‹ Voyage en OrientChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

liS 10B»H0aii.

Le Bosphore de Tkrace, ou eanal deConstantinopie, est le détroit par lequel la mer de Marmara communique avec la mer Noire.

Le nom de Bosphore, autrefois Boeporus, vient, dit-on, du grec bos ou voSj bœuf, et poros, trajet, trajet du bœuf, parce que ce bras de mer est si étroit qu'un bœuf peut aisément le traverser à la nage. Quelques auteurs, au contraire, rapportent à /o, changée en génisse par Jupiter, le nom de Bosporus, disant que c'est au promontoire de Scutari qu'elle aborda. Sur ce même promontoire était aussi jadis le tombeau de Bos, femme du général athénien Cha^ rès, qui combattit Philippe de Macédoine ; et, à en croire certains écrivains, il devrait son nom à ce tom-* beau. Quelle que soit la véritable étymolpgie de ce mot» le Bosphore, dont je vais parler, avait reçu, comme désignation spéciale, le nom de Bosphore de Thrace^ à cause du pays oit il se trouve, afin de le

dîstiogaer du canal qui joint la mer Noire à la mer d'Azof, et qu'on nommait autrefois Bosphore Cimmé^ rien, aujourd'hui détroit de Caffa. Il a environ 32 kiioDiètres de long sur une largeur qui varie de 70 à 270 mètres. Il sépare l'Europe de l'Asie, et prend le nom de Bosphore, ou détroit de Constantinoplef dans sa première moitié, tandis que, dans l'autre, il est plus particulièrement appelé canal de la mer Noire. Une des chaînes des Balkans ou mont H émus le borde du côté de l'Europe, et, sur la rive d'Asie, il est encaissé par les montagnes de la Bithynie^ qui descendent jusqu'à la mer Noire.

cPour comprendre le plan de ce canal, qui serpente comme un fleuve, se resserre et s'élargit tour à tour, il faut, dit H. Adalbert de Beaumont, qui l'a aussi remarquablement décrit que dessiné, atteindre la cime d'une des hautes collines dont il est dominé, et de là suivre son cours. Le point qui nous a semblé le plus central et le plus pittoresque en même temps est, en Asie, sur les hauteurs de Kandilli, au pied d'un kiosque du sultan.

c La partie gaudie de ce panorama , en regardant Gonstantinople, laisse voir au fond, jusqu'aux Dardanelles, la mer de Marmara, qu'on appelle aussi mer Blanchey par opposition à la mer Noire; puis les inontagnes d[e VOlympe, en Asie ; la pointe du Serai et toute la ville de Stamboul, dentelée par les dômes et les élégants minarets de ses mosquées. Un peu en avant sont les faubourgs de Galata, Péra et Top* Khana, et toute la rive d'Europe avec ses poi*ts, ses villages et ses kiosques ; puis, en face, de l'autre côté du détroit, la pointe de Scutari et la rive asiatique,

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On a donc ainsi, dans un seul regard, Stamboul, Galata et Sculari, les trois villes qui forment ce qu*on appelle CùnstantinQple, La partie droite» prise du môme point, mais en regardant la mer Noire, indique toutes les situosités du canal, ses bassins et ses défilés : le Château d'Europe d'abord ; au delà Thérapia et Buîuk'Déré, où se trouvent les ambassades de France, d'Angleterre, d'Autriche et de Russie; sur l'autre rive, enfin, le Château et les Eaux douces d'Asie, la vallée de Sultanieh et celle d'Unkiar-Iskélécy; enfio la montagne du Géant, derrière laquelle commence la mer Noire. »

c Je viens de descendre et de remonter le canal du Bosphore de Consfantinople à l'embouchure de la mer Noire... écrivait M. de Lamartine le 25 mai 4833. J'ai oublié pour jamais le golfe de Naples et tous ses enchantements; comparer quelque chose à ce magnifique et gracieux ensemble, c'est injurier la création... Je veux esquisser pour moi quelques traits de cette nature enchantée. Je ne cropis pas que le ciel, la terre, la mer et l'homme pussent enfanter, de concert, d'aussi ravissants paysages. Le miroir transparent du ciel ou de la mer peut seul les voir et les réfléchir tout entiers : mon imagination les voit et les conserve ainsi; mais mon souvenir ne peut les garder et les peindre que par quelques détails successifs. Il faudrait des années à un peintre pour rendre une seule des rives du Bosphore. Le paysage change à chaque regard^ et toujours il se renouvelle aussi beau en se variant. Que puis-je dire en quelques paroles? »

