'il faut franchir pour sortir de France, fut bue par nous au premier rayon du jour : Phœbo nascentil Ce rayon venait de nous révéler subitement, au bas des dernières croupes de la montagne, le lac Léman, dont quelques plaques miroitaient sous la brume argentée du ma tin.
La route descend par plusieurs pentes, dont chaque angle découvre une perspective toujours nouvelle et toujours charmante.
Le brouillard se déchirant nous laissa deviner, comme
à travers une gaze trouée, les crêtes lointaines des Alpes suisses, et le lac, grand comme une petite mer, sur lequel flottaient, pareilles à des plumes de colombes tombées du nid, les voiles blanches de quelques barques ma tineuses.
On traverse Nyon, et déjà bien des détails significatiï^ avertissent qu'on n'est plus en France : des plaquettes de bois découpées en écailles rondes, ou en façon de tuile dont elles ont presque la couleur, recouvrent les maisons: les pignons sont terminés par des boules de fer-blanc; les volets et les portes sont faits de planches posées en travers et non en longueur, comme chez nous ; le rouge y remplace la couleur verte si chère aux épiciers enthousiastes de Rousseau; le français suisse commence à se montrer dans les enseignes, dont les noms ont des configurations déjà allemandes ou italiennes.
Le chemin, en s'avançant, côtoie le lac dont l'eau transparente vient mourir sur le galet avec un pli régulier qu'augmente quelquefois le remous d'un bateau à vapeur pavoisé aux couleurs de l'Union suisse et se rendant à Villeneuve ou à Lausanne. De l'autre côté de la route, on aperçoit les montagnes que l'on vient de descendre, et aux flancs desquelles les nuages rampent comme des fumées de feux de pasteurs. Un grand nombre de chars à bancs légers, où Ton s'assied dos à dos ou de côté, sillonnent la poussière, emportés par de petits chevaux ou de grands ânes. Les villas, les cottages se multiplient et montrent sous l'ombre des grands arbres leurs vases de fleurs, leurs terrasses et leurs murailles de briques : on sent l'approche d'une ville importante.
L'idée de madame de Staël, avec ses gros sourcils noirs, son turban jaune et sa courte taille à la mode de l'Empire, nous a fort tracassé en traversant Coppet. Quoique nous la sachions morte depuis longtemps, nous nous attendions toujours à la voir sous le péristyle à colonnes de quelque vWa, ayant à côté d'elle Schlegel et Benjamin Constant;
VOYAGE EN ITaLIB. 8
ânais nous ne l'avons pas vue. Les ombres ne se risquent pas volontiers au grand jour; elles sont trop coquettes pour cela.
Les vapeurs s'étaient dissipées tout à fait, et les sommités des montagnes brillaient au delà du lac comme dés gazes lamées d'argent; le mont Blanc dominait le groupe dans sa majesté froide et sereine, sous son diadème de neige que ne peut fondre aucun été.
Le mouvement de voitures, de charrettes et de piétons devenait plus fréquent; nous n'étions plus qu'à quelques pas de Genève. Une idée enfantine, que d'assez longs voyages n'ont pu dissiper entièrement, nous fait toujours imaginer les villes d'après le produit qui les rend célèbres : ainsi Bruxelles est un grand carré de choux, Ostende un parc d'huîtres, Strasbourg un pûté de foie gras, Nérac une terrine, Nuremberg une boite de jouets, et Genève une montre avec quatre trous en rubis. Nous nous imaginions une vaste complication d'horlogerie, roues dentées, cylindres, ressorts, échappements, tout cela faisant tic tac et tournant perpétuellement ; nous pensions que les maisons, s'il y en avait, étaient à cuvette et à double fond en or et en argent, et que les portes s'en fermaient avec des clefs de montres. Pour les faubourgs, nous admettions qu'ils étaient en cuivre ou en acier. Au lieu de fenêtres, nous supposions une infinité de cadrans marquant tous des heures différentes. Eh bien! ce rêve s'est envolé comme les autres; Genève, nous devons l'avouer, n'a pas du tout l'air d'une montre, et c'est fâcheux !
A notre entrée, ce qui nous sembla un peu bien leste pour une ville austère, républicaine et calviniste, on nous remit, en échange de notre passe-port, un bulletin facétieux commençant comme les albums de M. Crépin et de M. Jabot, de Tôppfer, le spirituel caricaturiste, par cette recommandation drolatique : Voir ci-derrière..,, une foule de formalités à remplir.
Genève a l'aspect sérieux, un peu roide^ des viUea çto-
testantes. Les maisons y sont hautes, régulières; la ligne droite, l'angle droit régnent partout ; tout va par carré et parallélogramme. La courbe et Tellipse sont proscrites comme trop sensuelles et trop voluptueuses : le gris est bien venu partout, sur les murailles et sur les vêtements. Les coiffures, sans y penser, tournent au chapeau de quaker; on sent qu'il doit y avoir un grand nombre de Bibles dans la ville, et peu de tableaux.
La seule chose qui jette un peu de fantaisie sur Genève, ce sont les tuyaux des cheminées. On ne saurait rien voir de plus bizarre et de plus capricieux. Vous connaissez ces saltimbanques que les Anglais appellent acropédestrians, et qui, renversés sur le dos, les jambes en l'air, font voltiger une barre de bois ou deux enfants couverts de paillettes. Figurez-vous que tous les acropédestrians du monde font la répétition de leurs exercices sur les toits de Genève, tant ces tuyaux bifurques et contournés se démènent désespérément : ces contorsions doivent avoir pour cause les vents nombreux qui tombent des montagnes et s'engouffrent dans la vallée. Peut-être bien encore que les fumistes piémontais, avant dépasser en France, perfectionnent leur talent à Genève et y font leur chef-d'œuvre. Ces tuyaux sont en fer-blanc, étamés de frais, et brillent vivement au soleil. Nous avons parlé tout à l'heure d'acropédestrians faisant leur travail. La comparaison d'une armée de chevaliers en déroute et précipités de leurs roussins à jambes rebindaines ne serait pas non plus mauvaise ; mais laissons là ces tuyaux.
Il est étrange comme un grand nom peuple une ville. Celui de Rousseau nous a poursuivi tout le temps que nous avons passé à Genève. L'on comprend difficilement que le corps d'un esprit immortel ait disparu, et que la forme qui enveloppait de divines pensées s'évanouisse sans retour : aussi nous avons été affligé de ne pas rencontrer au détour d'une rue l'auteur de la Nouvelle Héloïse, en bonnet fourré et en robe arménienne, la mine triste et douce, l'air
inquiet et songeur, regardant si son chien le suit et ne le trahit pas comme un homme.
Nous ne vous dirons rien du temple de Saint-Pierrè, le principal de la ville : Tarchitecture protestante consiste en quatre murailles égayées de gris de souris et de jaune serin ; cela est trop simple pour nous, et, en fait d'art, nous sommes catholique, apostolique et romain. /
Cependant Genève, quelque froide, quelque guindée qu'elle soit, possède une curiosité qui transporterait de joie Isabey, Eug. Cicéri, Wyld, Lessore et Baliue, et qui doit faire le désespoir de l'édilité. C'est un pâté de baraques sur le bord du Rhône, à l'endroit où il sort du lac pour gagner la France. Nous le recommandons en conscience aux aquarellistes, qui nous remercieront du cadeau : rien n'est d'aplomb ; les étages avancent et reculent, les chambres ressortent en cabinets et en moucharabys. C'est un mélange incroyable de colombage, de bouts de planches, de poutrelles, de lattes clouées, de treillis, de cages à poulets en manière de balcon : tout cela vermoulu^ fendillé, noirci, verdi, culotté, chassieux, rel'rogné, caduc, couvert de lèpres et de callosités à ravir un Bonnington ou un Decamps; les fenêtres, trouées au hasard et bouchées à demi par quelque vitrage effondré, balancent des guirlandes de tripes et de vessies de porc, capucines et cobœas de ces agréables logis; des tons vineux, sanguinolents, délayés par la pluie, complètent l'aspect féroce et truculent de ces taudis hasardeux, dont le Rhône, qui passe dessous, fait écumer la silhouette dans son flot d'un bleu dur.
