DÉTAILS DE MŒURS
La saison s'avançait. Notre séjour à Venise s'était prolongé au delà des limites que nous lui avions fixées dans le plan général de notre voyage. Nous retardions notre départ de semaine en semaine, de jour en jour, et nous Irouvions toujours quelque bonne raison pour rester. En vain de légères brumes commençaient à voliiger le matin sur la lagune; en vain une averse subite nous forçait à nous réfugier sous les arcades des Procuraties ou le porche d*une église ; en vain, lorsque nous nous promenions au clair de lune sur le grand canal, Tair froid de la nuit nous obligeait-il quelquefois à remonter la glace de la gondole et à rabattre le drap noir de la felce, nous faisions la sourde oreille aux averlissemenls de Tautomne.
Nous nous souvenions toujours d'mi palais, d'une église ou d'un tableau que nous n'avions pas vu. 11 fallait, en effet, avant de quitler Venise, visiler cette blanche égtise de Santa-Maria-Formosa, illustrée par la fameuse Sainte Barbe, si superbement campée, si héroïquement belle de Palma le Vieux; ce palais de Bianca-Capello, auquel se rattachent les souvenirs d'une légende amoureuse toute vénitienne et pleine d'un charme romanesque qu'a peine à détruire l'enseigne d'une modiste française, madame Adèle
Torchère, qui vend des capotes et des bibis dans la chambre où rêvait, accoudée au balcon, la belle et nonchalante créature ; et celte bizarre et superbe église di San- Zaccaria, où se trouvent un merveilleux tableau d'autel, tout reluisant d*or, d'Antoine Vivarini, donné par Hélène Foscari et Marina Donato, et le tombeau de ce grand sculpteur Alexandre Viitoria,
Qui vivens vivos dnxit de marmore vuUus.
Magnifique con(;etto d'èpitaphe justifié, cette fois, par un peuple de statues.
Tantôt c'est autre chose, une île oubliée, Mazorbo ou Torcello, où il y a une curieuse basilique byzantine et des antiquités romaines; tantôt une façade pitloresque sur un canal peu fréquenté, dont il fallait prendre un croquis ; mille motifs de ce genre, tous raisonnables, tous excellents, mais qui n'étaient point les véritables, quoique nous fissions semblant de les croire vrais. Nous cédions, malgré nous, à cette mélancolie qui prend au cœur le voyageur le plus déterminé, au moment de s'éloigner peut-être pour jamais, d'un pays longtemps désiré, d'un e droit où il a passé de beaux jours et de plus belles nuits.
11 est certaines villes dont on se sépare comme d'une maîtresse aimée, la poitrine gonflée et des larmes dans les yeux, espèces de patries électives où l'on est plus facilement heureux qu'ailleurs, où Ton rêve de retourner et d'aller mourir, et qui vous apparaissent au milieu des tristesses et des complications de la vie comme une oasis, un Eldorado, une cité divine où les ennuis n'ont pas d'accès, et où reviennent les souvenirs d'une aile obstinée. Grenade a è(é pour nous l'une de ces Jérusalems célestes qui brillent sous un soleil d'or dans les lointains azurés du mirage. Nous y pensions depuis notre enfance ; nous l'avons quitté avec pleurs, et nous la regrettons bien souvent. Venise
sera pour nous une aulre Grenade, plus regretlèe peutêtre.
Vous est-il arrivé de n'avoir plus que quelques jours à rester avec un être chéri ? On le regarde longtemps, fixement, douloureusement, pour bien se graver ses traits dans la mémoire ; on se sature de ses aspects, on l'étudié sous tous ses jours, ou remarque ses petits signes particuliers, le grain de beauté près de la bouche, la fossette de la joue ou de la main ; on note les inflexions et les mélodies de sa voix, on tâche de garder le plus possible de cette image adorée que l'absence va vous ravir, et que vous ne pourrez plus revoir que dans votre cœur ; on ne se quitte pas, on veut profîterjusqu*auboutde la dernière minute ; le sommeil même vous parait un vol fait à ces heures précieuses, et los causeries interminables se prolongent* la main dans la main, sans qu'on s'aperçoive que les lampes pâlissent et que la lueur bleue du malin filtre à travers les rideaux.