« Pour décrire le Bosphore, dit M. de Valon, on emprunterait en vain la palette du peintre, on épui-

serait inutiiement toutes les formules dont l'enthousiasme dispose, toutes les épîthèles que la langue met au service de Tadmiration ; il y a des spectacles dont on ne peut rendre compte. Les lignes que le voya* geur» placé devant de semblables scènes, jette à la hâte sur son journal, ne dépeignent rien ; elles ne sont, pour ainsi parler, que des notes explicatives, des tableaux que garde son souvenir. Aussi n'essaierai-je pas une peinture, je voudrais seulement rendre compte de Timpression que fait éprouver ce merveilleux panorama, et laisser à Timagination du lecteur le soin de le deviner, en remontant ainsi de Teffet à la cause. Ce qui surgit en vous à la vue du Bosphore, ce n'est pas ce sentiment de respect et presque d'effroi qui pèse sur le cœur quand on contemple TOcéan ou le chaos des Alpes, cui l'horizon sévère des déserts asiatiques, c'est bien plutôt ce ravissement dont on est comme inondé lorsque, par une fraîche matinée du printemps, le regard erre sur une vallée en fleurs, humide de rosée, pleine de parfums et de bruits d'amour. Sur les rives du Bosphore, la nature n'est pas imposante: elle sourit et vous charme. On est au milieu d'un Éden enchanté dont elle a disposé tous les plans avec amour, et dans lequel elle a versé, en un jour de prodigalité, tous les trésors de son écrin.

c Les coteaux montagneux, agrestes, accidentés, étincelants de verdure qui s'élèvent en amphithéâtre sur les deux rives, et se reflètent dans le miroir immobile de ce beau lac bleu qu'on nomme le Bosphore, ont un peu le caractère de certaines collines suisses, s'il est permis, pour mieux se faire comprendre, de chercher ici un point de comparaison. Sur les bords.

9 droite et à gauche, s'étend, à perte de vae, une ligue de maisons rose$ pareilles à des pagodes, à demi ca^ chées sous les buissons de rosiers et de jasmins qui en tapissent les murs, et de palais d'une architecture légère, d'une éclatante blancheur, sur le toit desquels pendent en grappes les branches des vieux sycomo* res^ Plus haut s'étagent des bouquets d^arbustes au feuillage vernissé , au milieu desquels des kiosques charmants se détachent çà et là comme des rubis enchâssés dans rémail. Au-dessus de ces parterres fleuris, et comme pour leur donner du relief, apparaissent, à demi perdues dans les lianes, de belles roches aux teintes grises. Des massifs de cyprès, dont les cimes découpées en festons sembleat incrustées dans le ciel, courent sur les crêtes et entourent d'une bordure sévère ce riant paysage. Des ruisseaux serpentent, comme des rubans argentés, sous leurs sombres ombrages, ou se précipitent en cascades bondissantes sur lesquelles se briseni en prisme les rayons du soleil. Les flancs des coteaux semblent avoir été ciselés < pour le plaisir des yeux. » Ici s'élève une colline abrupte, presque sauvage, et là se creuse une vallée verdoyante et paisible, oii une jolie fontaine murmure à l'ombre d'un gigantesque platane,

« Â mesure que Ton avance, ces tableaux char*» mants, pendus sur les deu3( rives, s'effacent tour à tour et sont remplacés par d'autres points de vue plus ravissants encore, A chaque coup de rame, ie regard découvre une nouvelle oasis qu'ayaii jusqu'alors cachée un pli du terrain; on va d'enchantement en enchantement, et ainsi toujours pendant cinq ou six lieues. Autour de vous,cesont des volées de kaiks

qui fendent les flots, des nuées d'alcyons qui les rasent. Des navires par centaines sont à l'ancre auprès des maisons; d'autres arrivent à pleines voiles, courent des bordées et virent de bord au moment où leurs vergues s'engagent dans les arbres fleuris du rivage. Parfois passe une brise folle qui ride tout à coup les eaux, soulève les kaïks, balance les navires, fait frissonner les pavillons, agile la verdure et jette des flots d'écume sur les escaliers des maisons. Audessus de ce paysage si calme, où tout est joie, bonheur et sérénité, s'étend, pour dernière merveille, un grand ciel embrasé dont Tazur se fond dans les teintes chaudes de la lumière. Voilà ce Bosphore que tous les poètes ont chanté et que les descriptions ne feront jamais connaître. Si magnifique que soit ce panorama, quand le soleil le revêt d'or et convertit en palais la moindre chaumière, il est une heure où il semble plus merveilleux encore : c'est lorsque, par une de ces tièdes nuits de l'Orient, votre kaïk glisse silencieusement entre les deux rives silencieuses. On entrevoit vaguement dans l'ombre cette grande ville muette, ces maisons éternellement closes qui renferment tant de destinées inconnues, tant d'existences mystérieuses. Alors le voyageur, inspiré par ce calme, suit les rêves les plus fantastiques et enfante des romans sans fin. Parfois, devançant les jours et anticipant les jouissances de l'avenir, il reporte dans le souvenir le moment actuel, et songe avec quel bonheur il se rappellera quelque soir ces beaux lieux qui l'entourent et<;es heures de jeunesse qui s'écoulent. »

