août iS
A midi, nous mettons à la voile de Rhodes pour Chypre, par une magnifique Soirée. J'ai les yeux tournés sur Rhodes, qui s'enfonce enfin dans la mer. Je regrette cette belle île comme une apparition qu'on voudrait ranimer; je m'y fixerais, si elle était moins séparée du monde vivant avec lequel la destinée et le devoir nous imposent la loi de vivre. Q^ielles
délicieuses retraites aux flancs des hautes montagnes, et sur ces gradins ombragés de tous les arbres de l'Asie! On m'y a montré une maison magnifique appartenant à l'ancien pacha, entourée de trois grands et riches jardins baignés de fontaines abondantes, ornés de kiosques ravissants. On en demande seize mille piastres de capital, c'est-à-dire quatre mille francs : voilà du bonheur à bon marché!
28 août iS^2.
La mer est belle, mais lourde; point de vent; d'immenses lames viennent de l'ouest rouler majestueusement sous notre poupe, et nous jettent, pendant trois jours et trois nuits, tantôt sur un flanc, tantôt sur l'autre. Insupportable martyre qu'un mouvement sans résultat! — c'est rouler le tonneau des enfers! Le quatrième jour, nous apercevons la pointe orientale de Chypre; un jour passé à longer l'île; nous ne jetons l'ancre dans la rade de Larnaca que le sixième jour au matin.
M. Bottu, consul de France à Chypre, reconnaît le bâtiment où il nous sait embarqués. 11 envoie à bord une des personnes de son consulat pour nous engager à descendre chez lui, et à accepter une hospitalité à laquelle nous n'avons d'autre droit que son obligeance et son amabilité. — J'accepte; — nous descendons: —
excellent et cordial accueil de M. et M™* Bottu ; — M. Perthier et M. Guillois, attachés au consulat, nous comblent des mêmes prévenances ; nous rendons et recevons des visites : — présents; — café, vin de Chypre envoyé par M. Mathéi, un des magnats de Chypre.
ji août iSj2,
Deux jours passés à Chypre; charme du repos après une longue navigation; — soins de l'hospitalité la plus inattendue et la plus aimable : voilà l'état de mon esprit à Chypre; mais c'est tout. Ce pays, qu'on m'avait vanté comme une oasis des îles de la Méditerranée, ressemble entièrement à toutes les îles pelées, ternes, nues,' de l'Archipel ; — c'est la carcasse d'une de ces îles enchantées ou l'antiquité avait placé la scène de ses cultes les plus poétiques; il est vrai que, pressé d'arriver en Asie, je fl'ai visité que de .l'œil les scènes éloignées et pittoresques dont cette île est, dit-on, remplie; à mon retour, je dois y faire un séjour d'un mois, et parcourir en détail les montagnes de Chypre.
L'île est fertile dans toutes ses parties : oranges, olives, raisins, figues, vignes, coton, tout y réussit, même la canne à sucre. Cette terre de promission, ce beau royaume pour un chevalier des croisades ou pour un compagnon
de Bonaparte, nourrissait autrefois jusqu'à deux millions d'hommes; il n'y reste que trente mille habitants grecs et quelques Turcs. Rien ne serait plus aisé que de s'emparer de cette souveraineté : un aventurier y réussirait sans peine avec une poignée de soldats et quelques millions de piastres; cela en vaudrait la peine, s'il y avait chance de la conserver; mais l'Europe, qui a tant besoin de colonies, s'oppose à ce qu'on lui en fasse; la jalousie des puissances viendrait au secours des Turcs, sèmerait la discorde dans la nouvelle conquête, et le conquérant aurait le sort du roi Théodore. — Quel dommage! c'est un beau rêve, et huit jours le changeraient en réalité.
En mer. — • Partis de Vile de Chypre, le 2 sepletithre 18^2.
