LE LAC MAJEUR, — SESTO*CAL ENDE, MILAN
La pluie continuait, et les lueurs confuses de l'aube se noyaient dans des nuages si bas qu'ils touchaient presque le sol et se confondaient avec les vapeurs qui s'élevaient de terre. On traversa deux fois, sur des bacs, une petite rivière torrentueuse, déjà gonflée par l'orage, et, quand le jour parut, nous étions sur les bords du lac Majeur, à la hauteur de Baveno; Teaw, agitée parle mauvais temps de la nuit, ondulait assez fortement, et le lac se donnait des airs de houle comme la mer. Cependant le ciel se faisait clair devant nous; mais de grandes nuées noires et grises, qui dégouttaient encore, restaient amoncelées sur les montagnes de l'autre côté du lac. Ces montagnes, d'un ton vigoureux qu'ils doivent à la végétation qui les recouvre, faisaient valoir les cimes vaporeuses du mont Rosa, du Simplon et du Saint-Gothard, ébauchées au fond de la perspective ; leurs reflets rembrunissaient les eaux, le paysage était sévère ; le lac Majeur que nous nous étions figuré comme une coupe d'or remplie d'azur, avait une mine tempétueuse et mâle. Nous trouvions la beauté où nous attendions la grâce.
La route ourle le lac, et la vague vient lécher la chaussée ; on longe une interminable suite de jardins et de
*illas avec de blancs péristyles, des toits en tuiles rondes et des terrasses gnirlandées de vignes luxuriantes, soutenues par des étais de granit. Le granit remplit là roffîce du bois de sapin chez nous. On en fait des clôtures, des pieux et même des planches, ou plutôt des dalles, sur lesquelles les lavandières savonnent le linge à genoux au bord du lac, comme pour lui demander pardon de cet outrage. Sur ces terrasses, à plusieurs gradins souvent et qui remblayent des jardins soigneusement cultivés, s'épanouissent toutes sortes de fleurs et d'arbustes. Nous y avons remarqué à plusieurs reprises, et non sans étonnément, car c'était la première fois que nous rencontrions cette bizarrerie, des massifs d'hortensias gigantesques, qui, au lieu d'avoir cette nuance rose ou mauve qui leur est habituelle en France, offraient des teintes d'un azur charmant : ces hortensias bleus nous ont beaucoup frappé, car le bleu est la chimère des horticulteurs, qui cherchent sans les trouver la tulipe bleue, la rose bleue, le dahlia bleu, le nombre des fleurs de cette couleur étant extrêmement restreint. Nous écrivons ceci en tremblant de peur de nous faire tancer par Alphonse Karr, qui n'est pas indulgent pour la botanique des littérateurs. Mais les hortensias du lac Majeur sont incontestablement bleus. On nous a dit qu'on les obtenait ainsi en les faisant pousser dans de la terre de bruyère. C'est la recette du jardinier des îles Borromées, qui doit être bonne ; car tous ces hortensias, couleur du ciel, sont magnifiques. On peut aussi arriver au même résultat en saupoudrant la terre de soude.
Les îles Borromées, au nombre de trois, l'isola Madré, l'isola Bella, l'île des Pêcheurs, sont situées dans la partie septentrionale du lac, qui forme une espèce de corne dont la pointe est tournée vers Domo d'Ossola. Ces îles étaient primitivement des rochers dénudés et stériles. Le prince Vitallien Borromée y fit apporter de la terre végétale et construire des jardins dont la réputation est euro-
pèeiine. Nous disons construire, à dessein ; car la maçonnerie y joue un grand rôle, connue dans presque tous les jardins italiens, qui sont plutôt des morceaux d'architecture que des jardins. Il s'y plante plus de marbres que d'arbustes, et Vignole y a plus à faire que Le Nôtre ou l" Quintiuie. L'isola Madré se compose, ainsi que Tisola Bella, d'une superposition de terrasses en recul que domine un palais. L'isola Bella, qu'on voit très-distinctement de la route, est ornée de tourelles, d'aiguilles, de statues, de fontaines, de portiques, de colonnades, de vases, et de lu plus riche décoration architecturale. Il y a môme des arbres tels que cyprès, orangers, myrtes, citronniers, cédrats, pins du Canada; mais évidemment, la végétation n'est que l'accessoire : l'idée si simple de mettre dans un jardin de la verdure, des fleurs et du gazon n'est venue que fort tard, comme toutes les idées naturelles. Plus loin, l'Ile des Pécheurs fait baigner dans Peau le pied de ses maisons à arcades, dont la rusticité fait un heureux contraste avec la pompe un peu prétentieuse de l'isola Madré et de l'isola Bella.