En face de ces baraques sont des tanneries qui font flotter au courant des peaux de veau, prenant, sous les poutres où elles sont suspendues, des apparences de victimes noyées. Ce sera, si vous voulez prendre la chose au point de vue romantique et nocturne, les voyageurs attirés dans les cahutes sinistres que nous venons de décrire par quelque jolie Maguelonne, égorgés par Saltabadvl <il '^j^Xès^ «i
6 VOYAGE EN HALIEé
fleuve, du haut d'une de ces croisées d'où le sang dé goutte.
Allons nous laver, dans le lac, de ces images sanglantes. Le Léman est tout Genève. Il est impossible, quand on est là, d'en détourner les yeux et d'en quitter les rives : aussi toutes les fenêtres font un effort pour se tourner vers lui, et les maisons se dressent sur la pointe des pieds et tâchent de l'entrevoir par-dessus l'épaule des édifices mieux situés.
Une flottille de barques à la rame et à la voile, avec ou sans tendelet, attend, près du môle où s'arrêtent les pyroscaphes, le caprice des promeneurs et des voyageurs.
Rien n'est plus charmant que d'errer sur cette nappe bleue, aussi transparente que la Méditerranée, bordée de villas qui viennent baigner leurs pieds dans l'eau, encadrée de montagnes étagées et bleuies par l'éloignement. Le mont Salève, la dent de Morcle et le vieux mont Blanc, qui semble saupoudré de poussière de marbre de Carrare, dentellent l'horizon du côté de la Suisse, et, du côté de la France, ondulent les derniers contre-forts des Alpes jurassiques. Des bateaux de pêcheurs, avec leurs voiles posées en ciseaux, flânent nonchalamment, traînant leurs lignes ou leurs filets. Des canots d'amateurs, des yoles, des embarcations de toutes sortes voltigent d'une rive à l'autre, en assez grand nombre pour rendre le tableau animé, assez rares pour ne pas le faire tumultueux.
Le lac, quelque tranquille et clair qu'il soit, n'est cependant pas toujours exempt de dangers. Ses bourrasques parfois smgent la tempête, il y arrive des accidents. On nous parla d'un bijoutier de Paris, riche et retiré des affaires, qui venait de se noyer avec son camarade, les voiles du canot qu'il conduisait s'étant coiffées et l'embarcation ayant chaviré. L'on avait retrouvé l'un des corps, mais non l'autre, quoiqu'une onde si limpide ne semble pas pouvoir garder le secret. Les plongeurs habiles qui s'aident, pour descendre, d'une pierre liée à une corde pour-
rie qu*ils rompent lorsqu'ils veulent remonter, avaient vainement fouillé le lac jusqu'à une profondeur de cinq cents pieds. Notre batelier nous dit que le cadavre du bijoutier avait du être entraîné par le courant du Rhône qui traverse le Léman, ou disséqué au fond par les écrevisses, ce qui l'avait empêché de revenir à la surface. Cette histoire nous gâta un peu le lac et nous fit prendre la résolution de ne manger d'écrevisses sous aucun prétexte» pendant notre séjour à Genève.
Nous avons l'habitude, en voyage, de lire les enseignes et les affiches, grammaire en plein vent, toujours ouverte pour celui qui passe. Nous avons recueilli dans une pancarte judiciaire, contenant les signalements de divers condamnés, un idiotisme genevois assez caractéristique : c'est le mot grisallant employé pour grisonnant, comme épithéte à sourcUSj dans la description des traits d'un criminel. Cette étude de la muraille nous apprit qu'il y avait à Plein-Palais, les Champs-Elysées de l'endroit, un champ de foire convenablement fourni de chevaux de bois, de roues de fortune et de saltimbanques. L'affiche du sieur Kinne, de Vienne, annonçant de grands exercices acrobatiques, nous séduisit particulièrement. La danse de corde, qui devrait avoir un théâtre à Paris, est un spectacle trésintéressant et trés-gracieux, et nous n'avons jamais compris pourquoi l'enthousiasme qui s'attachait auxTaglioni, aux Elssler, aux Carlotta Grisi, aux Ccrrito, dédaignerait les danseuses de corde, tout aussi légères, et d'un art plus hardi et plus périlleux.
C'est du côté de Plein-Palais que sont situés les quartiers aristocratiques. Les quartiers populaires et d'où partent les séditions, les faubourgs Saint-Marceau et Saint- Antoine de l'endroit, sont rejetés à l'autre bout de la ville, au delà des ponts du Rhône.
Une foule assez compacte, empressée sans turbulence, };e dirigeait vers les portes de la ville. Dans ce concours considérable de incndc, nous u'aNOXvç^mwVtwsN^^^^^^-
s VOYAGE EN ITALIE.
liculîer comme costume. Ce sont les modes de France un peu arriérées, un peu provinciales; notons, comme différence légère, quelques chapeaux de paille d'homme, avec ruban noir et ganse de même couleur, et d'immenses bords pour les femmes, bords qui plient par devant et par derrière, de façon à masquer la moitié de la nuque et de la figure.
Les femmes, elles-mêmes, à l'air français mêlent une tournure américaine ou allemande plus facile à comprendre qu'à décrire, et qui vient de leur religion. Une protestante ne s'assied ni ne marche comme une catholique, et les étoffes font sur elles d'autres plis. Sa beauté, non plus, n'est pas la même; elle a un regard particulier, pénétrant, mais contenu comme celui du prêtre, un sourire compassé, une douceur de physionomie voulue, une modestie sournoise, quelque chose qui sent la sous-maîtresse ou la fille de ministre.
Le sieur Kinne occupait une enceinte de toile plafonnée par le ciel et éclairée par une douzaine de lampes à qui la brise du soir faisait tirer la langue et lécher parfois trop ardemment leurs supports de bois.
Kinne, disons-le tout de suite, est un grand artiste, et son mérite nous a vivement frappé. La corde roide ou lâche n'en a pas supporté beaucoup de pareils. Peut-être vous figurez-vous un jeune homme mince, fluet, aérien, volant humain rebondissant sur la raquette acrobatique ! Vous vous tromperiez étrangement.
Attention ! le voici qui va paraître : l'orchestre sonne une fanfare triomphante; la grosse caisse tonne, la contre— basse ronfle, les cymbales frémissent, le trombonne mugit, la clarinette piaule, le fifre glapit; les musiciens, à grand renfort de bras et de poumons, extirpent de leurs instruments toute la sonorité qu'ils contiennent; tout fait pressentir l'entrée d'un artiste supérieur, de l'étoile de la troupe ; un grand silence s'établit parmi le public.
TOYÀGE EN ITALIE. 9
De Tespèce de loge qui sert de coulisse aux saltimbanques, jaillit impétueusement un grand gaillard à formes d'Horcule. Il s'avance d'un air de résolution vers le chevalet qui soutient le câble tendu ; de ses fortes mains il s'accroche à la corde et d'un bond s'établit debout, près du haillon passementé d'oripeaux qui décore les bâtons en forme d'X, d'où part le danseur et où il vient se reposer.
Jamais, dans les vitraux suisses du seizième siècle ou les gravures sur bois du triomphe de Maximilien par Albert Durer, on ne vit un lansquenet ou un reître d'une tournure plus magistrale et plus formidable. De sa toque à créneaux, pareille au bonnet de Gessler, s'échappaient trois plumes échevelées et violentes, plus contournées que les lambrequins d'un écusson de burgrave; son pourpoint se déchiquetait en crevés à l'espagnole, et sa ceinture bouclait à grand'peine son ventre, qui aurait eu besoin d'être cerclé de fer comme le cœur du prince Henri, pour ne pas éclater. Son col débordait sur son crâne par trois gros plis à la nuque, comme un col de molosse, et portait une tète carrée, audacieuse, féroce et joviale, une tête de soldat d'Hérode et de bourreau sur le Calvaire, ou, si ces comparaisons vous semblent trop bibliques, de héros des Niebelungen dans les illustrations de Cornélius. Ses jambes énormes crispaient les nodosités de leurs muscles sous un maillot blanc, semblables à des chênes de la forêt d'Hercynie à qui l'on aurait mis des pantalons, et ses bras faisaient rouler, à chaque mouvement» des biceps pareils à des boulets de quarante-huit.