Maintenant que nous avons embrassé d'un regard

l'ensemble de ce canal, qui sépare deux mondes et unit deux mers, et que nous connaissons son aspect général, prenons un de ces bateaux nommés katks, qui sillonnent en tout sens les flots dorés du Bosphore, et qu'on trouve aux échelles des faubourgs de la ville. On en compte, assure-t-on, 80,000 à Constantinople. Leur structure légère, leur forme svelte et allongée, leur proue acérée, leur carène tranchante comme une lame de couteau, et qui plonge à peine dans l'eau, prouvent que sur cette mer si belle les courants sont terribles, les vents trompeurs, la navigation dangereuse. Aussi est-ce un véritable travail que de s'installer dans ces kaïks : si, en y entrant, votre pied ne se pose pas juste au milieu, si votre corps se penche trop, si vos mouvements sont tant soit peu brusques, la nacelle se retourne avec la rapidité de réclair, et vous voilà sous l'eau, à la grande joie des assistants, qui reconnaissent là le nouvel arrivé. Dans ces mouvantes nacelles, il faut se coucher au fond et n'en plus bouger ; remuez-vous un bras ou une jambe, l'équilibre est dérangé, et vos rameurs vous font signe de reprendre la place que vous aviez prise d'abord. Qu'est-ce donc lorsque vous entrez quatre ou cinq dans* le même kaïk ! Ces bateaux sont gracieux, mais peu commodes, à moins cependant d'en avoir un à soi à trois paires de rames et garni de coussins moelleux.

En quittant l'échelle de Top-Khana, où s'embarquent les habitants du quartier franc, on suit, pour aller vers la mer Noire, la rive d'Europe; les rapides le veulent ainsi. De l'autre côté du détroit^ on aperçoit Scutari, en turc Ouskoudar, avec ses blanches

mosquées et ses maisons roses. C'est l'aDcienne ChrysopoUs, la ville d'or, célèbre dans l'antiqaîté. Ce nom lui vieùt, dit-on, de ce qu'elle était le comptoir où les Perses recueillaient et déposaient l'or prove* nant des tributs de la Bithynie. Aujourd'hui, si elle a perdu l'or des Perses, elle n'en est pas moins tou* jours la ville d'or au soleil couchant qui l'enveloppe chaque soir de ses rayons brûlants. Mais nous voici déjà à Doïma^Baghtché, grâce à la vigueur de nos kaldjis. Une charmante vallée s'enfonce entre les collines qui bordent ce petit golfe. Un palais du Sultan, ruiné par l'incendie, et qui doit être maintenant réédifié, s'élevait là dans une admirable position. A l'extrémité, un kiosque garni de porcelaines de Perse, extérieurement et intérieurement, offre un échantillon, bien rare aujourd'hui, dé ce luxe oriental si pur et si riche. Dans sa construction, on a voulu, dit-on, représenter les habitations guerrières des Turcomans. La tente du chef, ou le pavillon du khan, est au milieu et forme la grande salle; les pavillons placés aux quatre coins sont destinés aux oflBciers.

Un peu au delà apparaît le palais Blanc de Sa Hautesse. Construit par Mahmoud II, père du sultan actuel, ce palais, de style italien, produit un joli effet avec ses escaliers et ses colonnades de marbre blanc, ses grilles dorées et ses jardins reflétés dans les eaux limpides qui baignent les marches des perrons, c Cependant, dit M. de BeaHmont,il n'a pas le grandiose qu'exigent la capitale de l'empire, la beauté des lieux, le maître qui l'habite; et avec les matériaux et les millions qui ont été employés à sa construction, il était aisé de faire un plus noble édifice. >

En passant devant ce séjour impérial, les kaidjis avertissent les étrangers de fermer les pai*asols, de parler bas, de s^abstenir de cracher» de se moacber ou de montrer du doigt Tbabitation , sous peine de coups de bâton. Telle est la consigne imposée par le respect : si le coupable est un Franc» ce sont les malheureux bateliers qui payent pour lui.