Ces îles ont été le sujet de descriptions enthousiastes qu'elles ne justifient pas, vues de la rive. Les sept terrasses de l'isola Bella, terminées par une licorne ou un pégase, ont un aspect tliêatral qui ne cadre guère avec le moi humilUaSf devise des Dorromées, qu'on y trouve écrit dans tous les coins. L*isola Madré et ses cinq remblais, supportant un château carré, ennuient par trop de symétrie, et J'en s'étonne qu'elles aient été célébrées si chaudement. Nous y trouvons l'idéal et le prototype du jardin français comme on l'entendait sous Louis XIV, et comme l'aurait aimé Antoine, jardinier de Boileau. Les imaginalions romantiques, n'en déplaise à Rousseau, qui voulait loger là sa Julie, feront bien de choisir un autre site pour leurs héroïnes ; celui-ci convient davantage aux prmcesses de madame de Lafayette.
C'est à Belgirata, un peu avant Arona, que réside Man-
zonî, rillustre auteur des Promessi sposL On le voit sourent assis devant sa porte, en face du lac, qui regarde passer les voyageurs. Il a une figure bienveillante, vénérable et distinguée, dont les plans dessinés par la maigreur rappellent la figure de M. de Lamartine. Tous les jours un de ses amis, philosophe et métaphysicien profond, vient entamer avec lui, quelque temps qu'il fasse, une de ces grandes discussions qui ne peuvent avoir de solution icibas, car on y parle des hauts mystères de Tâme, de l'infini et de Uéternité.
Le lac et la route sont très-animés : le lac, par les bateaux pécheurs, les barques de trajet et les pyroscaphes qui vont de Sesto-Calende à Bellinzona; le chemin par des chars à bœufs, des voitures et des piétons armés de l'inévitable parapluie. Les paysannes, quelquefois jolies, sont affligées de goitres comme dans le Valais, soit qu'elles en viennent, soit que les mêmes causes, le voisinage des montagnes et l'eau de neige, produisent les mêmes effets.
En approchant d'Arona, on découvre sur la colline à droite la statue colossale de saint Charles Borromée, qui domine le lac ; c'est, depuis le colosse de Rhodes et celui de Néron à la Maison dorée, la plus grande statue qu'on ait faite. Le saint, posé dans une attitude noble et simple, tient un livre d'une main et de l'autre semble bénir la contrée qu'il protège et qui s'étend à ses pieds. On peut monter jusque dans la tête de ce colosse, qui est en fer forgé et coulé, par un escalier pratiqué dans le massif de maçonnerie dont il est intérieurement rempli. Cette statue géanle, qui émerge peu à peu des bois dont la colline est couverte, et finit par dominer l'horizon comme un veilleur solitaire, produit un effet singulier.
Arona, où l'on s'arrête pour déjeuner, a un air complètement espagnol. Les maisons ont des toits et des balconï en saillie, des grilles aux fenêtres basses, des encadrements peints, des madones sur les murailles. L'église, où se trouvent de beaux tableaux de Gaudenzio Vinci, et
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que nous n'eûmes pas le temps de visiter, rappelle les églises d^Espagne. Dans Taubergc, nous retrouvâmes la cour intérieure ornée de colonnes et de galeries comme en Andalousie, et mille rapports qui nous frappèrent.
Le lac se termine à Sesto-Calende. Lf Tessin se jette dans le lac Majeur à cet endroit. Sesto-Calende est sur l'autre rive, et Ton traverse le fleuve sur un bac, car la route de Milan passe par cette petite ville. Pendant qu'on arrangeait la voiture dans la lourde barque, un petit vieillard bizarre et grimaçant, la tête penchée et les doigts faisant des démanchés extravagants, exécutait sur un violon qui n'était pas de Crémone, malgré le voisinage, un uii populaire d'une mélodie à la fois joyeuse et mélancolique. Encouragé par une petite pièce de monnaie, il ne cessa de jouer tout le temps du passage, et nous fîmes notre entrée à Sesto-Calende au son de la musique, ce qui est fort galant.
