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I. aS

2l8 VOYAGE EN ORIfNT

belles armes, de beaux chevaux et de beaux costumes; ils vivent, comme tous mes autres Arabes, de galette de farine d'orge et de fruits ; ils couchent en plein air, sous les mûriers des jardins ou dans une tente que j'ai fait dresser auprès du lieu où sont les chevaux.

Le consul de Sardaigne, M. Bianco, que nous voyons tous les jours comme un ami de plusieurs années, nous facilite tous ces arrangements intérieurs qui feront ma sécurité pour ma femme et mon enfant pendant mon absence, et qui contribueront aussi à notre propre sécurité en route; j'achète des tentes, et il me prête la plus belle des siennes.

22 septembre i8j2.

Les chaleurs étouffantes de septembre retardent de quelque temps notre départ. Nous passons les journées à rendre et à recevoir les visites de tous nos voisins, Grecs, Arabes, Maronites, et à former des relations qui doivent nous rendre ce séjour agréable. Nous ne trouverions nulle part en Europe plus de bienveillance et d'accueil qu'on nous en prodigue ici ; ces peuples sont accoutumés à ne voir arriver dans leur pays que des Européens adonnés au commerce, et dont toutes les relations ont un but intéressé; ils ne comprennent pas d'abord que l'on vienne habiter et voyager parmi eux.

uniquement pour les connaître et pour admirer leur belle nature et leurs monuments en ruine; ils commencent par suspecter les intentions d'un voyageur, et comme les traditions leur font croire que des trésors sont enfouis dans toutes les ruines, ils pensent que nous avons le secret de déterrer ces trésors, et que c'est là le but de nos dépenses et de nos fatigues; mais quand une fois on a pu les convaincre que l'on ne voyage pas dans cette intention, que l'on vient seulement admirer l'œuvre de Dieu dans les plus belles contrées du monde, étudier les mœurs, voir et aimer des hommes; quand, de plus, on leur offre des présents sans leur demander en échange autre chose que leur amitié; quand on a avec soi, comme nous l'avons, un médecin et une pharmacie, et qu'on leur distribue gratis les recettes, les consultations et les médicaments; quand ils voient que l'étranger qui leur arrive est fêté et considéré des autres Francs, qu'il a à lui un beau navire qui le porte à volonté d'un port à l'autre, et qui refuse de se charger d'aucun objet de commerce, leur imagination est frappée d'une idée de puissance, de grandeur et de désintéressement qui renverse tous leurs systèmes, et ils passent promptement de la défiance à l'admiration, et de l'admiration au dévouement.

Telle est leur disposition pour nous. Notre

cour est sans cesse remplie d'Arabes des montagnes, de moines maronites, de cheiks druses, de femmes, d'enfants, de malades, qui viennent déjà de quinze à vingt lieues pour nous voir, nous demander des consultations et nous offrir l'hospitalité si nous voulons passer par leurs terres; presque tous se font précéder de quelques présents de vins ou de fruits du pays. Nous les recevons bien, nous leur faisons prendre le café, fumer la pipe, boire le sorbet glacé; je leur donne, en échange de leurs cadeaux, des présents d'étoffes d'Europe, quelques armes, une montre, de petits bijoux de peu de valeur dont j'ai apporté une grande quantité; ils retournent enchantés de notre accueil, et vont porter au loin et répandre la réputation de Vernir Frangi (c'est ainsi qu'ils m'ont nommé), \e prince des Francs; je n'ai pas d'autre nom dans tous les environs de Bayruth et dans la ville même; et comme cette considération peut nous être d'une grande utilité pour nos courses aventureuses dans toutes les contrées, M. Jorelle et les consuls européens ont la bonté de ne pas les détromper et de laisser passer l'humble poète pour un homme puissant en Europe.