Bien des fois» en parcourant ces rivages fortunés» j'ai vu sortir du palais de Bechik-Tasch le sultan et sa suite dans ses magnifiques barques, aussi élégan*tes de forme que riches d*éloffes, de sculptures et de dorures. Elles sont entièrement blanc et or. Le kiosque sous lequel s'asseoit le sultan est placé à l'arrière et couvert en velours rouge étoile d'or. Quatre boules d'argent ciselé et un soleil d'or le surmontent ; il est entouré d*une balustrade d'argent et soutenu par quatre colonnettes d'un élégant travail. Des rideaux de velours rouge, doublés de satin bleu, retenus par des cordes d'or, drapent l'intérieur. Le sultan est assis sur son trône, ayant à ses pieds les grands di* gnitaires de l'État ; des soldats de la garde restent debout à l'entrée. Vingt-six rameurs, les plus forts et les plus beaux, à demi nus, sous des chemises de soie ouvertes et transparentes, font voler, comme la flèche, ces barques longues de près de cent pieds. Deux entièrement pareilles, et quelquefois trois, se suivent chaque fois que le maître sort; puis viennent les kaïks ù sept paires de rames des grands pachas. Aussitôt que de la rive on aperçoit le cortège, les batteries du Bosphore, des navires et de la ville, tonnent en même temps.

< Presque en face du palais Blanc se trouve le

palais Jaune, Beylerbey^Sérat, sur la rive d'Asie ; des jardins en terrasse, avec de magnifiques ombrages, couvrent les collines environnantes. On passe ensuite devant Orta-Ketn, le pins populeux des villages du Bosphore. Deux élégants palais, habités par les sultanes, s'avancent au-dessus du rivage ; puis on arrive à Kourou»Tchegfné , dont l'anse est encombrée de navires de toute sorte allant et venant : les uns d'Odessa, de Tangarok, des bouches du Danube; la plupart chargés de blé, quelques-uns de fer; les autres, de Trébizonde, avec du cuivre et du beurre; d'autres enfin , de Géorgie et de Gircassie, ayant à bord des esclaves blanches. Ce commerce, interrompu par les guerres du Caucase, a repris depuis quelques années, avec l'autorisation de l'empereur de Russie, sous la condition, pour le propriétaire du navire, de se déclarer sujet russe.

Le village d'Amaùut'Kéuî (des Amautes ou Albanais) fait le prolongement de Kourou-Tchesmé ; c'est là quecommence un des grands courants du Bosphore, si rapide que toutes les barques, petites ou grosses, par les bons ou mauvais vents, sont obligées dé se foire remorquer. Des kamaU ou porte&ix, en grande quantité, les traînent à la corde pendant éinq cents mètres environ. On donne à cette rive. dangereuse lé nom de Courant du Diable, Chéttan-AkindtcL

Une fois le cap doublé, le cTétroit s'élargit comme un lac, et c ici commence, dit H. de Lamartine, une série non interrompue de palais, de mateons et de jardins des principaux favoris, ministres ou pachas du Grand Seigneur. Tous dorment snr la mer comme pour en aspirer la fraîcheur. Leurs jCenétres sont

ouvertes; les maîtres sont assis sur des divans dans de vastes salies toutes brillantes d'or et de soie; ils fument, causent, boivent des sorbets en nous regardant passer. Leurs appartements donnent aussi sur des terrasses en gradins chargées de treillis , d*arbustes et de fleurs. Les nombreux esclaves, en riches costumes, sont, en général, assis sur les marches d'escaliers que baigne la mer; et les kaïks, armés de rameurs» sont au bord de ces escaliers prêts à recevoir et à emporter les maîtres de ces demeures. Partout les harems forment une aile un peu séparée, par des jar* dins ou des cours, de l'appartement des hommes. Ils sont grillés. Je vois seulement de temps en temps la tête d'un joli enfant qui se colle aux ouvertures du treillis enlacé de fleurs grimpantes pour regarder la mer, et le bras blanc d'une femme qui entr'ouvre ou referme une persienne. Ces palais, ces maisons sont ; tout en bois, mais très-richement travaillé, avec des avant-toits, des galeries, des balustrades sans nombre, et tout noyés dans l'ombre des grands arbres, dans les plantes grimpantes, dans les bosquets de jasmins et de roses. Tous sont baignés par le courant du Bosphore, et ont des cours intérieures où l'eau de la mer pénètre et se renouvelle, et où les kaiks sont à l'abri. Le Bosphore est si profond partout que nous passons assez près du bord pour respirer l'air embaumé des fleurs, et reposer nos rameurs à l'ombre des arbres. Les plus grands bâtiments passent aussi près que nous, et souvent une vergue d'un brick ou d'un vaisseau s'engage dans les branches d'un arbre, dans les treillis d*une vigne ou même dans les persiennes d'une croisée, et fuit en emportant des lambeaux du feuil-