Nous avons mis à la voile hier à minuit. Nos amis de Chypre, MM. Bottu et Perthier, ont passé la soirée avec nous sur le pont du brick, et ne nous ont quittés qu'à minuit. Nous emportons les plus vifs sentiments de reconnaissance pour l'accueil vraiment amical que nous ont fait M. et M'"® Bottu. C'est une singulière destinée que celle du voyageur : il sème partout des affections, des souvenirs, des regrets; il ne quitte jamais un rivage sans le désir et l'espérance d'y revenir retrouver ceux qu'il ne connaissait pa? quelques jours aupa-
ravant. Qiiand il arrive, tout lui est indifférent sur la terre où il promène sa vue; quand il part, il sent que des yeux et des cœurs le suivent de ce rivage qu'il voit s'enfuir derrière lui. Il y attache lui-même ses regards; il y laisse quelque chose de son propre cœur; puis le vent l'emporte vers un autre horizon, où les mêmes scènes, où les mêmes impressions vont se renouveler pour lui. Voyager, c'est multiplier, par l'arrivée et le départ, par le plaisir et les adieux, les impressions que les événements d'une vie sédentaire ne donnent qu'à de rares intervalles; c'est éprouver cent fois dans l'année un peu de ce qu'on éprouve dans la vie ordinaire, à connaître, à aimer et à perdre des êtres jetés sur notre route par la Providence. Partir, c'est comme mourir, quand on quitte ces pays lointains où la destinée ne conduit pas deux fois le voyageur. Voyager, c'est résumer une longue vie en peu d'années; c'est un des plus forts exercices que l.'homme puisse donner à son cœur comme à sa pensée. Le philosophe, l'homme politique, le poète, doivent avoir beaucoup voyagé. Changer d'horizon moral, c'est changer de pensée.
} septembre i8)2.
Nous nous réveillons en pleine mer. Nous ne voyons plus les côtes blanches de cette île.
ni le sommet arrondi de l'Olympe. La mer est calme comme un vaste lac; une brume épaisse et argentée borde de toute part l'horizon. Une faible brise, paresseuse et inégale, vient par moment mourir dans nos larges voiles. Un soleil de plomb brûle les planches du pont, que nous arrosons pour le rafraîchir. Tout le monde est couché sur les barres ou sur les cordages, sans parole, sans mouvement, le front ruisselant de sueur. L'air manque à la respiration; c'est un véritable simoun sur la mer. Il semble qu'on respire d'avance la moite et brûlante réverbération des sables du désert, dont nous sommes encore à cent cinquante lieues. Les journées se passent ainsi. On n'a pas la force de parler, pas même la force de lire. J'entr'ouvre quelquefois la Bible pour y chercher ce qui concerne le Liban, premières cimes qui doivent bientôt frapper nos yeux. Je lis l'histoire d'Hérode dans l'historien Josèphe.
4 septembre 18] 2.
Même absence de vent; même incendie du ciel. La mer fume de chaleur, et ses eaux mortes sont voilées d'un brouillard qu'aucun souffle ne soulève. Nous épions à perte de vue les légères rides que quelques brises perdues tracent à sa surface : nous voyons l'une
d'elles s'approcher lenLement du brick en rendant un peu de couleur vive à la mer; elle donne une légère enflure à nos grandes voiles : le navire craque et soulève un peu d'écume à sa proue. Les poitrines se dilatent; on s'approche du bord où la brise est venue. On sent un peu de fraîcheur glisser sur son front, sous les boucles humides de ses cheveux; et puis tout rentre dans le calme et dans la fournaise accoutumée. L'eau que nous buvons est tiède; personne n'a la force de manger. Si cet état se prolongeait, l'homme ne vivrait pas longtemps. Heureusement nous n'avons que six semaines de ces chaleurs à craindre ; elles finissent au milieu d'octobre.
4 septembre, an soir.
De cinq à huit heures, un vent ïrais, venu du golfe d'Alexandrette, nous a fait faire quelques lieues. Nous devons être à peu près à moitié du chemin entre Chypre et les côtes de Syrie; peut-être demain, à notre réveil, seronsnous en vue des côtes.
S septembre l8j2.
J'ai entendu, en me réveillant, le léger murmure produit par le sillage du vaisseau quand il marche. Je me suis hâté de monter sur le
pont pour voir les côtes; mais on ne voyait rien encore. Les courants fréquents dans cette mer pouvaient nous avoir emportés bien loin de notre estime; peut-être étions-nous à la hauteur des côtes basses de l'Idumée ou de l'Egypte. L'impatience nous gagnait tous.
Mcnie date, à 2 heures.
