‹ Voyage en OrientChapitre 1 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

A COVSTAMTZHOrftB PAU LB DAHUBB.

De Bucharest au Danube il y a deux routes *- deux soi-disant routes — principales ; on peut aller s'em- ^ barquer à Braïla ou à Giurgewo.

Vingt lieues seulement séparent Bucharest de Giurgewo. Quand on court la poste à la mode moldo-yalaque, une si faible distance est bientôt franchie. D*ail* leurs, tout ce trajet se fait sur une vaste plaine en apparence parfaitement unie. Je dis en apparence, car si on y cherche vainement la plus petite colline , on n'y trouve que trop souvent des ravins profonds ^ creusés par les eaux, et qui se transforment, à Tépo- S que des pluies ou du dégel , en véritables marais où plus d'une voiture est restée enfouie des semaines entières. Heureusemepf„ iKgelaitoà. plusieurs degrés

quand je quittai la capitale de la Valacbie, et, grâce au froid qui avait desséché ou solidifié toutes les fondrières, nous arrivâmes sans accident au terme de notre voyage. Les surudji emportèrent avec une telle rapidité notre kéroutza, que j*eus à peine le temps de jeter en passant un regard de pitié sur les rares villages que nous traversâmes, si on peut donner le nom de village à quelques agglomérations de huttes de branchages et de boue, qui recouvrent des espèces de terriers dans lesquelles s'entassent des familles entières.

A mesure qu'on approche de Giurgewo, le pays devient de plus en plus aride^ Le malheureux paysan valaque avait vu pendant tant d'années ses récoltes pillées et ses champs dévastés par les Turcs, qu'il avait laissé un désert de dix lieues entre le Danube et ses premières métairies comme un terrain maudit.

Nous ne nous arrêtâmes qu'une fois :.ce fut pour contempler de plus près un groupe de Bohémiens forgerons, qui exerçaient leur industrie en plein air sur la lisière d'un petit bouquet de bois. J'ai déjà parlé des Bohémiens ou Tsiganes de la Moldo-Yalachie. J'ai dit qu'ils formaient trois classes distinctes et qu'ils étaient tous réduits à l'esclavage. Mais j'avais oublié d'apprendre que' la majeure partie d'entre eux, c'est-à-dire ceux qui appartenaient à l'État ou an clergé, ont été affranchis tout récemment. Le 31 janvier i844, le prince Sturda, imitant l'exemple du prince Ghyka, présenta à la chambre un projet d'abolition de l'esclavage , qui fut voté avec enthousiasme. En Valachie, les Scindrômes libres et colonisés prospèrent et -se multiplient. Ils y sont divisés

en 89 intendances relevant d'autant de vàtas'i par eux élus. Ainsi les boyards seuls ont encore des esclaves; et, si jedois en croire quelques confidences qui m'ont été faites, ils ne tarderont pas, quelques-uns du moins, aies émanciper. En attendant, ils en trafiquent comme du bétail. Un cultivateur se vend 100 francs, un forgeron 70 francs, une fiimille entière se paye de 40Ô à 500 francs.

M. Vaillant, l'auteur de la Romanie, achève en ce moment un ouvrage qui sera consacré tout entier aux Tsiganes, et qui, d'après ce que j'en ai entendu dire, est destiné au même succès que les Gypsies in Spain, de l'Anglais Borrow. Mais, quant à présent, je ne puis emprunter des renseignements sur cette race curieuse qu'au livre de M. Kogalnitchan , publié à Berlin en 1837, et intitulé: Esquisses sur l'histoire, les mœurs et la langue des Cigains,

On compte environ 35,000 familles de Bohémiens dans là Valachie et la Moldavie, dont' quelques milliers seulement vivent d'une vie sédentaire. Quant aux autres, l'existence régulière, le travail journalier, les mœurs paisibles des populations au milieu desquelles ils circulent, ne peuvent s'accorder avec leur étrange nature. Ils ne reconnaissent d'autre autorité légaleque celle de leur Bulibassa, qu'ils élisent solennellement en pleine campagne^ et qu'ils portent, après l'élection, sur leurs bras, comme autrefois on portait les rois francs sur le pavois. Le Bulibassa ne voyage qu'à cheval, et ne se distingue de son peuple que par son vêtement de pourpre, par des bottes de couleur et sa longue barbe. Il est armé d'un fouet, avec lequel il administre lui-méine de rudes corrections. Une fois

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f|U*il a été promu à sa haute dignité, son autorité est sans bornes, son tribunal est le lieu de justice suprême où se décident toutes les questions, et ses sentences sont sans appel. Pour soutenir la majesté de son rang, chaque chef de famille lui paye un tribut annuel. Bon prince, du reste, il est accessible au moindre de ses sujets, et vit, comme eux, d'une vie nomade.

Les Tsiganes moldo-valaques sont d'une haute stature, robustes et nerveux. Us ont la peau noire commet l'ébène ou cuivrée comme le bronze, les cheveux épais et crépus, les yeux vifs et brillants, les dents blanches et bien rangées, la poitrine large, les hanches arquées. Ils portent presque tous la moustache et la bari3e en* tières. Les femmes sont affreusement laides ou remarquablement jolies. Elles vieillissent de bonne heure. Il est rare qu'à trente ans elles ne soient pas déjà décrépites, c Leur principale parure, pour celles du, moins qui se piquent d'élégance, consiste, dit M. Bellanger, dans un chervet de cape, espèce de voile blanc qui leur enveloppe ia tête et retombe en cornette sur leurs épaules, et dans une scoitrteika de peau de mouton, juste au corsage, échancrée en rond sous les ais- . selles, en cœur au-dessus de la poitrine, en pointe au-dessous, et laissant à découvert la gorge, les bras et les jambes. Lorsqu'il leur arrive de se chausser, ce qui est rare , elles prennent des opinclié ou sandales de vieux cuir de lanières et d'éloupes. Elles aiment avec passion les boucles d'oreilles en filigrane de cuivre, les colliers en paras, les bracelets en métal et toutes les futilités du même genre. »

L'hiver, les Tsiganes se retirent dans des trous qu'ils ont creusés à plusieurs pieds en terre soit au

milieu des campagnes, soit dans les villes. On ne saurait se faire une idée de leur adresse. En moins de quelques heures, ils ont choisi un emplacement, foré le terrain et bâti une hutle par-dessus. Des roseaux, de l'herbe ou de la boue, un rogogine et quelques morceaux de bois, voilà tous leurs matériaux. Leur mobilier se compose en général d'une petite forge en fer avec marteaux, pinces, tenailles et crampons; d'une marmite à mamouliga, de deux ou trois fourchettes à deux branches, de quelques friperies dédaigaées par le maître, d'une espèce de calebasse à rak, de pipes de cerisier, de ciseaux , de couteaux, de poignards. Et vraiment, à les voir groupés sous leur abri de paille, de boue et de jonc, on se croirait au milieu des mornes de l'Amérique méridionale ou dans les steppes des Sénégalais, car on ne peut mieux les comparer qu'à ces noirs habitants de l'Afrique.

Aux approches de l'été, ils se dépouillent de leurs misérables vêtements, ne gardent que le plus strict nécessaire, et, se réunissant par bandes, ils parcourent les rues des villages ou des villes pour chercher de l'ouvrage. Us manquent rarement d'en trouver, car ce sont d'habiles et ingénieux ouvriers.

Quand un Tsigane est las d'habiter une localité ou que la fange, les immondices accumulées dans sa cabane l'obligent à en sortir, il ploie bagage et va s'établir ailleurs. Il n'a besoin pour cela ni de dire où il va, ni de demander un permis; il n'est tenu qu'à ne pas s'éloigner d'une distance telle qu'il ne puisse se présenter à la première requête de son maître.

En toute saison, il fait sa cuisine hors de sa hutte.

Il plante à cet effet trois morceaux de bois en trian-

gle, suspend à cet échafaudage une sorte de marmite dans laquelle il dispose, aux jours ordinaires, une poignée de fèves et de mais, et les jours de gala un quartier de viande flétrie, la plupart du temps, à la porte des bouchers, par les mouches. Après ce repas, qu'il consomme à Taide des doigts, il s'endort autour du foyer expirant, exposé de la sorte à tonles les intempéries de l'air. Mais que lui importe! il est assez robuste pour les supporter sans danger.