Nous éprouvions celte impression à l'endroit de Venise. A mesure que Tinstant du départ s'approchait, elle nous devenait plus chère. Son prix se révélait au moment de la perdre. Nous nous reprochions d'avoir mal profité de notre séjour, et nous regreltions amèrement quelques heures de paresse, quelques lâches concessions aux énervantes influences du sirocco. 11 nous semblait que nous aurions pu voir davantage, prendre plus de notes, faire plus de croquis, nous Ciev moins à notre mémoire : et cependant Dieu sait si nous avions fait en conscience notre métier de voyageur ; on ne ren' outrait que nous dans les églises, dans les galeries, à l'Académie des beaux-arts, sur la place Saint-Marc, au palais du doge,- à la Bibliothèque. Nos gondoliers éreintés demandaient grâce ; à peine prenions-nous le temps d'avaler une glace au café Florian, une soupe de poux de mer et un pasliccio de polenta au Gasthoff San-Gallo ou à la taverne du Chapeau- Noir. En six semaines, nous avions usé trois lorgnons.
abîmé une jumelle, perdu une longue-vue. Jamais personne ne se livra à une pareille débauche d'œil. Nous regardions quatorze heures par Jour sans nous arrêter. Si nous avions osé, nous aurions continué notre inspection aux torches.
Les derniers jours, cela devint une véritable fièvre. Nous fimes une tournée générale de récapitulation au pas de course, avec ce coup d*œil net et prompt de Thomme qui connaît la chose qu'il regarde et va droit aux objets qu'il' recherche. Comme ces peintres qui repassent à l'encre les dessins à la mine de plomb qu'ils craignent de voir s'effacer, nous assurâmes d'un trait plus appuyé les mille linéaments crayonnés dans notre mémoire. Nous revîmes ce beau palais ducal fait exprés pour une décoration de drame ou d'opéra, avec ses giandes murailles roses, ses dentelures blanches, ses deux étages de colonnettes, ses trèfles arabes ; ce prodigieux Saint-Marc, Sainte-Sophie de l'Occident, colossal reliquaire des civilisations disparues, caverne d'or diaprée de mosaïque, immense entassement de jaspe, de porphyre, d'albâtre, de fragments antiques^ cathédrale de pirates enrichie des dépouilles de l'univers ; ce Campanile qui porte si haut dans l'azur l'ange d'or protecteur de Venise et garde à ses pieds la logelte de Sansovino, sculptée comme un joyau; cette tour de Tllorloge, toute d'or et d'outre-mer, où, sur un large cadran, se promènent les heures noires et blanches; cette Bibliothèque d'une élégance tout athénienne, couronnée de svelles statues mythologiques, riant souvenir de la Grèce voisine ; et ce grand canal bordé d'une double rangée de palais gothiques, moresques. Renaissance, rococo, dont les façades toutes diverses émerveillent par l'inépuisable fantaisie et la perpétuelle invention de leurs détails qu'une existence d'homme ne suffirait pas à étudier, splendide galerie oCi se déploie le génie de Sansovino, de Scamozzi. de Pierre Lombard, de Palladio, de Longhena, de Bergamasco, de Rossi, de Treinignan et d'autres architectes
merveilleux, sans compter les inconnus, les humbles ouvriers du moyen âge, qui ne sont pas les moins admirables.
Nous nous faisions promener en gondole, de la pointe de la D >gana à la pointe de Quintavalle, pour fixer à jamais dans noire esprit ce spectacle féerique, que la peinture comme la parole est impuissante à rendre, et nous dévorions, avec une attention désespérée, ce mirage de Fata-Morgana, près de s'évanouir à tout jamais pour nous.
Maintenant, au moment de terminer ces récits peut-être déjà trop longs, et dont le lecteur impatienté aura fait tourner rapidement les feuillets, il nous semble que nous n'avons rien dit, que nous avons bien faiblement exprimé notre enthousiasme et mal copié nos superbes modèles. Chaque monument, chaque église, chaque galerie aurait demandé un volume, là où nous pouvions disposer à peine d*un chapitre, et pourtant nous n'avons parlé que de ce qui est visible ; nous nous sommes gardé de secouel* la poussière des vieilles chroniques, de raviver les souvenirs éteints, de repeupler de leurs anciens habitants les palais déserts : car c'était alors l'ouvrage de toute une vie, et il a fallu nous contenter de tirer sur notre papier de simples épreuves photographiques qui n'ont d'autre mérite que leur sincérité.