Le capitaine du l)rick a reconnu les cimes du mont Liban. Il m'appelle pour me les montrer; je les cherche en vain dans la brume enflammée où son doigt me les indique. Je ne vois rien que le brouillard transparent que la chaleur élève, et, au-dessus, quelques couches de nuages d'un blanc mat. Il insiste, je regarde encore, mais en vain. Tous les matelots me montrent en souriant le Liban. Le capitaine ne comprend pas comment je ne vois pas comme lui. « Mais où le cherchez-vous donc? me dit-il : vous regardez trop loin. Ici, plus près sur nos têtes. » En effet, je levai les yeux alors vers le ciel, et je vis la crête blanche et dorée du Sannin, qui planait dans le firmament au-dessus de nous. — La brume de la mer m'empêchait de voir sa base et ses flancs^ — Sa tête seule apparaissait rayonnante et sereine dans le bleu du ciel. C'est une des plus magnifiques et des plus douces impressions que j'aie ressenties dans mes longs voya-'
ges. C'était la terre où tendaient toutes mes pensées du moment, comme homme et comme voyageur; c'était la terre sacrée, la terre où j'allais de si loin chepcher les souvenirs de l'humanité primitive/et puis c'était la terre où j'allais enfin faire reposer dans un climat délicieux, à l'ombre des orangers et des palmiers, au bord des torrents de neige, sur quelque colline fraîche et verdoyante, tout ce que j'avais de plus cher au monde, ma femme et Julia. Je ne doute pas qu'un an ou deux passés sous ce beau ciel ne fortifient la santé de Julia, qui, depuis six mois, me donne quelquefois des pressentiments funestes. Je salue ces montagnes de l'Asie comme un asile où Dieu la mène pour la guérir; une joie secrète et profonde remplit mon cœur; je ne puis plus détacher mes yeux du mont Liban. Nous dînons à l'ombre de la tente étendue sur le pont. La brise continue et se ranime à mesure que le soleil descend. A chaque instant, nous courons à la proue pour niesurer la marche du navire au bruit qu'il fait en creusant la mer; enfin le vent devient frais, les vagues moutonnent; nous filons cinq nœuds d'heure en heure; les flancs des hautes montagnes percent le brouillard et s'avancent comme des caps aériens devant nous; nous commençons à distinguer les profondes et noires vallées qui s'ouvrent sur les côtes; les
ravins blanchissent, les rochers des crêtes se dressent et s'articulent, les premières collines qui partent du voisinage de la mer s'arrondissent; peu à peu nous croyons reconnaître des villages jetés au penchant des collines, et de grands monastères qui couronnent, comme des châteaux gothiques, les sommets des montagnes intermédiaires. Chaque objet que nous saisissons du regard est une joie dans le cœur; tout le monde est sur le pont. Chacun fait remarquer à son voisin un objet qui lui était échappé : l'un voit les cèdres du Liban comme une tache noire sur les flancs d'une montagne, l'autre comme un donjon au sommet des monts de Tripoli; quelques-uns croient distinguer l'écume des cascades sur les déclivités des précipices. — On voudrait pouvoir, avant la nuit, toucher à ce rivage tant rêvé, tant désiré; on tremble qu'au moment d'y atteindre un calme nouveau n'endorme le navire pendant de longues journées sur ces flots qui nous impatientent, ou qu'un vent contraire ne vienne de la côte et ne nous repousse sur la mer de Candie : cette mer de Syrie, golfe immense, entouré des hautes cimes du Liban et du Taurus, est perfide pour les marins; tout ce qui n'y est pas tempête y est calme ou courant; ces courants entraînent invinciblement les navires bien loin de leur route; et puis il n'y a pas de ports sur les côtes : il
faut mouiller dans des rades dangereuses, à une grande distance du rivage; une houle presque constante laboure ces rades et coupe les ancres : nous ne serons tranquilles et sûrs d'être arrivés qu'après être descendus à terre. Pendant que nous faisions tous ces raisonnements, et que nous flottions entre l'espoir et la crainte, la nuit tombe tout à coup, non pas comme dans nos climats, avec la lenteur et la gradation d'un crépuscule, mais comme un rideau qu'on tire sur le ciel et sur la terre. Tout s'éteint, tout s'efface sur les flancs noircis du Liban, et nous ne voyons plus que les étoiles entre lesquelles nos mats se balancent. Le vent tombe aussi , la mer dort, et nous descendons chacun dans nos cabines, dans l'incertitude du lendemain.
Je ne dormais pas; mon esprit était trop agité : j'entendais, à travers les planches mal jointes qui séparaient ma chambre de celle de Julia, le souffle de mon enfant endormie, et tout mon cœur reposait sur elle. Je pensais que demain, peut-être, je dormirais à mon tour plus tranquille sur cette vie si chère que je me repentais d'avoir hasardée ainsi sur la mer, — qu'une tempête pouvait enlever dans sa fleur. Je priais Dieu dans ma pensée de me pardonner cette imprudence, de ne pas me punir de m'être confié trop en lui, de lui avoir deloandé plus que je n'avais eu droit de le faire.