Un Tsigane ne peut faire choix d'une femme que dans sa tribu, c'est-à-dire parmi les esclaves de son maître, et encore lui faut-il le consentement de ce dernier. Lorsqu'il a résolu de se marier, il va trou* ver le père de celle qu'il recherche, et lui dit :

— Ta fille me plaît, veux-tu me l'accorder ?

— Es-tu libre? lui demande le père.

— Non.

— Que fais-tu ?

— Je suis forgeron.

— Que gagnes-tu ?

— Vingt paras par jour.

— Quel âge as-tu ?

— Dix-huit ans.

— C'est bien, ma fille est à toi.

Tous deux alors ils se mettent à fumer et à boire, après quoi ils se séparent en s'embrassant ; et le lendemain même le jeune Tsigane conduit sa fiancée, en compagnie de leurs parents communs, à la hutte qu'il vient de se construire Là se fait un repas de famille, à la suite duquel le plus âgé de la tribu consacre le mariage en prononçant quelques paroles sur le couple, et tout est consommé.

« Les Cigaios des provinces danubiennes, dit M. de Kogainitcban , ne reconnaissent aucune religion ; ils suivent le fétichisme» c*est-à-dire qu'ils rendent un culte à tout ce qui est utile» comme, par exemple, à leurs tentes, à leurs voitures et à leurs forges ; ils font baptiser leurs enfants, non point par un sentiment de croyance et de piété, mais tout simplement pour en tirer quelque profit, et ils recommencent la même cérémonie tant qu'ils trouvent des parrains et des marraines dont ils peuvent extorquer quelque don. A quinze ou seize ans, un garçon prend la première fille qu'il trouve et en fait sa femme, en cassant une cruche de terre. Les enfants sont abandonnés à euxmêmes dès qu'ils peuvent marcher, et s'en vont tout nus mendier leur pain ; un très-grand nombre d'entre eux sont estropiés; on n'imaginerait jamais pourquoi! parce que leurs parents les prennent pour se battre. Quand une dispute éclate entre deux époux, la mère saisît un enfant par les pieds , le père en saisit un autre, et les deux misérables sont là à se frapper avec ces faibles créatures comme avec des bâtons. >

Giurgewo était une forteresse turque avant que le traité de 1829 n'en eût fait une forteresse valaque; mais, en l'abandonnant, ses anciens possesseurs en détruisirent les murailles ; c'est aujourd'hui un mélange informe de ruines et de constructions nouvelles. Quelques maisons modernes et une église dédiée à saint Pierre donnent au quartier voisin du Danube un air européen. Plus loin, une haute tour s'élève au milieu d'une place circulaire entourée de boutiques, de cafés et d'hôtelleries, où le voyageur ne trouve d'autre souper qu'un sorbet, d'autre lit qu'un bil-

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lard. Les habitants — on en compte i8,000 — ne paraissent occupés qu'à fumer le chibouque, étendus tout le jour sur de petits tapis. Les femmes fument aussi toute la journée, mais du moins elles filent de temps en temps leur quenouille. Les chiens seuls se montrent doués d'une certaine activité ; ils parcou* rent constamment les rues à la recherche d'un repas quelconque.

En face de Giurgewo, sur l'autre rive du Danube, est Roulschouk, ville considérable et assez grande, mais qui n'a, malgré ses minarets à flèches argentées, d'autre caractère que celui d'une profonde misère. Ses bazars, qui pourtant servent d'entrepôt aux marchandises allemandes qui descendent le Danube» sont de pauvres corridors humides et dégradés, dans lesquels je n'ai guère vu vendre, pour ma part, que du tabac et des fourneaux de pipe en terre rouge, assez bien émaillés, et qui ont, en Orient, une certaine réputation. Les maisons de la ville sont des cahutes, les édifices des hangars et les rues des cloaques; il n'y a rien à voir en tout cela. Mais le nom de Routs* chouk rappelle l'un des hommes les plus extraordinaires de l'histoire turque contemporaine, qui est pourtant si féconde en poétiques figures : je veux parler de Mustapha-Baraictar, pacha de Routschouk, qui joua dans la révolution de 1808 un si grand rôle, et fut cause de la mort de Selini,. auquel il voulait rendre ta couronne.

Contrairement à l'opinion d'un grand nombre d'écrivains, les Moldo-Valaques croient à la contagion de la peste. Aussi ont-ils établi des quarantaines pour se préserver de ce fléau ; et, quelle que soit l'opinion

que I on ait sur cette grave question si controversée, on est obligé de reconnaître que le moyen dont ils se sont servis leur a réussi. En 1838, pour ne citer qu'un fait, il mourut pendant plusieurs semaines 90 à 100 personnes par jour à Routschouk, et Ginrgewo ne compta pas une seule victime.

Chaque principauté a un comité sanitaire chargé de veiller à la santé publique et au maintien des quarantaines. Il se compose d'un comité médical et d'un comité directeur. La Moldavie n'a qu'une quarantaine établie au port deGalatz. La Yalachie en a onze. Chaque quarantaine a son directeur, son médecin, sa sage-femme et son interprète. Outre ces quarantaines, il est établi, de distance en distance, des piquets formant cordon sanitaire, et composés, en Yalachie, de six paysans et de deux soldats ; en Moldavie, de deux cavaliers et de deux fantassins. La Yalachie compte 217 piquets et la Moldavie 15, sur un parcours de 142 heures.

La quarantaine est graduellement de quatre, huit, seize, vingt-quatre jours. Les précautions que l'on prend à l'arrivée des passagers et des marchandises sont celles-ci :

Les passagers d'un même bord sont conduits dans un fumigatoire où ils se dépouillent de leurs vêtements, passent un caleçon, endossent une robe de chambre et chaussent des mules que leur fournit l'administration, à moins qu'ils n'aient eu le temps et la précaution d*envoyer, vingt-quatre heures d'avance, des habits de rechange. Ils sont de là conduits dans les chambres qui leur sont destinées, et vingtquatre heures après leurs vêtements leur sont rendus.

Quant aux marchandises, on se contente : 1® pour les huiles» les caviars, les olives, les poissons et les fruits, de leur faire subir l'immersion daiis Teau; S** pour les étoffes, de les purifier par des fumigations d'acide muriatique ou de les exposer à l'air, la soie huit jours, le coton seize, les laines vingt, le coton et la laine bruts trente et quarante-deux. Les papiers sont fumigés au soufre pendant six heures, et les monnaies et bijoux passés au vinaigre.

De tous les voyageurs qui ont eu à se plaindre des quarantaines, aucun peut-être ne leur a voué une haine pïus profonde que M. le vicomte Alexis de Va* Ion, auteur d'une Année dans le Levant, Cette haine, l'étude de la question Ta rendue implacable. Aussi s'est-il efforcé de prouver que les quarantaines et toutes les autres mesures sanitaires ont été de tout temps ineflScaces. Quelques-uns des faits et des arguments sur lesquels il appuie son opinion ne permettent, il est juste de le reconnaître, ni contestation ni réplique,

c La crainte de la contagion, dit-il, a fait naître les lazarets. C'est dans le quinzième siècle qu'on en établit en Italie, en France, en Espagne. A dater de ce moment, la peste, au lieu de diminuer en Europe, y devint plus fréquente. A Venise, depuis 1403, époque à laquelle fut établi le lazaret, jusqu'en 1630, date de la dernière épidémie, on compte seize pestes. — Seize pestes en 2^7 ans! or, dans les 36S années qui ont précédé, il y a eu onze pestes seulement.

c En France, depuis l'année 1476, où les lazarets ont été complètement établis, jusqu'à nos jours (369 années), il y a eu vingt-deux épidémies. Dans

les 369 années qui ont précédé, on en avait compté dix-sept seulement. Vraiment» ne serait-on pas tenté de regarder, avec lord Howard, les lazarets comme de dangereux foyers d'infection ?

c Voilà bien assez de chiffres ; que Ton me par* donne pourtant un dernier calcul qui résume tous les autres : dans les trois siècles qui ont précédé les mesures sanitaires, il y a eu cent cinq épidémies en Europe ; il y en a eu cent quarante-trois dans les trois siècles qui les ont suivis.