On ne peut se figurer avec quelle rapidité les nouveJles circulent de bouche en bouche dans l'Arabie; on sait déjà à Damas, à Alep, à Latakié, à Saïde, à Jérusalem, qu'un étranger est

arrivé en Syrie, et qu'il va parcourir ces contrées. Dans un pays où il y a peu de mouvement dans les choses et dans les esprits, le plus petit événement inusité devient tout de suite le sujet des conversations : il circule avec la rapidité de la parole, d'une tribu à l'autre; l'imagination sensible, exaltée des Arabes, grossit et colore tout, et une renommée est faite en quinze jours, à cent lieues de distance. Ces dispositions de ce pays, dont lady Stanhope a fait l'épreuve autrefois dans des circonstances à peu près semblables aux miennes, nous sont trop favorables pour nous en plaindre. Nous laissons faire, nous laissons dire, et j'accepte, sans les détromper, les titres, les richesses, les vertus dont l'imagination arabe m'a doté, pour les déposer ensuite humblement, en rentrant dans les justes proportions de ma médiocrité native.

27 septembre i8}2. — Tour de Faltardiu.

Nous avons passé toute la journée à la noce de la jeune Syrienne-Grecque. La cérémonie a commencé par une longue procession de femmes grecques, arabes et syriennes, qui sont venues, les unes à cheval, les autres à pied, par les sentiers d'aloès et de mûriers, assister la fiancée pendant cette fatigante journée. Depuis plusieurs jours et plusieurs nuits déjà,

un certain nombre de ces femmes ne quittent pas la maison d'Habib et ne cessent de faire entendre des cris, des chants, des gémissements aigus et prolongés, semblables à ces éclats de voix que les vendangeurs et les faneurs poussent sur les coteaux de notre France pendant les récoltes. Ces clameurs, ces plaintes, ces larmes et ces joies convenues, doivent empêcher la mariée de dormir plusieurs nuits avant la noce. Les vieillards et les jeunes gens de la famille de l'époux en font autant de leur côté, et ne lui laissent prendre presque aucun repos depuis huit jours. Nous ne comprenons rien aux motifs de cet usage.

Introduits dans les jardins de la maison d'Hahib, on a fait entrer les femmes dans l'intérieur des divans pour faire leurs compliments à la jeune fille, admirer sa parure et voir les cérémonies. Pour nous, on nous a laissés dans la cour ou fait entrer dans un divan inférieur. Là, une table était dressée à l'européenne, chargée d'une multitude de fruits confits, de gâteaux au miel et au sucre, de liqueurs et sorbets, et pendant toute la soirée on a renouvelé cette collation à mesure que les nombreux visiteurs l'avaient épuisée. J'ai réussi à m'introduire par exception jusque dans le divan des femmes, au moment où l'archevêque grec donnait la bénédiction nuptiale. La jeune fille était clebout à côté de son fiancé, couverte de la

tête aux pieds d'un voile de gaze rouge brodé en or. Un moment le prêtre a écarté le voile, et le jeune homme a pu entrevoir pour la première fois celle à qui il unissait sa vie ; elle était admirablement belle. La pâleur dont la fatigue et l'émotion couvraient ses joues, pâleur relevée encore par les reflets du voile rouge et les innombrables parures d'or, d'argent, de perles, de diamants, dont elle était couverte, et par les longues nattes de ses cheveux noirs qui tombaient tout autour de sa taille ; ses cils peints en noir, ainsi que ses sourcils et le bord de ses yeux ; ses mains, dont l'extrémité des doigts et des ongles était teinte en rouge avec le henné, et avait des compartiments et des dessins mauresques : tout donnait à sa ravissante beauté un caractère de nouveauté et de solennité pour nous dont nous fûmes vivement frappés. Son mari eut à peine le temps de la regarder. Il semblait accablé et expirant lui-même sous le poids des veilles et des fatigues dont ces usages bizarres épuisent les forces de l'amour même. L'évêque prit des mains d'un de ses prêtres une couronne de fleurs naturelles, la posa sur la tête de la jeune fille, la reprit, la plaça sur les cheveux du jeune homme, la reprit encore pour la remettre sur le voile de l'épouse, et la passa ainsi plusieurs fois d'une tête à l'autre. Puis on leur passa également tour à tour des anneaux aux

doigts l'un de l'autre. Ils rompirent ensuite le même morceau de pain, ils burent le vin consacré dans la même coupe. Après quoi on emmena la jeune mariée dans des appartements où les femmes seules purent la suivre, pour changer encore sa toilette. Le père et les amis du mari l'emmenèrent de leur côté dans le jardin, et on le fit asseoir au pied d'un arbre entouré de tous les hommes de sa famille. Les musiciens et les danseurs arrivèrent alors, et continuèrent jusqu'au coucher du soleil leurs symphonies barbares, leurs cris aigus et leurs contorsions autour du jeune homme, qui s'était endormi au pied de l'arbre et que ses amis réveillaient en vain à chaque instant.