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lage ou de la maison. Ces maisons ne sont séparées les udes des autres que par des groupes d^arbres sur quelques petits corps avancés, ou par quelques angles de rochers couverts de lierre et de mousse qui descendent des arrêtes des collines et se prolongent de quelques pieds dans les flots. De temps en temps seulement, une anse plus profonde et plus large se creuse entre deux collines, séparées et fendues par le lit creux d'un torrent ou d*un ruisseau. Un village (Bébek) s*étend alors sur les bords aplanis de ces golfes, ayec ses belles fontaines moresques, sa mosquée à coupoles d'or ou d'azur, et son léger minaret qui confond sa cime dans celle des grands platanes. Les maisonnettes peintes s'élèvent en amphithéâtre des deux côtés et au fond de ces petits golfes, avec leurs façades et leurs kiosques à mille couleurs ; sur la cime des collines , de grandes villas s'étendent, flanquées de jardins suspendus et de groupes de sapins à larges têtes, et terminent les horizons. Au pied de ces villages est une grève ou un quai de granit de quelques pieds seulement de large ; ces grèves sont plantées de sycomores, de vigaes, de jasmins, et forment des berceaux jusque sur la mer, où les kaïks s'abritent. Là sont à l'ancre des multitudes d'embarcations et de bricks de commerce de toutes les nations. Ils mouillent en' face de la maison ou des magasins de l'armateur, et souvent un pont, jeté du pont du brick à la fenêtre de la villa, sert à transporter les marchandises. Une foule d'enfants, de marchands de légumes, de dattes, de fruits, circule sur ces quais : c'est le bazar du village et du Bosphore. Des matelots de tous les costumes et de toutes les langues y sont groupés au

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milieu des Osmanlis, qui fument» accroupis sur leurs lapis» auprès de la fontaine, autour du tronc des platanes. Aucune vue des villages de Lucerne ou dlnterlaken ne peut donner une idée de la grâce et du pittoresque exquis de ces petites anses du Bosphore. Il est impossible de ne pas s'arrêter un moment sur ses rames pour les contempler. On trouve de ces villes» ports ou villages, à peu près toutes les cinq minutes» sur la première moitié de la côte d'Europe» c*est-*àdire pendant deux on trois lieues. Elles deviennent ensuite un peu plus rares » et ie paysage prend un caractère plus agreste par l'élévation croissante des collines et la profondeur des forêts. »

c Traversons le bassin, dit M. Adalbert de Be^umont» et allons nous asseoir un instant sous ces ombrages épais» sur cette prairie émaillée de fieurs, au pied de cette fontaine de marbre toute dorée et d'une si été* gante architecture. Ce lieu béni, c'est Gheuk»Sou^ eau bleu de ciel, que les Européens nomment Eaux douces d'Asie, C'est là que les femmes turques» grecques et arméniennes» et les hommes de toute nation» viennent se promener les jours de fête.. Autour de la fontaine» à l'ombré des arbres et dans les prairies environnan* tes» les nattes et lès tapis s'étendent» et là ce peuple voluptueux» accoudé sur des coussins» savoure en silence la fumée du chibouque ou du narguiléy écoutant la musique et buvant le scherbet glacé ou le moka brûlant. Plus loin des tentes s'élèvent» où déjeunes danseurs grecs charment les vieux Turcs; des musiciens arabes et arméniens s'installent sur l'herbe autour des chariots dorés des sultanes» et répètent» avec un succès toujours nouveau» à ces oreilles