c Est-ce à dire, ajoute M. de Valon , qu'il faille abolir les lazarets, supprimer toutes les mesures sanitaires? Non, sans doute; mais il faut que le bon sens ait raison de la routine, que Texpérience triomphe de Taveuglement, et qu'une juste prévoyance remplace par des lois raisonnées, appuyées sur les faits, les mesures absurdes et ruineuses qu'a inspirées une terreur irréfléchie. 11 ne faut pas, par exemple, que le voyageur qui part de Gonstantinople puisse choisir entre quatorze jours de quarantaine à la frontière de France et quatorze heures seulement à la frontière d'Autriche; il ne faut pas enfin que, pour aller d'Alexandrie à Paris, la route la plus courte soit de passer par Londres, t

Dans l'opinion de H. de Valon, la peste a toujours marché avec la barbarie, et la civilisation seule Ta fait reculer, c Ce qui se passe en Orient dans les temps d'épidémie suiBt, à l'en croire, pour mettre sur la voie de cette conclusion. Les classes misérables y sont toujours les plus maltraitées par le fléau, qui recule au contraire devant le bien-être et l'aisance. Celte observation, faite à Alexandrie en 1834, a pu

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être confirmée à Smyrne, trois ans plus fard, lors de l'épidémie de i837 ; entre les Juifs, par exemple, qui vivent misérablement, et les Européens, qui ont une existence confortable, la différence de mortalité a été énorme. Ce fait n'amène*t-il pas à penser que si le bien>étre particulier garantit les individus, le bienêtre général doit garantir les nations?

c On a fait en Orient une autre observation fort remarquable. La peste (quand peste il y a) apparaît toujours dans tel mois et finit dans tel autre presqu'à jour fixe. Les époques varient selon les pays, c'est^-àdire selon les latitudes : à Alexandrie, l'épidémie sévit de novembre en juin ; au Caire, de février à juin; à Gonstantinople, de juillet à janvier. Ce n'est pas tout : la position du pays, la stagnation des eaux, la mauvaise culture modifient l'intensité de la maladie. Enfin, il est constant que, malgré de nombreuses communications entre l'Egypte, la Nubie et l'Arabie, l'épidémie, qui désoie le premier de ces pays, ne s'est jamais montrée dans les deux autres. La peste est donc soumise à des influences atmosphériques qui la produisent ou la repoussent. Il en a toujours été de même; et si nous consultons l'histoire des pays ravagés par le fléau, nous verrons que la date des épidémies correspond presque partout à des époques de misère, d'ignorance ou d'incurie, tandis que la disparition de la maladie est annoncée par le retour de l'aisance, de la civilisation et du bien-être. Ainsi la peste, qui avait déserté l'Egypte pendant la période de prospérité comprise entre l'an 1491 avant Jésus- Christ et le troisième siècle de notre ère, y reparut vers l'époque où l'on cessa la pratique des embau-

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mementsi et depuis elle y est restée en permanence.!

C'était la seconde fois que je voyais le Danube. Trois ans auparavant, en allant de Baden-Baden à Sctiaffouse par la Forêt «Noire, je m'étais arrêté pour passer la nuit à Dottaueschingén, petit village bàdois de 3,000 habitants, qui se vante à tort de posséder la source du Danube. Le lendemain matin, en effet, dès que je fus levé, je courus au palais du prince de Furstenberg, maison de campagne fbrt modeste, bien plus semblable à une caserne qu'à un château. Dans un coin du jardin, entre les murs du palais et l'église, on me fit voir un petit bassin rond entouré d'une balustrade en fer et rempli d'une belle eau claire qui jaillissait au fond. Cette source, quoi qu'en disent les princes de Furstenberg et les habitants de Donaueschingen, n'est pas la source du Danube, car elle va se jeter, à peu de distance, par des conduits souterrains,' dans les eaux réunies de deux ruisseaux déjà assez forts, le Briegach et la Brège, qui descendent de 7 et 9 lieues environ, le Briegach des environs du couvent de Saint-Georges et la Brège de la colline de Hausebene. Seulement, ces trois cours d'eau ne prenn^t le nom de Danube qu'à l'endroit où ils se confondent pour commencer le plus grand et le plus beau fieuve de l'Europe.

Je l'avais vu presque à sa source, je le revoyais presque à son embouchure. En admirant sa largeur, en récapitulant en moi-même toutes les vHles qu*il avait traversées,, toutes les rivières qu'il avait absoi^ bées de Donaueschingeu à Giurgewo— Ulm, Ralisbonne; Linz, Vienne, Presbourg, Pesth, Belgrade, Widdin, l'Inn, la Traun, la Leitha, la Drave, la Save,

la Regen, l'Ils, la Theiss et tant d'autres — je regrettai de ne l'avoir pas descendu tout entier» et, après m'étre promis de faire un jour cet intéressant voyage, si difiScile il y a quelques années et déjà comparative* ment si facile aujourd'hui, je pris plaisir à suivre sur une carte ses capricieux détours.

Depuis Donaueschingen jusqu'à la mér Noire, quel cours sinueux et tourmenté! que d'obstacles, que de contrariétés ! Que de fois il lui faut se replier sur luimême, changer sa marche du* couchant à l'orient et du nord au midi, et qu'il lui en coûte, comme a dit M. Saint-Marc Girardin, pour remplir sa vocation et devenir le plus grand fleuve de l'Europe! le plus grand dans tous les sens, car c'est le Danube qui a, en Europe, le cours le plus long, et c'est le Danube aussi qui, dans l'état actuel de l'Europe, semble avoir la plus grande destinée.

Né dans la Forét*Noire, les Alpes de la Souabe semblaient pousser le Danube au midi, mais les Alpes de la Suisse le repoussent au nord ; et, entre ces deux chaînes de montagnes, qui se le rejettent de l'une à l'autre, il se fait à grand'peine une route vers l'Orient, car c'est là son but. Il arrive à Vienne, toujours contenu et pressé dans son cours, d'un côté par les Alpes de la Bohême et de l'autre par les Alpes du Tyrol et de la Styrie, et toujours allant vers l'orient. Près de Pesth, heurté par une des saillies méridionales des monts Grapaks, il cède au choc et descend en droite ligne à travers la Hongrie, courant vers le sud, et parfois vers l'ouest, comme s'il devait se jeter dans l'Adriatique, quand, vers l'embouchure de la Drave, les Alpes de Tlllyrie et de l'Esciavonie le ramènent à

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Torient. A Orsova, une dernière branche des Crapaks le repoasse eooore vers. le midi. Mais le Balkan est là pour le maiateair et le pousser toujours de plus en plus vers l'orient ; car c'est là qu'il doit aboutir, dans la mer Noire, en face» pour ainsi dire, de Trébizonde» une des portes de l'Orienft, après un cours de 700 lieues» toujours tourmenté, contrarié, et qui semble obéir à des impulsions opposées, mais qui marche toujours vers son but.

Ce but, c'est d'unir, l'Europe à l'Orient. Telle est la mission du Danube; c'est de faire que l'Orient et l'Europe se touchent, non pas seulement par les bords, comme cela se fait à l'aide de la mer, mais par un long contact à travers le continent européen ; c'est de donner à TEuropeôOO lieues de e6tes de plus, et par là, si j*ose ainsi parler, de multiplier ses sens, c'est-à-dire ses moyens de voir, d'entendre, de toucher, d'agir, de vivre enfin et de faire vivre* Car c'est à cela que servent les côtes; c'est par ses côtes qu'un pays a prise sur le dehors : plus il a de côtes plus il vit. Il a toujours été &cile aux iles d'être riches et puissantes...

Le Danube est une des plus belles voies de communication ouverte entre trois grands États de l'Europe, l'Autriche, la Turquie et la Russie. A ces trois grands États se rattachent des États plus petits et plus faibles, tels que la Servie, la Valachie et la Moldavie, dont l'avenir dépend du Danube. Que le Danube continue à tromper sa vocation, qui est de mettre l'Europe centrale en commerce avec la mer Noire et avec l'Orient, qu'il reste ce qu'il est depuis les Romains, une sorte de cul-de«sac, alors la Valachie,

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la Servie, la Moldavie, la Bulgarie, tous ces pays qui demandent à naître et à vivre, demeureront dans leur antique langueur. Le Danube n'est donc pas seulement un fleuve, c'est une puissance , mais une puis» sance encore incertaine et douteuse. Que deviendrat-il ? que fera-t-il ? ou plutôt qu'en fera-t-on ?