Souvent cette tentation nous a pris, de détacher de leurs toiles les patriciens et les magnifiques de Titien, de Bonifazzio, de Paris Bordone, et de faire descendre de leurs cadres sculptés les belles femmes de Giorgione, de Paul Véronèse, avec leurs robes de brocart, leurs cheveux d'or roussi, pour en animer cette décoration restée intacte et à laquelle il ne manque que les acteurs. Les noms magiques de Dandolo, de Foscari, de Loredan, de Marino Faliero, de la reine Cornaro, ont plus d'une fois excité notre imagination. Mais nous y avons sagement résisté. A quoi bon refaire en prose d'admirables poèmes ?
Notre tâche était plus humble. En lisant les récits des voyageurs, il nous est arrivé de souhaiter des détails plus
précis, plus familiers, plus tracés sur le vif, des remarques plus circonstanciées sur ces mille petites dif érences qui avertissent qu'on a changé de pays. Des considérations générales en style pompeux, des aperçus historiques plus ou moins justes nous apprennent ce que nous savons déjà et nous renseignent fort mal sur la forme des chapeaux, la coupe des robes, la qualité et le nom des mets dans telle ou telle ville. Nous avons fait notre butin de tout cela et décrit des maisons, des cabarets, des rues, des traghets, des affiches de théâtre, des marionnettes, des ombres chinoises, des cafés, des musiciens ambulants, des enfants, des vieillards et des jeunes filles, tout ce que l'on dédaigne ordinairement.
Gela n'est-il pas aussi intéressant, de savoir comment se coiffe une grisette vénitienne et quels plis fait son châle sur les épaules, que d'entendre raconter pour la centième fois la décapitation du doge Marino Faliero sur l'escalier des Géants, qui ne fut bâti, par parenthèse, qu'un siècle ou deux après sa mort? Groyez-vous donc qu'il soit indifférent d'apprendre si le café se filtre ou se fait bouillir avec le marc, à la mode orientale, à Florian et à la Gostanza? Ge petit fait du café trouble à la turque ne dit-il pas tout le passé de Venise ? Et si nous vous recopions ici tout stupidement une liste de noms recueillis sur les enseignes et sur les murailles, et dont la physionomie particulière annonce qu'on n'est ni à Paris ni à Londres, des noms telsqu'Ermagora, Zamora Fagozzo, Zanobrio, Dario, Paternian, Farselti, Erizzo, Mangile Valmarana, Zorzi, Gondulmer, Valcamonica, Gorner Zaguri, etc., ne serezvous pas amusé et réjoui de l'euphonie et de la configuration de ces appellations si loeales, si romanesques, si fluides et si douces à l'oreille? Gette litanie ne vous apportera-t-elle pas un écho de l'harmonie vénitienne?
Nous sommes loin encore d'avoir rempli ce programme, quelque restreint qu'il soit. L'architecture nous a souvent entraîné, et nous avons souvent abusè^ea d&^\V.
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du précepte de Boîleau, du feston et de l'astragale. La rue et son spectacle toujours renouvelé nous a bien des fois empêché d'entrer dans les maisons, ce qui n'est pas toujours fac le au voyageur, cette hirondelle légère qui arrive avec la belle saison et s'envole avec elle. Les mœurs de la société vénitienne ne tiennent peut-être pas îssez de place dans ces esquisses, et le tableau y a souvent le pas sur riiomme. Mais, en ce siècle d'hypocrisie et de cant, on n'a pas la joyeuse et mâle 1 berté du président des Brosses, et il est difficile de parler des mœurs sans être immoral.
Raconter ses aventures, c'est de la fatuité ; raconter celles des autres, c'est de l'indiscrétion. Peut-on, d'ailleurs, trahir le secret des intimités où l'on vous a cordialement admis, et ré [é 1er dans un livre ce qu'on vous dit à l'oreille? Les formes extérieures de la vie sont aujourd'hui presque parti;ut les mêmes, surtout dans la bonne société. Est-il bien nécessaire de dire que les sigisbés n'existent plus, et que les Vénitiennes ont des amants comme les femmes de Paris, de Londres ou de tout autre endroit? Si l'on veut une observation plus locale, ajoutons qu'elles en ont souvent un, mais rarement deux, trait de mœurs qui peut s'étendre à toute l'Italie ; en outre, il n'est pas de bon goût que cet amant soit Autrichien ; c'est une manière de résister à l'oppression et d'isoler l'ennemi.