On jeta à ce Polyphème de la corde un balancier, fait sans doute d'un jeune pin arraché au flanc de la montagne, et il commença à bondir sur le câble que nous craignions \ chaque instant de voir rompre, avec une aisance, une grâce et une légèreté incroyables. Représentez-vous Lablache sur un fil d'archal.
Ce gaillard, près de qui Hercule, Samsow, (kQ>\v^\3û. ^\.
Milon de Crotone eussent paru poitrinaires, dédaigna bientôt de si faciles exercices; il s'établit sur sa corde avec des chaises, des tables, et y fit un repas partagé par le pitre, et, pour exprimer la gaieté du dessert, dansa une gavotte ayant un enfant de douze ou quinze ans pendu à chaque pied.
Ce détournement de la force athlétique au profit d'un exercice qui semble n'exiger que de la souplesse et de la légèreté produit un effet singulier.
A cette voltige cyclopéenne succéda une polka dansée sur deux cordes parallèles, par deux sœurs à peu près de même taille, avec beaucoup de grâce, de justesse et de précision. L'une de ces deux jeunes filles était vraiment charmante. Elle avait un petit air fin et doux, et une smorfia piquante dans le sourire obligé de la danseuse. Elle parut sous deux costumes : d'abord en corsage noir et jupe blanche constellée d'étoiles, puis en jupon jaune avec un corsage rouge terminé par des dents qui nous mordaient le cœur. Après la polka, elle dansa un pas seul sur la corde, un pas classique et composé de temps penchés et renversés, comme sur les planches de rOpéra. Comme elle achevait de dessiner une pose, les bras tendus en avant, le corps penché sur le vide, la pointe relevée, une voix partit d'un coin de la salle et cria : « Plus haut, l'on n'entend pas l » La danseuse comprit, rougit légèrement, et, avec un sourire, se pencha un peu, et, sans pefdre l'équilibre, fit briller sous la gaze l'éclair blanc de son maillot.
Qui avait poussé cette exclamation? Était-ce une maison moussue d'Heidelberg , ou un renard dléna en casquette blanche et redingote serrée à la taille par un ceinturon de cuir ; un rapin français s'en allant en Italie à la recherche du naïf dans l'art, un plastique de l'école Olympienne, ou un Hégélien transcendantal ? C'est ce qu'il est difficile de décider, et nous laissons la question irrésolue.
VOYAGE EN ITALIE. Il
Après la danse de corde, la petite exécuta la danse des iBufs : on dispose par terre un certain nombre d'oeufs en âamier, et il faut passer dans les petites allées que les rangées forment, les yeux bandés, sans que le pied heurte aucun des obstacles. La moindre maladresse ferait du pas une omelette : Mignon, à coup sûr, ne s'est pas tirée plus adroitement de son tour de force devant Williem Meister que la jeune fille de la troupe de Kinne devant son public genevois, et Gœthe n*a pas eu pour tracer sa délicieuse figure un plus charmant modèle. Il nous semblait entendre voltiger sur sa lèvre la mélancolique chanson :
Gonnais-tii la contrée où les citrons mûrissent î
Le pitre, Auriol trompé dans son ambition, avait un air de nostalgie parmi cette caravane allemande. Il était Français, de Nancy, comme Callot. N'oublions pas, car il faut être juste pour tout le monde, un valet en habit rouge, le meilleur laquais que puisse rêver un marcliand de vulnéraire ou de thé suisse. Oh ! quelle inimitable manière de traîner la jambe et de tendre le dos ! Rerois, talent inconnu, cette humble aumône d'admiration d'un critique dont les éloges ont fait plaisir à de plus haut placés que toi !
Le spectacle achevé, tout le monde se dirigea en hâte vers les portes de la ville, qui se ferment à une certaine heure, passé laquelle il faut donner au gardien quelque menue monnaie pour se faire ouvrir.
lE LÉMAN. — BRIGG, LES MONTAQNEt
Genève nous avait donné tous les plaisirs qu'un dimanche protestant peut permettre : une promenade sur le lac, un merveilleux coucher de soleil sur le mont Blanc, devenu tout rose comme la Sierra Nevada de Grenade vue le soir du salon de TAlameda, et un charmant spectacle forain sous de beaux arbres et un ciel étoile ; il ne nous restait plus qu'à partir.
Nous avions d'abord voulu faire le voyage avec un voiturin, ne fût-ce que pour voir si le vetturino de la Chasse au chasire était exact; mais on nous demanda heureusement des prix si extravagants, nous prenant sans doute pour des Anglais ou des princes russes, que Taffaire ne se fit pas, et que nous eûmes l'avantage de ne pas être traînés au pas dans ces berlines antédiluviennes par des rosses dignes des anciens fiacres de Paris. La rapidité et la commodité du trajet nous dédommagèrent amplement de cette infraction à la couleur locale.
Une diligence devait nous conduire à Milan en passant par le Simplon; non pas la môme, car on en change presque à chaque territoire qu'on traverse, le gouvernement ayant le monopole des transports ; et nous n'avions d'autre souci à prendre que de nous laisser transvaser
VOYAGE EN ITALIE. i3
d'une Yoiture genevoise dans une voiture savoyarde, qui nous céderait à une voiture suisse, laquelle nçus transmettrait à une voiture piémontaise qui nous verserait dans une malle autrichienne.
Ne croyez pas qu'il y ait ici la moindre exagération bouffonne ; cette cascade de diligences est la vérité même : le vrai seul est incroyable.
En sortant de Genève on passe à Coligny, d'où Ton jouit d'un point de vue admirable. Genève se dessine au fond du lac ; les Alpes et le mont Blanc s'élèvent à gauche (en se tournant vers la ville), et à droite l'on découvre le Jura lointain. C'est vers cet endroit que se trouve une maison de campagne placée dans la situation la plus pittoresque, et qui appartenait au docteur Tronchin, si célèbre au dix-huitième siècle. Elle est encore occupée par un Tronchin, de la famille du médecin illustre.
Le premier village de Savoie qu'on rencontre est Dovainnes ou Dovénia. Nous nous imaginions voir une population de jeunes Savoyards, racloir en main avec genouillères, brassards et plaque de cuir au fond de culotte, d'après les vers de M. de Voltaire, les tableaux de M. Hornung et les traditions de Séraphin. 11 nous semblait que chaque cheminée devait porter à son faîte une figure barbouillée de suie, aux yeux brillants, aux dents éclatantes, et poussant le cri connu des petits enfants : « Ramoni, ramona, la cheminée du haut en bas ! »
Les Savoyards, qui entre eux s'appellent Savoisiens, pour ne pas avoir l'air d'Auvergnats, non-seulement n'étaient pas occupés à ramoner, mais ils célébraient une espèce de fête et tiraient à balle franche sur un oiseau perché au haut d'un mât de cinquante pieds. Chaque coup heureux était salué par des fanfares et des roulements de tambour.
A partir de Dovénia, on perd le lac de vue, et l'on traverse des terres bien cultivées et d'un aspect fertile : le blé de Turquie avec ses jolies aigrettes, la vigne, divi-
sèe en terrasses soutenues par de petits murs, quelques figuiers aux larges feuilles, font pressentir les approches de ritalie.
Bientôt on retrouve le lac pour ne plus le quitter. On traverse Thonon. Évian, où Ton s'arrête quelques instants et qui est un des points les plus favorables pour embrasser la vue générale du Léman.
Jamais décorateurs, sans en excepter Séchan, Diéterle et Despléchins, ou Thierry et Cambon, n'ont disposé une scène avec une plus merveilleuse entente de Teffet, que ne Test Evian par le simple hasard de la nature.