Ces questions sont délicates ; elles touchent à la politique, et j'ai pris avec moi-même l'engagement de ne parler politique que lorsqu'il me sera absolument impossible de ne pas manquer à ma parole, et tout à l'heure, je le prévois, je me verrai réduit à cette nécessité. Embarquons-nous donc an plus vite pour Gonstanlinople, car c'est par le Danube et la mer Noire — et non par terre— que je me suis décidé à me rendre des frontières de la Yalachie dans la capitale de l'empire ottoman.

La navigation à vapeur sur le Danube ne date que de quelques années. C'est en i9SSy si je ne me trompe, que deux constructeurs de navires, d'origine anglaise^ nommés Andrews etPritchard, établis à Venise, demandèrent et obtinrent, pour trois années, le privilège exclusif de faire naviguer sur le Danube des bâtiments à vapeur. Celte tentative fût probablement demeurée infructueuse, si elle n'eût pas été secondée par deux nobles autrichiens, le baron Puthon et le comte Szechenyi. En 1830, une société en commandite se forma à Vienne; elle compta bientôt parmi ses actionnaires l'empereur^ les archiducs, les ministres et les principaux membres de la noblesse. Le premier bateau, le François /*% lancé en 18^, donna à la fin de la saison d'été un bénéfice de quarante pour cent. La compagnie, satisfaite de ce résultat, s'empressa

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d'autant plus de faire construire d'autres navires, qu'elle avait obtenu un monopole de quinze années, étendu depuis à vingt-cinq, quelques voyageurs disent à cinquante. Dès l'année 1836, un service régulier était établi entre Vienne et Gonstantinople à l'aide de sept bateaux à vapeur. Le temps employé pour ce voyage varie de dix à dix-sept jours ; le prix d'une place s'élève à environ 300 francs. En remontant on paye moins cher, mais on met plus de temps. Le nombre des voyageurs, qui en 1837 n'était que de 47,436, a monté en 1843 à 278,590, et il va toujours en augmentant. L'accroissement des bénéfices du transport des marchandises esl encore plus considérable. En 1837, les bateaux à vapeur n'avaient transporté. que 73,991 quintaux de diverses denrées, qui leur rapportaient une somme de 197,175 florins. En 1842, ils ont .chargé 591,408 quintaux, et, en abaissant leurs prix de transport, ils ont encore perçu une somme de 1 million 108 mille 499 florins; aussi la compagnie emploie actuellement vi|igt-cinq bateaux, dont cinq remorqueurs, de la force de 200, 160 et 140 chevaux, et vingt bateaux destinés au transport des voyageurs et des marchandises, de la force de 36 jusqu'à 110 chevaux. Le canal Louis donnera encore une nouvelle importance à la navigation du Danube; car ce canal doit, comme on sait, rejoindre, par le Mein, le Danube au Rhin, et par là même la mer Noire à la mer du Nord.

Divers obstacles s'opposent cependant à la navigation du Danube, ou, du moins, s'ils ne la rendent pas impossible, ils en diminuent singulièrement les avantages. D'abord, se présentent en première ligne les

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obstacles naturels. Le Danube fait de longs détocrs ; il a des courants si rapides, qu'il est dangereux de les descendre; des cataractes trop hautes pour pouToir être franchies. Des bancs de rocs s'élèvent çà et là à fleur d'eau dans son cours; des bancs de sable mobiles modifient incessamment son lit. En quelques jours, sa profondeur varie de trois à cent pieds. Tel passage, qui était facile hier, sera impraticsd)!^ demain. Enfin, il est souvent couvert de brouillards, tellement épais qu'il faut jeter l'ancre en attendant le retour du beau temps. Sans doute on a déjà beaucoup fait pour améliorer la navigation du Danube, mais il reste encore beaucoup à faire. Quant aux obstacles provenant non de là nature, mais des hommes, j'en parlerai dans un instant.

C'est dans un des buteaux à vapeur qui foj>t un ser* vice régulier sur le bas du Danube que je m'embarquai à Guirgewo pour Ck>nstantinopIe. Ces bateaux ne ressemblent nullement à ceux qui naviguent sur le* Rhin, ou même sur nos fleuves. La société autrichienne n a aucun égard pour les voyageurs ; non-seulement elle leur refuse le superflu, mais elle ne leur accorde même pas le nécessaire. Aux premières, aux secondes places, tout est encombré de marchandises; des chevaux hennissent d'un côté, des voitures entravent le passage de l'autre. Ici des balles de laine, là des cargaisons de meubles : c'est à peine si on peut se mouvoir. Il n'y a en tout, pour ceux qui désirent être seuls, que quatre cabines, que l'on paye fort cher. Les dames ont, aux premières places, une chambre à part; les hommes sont casernes dans, une salle étroite, servant à la fois de dortoir et de réfectoire. Le som-

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meil vous gagoe-Ml et demaiidez-Yoas un lit aux domestiques, ils vott& tirent du pied des canapés étroits qui bordent cette salle une planchette de trois pieds de long, sur laquelle vous devez ou rester assis ou vous étendre sur le dos» les jambes pendantes.

A quelques milles de Giurgewo, nous passâmes devant Silistra, la capitale de la Bulgarie. C'est une petite ville à moitié ruinée, et qui n*offre de curieux que des débris de fortifications élevées par les empereurs grecs poui* résister aux barbares, mais qui s'est rendue célèbre en 1829. Bien que ses fortifications fussent très-faibles et en assez mauvais état et qu'elle n'eût qu'une garnison de 12,000 hommes, elle arrêta, pendant neuf mots, une armée de 50,000 Russes. Tombée, après cette résistance glorieuse, aux mains des assiégeants, elle resta, jusqu'en 1835, en leur pouvoir, et c'est, là que fut payé le dernier terme du tribut imposé à la Turquie.

Au delà de Silistria, le Danube devient si large que, lorsqu'on côtoie Tune de ses rives, on aperçoit à peine la rive opposée. Rien de curieux ne s'offre à la vue : les bords du fleuve sont tristes et déserts; quelques îlots couverts de saules s'élèvent an milieu de son lit, qui prend par instants les proportions d'un lac. Pas un être vivant n'animait ce paysage monotone, sinon des cigognes, qui, du bord, regardaient paisiblement notre bateau traverser leurs solitudes. A défaut d'autre spectacle plqs intéressant, je m'amusai à contempler celui que me présentait le pont encombré de sangsues. Il se fait en Bulgarie un commerce considérable de ces animaux. Un des passagers, négociant en ce genre, avait, me dit-il, à sa solde, sans compter les

indigènes qui péchaient pour lui dans les marais, plus de cent domestiques, Français là plupart, employés au transport de sa marchandise. Les bateaux à vapeur ont donné à ce négoce une grande facilité. Les sangsues, qu'il fallait autrefois transporter à dos de cheval, arrivent maintenant, sans grands frais, sans accidents et avec beaucoup de rapidité, à Semlim ; là, des voitures faites exprès les attendent, et on les conduit en poste jusqu'en France. Il y en avait à notre bord plusieurs quintaux ; elles étaient emballées de plusieurs manières : les unes voyageaient dans de petits Guviers à demi remplis de terre glaise et de mousse; les autres étaient empilées dans des sacs de toile mouillés. Chaque soir, après le coucher du soleil, on leur faisait prendre un bain de la manière suivante : une énorme cuve pleine d'eau était hissée sur le pont ; on y versait tout le contenu des barils et des sacs. Que l'on se représente une couche de ces hideuses bêtes, large de trois mètres, profonde d'un mètre, grouillant à Tenvi dans cette tonne, et l'on aura l'idée du spectacle que j'avais sous les yeux. Pour mettre à vide cette baignoire, les domestiques du marchand de sangsues retroussaient leurs manches jusqu'aux épaules , plongeaient leurs bras dans cette horrible bouillie, et retiraient les sangsues par poignées. Les vilaines bétes, affamées sans doute, se collaient à l'instant sur cette chair fraîche, et les malheureux avaient toutes les peines du monde à les arracher de leurs bras ensanglantés. On a, je crois, longtemps disserté, dans le monde savant, sur le mode de reproduction des sangsues, et je ne sais si l!on s'est accordé à ce sujet. Pour nos hommes, qui ne se doutaient pas de

tant de doctes recherches, cette reproduction n*était point un mystère. La sangsue» m'assurèrent-ils, est ovipare. Vers le mois d'août, elle grossit énormément; une raie jaune se dessine sur son ventre, et, peu de temps après, elle produit un petit œuf, ou, plutôt, une sorte de cocon, qu'elle dépose peu profondément en terre sur le bord des étangs. Ce cocon renferme dix ou douze sangsues, qui atteignent en quatre années seulement leur grosseur définitive. La sangsue, au moment de produire , n'est bonne à rien, on la rejelte; la prendre serait d'ailleurs, pour le fermier, une perte réelle.