Les anciennes familles ruinées vivent dans la retraite et pauvrement, et le propriétaire d'un palais dîne dans une salle à manger tapissée de tableaux de grands maîtres, d'un plat de polente, de friture, ou de coquillages qu'un valet unique est allé chercher à la taverne.
L'été, on va passer la villégiature dans des maisons de campagne festonnées de vignes, au bord de la Brenta, ou dans de petites fermes agrestes du Frioul. On ne revient à Venise que l'hiver, c'est une élégance qu'on pratique égaloment à Paris. Les patriciens qui n'ont plus de maisons
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de campagne et ne peuvent, faute de ressources, voyager en terre ferme, se cloîtrent pendant toute la saison et ne reparaissent qu'à Tépoque où il est permis de fréquenter la place Saint-Marc. Tout ceci, naturellement, souffre des exceptions : il y a des Vénitiennes sans amant et des Vénitiens riches. Le contraire de ce que nous avons dit est tout aussi vrai. Les fêtes, les bals, les dîners sont rares. La crainte des espions et des délateurs rend toute cette société fort réservée. On ne s'amuse qu'à huis-clos et entre gens sûrs. Le luxe se cache et la gaieté met des sourdines : cela rend difficiles les observations de mœurs à vol d'oiseau.
Peut-être ceux qui ont eu la bonté de nous lire nous auront-ils reproché des myriades de noms d'artistes entassés comme à plaisir. Certes, ce n'était point pour faire parade d'une vaine érudition : l'école vénitienne est d'une richesse si fabuleuse, que notre prolixité nous semble encore du laconisme et de l'ingratitude. L'arbre généalogique de l'art a des rameaux si touffus, si luxuriants, si chargés de fruits dans cette ville féconde, qu'on a autant de peine à en suivre les ramifications que celles de l'arbre généalogique de la Vierge à la cathédrale de Saint-Marc : ce ne sont que rois, saints, patriarches et prophètes.
En deçà et au delà des quatre grands noms qui personnifient l'art vénitien, Giorgione, Titien, Paul Véronèse, Tintoret, il y a des familles entières de peintres admirables. Depuis Antoine de Murano jusqu'à Tiepolo, en qui s'éteignit la race, il faudrait un livre d'or à mille feuillels pour écrire ces noms inconnus qui mériteraient d'être glorieux. Le moindre de ces artistes serait réputé aujourd'hui un grand génie, et tel qui s'en targue ferait fort, piètre figure parmi cette populace de talents.
En rendant compte de l'Académie des beaux-arts, nous avons exprimé toute notre admiration pour cette merveilleuse école gothique des Vivarioi, des Basaiti, des Carpac-
cio, des Jean et Gentil Bellîn, qui, à tout le sentiment d'André Mantegna> de Perugin et d'Albert Durer, joint un coloris où déjà se pressent Giorgione. Mais parmi les peintres de la décadence, qui se déclare dès la mort du Titien, quelle fécondité, quelle facilité, quelle dépense d'invention, d'esprit et de couleur!
Écrire leurs noms ici ne réveillerait aucune idée; il faudrait y joindre l'analyse de leur œuvre immense, innombrable, caractériser leurs manières diverses, reconstruire leur biographie, les recomposer de toutes pièces. C'est un travail que nous ferons peut-être et qui nous a souvent tenté; mais pour cela il faudrait dix ans de séjour à Venise : c'est ce qui nous déterminerait à l'entreprendre. Églises, palais, ils ont tout couvert de fresques et de
peintures ; ils ont profité de la moindre place laissée vide par Tintoret.
Ce qu'on ne sait pas assez, c'est que Venise regorge de sculptures, de bas-reliefs, de figures de marbre et de bronze du plus rare mérite, œuvres de statuaires égaux à ses peintres, et dont on ne parle jamais, nous ignorons pourquoi. Nous avons nommé quelques-uns de ces artistes ; mais qui voudrait la liste complète aurait à lire une litanie furieusemente longue. Que la gloire humaine est capricieuse l
Qui parle maintenant de Vittoria, d'Aspetti, de Leopardo, de Sansovino et de tant d'autres sculpteurs?
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