Du haut d'une terrasse ombragée de grands arbres, on aperçoit un abîme; lorsqu'on s'appuie au parapet, la cime des arbres inférieurs et les toits désordonnés de tuiles de bois ou de pierres plates des maisons de la ville basse. Ce premier plan, d'un ton chaud, vigoureux, heurté de touche, forme le plus excellent repoussoir; il se termine par des barques à la proue effilée, aux mâts couleur de saumon, aux grandes vergues carguées, qui se reposent sur la rive de leurs courses. Le second plan est le lac, et le troisième est formé par les montagnes de la Suisse, qui se déroulent dans une étendue de douze lieues.
Voilà à peu près les linéaments grossiers du tableau; mais ce que le pinceau serait peut-être plus impuissant encore â rendre que la plume, c'est la couleur du lac. Le plus beau ciel d'été est assurément moins pur et moins transparent. Le cristal de roche, le diamant ne sont pas plus limpides que cette eau vierge descendue des glaciers voisins. L'éloignement, le plus ou moins de profondeur, les jeux de la lumière lui donnent des teintes vaporeuses, idéales, impossibles, et qui semblent appartenir à une autre planète : le cobalt, l'outre-mer, le saphir, la turquoise, l'azur des plus beaux yeux bleus, ont des nuances terreuses en comparaison. Quelques reflets sur l'aile du martin-pêcheur, quelques iris sur la nacre de certaines
coquilles peuvent seuls en donner une idée, ou bien encore certains lointains élyséens et bleuâtres des tableaux de Breughel de Paradis.
On se demande si c'est de l'eau, du ciel ou la brume azurée d*un songe que l'on a devant soi : Tair, Tonde et la terre se reflètent et se mêlent de la façon la plus étrange. Souvent une barque traînant après elle son ombre d'un bleu foncé vous avertit seule que ce que vous aviez pris pour une trouée du ciel est un morceau du lac. Les montagnes prennent des nuances inimaginables, des gris argentés et perlés,, des teintes de rose, d'hortensia et de lilas, des bleus cendrés comme les plafonds de Paul Vôronèse; çà et là scintillent quelques points blancs : ce sont Lausanne, Vevay, Villeneuve. L'ombre des montagnes réfléchies dans l'eau est si fine de ton, si transparente, qu'on ne sait plus distinguer le sens des objets; il faut, pour s'y retrouver, le léger frisson d'argent dont le lac ourle ses rives. Au-dessus de la première chaîne, la Dent de Morcle montre ses deux pivots blanchâtres.
C'est à cet endroit que le Rhône entre dans le lac, le Rhône que nous longerons jusqu'à Brigg.
A Saint-Gengouph, il faut faire ses adieux au Léman, qui, du reste, s'arrête là et termine au pied de Villeneuve sa grande débauche d'azur. Toute cette journée a passé comme un rêve, dans un bain de lumière tendre et bleue, dans un mirage de Fata Morgana. Quelle harmonie enchanteresse, quelle grâce athénienne et tempérée, quelle suavité ineffable, quelle volupté chaste, quelle caresse mystérieuse et douce de la nature enveloppant l'âme !
Cette course sur le bord du lac nous rappela une journée d'enivrement céleste passée à Grenade, sur le Mulhacen, à la même dite, il y a dix ans, dans un océan de neige, de lumière et d'azur.
En s'éloignant du lac Léman, la route reste toujours pittoresque, quoique rien ne puisse remplacer l'effet de ce miroir immense, de ce ciel fondu en eau.
L'on suit un chemin bordé de beaux arbres, don l'ombre de la vallée entretint la fraîcheur. Les rochers s'escarpent de chaque côté à des hauteurs prodigieuses : l'un d'eux semble terminé par un burg, avec ses bottes de tours, ses remparts crénelés, son donjon et ses guérites en poivrière. La neige, en argentant les saillies et les corniches du rocher, rend l'illusion encore plus complète : rimagination ne se figure pas autrement la demeure du Job de Victor Hugo.
Le Rhône coule au fond de la vallée, tantôt près, tantôt loin, mais toujours orageux et jaune, roulant des pierres et du sable et changeant souvent de place dans son lit, comme un malade inquiet. Le fleuve a besoin de passer par le filtre du Léman pour acquérir ce bleu profond qui le caractérise en sortant de Genève ; car, ainsi que Fa remarqué le grand poète que nous citions tout à l'heure, le Rhône est bleu comme la Méditerranée où il se précipite, et le Rhin vert comme l'Océan vers lequel il marche.
Il est fâcheux que ce charmant paysage soit peuplé de crétins et de goitreux. On rencontre à chaque pas des femmes, quelquefois jolies sous leur petit chapeau national écimé et bordé de rubans posés en canon de fusil, qui sont affligées de cette infirmité dégoûtante. Le goitre ressemble à la poche membraneuse que le pélican porte sous le bec. Il y en a d'énormes. Est-ce l'ombre des montagnes, la crudité de l'eau de neige, qui cause cet horrible difformité? C'est ce qu'on n'a jamais bien su. Les femmes, surtout les vieilles, y sont plus sujettes que les hommes : rien n'est plus affligeant. Un crétin à crâne déprimé, à cou tuberculeux, s'arrêta en grognant et en ricanant près de notre voiture. Hideux tableau ! voir l'homme au-dessous de l'animal : car l'animal a son instinct.
On dîna à Saint-Maurice, gros bourg fortifié sur le bord du Rhône, et d'une apparence assez rébarbative. Aux murailles de l'hôtel étaientsuspendues des lithographies représentant les illustrations militaires de la Suisse : le générd
VOYAGE EN ITALIB. 47
Guillaume-Henri Dufour entouré de sonélat-major, Hussy d'Argovie, Eschmann, Frey-Herosé, Pfœnder de Liadenfrey , Zimmerli et quelques autres. Il y avait aussi les portraits d'Ochsenbein, président de la diète en 1847, et de Jacques- Robert Steiger. Nous notons ceci, car toutes les images des auberges viennent de la rue des Maçons-Sorbonne, à Paris, et représentent les quatre saisons ou les quatre parties du monde.
A Saint-Maurice, on nous inséra dans un berlingot fantastique où Ton ne pouvait se tenir ni droit, ni courbé, ni couché, ni assis, tant la construction en était ingénieuse. Le berlingot nous cahota Jusqu'à Marigny, où Tonnons fit monter en diligence,
La nuit tombait brumeuse et glaciale, et Ton commençait à ne discerner que difficilement les formes confuses et gigantesques des montagnes; nous traversâmes Sion dans un demi-sommeil, et lorsque le jour parut, au bout d'une vallée traversée de torrents et rendue humide par des infiltrations marécageuses, Brigg se dressa avec ses clochers et ses édifices couronnés de grosses boules de ferblanc, qui lui donnent un air de Kremlin au petit pied. C'est là que conunence la route du Simplon. On n'est plus séparé que par une crête de montagnes de cette Italie dont le nom est si puissant, selon Henri Heine, qu'il fait chanter Tirily, même au philistin berlinois.
La route du Simplon que nous allons suivre est une merveille du génie humain. Napoléon, se souvenant de la peine que devait avoir eu Annibal à faire fondre autrefois les Alpes avec du vinaigre, comme le racontent sérieusement les historiens, a voulu épargner ce travail aux conquérants qui désireraient rentrer en Italie, et a fait exécuter en trois ans ce chemin miraculeux. 11 fallait que le vinaigre antique fût d'une force terrible; car cent soixante mille quintaux de poudre et dix mille hommes suffirent tout au plus à faire à l'âpre flanc de la montagne cette imperceptible raie qu'on appelle wtve to\A^.