Sesto-Calende nous plut assez. C'était jour de marché. Circonstance favorable pour un voyageur : car un marché fait venir du fond des campagnes une foule de paysans caractéristiques qu'il serait fort difficile de voir sans cela. La plupart des femmes avaient une coiffure originale et d'un charmant effet : les cheveux, nattés et roulés avec soin sur la nuque, sont fixés par trente ou quarante épingles d'argent, disposées en auréole et formant au-dessus de la tête comme une dentelure de peigne ; une plus grosse épingle, ornée à ses deux bouts d'énormes olives de métal et passée à travers le chignon, complète cette parure, qui nous rappela les femmes de Valence. Ces épingles, nommées spontoni, coûtent assez cher, et cependant nous avons vu ainsi coiffées de pauvres femmes et des jeunes filles à la jupe effrangée, aux pieds nus et poudreux ; elles doivent, sans doute, sacrifier à ce luxe des objets de première nécessité. Mais la première nécessité, pour une femme, n'est-elle pas d'être belle, et des épingles d'argent ne sont-elles pas préférables à des sou-
liers? INous étions si charmé de ne pas leur voir sur la tête d'affreux mouchoirs de rouennerie, comme elles en avaient le droit de par la civilisation qui court, que nous les aurions embrassées pour l'amour du costume ; les jolies s'entend. Les hommes, quoique très-mal vêtus, n'étaient pas en blouse, délicatesse qui nous fit plaisir et compensa la profonde douleur que nous avait fait éprouver dans la province de Guipuscoa la rencontre inattendue de ce hideux vêtement, lorsque nous allâmes. Tannée dernière, aux courses de Bilbao : quelques-uns même portaient le chapeau calanes, comme en Espagne, et leurs teints bronzés s'harmonisaient avec cette coiffure si supérieure aux tuyaux de poêle et aux tromblons à la Pipelet, dont les populations croient devoir se couronner universellement.
Les toits de tuile en auvent, les murs blanchis à la chaux, les serrureries compliquées des fenêtres, mettent Sesto-Calende beaucoup plus prés d'Irun ou de Fontarabie qu'on ne saurait le croire : les éventaires encombrés de pastèques, de tomates, de citrouilles, de poteries grossières, ont un aspect déjà tout méridional :] sur les parois des maisons le badigeon annuel a respecté des fresques dont quelques-unes sont assez anciennes, et qui représentent des sujets de piété. L'une de ces peintures, qui s'offre aux yeux en descendant du bac du Tessin, est une Madone portant l'enfant Jésus dans ses bras : une inscription que nous avons copiée en donne la date. Hoc opus fecii fieri Antonius Varallus, XllI Martis 1564. Nous remarquâmes aussi sur l'abside de l'église un Christ en jupon, comnie le Christ de Burgos.
La domination autrichienne commence à Sesto Calende. L'autre rive du lac est piémontaise. C'est à Sesto-Calende ^u'on trouve, pour la première fois, les pantalons bleus collants et la tunique blanche des Hongrois, uniforme dont vous verrez de nombreux exemplaires dans le royaume lombarde-vénitien que vous allez parcourir. On visita nos
malles, mais très-sommairement et sans les tracasseries auxquelles nous nous attendions, d*après les récits des voyageurs. On nous demanda ensuite nos passe-ports, qu*oa nous rendit très-poliment après quelques moments d*attente dans une salle décorée de cartes et de vues de Venise, et dont la fenêtre donnait sur une cour peuplée de poulets à moitié épilés, d'une physionomie féroce et "piteuse, la plus risibledu monde. Ces misérables volailles, préparées pour la broche, se promenaient gravement avec deux plumes au derrière. Cependant, malgré cette aménité de formes, nous devons dire que notre signalement était déjà arrivé de Paris et recopié sur tous les registres ; nous avions cependant voyagé avec rapidité, ne nous étant arrêté qu'un seul jour à Genève.
Ne quittons pas Sesto-Calende sans faire le portrait d'une jeune fille qui se tenait debout sur le seuil d'une boutique. L'intérieur obscur lui faisait un fond vigoureux et chaud, sur lequel elle se détachait comme une tète de Giorgione. Nous saluâmes en elle la beauté méridionale dans son (ype le plus pur. Seâ yeux noirs brillaient comme des charbons sous son front couleur d'ambre, au milieu de sa pâleur mate. Elle avait ce teint dun seul ton, cette faccia smorta qui n*a rien de maladif, et qui montre que la passion concentre tout le sang au cœur. Ses cheveux drus, épais, luisants, crëpelés par petites ondes, se soulevaient sur ses tempes, comme si le vent les eût gonflés, et son col s'attachait à ses épaules par une ligne simple et puissante. Elle nous laissa tranquillement la regarder sans sauvagerie ni coquetterie, nous devinant peintre ou poète, peut-être tous les deux, et nous faisant l'aumône d'un de ses aspects.