A Rassova — anciennement Axiopolis — à dix lieues environ au-dessous de Sllistria, le Danube tourne brusquement de l'est, au nord, et, au lieu de descendre directement à la mer Noire, dont il n'est alors séparé que de dix lieues, il allonge son cours de plus de cinquante lieues. De Csernavoda, hameau de quelques huttes pareilles à des wigwams de sauvages, ^itué à une faible distance de Rassova, jusqu'à Kustendgé, ai;itre hameau paiement misérable situé sur la mer N<>ire, court une vallée longue de dix lieues, et qui, dans des temps plus ou moins reculés, a dû probablement servir de lit au Danube. Un canal con> struit au fond de cette vallée abrégerait de plus de soixante-quinze lieues le voyage de Vienne à Gonstantinople, et aurait, de plus, l'immense avantage nonseulement de rendre libre la navigation du Danube, qui jae l'est pas, mais de permettre aux navires de ne plus s'exposer aux dangers de la barre. Ce canal, il a été plusieurs fois question de le construire; et l'exécution de ce projet, relativement à ses immenses

résultats, n'a paru ni difficile ni dispendieuse. Toutefois^ TaTaotage même que s*assuraient ceux qui Tavaient conçu , en enlevant à la Russie les bouches du Danube, ainsi que je l'expliquerai dans un instant» fut un obstacle politique que Ton ne put surmonter à Gonstantinople, et que^ sans doute, on ne surmonterait pas davantage aujourd'hui, lors même que le peu de sécurité qu'inspire le gouvernement turc permettrait à une compagnie quelconque de se confier à lui pour exécuter, sur son territoire, une pareille entreprise. Il faudrait qu'un gouvernement prit généreusement l'initiative.

Quelquefois, pour ne pas faire ce long et dangereux détour, on débarque à Kustendgé ou à Gsernavoda, et ou franchit à cheval ou en voiture la faible distance qui sépare ces deux hameaux. M. de Yalon raconte ainsi ce voyage : c Kustendgé n'a pas de port, une mauvaise crique tout au plus. C'est un pauvre hameau composé de huttes assez semblables aux habitations des castors. Quelques femmes déguenillées, quelques sales bohémiens rôdaient seuls sur la plage. La popu^^ lation est de cent cinquante habitants environ. Nous montâmes dans des cbars-à-bancs attelés de quatre chevaux et conduits par des postillons singulièrement accoutrés. Il y en avait de toutes les nattons : des Bulgares demi-nus, des Russes vêtus de peaux de mouton, des Valaques coiffés de casquettes de four- . rures d'aspect sauvage, des Serviens couverts de grands chapeaux, des Polonais, des Moldaves, het-i pointe de terre qui sépare Kustendgé du Danube est inculte et déserte; c'est une lande plate, une steppe jaune, aride, sans bornes, sans végétation, où rien

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n'arréle le regard, el qui ûe prodoit qu'un gazon maigre et clair-^'Sefné que le soleil a bientôt flétri. On n'aperçoit pas un arbusle, pas nne touffe de verdure, pas une butte, pas un homme, pas un oiseau. On n'en* tendait que les cris sauvages des postillons et le grincement des roues, qui mettait en fuite des légions innombrables de gros rats, longs et maigres comme des belettes^ qui, sans doute, avaient quitté leurs trous dans l'espérance d'une pluie d'orage que faisait présager la chaleur pesante de l'atmosphère.

c A peu de distance de Kustendgé, on aperçoit, au b(H*d de la route — laquelle est indiquée seulement par les ornières des voitures^-— plusieurs monticules qu'on dit être des trnnuli romains, ^armée russe, qui, en i8S8, fut décimée en cet endroit même par une fièvre épidémique, a bien pu grossir, en passant, ce triste ossuaire des temps passés. Un peu plus loin, sur la droite, on voit un petit lac d'eau douce, qui répand quelque fraîcheur sur ses rives, et permet à une dizaine, d-arbresv les seuls du pays, de varier Taspect désolé dé ces solitudes. Au milieu du lac est un îlot l'end et boisé, pareil à l'ile des Peupliers, à ErmenonviltCr Sur le bord s'élèvent cinq ou six cahutes; là, trois ou quatre familles turques, éternelle^ ment isolées, vivent du lait de quelques vaches blanches et des légumes d'un petit jardin. Et qu'on ne s'imagine pas que ces musulmans, si pauvres qu'ils soient, cultivent eux-mêmes ce champ qui les nour-^ rit; ils se laisseraient gravement mourir de faim plutôt que de travailler la terre. Ce sont des Bulgares chrétiens, qui viennent de cinquante lieues de là pour labourer, ensemen^^er et moissonner ces maigres jaiv

4\nB. Sans s'inqaiéier de sa misère» le Turc qai les paye, accroupi devant sa hutte, sa longue pipe à la boucbe, passe sa vie à regarder les cigogneSt qui, le cou plié, une patte sous Taiie, Toeil à demi tecmé^ révent silencieusement, comme lui, au bord du lac,

c Vers trois heures, nos voitures s'arrêtèrent de* vant une baraque à contrevents verts, où la compagnie du Danube a établi, pour le bien-être des voyageurs, non pas précisément un café, mais ce que les Espagnols, fort habitués aux auberges mal approvisionnées, appellent naïvement un parador^ un endroit où Ton s'arrête, où l'on se repose. Cette baraque, entourée de quelques huttes plus petites, forme un hameau perdu au milieu du désert, et qui a pris le nom de Keustelii. En face, à peu de distance, s'étend une vallée étroite, ou, plutôt, une longue gorge remplie de roseaux, et couverte de larges flasquesd'ean en maints endroits. Ce marais indique seul aujourd'hui la di^ rectîon du fameux canal de Trajan, dont on s'est tant occupé dans ces derniers temps. Après deux, heures de repos, nous reprimes notre route à travers le désert, et nous arrivâmes, dans la soirée, aux environs de Csernadova. Le pays, aux approches du Danube, s'accidente et verdit ; des arbres chétifs se montrent au penchant des monticules, et un peu d'herbe croit dans les vallées. »

A mesure qu'on descend, le Danube devient de plus en plus rapide. Nous descendîmes avec une vitesse étonnante à Hirsova, bien que nous ne pussions pliis nous servir de notre machine, qui s'était dérangée ou cassée. Nous nous arrêtâmes à Hirsova pour réparer nos avaries. J'eus le temps d'aller me promener à

lerre.«4iirsova (rancienne Carsinm) a été complètement détroîle par les Russes, qui n'y ont pas laissé une seule maison debout. Ce n'est plus anjourd'hui qu'un horrible amas de buttes de boue, groupées autour d'une mosquée assez bien conservée. Je montai sur Tune des collines qui la dominent, et que couronnait une citadelle entièrement ruinée. Du haut de cette colline, je découvris une vue étendue sur les vastes plaines de la Valachie et une grande partie de la Bulgarie, jusqu'à la chaîne fort éloignée du mont Hémus. Mais quel triste panorama I Malgré la beauté de son climat et la fertilité de son sol, tout le pays qu'embrassaient mes regards n'était qu'un horrible désert !

Entre Hirsova et Braïla, on remarque d'ordinaire de nombreuses troupes de pélicans. En certains endroits , les deux rives du Danube sont couvertes de ces oiseaux.