Le terrain s'élève par une pente assez douce, entre deux bordures de montagnes qu'on croirait toucher avec le doigt, bien qu'elles soient passablement éloignées ; mais dans les régions alpestres, on est à chaque instant trompé sur la distance, par la perpendicularité des plans. Les crêtes qu'on laisse en arrière de soi sont couvertes de neiges ; c'est une ramification des Alpes helvétiques. Sur leurs flancs, qui semblent inaccessibles même au pied de la chèvre, se tiennent suspendus, on ne sait comment, des villages trahis par leurs clochers quelquefois seuls visibles. Des chalets perdus dans la montagne, avec leurs auvents de bois et leurs toits chargés de pierres, de peur que le vent ne les enlève, révèlent tout à coup la présence inattendue de l'homme; c'est là que, bloqués par les frimas et les lavanges, les pâtres passent l'hiver, loin de toute relation humaine. Où vous pensez ne trouver que des aigles et des chamois, vous rencontrez des faucheurs et des faneuses : la culture monte à de vertigineuses hauteurs ; nous avons vu une femme qui bottelait du foin au bord d'un précipice de quinze cents pieds, sur une prairie en pente comme un toit et que tachetaient quelques vaches dont on entendait tinter les clochettes.
Brigg n'est déjà plus au fond de la vallée qu'une de ces boîtes de jouets d'Allemagne représentant un village sculpté en bois. C'est la même proportion ; les boules de fer-blanc brillent comme des paillettes aux rayons du matin. Le Rhône ne semble plus qu'un fil jaune.
A la droite de la route s'étend à perte de vue un horizon de montagnes élevant leurs têtes les unes au-dessus des autres, et formant un panorama sublime. Le mont Blanc fait jaillir au fond de ce chaos magnifique quelques-unes de ses aiguilles neigeuses.
A la gauche, ce sont de grandes forêts de sapins d'une vigueur et d'une beauté surprenantes : le sapin est le gazon de la montagne. Il est à elle dans la proportion du brin d'herbe à la pmne. Cet escarpement abrupte qui vous
parait velouté çâ et là de plaques de mousse, est couvert en effet de sapins et de mélèzes de soixante pieds de haut. Ces brins d'herbe pourraient faire des mâts de navire : ce frisson à la peau de la montagne est une vallée qui cacherait et qui cache souvent un village dans son pli. Ce filet immobile et blanchâtre, que vous prendriez pour une veine de neige, c'est un torrent fougueux qui se précipite avec un fracas horrible qu'on n*entend pas.
Rien n*est plus beau et plus agréablement grandiose que le commencement de la route du Simplon, en venant de Genève ; Timmensité n'exclut pas le charme ; une certaine grâce voluptueuse revêt ces colossales ondulations; les sapins sont d'un vert si frais, si mystérieux, si tendre dans son intensité ; ils ont un port si élégant, si dégagé, si svelte; ils vous tendent si amicalement les bras sous leurs manches de verdure ; ils savent si bien prendre des airs de colonnes avec leur tronc argenté ; ils se retiennent si adroitement en crispant leurs doigts au bord des gouffres ou sur les parois à pic ; les sources babillent si gentiment de leurs voix argentines à côté de vous sous les pierres ou les plantes aquatiques ; les lointains déploient de si jolis tons bleus, les précipices se font si engageants qu'on se sent dans un état d'exaltation extraordinaire et qu'on se lancerait volontiers, la tète la première, dans ces jolis gouffres.
On longe pendant quelque temps un délicieux abîme» au fond duquel la Saltine fait des cabrioles écumeuses et s'échevelle de la façon la plus pittoresque. Les forêts de sapins en voie d'exploitation offrent un aspect singulier. Le tronc des arbres, coupés à quelques pieds de terre, a l'apparence des colonnes plantées dans les cimetières turcs, et l'on se demande avec étonnement comment tant d'Osmanlis se trouvent ainsi enterrés dans une montagne suisse. Quand l'exploitation est récente, l'entaille faite par la hache présente des tons saumon clair qui se rapprochent beaucoup de la chair humaine ; ou dirait des
blessures faîtes au corps de ces nymples que les anciens supposaient habiter rintérieur des arbres. Le sapin prend alors un air intéressant et douloureux; quelquefois la terre lui a manqué sous les pieds et il a glissé à mi-gouffre, retenu en chemin par les bras de quelques amis plus solides.
De distance en distance, des maisons de refuge, marquées d'un numéro et qui sont au nombre de huit, si notre mémoire ne nous trompe, attendent les voyageurs surpris par quelque orage, quelque fonte de neige ou| quelque avalanche. Dans ces lieux si solitaires, si perdus en apparence, la pensée humaine vous accompagne partout et vous protège. Lorsque vous vous croyez seul entre la nature et Dieu, noyé dans le vaste sein de Timmensité, un cantonnier qui casse humblement des pierres et s'occupe à combler l'ornière qui ferait verser votre voiture, vous rappelle au sentiment de la solidarité générale. Dans ce profond isolement un de vos frères travaille pour vous ; un troupeau de chèvres effrayées grimpe le long des murailles à pic formées par le roc, sautelant d'aspérités en aspérités avec une agilité incroyable malgré les cris du chevrier qui les rappelle ; une pièce de terrain cultivée apparaît tout à coup dans un endroit invraisemblable ; un groupe de maisons indique que là on aime et Ton hait, l'on jouit et l'on souffre, l'on vit et l'on meurt, comme dans la plaine et dans la ville ; des cabanes isolées trahissent des cœurs qui ont la force de supporter sans accablement le spectacle de l'immensité et de rester face à face avec Dieu, en dehors de toute distraction humaine.
Arrivé à un endroit où la vallée se tranche en une profonde coupure, où se jettent tous les torrents et toutes les sources qui ruissellent de la montagne et traversent la route par des conduits souterrains, on franchit un pont dont les culées sont d'une hauteur prodigieuse, puis Ton fait un coude et l'on commence à gravir une autre crête.
C'est là que se trouve le relais, avec ses deux corps de
TOYÀGE EN ITALIE. 21
bâtimeats reliés entre eux par une galerie couverte en forme de pont.
Le mont Âlost, que Ton avait toujours vu au fond de la perspective, cache sa tête neigeuse à l'horizon et Ton a devant soi le Pflecht-Horn avec sa calotte de glaces d'où filtrent des torrents, et un peu plus loin le Schœn-Horn, encapuchonné de nuages : les sapins deviennent plus rares, la végétation s'appauvrit sensiblement. Cependant des plantes courageuses continuent à tenir compagnie à l'homme et rappellent l'idée de la vie dans ces lieux où tout paraîtrait mort. Le rhododendron étale sa verdure vivace et sa belle fleur qu'on appelle ici la rose des Alpes : la gentiane bleue, les saxifrages, le cornillet moussicr à fleurs roses, le myosotis aux petites étoiles de turquoise escaladent bravement la montagneavec vous, profitaiitd'un filet d'eau, d'un peu de terre au creux d'un roc, d'une fissure de schiste, du moindre accident favorable : l'homme, lui, ne renonce jamais. Il bâtit jusque dans la glace, au risque d'être emporté par les eaux et les neiges ; il semble mettre son amour-propre à habiter les lieux inhabitables.
Nous étions parvenu à peu près au point culminant de la route, quelque chose comme cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Il n'y avait plus entre nous et le ciel que le glacier de Pflecht-llorn, d'où se précipitaient quatre torrents presque perpendiculaires : quatre trombes d'écume et de fange. L'on voyait distinctement le premier de cestorrents jaillir de l'angle du glacier par une arcade d'un vert cristallin ; c'était étrange et beau, de voir accourir du haut de ce pic cette eau savonneuse et poussiéreuse qui passe par-dessus la route, recouverte en cet endroit d'une galerie voûtée que les infiltrations ont tapissée de stalactites et qui a maintenant l'air d une grotte naturelle ; des ouvertures permettent de voir en-dessous de la cataracte, qui tombe à l'abîme en mugissant. Les autres eaux grondaient et fuyaient en fusées d'argent, en écumes neigeuses, avec un bruit et une turbulence inimaginables. Le
se VOYAGE EN ITALIE.
spectacle était d'une sauvagerie tout à fait romantique. Le Pflecht-Horn, à cette hauteur, ne présente plus que des terres décharnées, des rochers, des glaces, des neiges, des eaux torrentueuses; la peau de la planète apparaît dans toute sa nudité, que quelque nuage compatissant vient voiler de temps à autre de son manteau de ouate.