Le postillon autrichien a un costume assez pittoresque, la ▼este verte avec l'aiguillette jaune et noire, les bottes fortes, le chapeau cerclé de cuivre, et au côté ce cor de chasse dont il est souvent question dans les mélodies de Schubert. Chose digne de remarque, le postillon, qui dans
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tous les pays mène la civilisation en poste, puisque civilisation et circulation sont pour ainsi dire synonymes, est un des derniers fidèles à la couleur locale. 11 mène des Anglais en makintosh et en waterproof, et il garde sa livrée bariolée et caractéristique ; c'est le passé qui conduit l'avenir en faisant claquer son fouet.
De Sesto-Calende à Milan, la route est bordée de vignes et de plantations d'arbres de la végétation la plus vigoureuse et la plus luxuriante. Les rameaux empêchent la vue de s'étendre, et l'on avance entre deux murailles de verdure, baignées par des ruisseaux d'eau courante.
A Soma, il y a une très-belle façade d'église, et dans cette église quelques fresques d'un ton tendre et agréable, quoique d'un goût qui marque la décadence de l'art. Pour nous qui sommes accoutumés aux rancidités de la peinture à l'huile, l'espèce de fleur de la fresque a un charme tout nouveau. On rencontre fréquemment sur ce chemin, soit par petits groupes, soit isolés, ou dans des fourgons d'artillerie, des soldats autrichiens qui vont et viennent ; ils ont l'air triste et doux, et semblent attaqués de nostalgie. Malgré leur maintien réservé, ils produisent, même sur l'étranger, un effet désagréable ; il est douloureux de voir le bec de l'aigle d'Autriche au flanc de cette belle contrée, et pourtant les vainqueurs n'affectent pas l'allure triomphante et superbe ; on dirait même qu'ils cherchent à se dissimuler et à tenir le moins de place possible; mais le flegme allemand est incompatible avec la vivacité italienne : c'est une question d'antipathie autant que de patriotisme.
Gallarate et Rho vous amènent à Milan en deux relais. Une magnifique allée d'arbres annonce qu'on approche de la ville, qui se présente fort majestueuse de ce côté. Un arc de triomphe à qui celui du Carrousel passerait entre les jambes, et qui pourrait lutter de grandeur avec l'arc de l'Etoile, donne à celte entrée un caractère monu' j»ental que le reste nr dément pas. Sur le haut de
l'arc, une figure allégorique, la Paix ou la Vîcloire, conduit un char de bronze attelé de six chevaux. A chaque angle de Tentablement, des écuyers tendant des couronnes font piaffer leurs montures d*airain; deux colossales figures de fleuves accoudés sur leurs urnes s*adossent au cartel gigantesque qui contient Tinscription votive, et quatre groupes de deux colonnes corinthiennes marquent les divisions du monument, soutiennent la corniche et séparent les arcades au nombre de trois ; celle du milieu est d une prodigieuse hauteur. Cette porte dépassée, on traverse la place d*Ârmes, qui nous a paru presque aussi grande que le Champ de Bfars. Sur la gauche s'arrondit un amphithéâtre immense, destiné à des manœuvres ou à des représentations en plein air ; au fond s'élève le vieux château, et plus loin se découpe sur le bleu du ciel, comme un filigrane d'argent, la blanche silhouette du dôme, qui n'a aucunement le contour d'une coupole ; mais dôme, en Italie, est le terme générique, et n'implique pas l'idée de coupole.
Dès qu'on s'engage dans les rues, on sent, à l'élévation des bâtiments, au mouvement de la population, à la propreté, à laconfortabilité générales, qu'on est dans une capitale vivante, chose rare en Italie, où il y a tant de villes mortes ; des voitures nombreuses courent rapidement sur les bandes dallées, espèce de railways de pierre enchâssés dans le pavé fait de cailloux. Les maisons ont l'air d'hôtels, les hôtels ont l'air de palais, et les palais de temples ; tout est grand, régulier, majestueux, un peu emphatique même, on ne voit que colonnes, architraves et balcons de granit. C'est quelqi e chose entre Madrid et Versailles, avec une netteté que Madrid n'a pas ; cette ressemblance espagnole dont nous avons déjà parlé nous frappe à chaque pas, et nous ne pouvons nous empêcher d'y revenir, car personne, que nous sachions, ne Va encore remarquée ; aux fenêtres pendent de grands stores rayés blanc et jaune ; les boutiques ont des rideaux de même couleur qui nouâ