Braïla ou Brailow, en turc, Ibraïl, était, il y a vingt ans, une forteresse turque de 400 ou 500 habitants. Les Russes, qui s'en étaient déjà emparés deux fois, en i711 et 1770, la prirent, après un long siége^ en 1829. Le général Kisselef ordonna de raser les murailles.; et jugeant la plac# bonne pour l'établissement d'un entrepôt commercial, il chargea un ingénieur de faire commencer les travaux nécessaires. Trois cents malheureux habitaient aloi^ les décombres de la forteresse, et aujourd'hui Bruila, déclaré port franc depuis le 28 août 1834, a une population de 12,000 habitants; elle compte pour un sixième dans le commerce général des Principautés (elle appartient actuellement à la Valachie, dont elle est le

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port)» et prend d'année en année un plus grand dé* ▼eloppement* On n'y voit encore, il est vrai, que de cbétives maisons en bois, disséminées sur un vaste espace ; mais les rues futures sont tracées et indiquées par des palissades en bois, qui, de jour en jour, sont remplacées par des constructions. On y rencontre de lourdes voitures attelées de plusieurs bœufs, chargées de froment, de peaux de vache pteines de graisse fondue et d'autres productions. Les hangars voisins du port sont remplis de denrées indigènes et étrangères, et le port est très-animé. De 4837 à 4843, il y était entré et sorti 2,726 bâtiments et barques, 449 en 1837 et 509 en 1842. Sur ces 2,726 bfttiments, on n'en comptait que deux français. A ce propos , permettez-moi de transcrire ici quelques observations, malheureusement trop vraies, de M. Edouard Tbouvenel (Revue des Deux Mondes, 1840 ).

c Sans vouloir, dit-il après avoir constaté ce déplorable résultat, énumérer toutes les causes qui ont amené la décadence de notre commerce en Orient, il n'est peut-être pas inutile de rappeler ces principes vulgaires, que le crédit est l'âme du commerce et la bonne foi celle du crédit. On se plaint du peu de considération qu'en général on accorde, chez nous, aux fortunes industrielles; cependant, le motif <]e cette^fàcheuse disposition des esprits est bien facile à saisir. Le négociant enrichi tâche souvent, et ses héritiers tâchent toujours de couvrir d'un voile l'origine de leur opulence. Au lien d*étre fiers d'une position conquise par de longs labeurs, la plupart cherchent à déguiser, sous un titre d'emprunt, un nom qui a longtemps fait l'honneur d'une raison sociale.

Personae» en Fraoce, ne fonde plas un comptoir avec le dessein bien arrêté de le irausmeUre à des héritiers, jaloux eux-méoies de le perpétuer; le commerce n'est plus un état, mais un moyen d'arriver à la fortune, seul et unique but de chacun. Qu'en résulte- t-il? C'est que le spéculateur, n'ayant en vue que TaSaire qu'il traite, la trouve bonne dès qu'elle est fructueuse. Un armateur, pour prendre un exemple qui n'est malheureusement pas une hypothèse, mais un fait constaté, envoie aux Ëtats*Unis une car^ gaison de soieries avariées et d'un aunage inexact; les consommateurs étrangers se plaignent, accusent, non pas Texpéditeur inconnu , mais le commerce français en général, et, peu à peu, nos produits tombent dans un complet discrédit. H existe une liaison si intime entre l'ordre politique et les intérêts matériels, sur lesquels le commerce d'exportation exerce tant d'influence, que l'on ne saurait trop appeler Tattention du gouvernement sur cet objet. C'est à lui d'ouvrir des débouchés, de faire jaillir, des traités et des alliances, des sources de richesses pour nos fabricants; mais il a le droit imprescriptible, le devoir même de réprimer l'amour du gain dans ses écarts, et d'empêcher que la liberté du commerce ne dégénère en abus. La Valachie nous est ouverte; les produits de son sol, qui tendent toujours à s'améliorer, sont déjà d'une bonne qualité; ses minerais abondants fourniront un jour un nouvel objet d'exportation ; ses laines sont estimées en Allemagne. Montrons-nous donc aussi comme acheteurs sur les marchés de Braila, et nous y serons vendeurs à notre tour. Nos draps, nos mérinos surtout, si supérieurs à ceux des An-

glais, et moins chers cependant, trouveront là un déboacbé nouveau. Que des relations s'établissent entre la France et la Valacbie, et les sympathies bien réelles que les Valaques éprouvent pour nous deviendront phis vives encore. Si nos commerçants s'élèvent de Tintérét particulier à l'intérêt national, s'ils apportent dans leurs actes cette bonne foi, cet orgueil de bien faire qui les distinguaient jadis, les services qu'ils peuvent rendre à notre pays sont immenses. De pareilles entreprises doivent enrichir d'abord ceux qui les feront; elles seront, en outre, utiles à la France sous plus d'un rapport, et à la Valachie, dont elles favoriseront l'élan progressif. Ainsi entendu, le commerce n'est plus seulement un m<$yen de fortune, un trafic, c'est une des plus honorables professions que l'homitie puisse embrasser. »

Galatz, le port de la Moldavie, est à trois heures à peine de Braila, et il y a entre ces deux villes une sorte d'émulation qui doit tourner à leur profit. Elles se ressemblent et elles diffèrent sous divers rapports : elles se ressemblent en ce qu'elles sont, pour ainsi dire, l'une et l'autre le seul port maritime de la principauté à laquelle elles appartiennent; elles se ressemblent, encore, en ce que leur avenir dépend de la liberté du commerce et de l'amélioration du Danube. Quant à leurs différences, ce ne sont que des différences de forme, mais elles frappent beaucoup le voyageur.

c Braïla, écrivait en 1838 M. Saint-Marc Girardin au Journal des Débats, est une ville neuve; il y a de la confusion, mais la confusion de quelque chose qui commence, et, à ce titre, la confusion ne déplaît pas.

A Galatz, ii y a ia confusion d*une vieille ville, et surtoat d'une ville turque. Figurez-vous, sur une colline qui descend à la mer assez brusquement, un amas confus de cabanes de bois; à travers ces cabanes, des rues ouvertes irrégulièrement, et ces rues pavées avec des poutres jetées transversalement d'un côté de fa rue à Feutre; quand il fait beau, une poussière immense, qui devient une boue profonde quand il pleut; des émanations infectes sortant de dessous ces poutres, sous lesquelles il y a toujours des eaux stagnantes. Figurez-vous des cabanes de bois, ayant un intérieur obscur et sombre, et le dehors sali par la pluie et la poussière. Pas une auberge ; ce qu'on appelle des auberges, un mauvais caravansérail avec des chambres où, pour tout meuble, il y a une claie élevée, sur des barreaux de bois, à un pied du plancher, qui est lui-même plein de poussière comme les rues. Nulle part la moindre trace de soin, d'ordre, de propreté, d'arrangement ; une ville faite comme un bivac, et pas même comme un bivac de soldats français; nos soldats ne voudraient pas loger seulement huit jours dans un pareil taudis. Voilà Galatz, mats le vieux Galatz, voilà ia vieille ville turque; ce qui m'a fait revenir sur l'impression que j'avais prise à l'aspect des villes turques du Danube. De loin et en perspective, ce mélange de maisons et de verdure m'avait semblé piquant et. gracieux; la vue. de Tintérieur m'a tout gâté. Heureusement qu'à côté du vieux Galatz, à côté du Galatz des Turcs, il commence à se bâtir une. ville nouvelle qui datera, comme Braïla, de la régénération des Principautés. C*est sur la colline qui domine le Danube euq s'élèvent déjà quelques

maisons, qui sentent TEuropeet qui témoignent de ce que pourra devenir Galatz. Celte colline a une belle vue sur la dernière branche des Balkans, qui sépare le Danube de la mer Noire, et qui le rejette au nord. Elle a à sa gauche le lac Bralitz et le Prulh, qui sépare la Moldavie de la Bessarabie ; à droite la ligne du Danube et la plaine de la Yalachie ; à ses pieds le port, et elle ressemble, en petit, à la côte dlngouville au Havre. Je souhaite à Galatz d*avoir, avec le Havre, d'autres ressemblances 1 >

Ces souhaits de H. Saint-Marc Girardin se sont eo partie accomplis. Galatz, déclaré port franc le 2 mars 1836, a vu s'accroître rapidement son importance commerciale. De 1837 à 1842, 4,389 bâtiments et barques sont entrés dans son port. En 1837 on en avait compté 546, en 1842 on en comptait 832, donl un seul français. Toutefois, Galatz ressemble encore à un vaste campement plutôt qu'à une ville de commerce. Ses rues ne portent point de nom et ses maisons point de numéros; impossible à un étranger d'y trouver l'habitation qu'il cherche, s'il n'est accompagné d'un cicérone. Des monticules de sable s'élèvent çà et là entre les différents quartiers; des cadavres d'animaux infectent les places publiques; des nuées de corbeaux viennent s'abattre sur ces cadavres en putréfaction, les déchirent et les dispersent en lambeaux. On trouve cependant à Galatz un casino assez bien organisé, où l'on reçoit les journaux du midi de la France et plusieurs journaux de Paris.