A partir de là le chemin commence à descendre. On quitte le versant helvétique pour le versant italien. Chose bizarre ! Dès que nous eûmes franchi la crête qui sépare les deux régions, nous fûmes frappé par l'extrême différence de la température. Sur le versant helvétique, il faisait un temps charmant, doux, tiède et lumineux ; sur le versant italien soufflait une bise glaciale, et de grands nuages pareils à des brouillards passaient sur nous en nous enveloppant : le froid était atroce et surtout sensible par le contraste. Le paletot et le manteau que nous ne manquions jamais d'emporter lorsque nous allions dans le Midi suffisaient à peine pour nous empêcher de claquer des dents.
L'ancien hospice du Simplon s'aperçoit sur un plateau inférieur, à la droite du chemin, en venant de Suisse ; c'est un bâtiment jaunâtre, surmonté d'un clocher assez haut. Le nouvel hospice, beaucoup plus vaste, est à gauche ; on y reçoit les voyageurs en péril ou fatigués et on leur prodigue gratuitement les soins que réclame leur état. Les personnes riches donnent quelque chose pour l'église. Au moment où nous passions devant l'hospice, il en sortait deux prêtres, l'un jeune et l'autre vieux, mais d'une vieillesse vigoureuse, qui descendaient ensemble du côté de l'Italie; ils portaient tous deux le chapeau à bords retroussés, les culottes courtes, les bas noirs, les souliers à boucles ; l'ancien costume de prêtre, avec l'aisance et la sécurité des ecclésiastiques dans les pays vraiment religieux.
Le caractère des montagnes, que l'on croirait devoir devenir plus doux et plus riant en approchant de l'Italie,
prend au contraire une âpreté et une sauvagerie extraordinaires. On dirait que la lu/ture s'est fait un jeu des prévisions, ou qu'elle a voulu préparer un repoussoir, comme disent les peintres, pour les gracieuses perspectives qui vont se dérouler. Ce renversement est trèscurieux : c'est la Suisse qui est italienne et l'Italie qui est suisse, dans cette étonnante route du Simplon.
Du point où la descente se prolonge au village du Simplon, il y a deux lieues encore qui se font rapidement : on traverse plusieurs fois un torrent très-tapageur et trèsconvulsif, sur lequel passe une source conduite dans des tuyaux en bois en manière d'aqueduc vers les prairies qu'elle doit arroser.
Tout en cheminant, nous comparions ces montagnes aux différentes Sierras espagnoles que nous avons parcourues. Rien n'est plus différent : la Sierra Morena, avec ses grandes assises de marbre rouge, ses chênes verts et ses lièges ; la Sierra Nevada, avec ses torrents diamantés où trempent des lauriers-roses, ses plis et ses reflets de satin gorge de pigeon, ses pics qui rougissent le soir comme des jeunes filles à qui on parle d'amour ; les Alpujaras, avec leurs escarpements baignés par la mer, leurs vieilles villes moresques et leur tours de vigie perchées sur quelque plateau inaccessible, leurs pentes où le gazon brûlé ressemble à une peau de lion ; la Sierra de Guadarrana, tout hérissée de masses de granit bleuâtre qu'on prendrait pour des dolmen et des peulven celtiques, ne ressemblent en rien aux Alpes, et la nature, au moyen d'éléments en apparence semblables, sait produire des effets variés.
LCftlMPLON, OOMO C'OSSOLA, LUCIANO ZANB
Le village du Simplon se compose de quelques maisons agglomérées au bord de la route, et qui trouvent une source d*aisance dans le passage des voyageurs. L'on s'y arrêta pour dîner dans une auberge assez propre. La salle à manger était tendue d'un papier en grisaille représentant la conquête des Indes par les Anglais, et qui eût pu servir d'illustration à la guerre du Nizam de Méry, à cause du mélange de lords et de brahmes, de ladies et de bayadères, de calèches et de palanquins, de chevaux et d'éléphants, de péons à moitié nus et de laquais en livrée, de cipayes et de horse-guards, qui fait de cette tenture une encyclopédie indienne, bonne à consulter en atten« dant la soupe : plusieurs artistes facétieux se sont permis de mettre des moustaches à la grande bayadère, une pipe à lady Williams Bentinck, un bonnet de coton au gouverneur et une queue phalanstèrienne au vénérable chef des Pandits; mais ces ornements capricieux ne détruisent pas l'harmonie générale. Ce papier indo-anglais sert aussi de registre et reçoit les noms des voyageurs. Quelques mauvais plaisants en ont accouplé qui seraient fort étonnés de se trouver ensemble.
Les pentes deviennent dé plus en plus rapides ; la vallée
OÙ la route circule s'étrangle en gorge ; les montagnes latérales s'escarpent affreusement; les rochers sont abrupts, perpendiculaires , quelquefois môme ils surplombent ; leurs parois, qui offrent à chaque instant la trace de la mine, montrent qu'ils n'ont livré passage qu'après une longue résistance, et qu'il a fallu brûler bien de la poudre pour en avoir raison. Les couleurs se rembrunissent et la lumière ne descend plus qu'avec peine au fond des étroites coupures; des taches d'un vert sombre, presque noir, qui sont des forêts de sapins, tigrent les roches fauves et leur donnent un aspect féroce. Les torrents se changent en cascades, et au fond de la fissure gigantesque, qui semble le coup de hache d'un Titan, gronde et tourbillonne la Dovéria, espèce de rivière enragée qui roule, au lieu d'eau, des blocs de granit, des pierres énormes, de la terre en fusion et une fumée blanchâtre ; son lit, beaucoup plus large qu'elle, et où elle se vautre et se tord convulsivement, a l'air de la rue d'une cité cyclopéenne après un tremblement de terre ; c'est un chaos de roches, de quartiers de marbre, de fragments de montagne qui affectent des formes d'entablements, d'architraves, de tronçons de colonnes et de pans de murs; dans d'autres endroits, les pierres blanchies forment d'immenses ossuaires ; on dirait des cimetières de mastodontes et d'animaux antédiluviens, mis à découvert par le passage des eaux. Tout est ruine, ravage, désolation, menace et péril : les arbres arrachés se tordent conrnie des brins de paille, les rocs entraînés s'entrc-choquent avec un bruit terrible, et cependant nous sommes dans la saison favorable. En hiver, le passage doit être quelque chose d'impossible et de formidable. Nous engageons les décorateurs qui voudraient peindre une gorge fantastique pour la fonte des balles du Freyschûtz à venir faire quelques croquis dans la vallée
de Gondo. Cette Dovéria, quelque furieuse et dévorante qu'elle
soit, a rendu pourtant de grands services ; l'homme, sans elle, n'aurait pu séparer ces masses colossales. Avec son eau, qui ne connaît pas d'obstacles, elle a frayé le chemin à ringéiiieur. Son cours est un tracé grossier de la route. Torrent et route se côtoient assidûment. Tantôt c'est le torrent qui empiète sur la route, tantôt la route qui empiète sur le torrent. Quelquefois le rocher oppose un rempart gigantesque qu'on ne peut franchir ni tourner ; alors une galerie creusée dans le roc avec le ciseau et la mine lève la difficulté. La galerie de Gondo, percée de deux ouvertures qui en font le plus admirable souterlain du mélodrame, est une des plus longues après celle d'Algaby, qui a deux cent vingt pieds. Elle porte à l'une de ses extrémités cette courte et noble inscription : ^re Italo 1795, Nap. imp,
A peu près vers cet endroit, le Frasinone et deux torrents qui viennent des glaciers du Rosboden se précipitent dans l'abîme avec une fureur et un bruit épouvantables. La route suit une corniche en saillie sur le gouffre. Les murailles de rochers se rapprochent encore davantage, rugueux, noirs, hérissés, ruisselants, hors d'aplomb, et ne laissant voir entre leurs cimes, hautes de deux mille pieds, qu'une étroite bandelette de ciel qui luit bien loin de vous comme une espérance. En bas est la nuit, le froid, la mort ; jamais un rayon de soleil n'arrive jusque-là. C'est l'endroit le plus farouchement pittoresque du passage.