Je me rassurais; je me disais : « C'est un ange visible qui protège à la fois sa propre destinée et toutes les nôtres. Le ciel nous comptera son innocence et sa pureté pour rançon; il nous mènera, il nous ramènera à cause d'elle. Elle aura vu, au plus bel âge de la vie, à cet âge où toutes les impressions s'incorporent, pour ainsi dire, avec nous, et deviennent les éléments mêmes de notre existence, elle aura vu tout ce qu'il y a de beau dans la nature, dans la création ; les souvenirs de son enfance seront les monuments merveilleux, les chefs-d'oeuvre des arts en Italie; Athènes et le Parthénon seront gravés dans sa mémoire comme des sites paternels, les belles îles de l'Archipel, le mont Taurus, les montagnes du Liban, Jérusalem, les Pyramides, le désert, les tentes de l'Arabe, les palmiers de la Mésopotamie, seront les récits de son âge avancé. Dieu lui a donné la beauté, l'innocence, le génie, et un cœur où tout s'allume en sentiments généreux et sublimes; je lui aurai donné, moi, ce que je pouvais ajouter à ces dons célestes, le spectacle des scènes les plus merveilleuses, les plus enchantées de la terre! Quel être ce sera à vingt ans! Tout aura été bonheur, piété, amour et merveilles dans sa vie! Oh! qui sera digne de la compléter par l'amour? » Je pieu- \ rais et je priais avec ferveur et confiance, car 1 je ne puis jam.ais avoir un sentiment fort dans /
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le cœur sans qu'il tende à l'infini, sans qu'il se résolve en un hymne ou en une invocation à Celui qui est la fin de tous nos sentiments, à Celui qui les produit et qui les absorbe tous : à Dieu.
Comme j'allais m'endormir, j'entendis sur le pont quelques pas précipités comme pour une manœuvre; je fus étonné, car le silence était complet depuis longtemps, et la mer ne rendait qu'un petit frémissement de lame qui m'annonçait que le brick marchait encore. Bientôt j'entendis les anneaux sonores de la chaîne de l'ancre se dérouler pesamment du cabestan; puis je sentis ce coup sec qui fait vibrer tout le navire, quand l'ancre a roulé jusqu'au fond solide et mord enfin le sable ou l'herbe marine. Je me levai, j'ouvris mon étroite fenêtre. Nous étions arrivés; nous étions en rade devant Bayruth ; j'apercevais quelques lumières disséminées sur un rivage éloigné; j'entendais les aboiements des chiens sur la plage. Ce fut le premier bruit qui m'arriva de la côte d'Asie; il me réjouit le cœur. Il était minuit. Je rendis grâce à Dieu, et je m'endormis d'un profond et paisible sommeil : personne n'avait été réveillé que moi sous le pont.
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BAYRUTH
6 septembre i8j2, 9 heures du matin.
Nous étions devant Bayruth, une des villes les plus peuplées de la côte de Syrie, anciennement Béryte, devenue colonie romaine sous Auguste, qui lui donna le nom de Félix Julia. Cette épithète d'Heureuse lui fut attribuée à cause de la fertilité de ses environs, de son incomparable climat et de la magnificence de sa situation. La ville occupe une gracieuse colline qui descend en pente douce vers la mer; quelques bras de terre ou de rochers s'avancent dans les flots et portent des fortifications turques de l'effet le plus pittoresque; la rade est fermée par une langue de terre qui défend la mer des vents d'est; toute cette langue de terre, ainsi que les collines environnantes, sont couvertes de la plus riche végétation ; les mûriers à soie sont plantés partout et î élevés d'étage en étage sur des terrasses artificielles; les caroubiers à la sombre verdure et au dôme majestueux, les figuiers, les platanes, les orangers, les grenadiers, et une quantité d'autres arbres ou arbustes étrangers à nos climats, étendent sur toutes les parties du
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rivage voisines de la mer le voile harmonieux de leurs divers feuillages; plus loin, sur les premières pentes des montagnes, les forêts d'oliviers touchent le paysage de leur verdure grise et cendrée; à une lieue environ de la ville, les hautes montagnes des chaînes du Liban commencent à se dresser; elles y ouvrent leurs gorges profondes, où l'œil se perd dans les ténèbres du lointain; elles y versent leurs larges torrents, devenus des fleuves; elles y prennent des directions diverses, les unes du côté de Tyr et de Sidon, les autres vers Tripoli et Latakié ; et leurs sommets inégaux, perdus dans les nuages ou blanchis par la répercussion du soleil, ressemblent à nos Alpes couvertes de neiges éternelles.