Braïla et Galatz font déjà une redoutable concurrence au commerce d'Odessa. De là le mécontentement de la Russie et les obstacles qu'elle leur suscite à l'em-

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bouchure du Danube. Dans son remarquable ouvrage Du Rhin au NU, M. X. Marmier explique ainsi la position que la Russie s'est laite, malgré ses conventions et au mépris du droit des gens» à l'extrémité de ce fleuve, dont la navigation intéresse maintenant à un si haut degré l'Europe entière.

t Le Danube, dit-il, se jette dans la mer Noire par quatre embouchures principales : l'embouchure de Kilia, de Sulina, de Saint-Georges et de Dunawecz qui tombe dans le lac de Razalin , et de là arrive à la mer par quatre embranchements secondaires. Ces embouchures forment un delta entrecoupé de plusieurs iles et embrassent un espace de soixante mille carrés. La Russie» par le traité d'Andrinople, a acquis les deux tiers environ de cette étendue d'eau et de terrain. Elle a acquis les iles Tschelal et Leti, qui sont d'excellents pâturages^ et l'ile Saint*Georges, qui, par sa nature marécageuse, ne présente aucune espérance agricole, mais qui a de la valeur comme position. La Turquie n'a conservé que l'ile de Portilza, dont la rive septentrionale doit former la ligne de séparation entre elle et la Russie «

c Ce que la Russie a acquis de plus important par ce même traité d' Andrinopte , c'est l'embouchure de Sulina, la seule qui soit accessible aux navires d'une certaine dimension, l'unique porte actuelle du Danube, la clef de la mer Noire. Il suffît de barrer ce passage pour arrêter toute la navigation du fleuve, et la Russie , avec un déplorable sentiment d'égoïsme, travaille peu à peu et constamment à l'entraver, à le fermer.

c A l'époque où les Turcs étaient en possession

de ce passage» on y trouvait eocore quinze pieds d'eau ; maintenant il n*y en a déjà plus que neuf. A la même époque, le fond de l'embouchure était sablonneux, et mouvant. Si un navire venait à s'y engraver, il pouvait aisément, à l'aide de quelques allèges, se remettre à flot. Maintenant ce fond est dur; si un bâtiment le heurte, il court risque d'y briser sa quille.

« D'après ses conventions, la Russie ne devait avoir à la pointe de Suliua qu'une maison de quarantaine el un phare. Le phare a été construit dans des proportions grandioses. Il est, au dire des marins, trèsbien éclairé; mais la Russie en fait largement payer les frais. Elle impose à chaque navire de commerce un tribut de dix francs. Elle a même essayé de soumettre à cette contribution les bateaux à vapeur autrichiens. Mais ces bateaux ont fait valoir leur titre de bâtiments de guerre, et se sont refusés à payer. La Russie, avec son habileté diplomatique, a cédé sur ce point pour remporter plus aisément sur d'autres. Sa quarantaine a été établie, ainsi qu'il était convenu, sur la rive gauche de Siilina ; mais sur la rive droite il est ar* rivé successivement toute une colonie de marchands, d'ouvriers qui se sont construit, le long du fleuve, des habitations, et ont ouvert des magasins, des ateliers. H y a là une église grecque, un petit bâtiment de guerre, un commandant, des ofiiciers,. des auberges, des cafés. Sulina n'est plus un simple établissement de quarantaine, c'est une bourgade régulière, bien bâtie, qui, dans quelques années, sera une vraie ville.

( Nous arrivions là avec le Ferdinand, le seul ba-

teau de la compagnie aulrichienoe qui puUse franchir le canal de Saiina» car il ne tire que hait pieds trois qnarU d'eau, juste la quantité rigoureuse. Lorsque la mer est agitée, il ne peut plus se hasarder dans Tembouchure de Sulina, car les vagues soulevées par les veols le livreraient à des secousses violentes, dans lesquelles il s'exposerait à se briser sur les bas-fonds. Au moment où nous entrions dans la rade de Sulina , le vent était contraire, et nous fumes obligés de jeter l'ancre. Plus de cent navires de commerce étaient là arrêtés par le même accident. La plupart de ces na* vires ne peuvent, en aucun temps, avec leur cargaison entière, entrer dans la mer Noire, car leur manœuvre est difficile, et ils tirent en général plus de neuf pieds d'eau. Ils sont donc obligés de louer des bateaux auxquels ils livrent une partie de leur chargement . Ces bateaux les suivent de l'autre côté de l'embou* chure, et il faut reprendre en pleine mer les denrées qui leur ont été confiées. C'est un rude et dangereux travail, et souvent il arrive que le navire, surpris par un vent impétueux , est obligé de gagner le large et d'abandonner la cargaison dont il s'est allégé. Cet emploi des bateaux, ces frais de transbordement constituent un des revenus de la colonie russe de Sulina. En certains temps fâcheux, lorsqu'il y a un grand nombre de bâtiments arrêtés dans la rade, ces frais s'élèvent très-haut. Nous avons vu un capitaine de Galatz, qui se rendait à Trieste, et qui, pour ce seul transbordement, devait sacrifier tout le bénéfice qu'il attendait de son expédition. De plus, les périls auxquels ces transports partiels exposent les navires, augmentent considérablement les droits d'assurance.

Et c'est là précisément ce que veut la Russie; elle veut paralyser le mouvement commercial de firalla, de Galatz, forcer la Moldavie et la Valachie à se diriger sur Odessa.

c En vain les armateurs de Valachie et de Moldavie adressent à leur prince de perpétuelles réclamations au sujet des perfides manœuvres de la Russie; en vain les capitaines des bateaux à vapeur autrichiens supplient leur gouvernement d'agir avec énergie dans cette grave occurrence : la chancellerie de Vienne rédige lentement, méthodiquement, selon ses habitudes bureaucratiques, une note officielle, et la transmet avec toute sorte de politesses diplomatiques au goavemement russe. La chancellerie de Pétersbourg aanonce qu'elle va répondre à cette note. Des mois entiers s'écoulent dans cet échange de réclamations et de protestations, et, pendant ce temps, le passage de Sulina se rétrécit de plus en plus.

c Nous visitâmes, de long en large, toute la colonie de Sulina : il y a là de très-jolies maisons en bois, fort bien alignées. Je n'ai pas vu, en Valachie, une petite ville d'une apparence plus agréable. Jusqu'à présent, elle a encore une physionomie pacifique et fort débonnaire; mais je ne doute pas que, sous un prétexte ou sous un autre, la Russie n'y établisse bientôt des fortifications , des batteries. Que le gouvernement turc s'avise alors de réclamer, les canons de bronze du czar lui apprendront la morale d'une des fables de La Fontaine :

Laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre.