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pen musicales » leurs airs criards et monotones, c Les femmes du sultan viennent parfois le vendredi avec leurs en&nts faire le kief[\e far niente) sous les ombrages des Eaux douces. Elles arrivent dans leurs arabas ou chariots dorés, traînées par des bœufs blancs empanachés , et restent là quelques heures à causer, à regarder la foule, à manger des fruits et des conBtures. En nie Voyant dessiner, elles me faisaient signe d*approcher pour regarder mon travail, et, comme je ne répondais pas de suite à leur appel afin de me faire désirer davantage, elles envoyaient une esclave pour amener le giaour récalcitrant ; alors elles étaient sans méfiance^ et j'avais tout le temps, loi*sque les ennuques^ leurs gardiens, s'éloignaient, d*admirer leur beauté, l'éclat de cette peau transparente, la grandeur de leurs yeux noirs, la forme parfa^e de leurs mains et les brillantes pierreries qui couvrent le petit bonnet rougé à flot Ueu dont elles se coiffent. Tout cela, il est vrai, était entouré du yachemak, voile de mousseline sous lequel elles cachent à demi leurs traits; mais lorsqu'elles sont jeunes , jolies et grandes dames , la mousseline des Indes est si fine, les plis en sont si écartés, que de près on les voit aussi bien que si elles n'avaient rien, et cette gaze légère, sous laquelle on cherche, ajoute un attrait de plus à leurs charmes. Le féredjé, vaste peignoir de cachemire, dont elles recouvrent leur éblouissante toilette lorsqu'elles sortent du harem, s'entr'ouvrait parfois et me laissait voir ce délicieux costume, à côté duquel les plus brillantes parures de nos femmes sembleraient manquer de goût, d'éclat, de décence môme, et aussi de cette forme simple et natu-

relie qui laisse deviner le corps, la souplesse des membres et de la (aille, i

Nous sommes arrivés à l'endroit où le Bosphore s'encaisse, comme un large et rapide fleuve, entre deux caps de rochers qui descendent à pic du haut de ses doubles montagnes ; le canal, qui serpente, semble, à l'œil, fermé là tout à fait; ce n'est qu'à mesure qu'on avance, qu'on le voit se déplier et tourner derrière le cap de l'Europe, puis s'élargir et se creuser en lac, pour porter les deux villes de Thérapia et de Buïuk-Déré. Du pied au sommet de ces deux caps de rochers , revêtus d'arbres et de touffes épaisses de végétation, montent des fortîGcatiens à demi ruinées, et s'élancent d'énormes tours blanches, crénelées, avec des ponts-levis et des donjons, de la forme des belles constructions du moyen âge. Ce . sont les fameux Châteaux d'Europe et d'Asie, d'où Mahomet II assiégea et menaça si longtemps Gonstantinople avant d'y pénétrer. Us s'élèvent, comme deux fantômes blancs, du sein noir des pins et des cyprès, comme pour fermer l'accès de ces deux mers. Leurs tours et leurs tourelles, suspendues sur les vaisseaux à pleines voiles ; les longs rameaux de lierre qui pendent, comme des manteaux de guerriers, sur leurs murs à demi ruinés^ les rochers gris qui les portent, et dont les angles sortent de la forêt qui les enveloppe; les grandes ombres qu'ils jettent sur les eaux, en font un des points les plus caractérisés du Bosphore. C'est là qu'il perd de son aspect exclusivement gracieux pour prendre un aspect tour à tour gracieux et sublime. Des cimetières turcs s'étendent à leur pied, et des turbans sculptés en marbre blanc

sortent çà et là des touffes de feuillage baignées par le flot.

« Heureux les Turcs, s'écriait ici M. de Lamartine, ils reposent toujours dans le site de leur prédilection, à Tombre de Farbuste qu'ils ont aimé, au bord du courant dont le murmure les a charmés, visités par les colombes qu^ils nourrissaient de leur vivant, embaumés par les fleurs qu'ils ont plantées. S'ils ne possèdent pas la terre pendant leur vie, ils la possèdent après leur mort; et on ne relègue pas les restes de ceux qu'on a aimés dans ces voiries humaines , d'où l'horreur repousse le culte et la piété des souvenirs. 1

Les anciens prétendaient que d'Europe on ententendait chanter les oiseaux de l'Asie, façon poétique sans doute d'exprimer par une image le peu de largeur du canal. Le moment où on en peut le mieux juger, c'est lorsque te vent du sud vient à souffler. Queiiquefois pendant l'été, le vent du nord règne trois mois de suite, et retient dans le port de Stamboul tous les navires en destination pour la mer Noire; dès qu'il cesse un jour et que le vent du sud se fait sentir, ils s'élancent comme une nuée de goélands, les ailes étendues, et c'est un spectacle magique que cette immense flotte luttant de vitesse et s'encombrant dans ce passage étroit, comme fait la foule à la sortie d'une porte. Souvent la confusion est si grande et le vent si fort, qu'il arrive des abordages involontaires et de graves avaries. Ordinairement, ce sirocco est le signal d'un orage. La lutte entre les deux vents contraires amoncelle au-dessus du Bosphore d'immenses nuages» arrivant les uns de la mer Blan-