Le quai de Bayruth, que la vague lave sans cesse et couvre quelquefois d'écume, était peuplé d'une foule d'Arabes, dans toute la splendeur de leurs costumes éclatants et de leurs armes. On y voyait un mouvement aussi actif que sur le quai de nos grandes villes maritimes; plusieurs navires européens étaient mouillés près de nous dans la rade, et les chaloupes, chargées de marchandises de Damas et de Bagdad, allaient et venaient sans cesse de la rive aux vaisseaux; les maisons de la ville s'élevaient confusément groupées, les toits des unes servant de terrasses aux autres; ces maisons à toits plats, quelques-unes à
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balustrades crénelées, ces fenêtres à ogives multipliées, ces grilles de bois peint qui les fermaient hermétiquement comme un voile de la jalousie orientale, ces têtes de palmiers qui semblaient germer dans la pierre, et qui se dressaient jusqu'au-dessus des toits, comme pour porter un peu de verdure à l'œil des femmes prisonnières dans les harems, tout cela captivait nos yeux et nous annonçait l'Orient; nous entendions le cri aigu des Arabes du désert qui se disputaient sur les quais, et les âpres et lugubres gémissements des chameaux qui poussent des cris de douleur quand on leur fait plier les genoux pour recevoir leurs charges. Occupés de ce spectacle si nouveau et si saisissant pour nos yeux, nous ne songions pas à descendre dans notre patrie nouvelle. Le pavillon de France flottait cependant au sommet d'un mât sur une des maisons les plus élevées de la ville, et semblait nous inviter à aller nous reposer sous son ombre de notre longue et pénible navigation.
Mais nous avions trop de monde et trop de bagages pour risquer le débarquement avant d'avoir reconnu le pays et choisi une maison, si nous pouvions en trouver une. Je laissai ma femme, Julia et deux de mes compagnons sur le brick, et je fis mettre le canot à la mer pour aller en reconnaissance.
En peu de minutes, une belle lame plane et
argentée me jeta sur le sable, et quelques Arabes, les jambes nues, m'emportèrent dans leurs bras jusqu'à l'entrée d'une rue sombre et rapide qui conduisait au consulat de France. Le consul, M. Guys, pour qui j'avais des lettres, et que j'avais même déjà vu à Marseille, n'était pas arrivé. Je trouvai à sa place M. Jorelle, gérant du consulat et drogman de France en Syrie, jeune homme dont la physionomie gracieuse et bienveillante nous prévint en sa faveur, et dont toutes les bontés, pendant notre long séjour en Syrie, justifièrent cette première impression. Il nous offrit une partie de la maison du consulat pour premier asile, et nous promit de nous faire chercher une maison dans les environs de la ville, où nous pourrions établir notre campement. En peu d'heures, les chaloupes de plusieurs navires et les portefaix de Bayruth, sous la surveillance des janissaires du consulat, eurent opéré le débarquement de notre monde et de nos provisions de tous genres, et avant la nuit nous étions tous à terre, logés provisoirement et comblés de soins et d'égards par M. et M"* Jorelle. Cest un moment délicieux que celui où, après une longue et orageuse traversée, arrivés à peine dans un pays inconnu, vous jetez les yeux du haut d'une terrasse parfumée et riante sur l'élément que vous quittez enfin pour longtemps, sur le brick qui vous a apporté à travers
les tempêtes et qui danse encore dans une rade houleuse, sur la campagne ombragée et paisible qui vous entoure, sur toutes ces scènes de la vie de terre, qui semblent si douces quand on en a été longtemps sevré : il y a quelque chose du sentiment de la convalescence, après une longue maladie, dans l'impression des premières heures, des premières journées passées à terre après une navigation. Nous en avons joui toute la soirée. M"*® Jorelle, jeune et charmante femme née à Alep, a conservé le riche et noble costume des femmes arabes : le turban, la veste brodée, le poignard à la ceinture ; nous ne nous lassions pas d'admirer ce magnifique costume, qui relevait encore sa beauté tout orientale.