Quand la nuit fut venue, on le conduisit seul et processionnel lement jusqu'à la maison de son père. Ce n'est qu'après huit jours que l'on permet au nouvel époux de venir prendre sa femme et de la conduire chez lui.

Les femmes qui remplissaient de leurs cris la maison d'Habib sortirent aussi un peu plus tard. Rien n'était plus pittoresque que cette immense procession de femmes et de jeunes filles dans les costumes les plus étranges et les plus splendides, couvertes de pierreries étincelantes, entourées chacune de leurs suivantes et de leurs esclaves portant des torches de sapin résineux pour éclairer leur marche, et prolongeant ainsi leur avenue lumineuse à travers les

longs et étroits sentiers ombragés d'aloès et d'orangers, au bord de la mer, quelquefois dans un long silence, quelquefois poussant des cris qui retentissaient jusque sur les vagues ou sous les grands platanes du pied du Liban. Nous rentrâmes dans notre maison, voisine de la maison de campagne d'Habib, où nous entendions encore le bruit des conversations des femmes de la famille; nous montâmes sur nos terrasses, et nous suivîmes longtemps des yeux ces feux errants qui circulaient de tous côtés, à travers les arbres dans la plaine.

2<? septembre lSj2.

On parle d'une défaite d'Ibrahim. Si l'armée égyptienne venait à subir un revers, la vengeance des Turcs, opprimés aujourd'hui ici par les chrétiens du Liban, serait à craindre, et des excès pourraient avoir lieu dans les campagnes isolées, surtout comme la nôtre. Je me suis décidé à louer aussi par précaution une maison dans la ville : j'en ai trouvé une ce matin qui peut nous loger tous ; elle est composée, comme tous les palais arabes, d'un petit corridor obscur qui ouvre sur la rue par une porte surbaissée ; ce corridor conduit à une cour intérieure pavée de marbre et entourée de divans ou salons ouverts; l'été on jette une tente sur cette cour, et c'est là que se tiennent

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les Arabes pour recevoir les visites; un jet d'eau coule et murmure au milieu de la cour; quand il n'y a pas d'eau courante, il y a au moins un puits fermé dans un des angles ; de cette cour, on passe dans plusieurs grandes pièces pavées aussi de mosaïques ou de dalles de .marbre, et décorées jusqu'à hauteur d'appui ou de marbre sculpté en niches, en pilastres, en petites fontaines, ou de boiseries de cèdre jaune admirablement travaillé; la première partie de ces divans est plus basse d'une marche que la seconde moitié, et cette seconde moitié de l'appartement est défendue par une balustrade en bois élégamment sculptée; les esclaves et les serviteurs se tiennent dans la première partie, debout, la tasse de café, le sorbet ou la pipe à la main ; les maîtres sont assis sur des tapis et appuyés sur des coussins dans la secotide 5 en général, au fond de la pièce on trouve un petit escalier de bois caché dans la boiserie et qui conduit à une espèce de tribune haute qui occupé le fond de la chambre J cette tribune ouvre d'un côté sur la rue par de petites fenêtres en ogive garnies de grillages» et du côté de l*appartemeht, elle est voilée aussi de grillages en bois, où les menuisiers du pays étalent tout l'art de leurs dessins et de leur travail. Ces triburles sont très éti*oites et ne peuvent (Contenir qu?un divan recouvert de matelas et de coussiris de soie J

c'est là que les riches Turcs ou Arabes se retirent pour la nuit; les autres se contentent de faire étendre des coussins par terre et y dorment tout habillés et sans autre couverture que les lourdes et belles fourrures dont ils sont habituellement vêtus.