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che, les autres de la mer Noire ; ils restent là e& présence, rangés en bataille, jusqu'à ce qu'uue décharge électrique annonce le commencement du combat J'ai été témoin d'un de ces terribles orages, pendant lequel plus de deux cents bâtiments, grands et petits, arrachés de leurs ancres, entraînés par les courants, furent brisés contre les quais ou engloutis dans Ta* bime. Le lendemain, je parcourus le Bosphore au milieu des débris de toute sorte qui couvraient ses flots troublés ; on eût dit les suites d'un grand combat naval. Beaucoup de ces villas élégantes qui s'avancent au-dessus de la mer, avaient été défoncées sons le choc des navires lancés par la tempête, et que l'on voyait encore avec leurs mâts, leurs cordages et la moitié de leui* coque engagés dans les murailles, les plafonds, les divans et les tentqres des salons ravagés. Un peu plus loin, au-dessus d'Anatoli-HIssar, bouquet d'arbres magnifiques^ à l'extrémité duquel s'avance un kiosque en bois rouge de bien simple apparence , s*enfonce la gorge de Kandlïgeh ; rien n'est plus beau que le bois touffu qui l'enveloppe. C'est là qu'on peut juger de la végétation luxuriante des forêts d'Asie. Vous tous qui aurez le bonheur de contemplei* ces merveilles, essayez d'entrer dans le kiosque de bois rouge, et vous y verrez une merveiUe de l'art persan : une coupole dorée, chargée de branches de roses, sous laquelle une merveilleuse fontaine de marbre sculpté lance ces jets odorants; des fenêtres qui enc4idrenl un incomparable paysage ; despanneaux en marqueterie de nacre, d'argent et d'ébène^ font de ce kiosque un lieu de délices. Il fut construit, en 1720, par le pacha Hussein. pour y recevoir Ach-

met m, qui lui avait annoncé sa visite. Grand amateur de tulipes, le Sultan voulait admirer celles de sop favori, qui, potir cette solennité, illumina son jardin en tulipes de cristal répétant exactement les couleurs de celles des parterres.

A mesure qu'on avance vers la mer Noire, les habitations deviennent plus rares, les montagnes plus nues , surtout du* côté de l'Asie. De longues bandes d'oiseaux, qui filent au ras de Teau, rapides comme l'éclair, vont et viennent sans cesse d'une mer à l'autre. Les Turcs prétendent que ce sont les âmes inquiètes des malheureuses victimes de la politique noyées dans le Bosphore.

Balta-Simani , port de la Hache, forme une anse profonde sur la côte de l'Europe ; puis vient le délicieux golfe iïhténia, autrefois Lasihénès. A l'entrée se dressent deux de ces machines à pécher, nommées en turc Baluk^Hana, maison anx poissons, et en italien Taliani. C'est un assemblage de hautes perches entre-croisées, soutenant une cahute de planches, et qui se dressent, du milieu de reau,de la façon la plus pittoresque» On dirait de loin un de ees oiseaux à longues pattes qui se promèh«»t dans les étangs. De toutes les manières de pécher en usage sur le Bosphore, c*est la plus remarquable et la seule qui lui soit propre. Ce sont des Bulgares qui, chaque printemps, élèvent leur échafaudage dans les lieux connus pour le passage des poissons, lors de la migration qui a lieu aux renouvellements de saison. Ils forment une enceinte, avec des pieux enfoncés dans la mer, sur trois côtés auxquels s'attache un filet immense excessivement fin et tout en soie tordue. Ce filet, qui

iratne au fond de Veau , est relevé sur le quatrième côté, occupé par la pêcherie, à l'aide de cordes et de poulies qu*on attache à la cime des perches de cette Baluk-Hana ; puis, du haut de la petite cabane , ces pécheurs expérimentés guettent l'arrivée de quelque caravane. Ce sont les rougets si délicats, les pélamides qui viennent des Palus-Méotides, et une foule d'autres espèces aussi estimées qu'elles'méritent de l'être. Pour mieux distinguer jusqu'au fond de l'eau, ils jettent des cuillerées d'huile qui forment des ronds transparents comme des lentilles de verre; puis, dès qu'ils aperçoivent le bafaillon noir qui s'avance, ils tirent les cordes, et |e Blet, enlevé de l'eau par tous ses côtés, leur permet de saisir à la main les nombreuses victimes de leur ruse, qu'on voit souvent sauter par milliers. C'est un spectacle fort amusant à contempler, et non moins émouvant pour les simples curieux que pour les acteurs intéressés au dénouement. Au delà disténia, s'ouvre le joli vallon de Kalender, puis Thérapia, résidence d'été de l'ambassadeur de France, donnée à Louis XVI par l'infortuné Sélim. Ensuite on entre dans le golfe de Buiuk-Déré, bourg considérable habité par la plupart des ambassadeurs. Une vaste prairie, qui conduit aux aqueducs et à la forêt de Belgrade, s'avance jusqu'au bord de l'anse profonde de Buïuk-Déré. A l'entrée, un platane gigantesque, formé de onze jets partis de la même souche, étale au loin ses branches magnifiques. Dans le tronc ouvert de l'un de ces arbres, un homme peut facilement entrer à cheval et s'y tenir à couvert. C'est le platane sous lequel Godefroy de Bouillon avait, dit-on, dressé ses tentes.