< Le commerce, lassé d'un tel état de choses , a

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formé deux projets pour échapper aux entraves de la Russie : le premier serait de déblayer le caual^ Saint-Georges et de lui donner plus de profondeur en resserrant son lit; le second, de reprendre la route que les bateaux à vapeur suivaient en 1840. Ils s*arrétsnent alors a Czernadova, et expédiaient, par terre, les passagers et les marchandises à Kustendgé. Il s'agirait, pour rendre ce pi*ojet plus facile, d'établir soit un canal, soit un chemin de fer de Gzernadova à Kustendgé, et Ton aurait, en suivant cette voie, Tavanlage de gagner deux jours . de marche sur celle de Sulina ; mais alors on ne passerait plus par Braïla ni par Gabtz, et ce serait une perte considérable. D*un autre côté, ceux mêmes qui ont le plus grand intérêt à jouir d'une libre et facile communication avec la mer Noire, sont effrayés des dépenses qu'occasionnerait le déblaiement du canal Saint-Georges, ou des travaux à exécuter entre Gzernadova et Kustendgé* et l'on continue à souffrir les cruels embarras de Sulina, et la Russie, qui trouve que le fatal passage est encore trop commode, coutinue à y jeter des pierres et du sable« i

f ^ De Galatz à Constantinople, le bateau à vapeur met environ cinquante heures, mais dix heures suffisent

j[>onr atteindre l'embouchure du Danube. Cette partie du voyage n'offre aucun intérêt. Tantôt le Danube coule resserré entre des lies dont la solitude n'est troublée que par d'innombrables troupes de pélicans, tantôt il déploie au loin une énorme masse d'eau. Sur ses deux rives s'étendent des plaines marécageuses, séjour éternel des fièvres et des moustiques. Un assez grand nombre de navires se croisèrent avec notre paquebot;

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de distance en distance, des carènes échouées et des agrès flottants nous rappelèrent que le Danube, comme la mer , a ses tempêtes et ses écneils. Ce fut avec un rif sentiment de plaisir qu'après a?oir franchi la barre nous entrâmes dans celte mer Noire , dont le nom sinistre s'accorde si bien avec les orages qui la boule* versent incessamment, car il nous semblait que, malgré la distance qui nous restait à parcourir, nous touchions déjà au terme de notre voyage. Heureusement, elle était calme, et, nous éloignant au large, nous nous dî^ rige&mes, en ligne droite, sur Varna, où le lendemain nous jetâmes Tancre dans la rade, qui est vaste , doni une simple jetée ferait un port excellent, mais qui, dans son état actuel , ne présente point une sécurité complète aux bâtiments qui y stationnent.

Varna, l'ancienne Odessus, colonie de Milet, a en-* viron 16,000 habitants. Avec ses fortifications nouvellement réparées et blanchies, ses flèches de minarets et ses tois rouges , elle a , vue de la mer , Tair d'une grande ei belle ville. Rien de plus trompeur que cette apparence. A Tintérieur ce ne sont que rues étroites , tortueuses, tristes, impasses dégoûtantes, maisons à moitié ruinées. On ne se souvient guère qu'en 1444 Amurat II vainquit, sous les murs de Varna, Ladislas VI , roi de Pologne ; mais nul n'a oublié la défense de cette ville en 1828. Peut-être eût-elle forcé alors l'armée russe qui l'assiégeait à battre en retraite, si la trahison de Youssouf-Paclia, commandant en second, ne l'eût obligée d'ouvrir ses portes. A voir ses fortifications, qui, au dire des hommes compétents, n'arrêteraient pas vingt-quatre heures un bon régiment d'artillerie, on a peine à comprendre comment elles

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<Nit fût perdre aoi Rosses tant d'hommes et tant dtt teiBfis» Ce fut en partie sa résistance inattendue qui changea Topinion de l'Europe à l'égard des Ottomans. Les Tares devinrent un moment autant à la mode qne les Hellènes. En outre, l'opiniâtreté des Russes fit ndttre des craintes, et l'on s'avisa de songer, un peu tard, que la destruction de la flotte ottomane à Navarin avait été une grande imprudence. Tout est, du reste, maintenu sévèrement à Varna sur le pied de guerre; les portes se ferment au coucher du soleil, et des soldats circulent dans les rues d'un air qui indique a^sex qu'ils sont les maîtres du pays. « Ce qoi est p^e que les soldats, dit un voyageur, c^est une douzaine de grands et vigoureux gaillards , mauvais garnements st jamais il en fut, que le padia — car Varna est la résidence du pacha — a recrutés dans les prisops pour leur donner de plus faibles gages, et dont il s'est fait une espèce de gai*de servile. Ces hommes-là commettent impunément toutes sortes de brutalités. En dépit des dernières ordonnances du divan , le pacha, vieux et foîble , et guidé par de mauvais conseils , continue à tondre defoft près l'inoffensif troupeau soumis à son autorité, en prenant à tâche seulement de ne pas le laisser crier trop haut. En Europe, il y a des gens qoi croient bonnement â l'efficacité de ces ordonnances que le journal musulman deConstantinople enregistre avec d'enthoitiûastes commentaires, et la diplomatie s'af^laudit d'avoir amené le djvan à proeUMoer ces principes d'équité. Mais lorsqu'on pénètre dans l'intér rieur des provinces turques, on s'aperçoit que ces belles ordonnances n'^nt encore apporté aucune amélioration réelle à Tinique et oppressive administration

des pachas. Les hauts fonctionnaires s'en sei*vent senlemenl pour effrayer les petits et se résenrer le monopole des injustices, des exactions, et les pauvres rayas n'en sont, après tout, ni moins pillés, ni moins maltraités. 1

Au delà de Varna, nous restâmes trop éloignés de la côte pour qu'il me fût possible de nen distinguer. Mais je n'avais pas de regrets, car je savais que cette rive de la mer Noire est peu intéressante. D'ailleurs nous approchions du Bosphore, et je ne pensais plas qu'au plaisir si impatiemment attendu dont j'allais enfin jouir. Quelques heures encore, et je contem* plerats le plus beau paysage du monde entier. Avant le jour, j'étais sur le pont , les yeuK tournés vers le point de l'horizon où se dirigeait notre navire. Mais « hélas I ma curiosité ne devait pas être satisfaite ce jour-là. Un de ces épais brouillards, si communs dans ces parages au printemps et à l'automne, s'étendit autour de nous au moment où nous arrivions à l'embouchure du Bosphore, et quand nous jetâmes l'ancre dans le port de Gonstantinople il ne s'était pas encore dissipé. Nous avions constamment navigué dans un nuage. M. de Valon, à son arrivée, avait été menacé de ce contre-temps, qui me faisait perdre le plus beau moment d'une longue traversée. Mais, plus heureuK que moi, il vit tout à coup le soleil sortir resplendissant des flots, et le brouillard acquérir, comme par enchantement, une merveilleuse transparence. € Le rideau se déchira, dit-il, et de tous les côtés à h fois apparurent à mes yeux éblouis des forêts de minarets à pointes dorées, des milliers de coupoles enflammées par la lumière, des collines couvertes de maisons

roages entremêlées de verdure ; deux suites immenses de palais bizarrement éclairés» de mosquées aux toits bleus ; des bois de cyprès et de sycomores ; des jardins en fleurs; un port sans fin, rempli, à perte de vue» de navires, de mâts et de pavillons; en un mot, toute cette ville enchantée que chacun croit connaître» et qui ressemble moins à une grande capitale qu'à une suite infinie de kiosques charmants élevés dans un parc sans bornes, qui a pour bassins des lacs, pour accidents de terrain des montagnes, pour massifs des forêts, pour ruisseaux des bras de mer, et pour batelets des eseadres; pare incomparable, à la fois si grandiose et si élégant, qu'il semble avoir été dessiné par des fées et exécuté par des géants. En devenant plus ardents, les rayons du soleil convertissaient en nue sorte de poussière d'or les vapeurs matinales; Gonstantinople semblait en feu, et ce panorama, sans pareil, flamboyait dans cette atmosphère éblouissante, c Quelques écrivains ont comparé la vue de Constantinople à celle de Naples; c'est une dérision. Chacun peut se figurer la capitale italienne, tandis que la ville des sultans dépasse en merveilles tous les rêves de l'imagination. On. a eu raison de le dire, si Ton n'avait qu'un coup d'œil à donner à la terre, c'est de là qu'il faudrait la contempler. J'avais entendu raconter qu'un voyageur, en doublant la pointe du Sérail, avait éprouvé un saisissement tel, qu'il avait déterminé chez lui un violent accès de fièvre. Cette histoire, dont j'avais ri plus d'une fois, me parut vraisemblable quand j'arrivai devant le château des Sept*ToMrs. »

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