Il y a cinq ou six pièces semblables dans ma maison de ville au premier étage, et autant au second, outre un grand nombre de petites pièces hautes et détachées pour des domestiques européens ; les janissaires, les saïs, les domestiques arabes, couchent à la porte de la rue, ou sous le corridor, ou dans la cour; on ne s'occupe jamais de leur trouver une place ou un lit ; le peuple ici n'a d'autre lit que la terre et une natte de paille d'Egypte; la beauté du climat a pourvu à tout, et nous éprouvons nous-mêmes qu'il n'y a pas de ciel de lit plus délicieux que ce beau firmament étoile où les brises légères de la mer apportent un peu de fraîcheur et sollicitent au sommeil ; il y a peu ou point de rosée, et il suffit de se couvrir les yeux d'un mouchoir de soie pour dormir ainsi en plein air sans aucun inconvénient.

Cette maison n'est qu'une sûreté pour ma femme et mon enfant, en cas de retraite d'Ibrahim-Pacha ; je me suis contenté d'en prendre les clefs, et nous ne l'occuperions que si le reste du pays devenait inhabitable. Sous la garantie des consuls européens, dans une

ville fermée de murs, et à côté d'un port où des vaisseaux de toutes les nations sont sans cesse à l'ancre, il ne peut pas y avoir un péril imminent pour des voyageurs. J'ai loué la maison de ville pour un an mille piastres, c'està-dire trois cents francs environ ; les cinq maisons de campagne réunies ne me coûtent que trois mille piastres : en tout treize cents francs par an, pour avoir six maisons, dont une seule, celle de la ville, coûterait au moins quatre ou cinq mille francs en Europe.

Il y a sur une langue de terre, à gauche de la ville, une des plus délicieuses habitations que l'on puisse désirer au monde : elle appartient à un riche négociant turc, à qui j'ai fait proposer de me la céder; il n'a pas voulu me la louer; mais il m'a offert de me la vendre pour trente mille piastres, c'est-à-dire pour environ dix mille francs ; elle s'élève au milieu d'un jardin très vaste, planté de cèdres, d'orangers, de vignes, de figuiers, et arrosé par une belle fontaine d'eau de roche ; la mer l'entoure de deux côtés, et l'écume vient baigner le pied des murs ; toute la belle rade de Bayruth s'étend devant vous avec ses navires à l'ancre, dont on entend de là le bruit du vent dans les cordages ; elle est arrêtée par un vieux château mauresque qui s'avance dans la mer, qui est joint à de belles pelouses vertes par des ponts, et dont les créneaux élevés se dessinent en

sombre sur le fond des neiges du Sannin, laissant voir dans leurs intervalles les sentinelles d'Ibrahim qui se promènent en regardant la mer.

la maison est beaucoup plus belle que celle que je viens de louer. Tous les murs sont revêtus de marbres admirablement sculptés ou de boiseries de cèdre du plus riche travail; des jets d'eau éternels murmurent au milieu des pièces du rez-de-chaussée, et des balcons grillés et saillants, qui font le tour des étages supérieurs, permettent aux femmes de passer, sans être vues, les jours et les nuits en plein air, et d'enivrer leurs regards du spectacle admirable de la mer, des montagnes et des scènes animées du port. Ce Turc m'a très bien reçu ; il m'a prodigué les sorbets, les pipes et le café, et m'a conduit lui-même dans toutes les pièces de sa maison; il avait préalablement envoyé un eunuque noir avertir ses femmes de se retirer dans un pavillon du jardin ; mais lorsque nous arrivâmes à leur appartement au harem, l'ordre n'était pas encore exécuté, et nous aperçûmes cinq ou six jeunes femmes, les unes de quinze ou seize ans tout au plus, les autres de vingt à trente, dans ce beau et gracieux costume des femmes arabes, et dans tout le désordre de leur toilette d'intérieur, qni se levaient précipitamment de leurs nattes et de leurs divans et s'enfuyaient les jambes

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et les pieds nus, celles-ci jetant à la hâte un voile sur leur visage, celles-là emportant de petits enfants à leurs mamelles, dans toute la honte, dans toute la confusion, naturelles à une pareille surprise ; elles se glissèrent dans un corridor sombre, et l'eunuque se plaça à la porte. Le négociant arabe ne parut nullement affligé de cette circonstance, et nous visitâmes toutes les pièces intérieures du harem, comme nous aurions pu faire dans une maison d'Européens.

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