En face, sur la rive d'Asie, s'élève la montagne du Géant , Youcha-Daghi , haute de six cents pieds. De son sommet, on découvre les deux mers. A son pied commence la vallée du Grand Seigneur, Unkiar-lské' lect, ou fut signé, en i830, le traité entre les Turcs et les Russes, traité qui accordait à ces derniers la libre entrée du Bosphore, fermé aux vaisseaux des autres nations.

En quittant le bassin de Buïttk-Déi*é, on entre dans la portion du détroit nommée canal de la mer Noire, jadis protégée par deux forteresses construites du temps des Génois. Le château d'Europe est détruit , mais celui d'Asie existe encore en assez bon état. Après Buîuk'Liman, l'ancien port des Éphésiens , on trouve le lieu où le roi Pfainée tenait sa cour. Mais voici la mer Noire, Cara Dentz, comme la nomment les Turcs. Le cap Fanaraki se présente en face, et, vers la droite , se dressent des roches sombres portant le nom de Cyanées. Sur cet écueil, qui gène l'entrée du Bosphore, on remarque une espèce d'autel votif en marbre blanc , à peine reconnaîssable à la guirlande de laurier et aux quatre têtes de taureaux qui le soutiennent.

c La c6te d'A^e, écrivait M. de Lamartine au retour de cette promenade, ne doit presque rien à Thomme, la nature y a tout fait! Il n'y a plus là ni Buîuk-Déré, ni Thérapia, ni palais d'ambassadeurs, ni ville d'Arméniens ou de Francs; il n'y a que des montagnes, des gorgés qui les séparent, de petits vallons tapissés de praires qui se creusent entre les racines de rochers, des ruisseaux qui y serpentent, des torrents qui les blanchissent de leur écume, des forêts

qui se suspendent à leurs flancs, qui glissent dans leors ravines , qui descendent jusqu'aux bords des golfes nombreux de la côte ; une variété de formes et de teintes, et de feuillage, eC de verdure, que le pin» ceau du peintre de paysage ne pourrait môme pas inventer ; quelques maisons isolées de matelots ou de jardinies turcs, répandues de loin en loin sur la grève, ou jetées sur la plate-forme d'une colline boisée , on groupées sur la pointe des rochers où le courant vous porte, et se brise en vagues bleues comme le ciel de nuit; quelques voiles blanches de pécheurs, qui se trainent dans des anses profondes, jet qu'on voit glisser d'un platane à l'autre, comme une toile sèche que les laveuses replient; d'innombrables volées d'oiseaux blancs qui s'essuyent sur le bord des prés ; des aigles qui planent du haut des montagnes sur fat mer; les criques les plus mystérieuses, entièrement fermées de rochers et de troncs d'arbres gigantesques, dont les rameaux, chargés de nuages de feuilles, se courbent sur les flots, et forment sur la mer des berceaux où les kaïks s'enfoncent. Un ou deux villages cachés dans l'ombre de ces criques, avec leurs jardins jetés derrière eux sur des pentes vertes, et leurs groupes d'arbres au pied des rochers,, avec leurs barques bercées par la douce vague à leur porte, leurs nuéôs de colombes sur leurs toits, leurs femmes et leurs enfants aux fenêtres, leurs vieillards assis sous lé platane au pied du minaret; des laboureurs qui rentrent des champs dans leurs kaïks; d'autres qui remplissent leurs barques de fagots verts, de myrte ou de bruyère en fleurs, pour les sécher et les brûler l'hiver. Cachés derrièr^e ces monceaux de verdure pendante, qui dé-

bordent et trempent dans Feau, on n'aperçoit ni la barque ni le rameur, et Ton croit voir un morceau de la rive, détaché de terre par le courant, flotter au hasard sur la mer avec ses feuillages verts et ses fleurs encore parfumées. >

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