A travers cette nature en désordre, elle roule, tourne presque toujours à angles droits et très-soudainement. Quoique nous ayons descendu trois fois en Espagne cette espèce de montagne russe,«^ qu'on appelle la Descarga, au triple galop, au milieu des vociférations du zagal, du mayoral et du delantero^ dans un carillon de coups de fouet, de grelots et d'injures, nous ne pouvions nous défendre d'une certaine émotion en dégringolant ainsi sur Irois roues, la quatrième retenue par le sabot, qui talon-
naît terriblement, et la tête du cheval sous la main, renâclant au-dessus du vide, le long de pentes très-roides et dégarnies de parapet à presque tous les endroits dangereux. Il semble qu'à toute minute on va verser; cependant cela n'arrive jamais, et les pointes de mélèzes ou de rochers qui se dressent du fond de rabîrae sont privées du plaisir de vous empaler. Pendant la mauvaise saison, on se sert de traîneaux, et, disent les guides, si le traîneau glisse dans le gouffre, on a le temps de se jeter de côté : avanlage touchant !
Après avoir traversé des ponts hardis, des souterrains prodigieux, car il y en a un où tout le poids de la montagne porte sur une pile de maçonnerie, on parvient à une région un peu moins resserrée. La vallée s'évase , la Dovéria s'étale plus à son aise, les nuages et les brouillards amoncelés se dissipent en flocons légers. La lumière filtre moins avare du ciel ; cette teinte grise, verte, glaciale et dure qui caractérise les horreurs alpestres, se réchauffe un peu ; quelques maisons s'enhardissent et montrent le nez à travers des bouquets d'arbres sur des gradins moins escarpés, et bientôt l'on atteint Isella, petit village où se trouve la première douane piémontaise.
La douane est un bâtiment entouré d'un portique à arcades soutenues par des colonnes de granit gris. Sur la muraille nous remarquâmes un cadran solaire à l'état de sinécure, car les ravons de l'astre ne doivent pas parvenir souvent jusqu'à lui. Il porte l'inscription suivante : Torna^ iomando il sol, l ombra smarrita, ma non ritoma più ïeta fuggita (L'ombre évanouie revient quand revient le soleil, mais l'âge enfui ne revient plus). Le concetto italien joue déjà dans la pensée philosophique sur torna, tomando, ritoma. Oh! combien plus simplement terrible nous avertit jadis le cadran de l'église d'Urrugue, en approchant de la frontière d'Espagne, avec ce mot effrayant sur la fuite des heures : Vtdnerant omneSy tUtimanecat (Toutes blessent, la deinière tue) ! Gnomons
et cadrans, nous entendons votre langage ; et nous avon^ fait graver sur notre cachet : Vivere mémento (Souvienstoi de vivre). En passant devant vous, nous hâtons le pas, fussions-nous fatigué et le lieu nous plût-il pour planter notre tente ; car nous comprenons qu'il faut nous dépêcher de visiter cette terre qui doit bientôt nous absorber dans son vaste sein.
Le paysage s'égaye et devient riant. Des charrettes et des chars à bœufs vont et viennent, des paysans débusquent par des sentiers latéraux; des paysannes assez jolies, portant une large bande rouge au bas de leur jupe, nous regardent avec leur grand œil méridional. De blanches villas, des clochers se relèvent dans des flots de verdure ; la vigne s'étale en guirlandes et en berceaux ; on sent, à une certaine élégance, qu'on n'est plus en Suisse. La Dovéria continue à rouler dans son lit pierreux, mais à distance respectueuse, comme un compagnon inculte et farouche qui préfère vous quitter à l'entrée de la ville ; pourtant la cî^Qussée çà et là constellée d'énormes galets, une arche du pont emportée, témoignent de son mauvais caractère. Napoléon, qui bâtissait, pour l'éternité, n'a pu faire le pont assez solide pour les coups de tête du torrent : cette gracieuse vallée s'appelle Dovearo.
Un détail assez singulier et peu italien, du moins dans nos idées septentrionales, c'est le parapluie bourgeois, le rifflard patriarcal, porté par tous les gens que nous rencontrions , hommes , femmes et enfants ; le mendiant lui-même a son parapluie. Nous comprîmes bientôt pourquoi.
Au dernier coude de la route s'élève une chapelle veillant sur un cimetière ; puis l'on arrive au pont de Crevola, qui termine avec une merveille tous les prodiges du Simplon. Ce pont, qui a deux arches supportées par une pile et des culées, est d'une hauteur immense, car la croix d'une église située plus bas atteint à peine la balustrade,
TOYÀUË EN ITALIfi. 89
ferme la vallée de Dorao d'Ossola, qu'on découvre de là tout entière.
 côté du pont, une passerelle en bois jetée sur la Dovéria sert aux relations des maisons du bourg disséminées sur les deux rives.
L'Italie se présentait à nous sous un aspect inattendu. Au lieu du ciel d'azur, des tons orangés et chauds que nous rêvions, sans penser après tout que l'Ilalie du nord ne peut avoir le climat de Naples, nous trouvions un ciel nuageux, des montagnes vaporeuses, des perspectives baignées de brumes bleuâtres, un site d'Ecosse lavé par un aquarelliste anglais, un paysage humide, verdoyant, velouté, digne d'être dianté par un poète lakiste.
Pour n'être pas le tableau que nous avions imaginé, celui que nous avions devant les yeux n'en était pas moins très-beau ; ces montagnes qu'estompaient les nuages qui s'effrangeaient en pluie, ces plaines vertes semées de villas, celte route bordée de maisons festonnées de vignes étayées par des piliers de granit, ces jardins fermés par des dalles de pierre mises debout, formaient, malgré l'orage qui se résolvait en averse, un ensemble gracieux et magnifique. Chaque détail de construction révélait déjà un sentiment de la beauté et un soin de la forme qui n'existent ni en France ni en Suisse.
Nous approchions de Domo d'Ossola, où nous ne tardâmes pas à entrer sous une pluie battante, qui, pour les raisons que nous avons dites tout à l'heure, ne prenait personne au dépourvu. La place de Domo d'Ossola, taillée en trapèze, est assez pittoresque, avec ses arcades aux piliers trapus, ses balcons projetés en saillie, ses toits débordant, ses galeries à colonnes et ses pavillons surmontés de girouettes.
L'auberge où la diligence s'arrêta était peinturlurée, à la mode italienne, de fresques grossières, ou, pourmieui dire, de barbouillages en détrempe, représentant de.-:
paysages entremêlés de palmiers et de plantes exotiques. Autour de la cour centrale régnait, comme dans le patio espagnol, une galerie à colonnes grisâtres. Il était sept heures du soir, nous ne devions partir qu'à deux heures du matin, et il pleuvait comme pour un nouveau déluge. Nous avions dîné au village du Simplon, et la ressource de passer le temps à table nous était interdite. Nous demandâmes au garçon de l'hôtel si par hasard il n'y avail pas quelque spectacle dans la ville. Le théâtre était fermé, et l'imprésario des marionnettes venait précisément de terminer ses représentations la veille ; mais il n'avait pas encore quitté Domo d'Ossola. L'idée nous vint de nous faire organiser une soirée pour nous tout seul, et nous voilà accompagné d'un guide qui nous croyait fou, sautillant à travers les flaques d'eau, sous les hachures pressées de la pluie, à la recherche du marionneltista. Tout en marchant, nous cherchions à saisir quelques aspects de la ville. A la clarté mourante du jour, l'on pouvait démêler encore sur les murailles des peintures pieuses, des statuettes de madones coloriées, éclairées par des lampes.
L'une de ces fresques avait pour sujet la sainte Vierge tirant les âmes du purgatoire, accompagnée de saint Gervais et de saint Protais. Ces représentations sont fréquentes dans les rues et le long des routes en Italie; à chaque pas ce sont de petits monuments avec des calvaires en relief et peints au naturel, des Notre-Dame, des anges gardiens, ou des dévotions particulières au pays. Le marionnettiste n'était pas chez lui; il était allé souper à YOsteria^ et, quoiqu'il y eût de la cruauté à déranger un pauvre homme en train de boire un pot de vin violet en face d'un morceau de polenta frite, nous eûmes jusqu'au bout le courage de notre fantaisie, et Luciano Zane (c'est ainsi que se nommait l'imprésario) consentit pour 20 fr., a moyenne de ses recettes, à nous donner une représentation spéciale, charmé, quoique un peu surpris du ca-
YOYAGE EN ITALIE. 31
price. Il nous demanda une heure pour rassembler son orchestre, prévenir son compère, habiller ses acleurs, mettre en place ses décors et illuminer sa salle.
Au bout d'une heure, sous la pluie qui ne discontinuait pas, nous nous rendhnes au théâtre. Un quinquet placi près d'une pancarte sur laquelle se lisait : si récita, en indiquait la porte. La marmaille de la ville, que nous avions dit de laisser entrer, garnissait déjà les bancs, et c'était plaisir de voir pétiller ces yeux noirs et rire ces jolies bouches roses aux lueurs de lampes doublées par le miroir placé derrière elles comme réflecteur. Rien n'était plus simple que cette salle de spectacle ; les quatre murs blanchis à la chaux, quelques bancs, une tribune de bois, et le théâtre élevé de trois ou quatre pieds sur un tréteau. La toile, par un vague souvenir d'art qui ne s'éteint jamais en Italie, retraçait la fameuse fresque de l'Aurore du Guide, qu'on admire au palais Rospigliosi, et dont la gravure est populaire, mais dans un goût étrusque et caraïbe le plus étrange du monde.
L'orchestre, composé de quatre musiciens typiques, dont l'un battait fortement la mesure avec son pied, joua une courte ouverture, et la toile se leva à notre grande satisfaction et à celle des petites filles, qui se haussaient pour mieux voir.
L'on représenta d'abord Girolamo, calife pour vingtquatre heures, ou les Vivants qui font semblant d'être morts : c'est l'histoire de cet ivrogne des Mille et une Nuits transporté dans le palais par Haroun-al-Raschild et son fidèle Giaffir, mêlée à une intrigue d'opéra-comique que ne désavoueraient pas MM. Scribe et Saint- Georges, et qui peut-être vient d'eux. Girolamo, qui parle le dialecte piémontais, tandis que les autres acteurs se servent de l'italien pur, porte un habit à la française couleur raisin de Corinthe, une perruque ébouriffée, agrémentée d'une queue grotesquement tirebouchonnée. Son masque est grimaçant, sa bouche se tord, les yeux lui
32 VOYAGE EN ITALIB.
sortent de la tête ; il bredouille, gesticule et se démène comme un possédé. Girolamo est un type qui revient dans plusieurs pièces, comme dans Girolamo^ maître de musique, Girolam:o^ médecin malgré lui : c'est une sorte de Sganarelle, mais plus rusé, plus méchant, moins ganache. Par certains coins, il ressemblerait à Mayeux : il es( sensuel, séducteur, courtisan, et fourbe au besoin, tout cela avec un certain cachet de bêtise et de rusticité que le marionnettiste, qui anime ce nervis alienis mobile Ugnum, fait très-bien sentir; aussi chaque entrée de Girolamo est-elle saluée par de grands éclats de rire.
C'est un spectacle étrange et qui prend bientôt une inquiétante réalité, qu'une représentation de marionnettes. Jamais caricaturiste ne fit une plus amère parodie de la vie. Hogarth, Cruishanck, Goya, Daumier, Gavarni n'atteignent pas à cette puissance d'ironie involontaire. <Jue d'acteurs célèbres rougiraient de dépit s'ils voyaient leurs gestes maniérés et faux, leurs poses de jambes étudiées devant le miroir, répétées avec une stupidité mécanique plus cruelle que toutes les critiques du monde ! N'est-ce pas, en outre, tout le secret de la comédie humaine? quelques douzaines d'automates sans esprit et sans cœur, morceaux de bois bariolés d'oripeaux, à qui deux ou trois mains cachées donnent un fantôme d'existence, et que font parler comme elles le veulent des voix qui ne sont pas dans leurs poitrines.
Luciano Zane et son compère faisaient dialoguer Girolamo, Haroun-al-Raschild, Giaffir et les autres personnages ; une voix de femme au timbre de contralto prêtait son organe à la princesse et aux odalisques : cette voix était celle de la femme de Luciano Zane, perchée sur un banc, derrière la toile, à côté de son mari.
Les décorations n'étaient pas trop mal faites et ressemblaient, par l'exagération de la perspective, aux vues d'optique pour les enfants. L'intérieur du palais du calife montrait des effo'is d'imagination pour atteindre au luxe
oriental; des nègres portant des torchères formaient c^ riatides et soutenaient un plafond qui avait des velléités d'Alhambra.
La grande pièce fut suivie d'un ballet mythologique, la Vengeance de Médée^ où le chorégraphe n'avait pas eu égard au précepte d*Horace, que Médée n'égorge pas se« enfants en public ; car la magicienne immolait avec la fureur la plus sauvage deux petites poupées à ressorts, et formait un groupe qui ne rappelait nullement le tableau d'Eugène Delacroix. Pour ne pas faire de chagrin à certains danseurs de notre connaissance, nous ne décrirons point le pas seul et les pas de deux des premiers sujets, qui égalaient Saint-Léon pour l'élévation et touchaient les frises à chaque instant. Mais quelles jolies attitudes de compas forcé et de télégraphe en démence !
Le ballet achevé, nous passâmes derrière le théâtre. Luciano Zane nous fit voir son répertoire composé de plusieurs manuscrits en italien avec la traduction interlinéaire en dialecte ; ses acteurs et leur garde-robe rangés dans des tiroirs ; il y avait là, couchés côte à côte dans le meilleur accord, le grand prêtre, le roi, la reine, la princesse, le calife, Girolarao, le génie du bien, le génie du mal, la Mort, David et Goliath, le Galant et sa Dame, tous les personnages de ce petit monde automatique; les habits brillaient de paillettes, de passequilles, de gazillons et de fanfreluches.
Cette vue nous fit penser au commencement des mémoires de Wilhem Meister, où il raconte sa passion enfantine pour les marionnettes, et au soir où il apporte chez la Marianne, comédienne dont il est amoureux, et qui s'attendait peut-être à un autre présent, les figurines qui ont tant amusé sa jeunesse et développé en lui le goût du théâtre. Il explique longuement le caractère et l'emploi de chaque poupée à la jeune femme, qui regarde le lit de temps en temps et finit par s'endormir sur son épaule : sage avertissement dont nous devrions bien profiter.
Nous revenions très-enchanté de Luciano Zane, qui écrit lui-même ses pièces, peint ses décorations, modèle et habille ses marionnettes, lorsqu'on nous apprit que le plus grand talent du genre, que l'illustre, Tincomparable, le jamais assez loué, était un certain Famiola de Varallo, un homme admirable dont les marionnettes remuent les yeux et la bouche, qui ne récite pas, qui improvise et fait des allusions politiques d'une finesse et d'une audace inouïes, un homme charmant, plein d'esprit, adressant aux femmes, dont son théâtre est toujours plein, mille bons mots et gaillardises qui les font rire aux larmes ; il représente la prise de Peschiera avec des canons, des mortiers et des soldats en uniforme exact ; il a des danseuses parfaites, qui vous font mourir d'amour quand elles dansent la saltarelle, en tordant leurs petits reins de bois ; enfin, Famiola est le premier homme du monde : il n'a qu'un défaut, c'est d'être à Palenza, sur le lac Majeur, d'où peut-être il vient de partir. Nous rêvions déjà d'interrompre notre voyage et de nous mettre au pourchas de Famiola, sauf à le suivre au bout du monde après l'avoir trouvé, lorsqu'on vint nous dire de monter en diligence. Au lieu de suivre Famiola, comme c'était notre envie, nous partîmes pour Milan. C'était plus sage ; mais, tout en roulant dans l'obscurité, nous rêvions toujours aux belles marionnettes, qui faisaient des gestes extravagants et cabriolaient à travers notre gommpil.