Qi^iand la nuit fut venue, on nous servit un souper à l'européenne, dans un kiosque dont les larges fenêtres grillées ouvraient sur le port, et où le vent rafraîchissant du soir jouait dans la flamme des bougies; je fis défoncer une caisse de vins de France que j'ajoutai à ce festin de l'hospitalité, et nous passâmes ainsi notre première soirée à causer des deux patries que nous quittions et que nous venions chercher; une question sur la France répondait à une question sur l'Asie. Juliajouaitavec les longues tresses de quelques femmes arabes ou de quelques esclaves noires qui vinrent nous visiter; elle admirait ces costumes nouveaux pour
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elle; sa mère tressait les longues boucles de ses cheveux blonds, à l'imitation de celles des dames de Bayruth ; on lui arrangeait son châle en turban sur la tête. Je n'ai rien vu de plus ravissant, parmi tous les visages de femmes qui sont gravés dans ma mémoire, que la figure de Julia coiffée ainsi du turban d'Alep, avec la calotte d'or ciselé d'où tombaient des franges de perles et des chaînes de sequins d'or, avec les tresses de ses cheveux pendantes sur ses deux épaules, et avec ce regard étonné, levé sur sa mère et sur moi, et ce sourire qui semblait nous dire : « Jouissez, et voyez comme je suis belle aussi ! «
Après avoir parlé cent fois de la patrie et nommé tous les noms des lieux et des personnes qu'un souvenir commun pouvait nous rappeler, après que nous nous fûmes donné tous les renseignements mutuels qui pouvaient nous intéresser, on parla de poésie; M""" Jorelle me pria de lui faire entendre quelques morceaux de poésie française, et nous traduisit elle-même quelques fragments de poésie d'Alep. Je lui dis que la nature était toujours plus complètement poétique que les poètes, et qu'elle-même, en ce moment et à cette heure, dans ce beau site, à ce clair de lune, dans ce costume étranger, avec cette pipe orientale à la main et ce poignard à manche de diamant à sa ceinture, était un plus beau sujet de poésie que
tous ceux que nous avions parcourus par la seule pensée. Et comme elle me répondit qu'il lui serait très agréable d'avoir un souvenir de notre voyage à envoyer à son père à Alep, dans quelques vers faits pour elle, je me retirai un moment et je lui rapportai les vers suivants, qui n'ont de mérite que le lieu où ils furent écrits et le sentiment de reconnaissance qui me les inspira :
Qui ? toi ? me demander l'eiiceus de poésie ! Toi, fille d'Orient, née atix vents du désert.' Fleur des jardins d'Alep, que Btihul* eût choisie Pour languir et chanter sur son calice ouvert!
Rapporte-t-on l'odeur au baume qui l'exhale? Aux rameaux d'oranger ratiache-t-on leurs fruits? Va-t-on prêter des feux à l'aube orientale. Ou des étoiles d'or au ciel brillant des nuits?
Non, plus de vers ici! mais si ton regard aime Ce que la poésie a de plus enchanté, Dans l'eau de ce bassin** contemple-toi toi-même; Les vers n'ont point d'image égale à ta beauté !
Quand le soir, dans le Itiosque à l'ogive grillée, Qui laisse entrer la lune et la brise des mers. Tu t'assieds sur la natte, à Palmyre émaillée. Où du moka brûlant fument les flots amers;
* Nom du rossignol en Orient.
Toutes les cours des maisons en Orient ont un jet d'eau au milieu et un bassin de marbre.
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Quand, ta main approchant de tes lèvres mi-closes Le tuyau de jasmin vêtu d'or ejjilé, Ta bouche, en aspirant le doux parfum des roses, Fait murmurer l'eau tiède au fond du narguilé ;
Quand le nuage ailé qui flotte et te caresse D'odorantes vapeurs commence à l'enivrer. Que les songes lointains d'amour et de jeunesse Nagent pour nous dans l'air que tu fais respirer;
Quand de l'Arabe errant tu dépeins la cavale Soumise au frein d'écume entre tes mains d'enfant, Et que de ton regard l'éclair oblique égale L'éclair brûlant et doux de son ail triomphant ;
Quand ton bras, arrondi comme l'anse de l'urne. Sur le coude appuyé soutient ton front charmant. Et qu'un reflet soudain de la lampe nocturne Fait briller ton poignard des feux du diamant;
Il n'est rien dans les sons que la langue murmure, Rien dans le front rêveur des bardes comme moi, Rien dans les doux soupirs d'une âme fraîche et pure, Rien d'aussi poétique et d'aussi frais que toi!
J'ai passé l'âge heureux où la fleur de la vie,
L'amour, s'épanouit et parfume le cœur ;
Et l'admiration, dans mon âme ravie.
N'a plus pour la beauté qu'un rayon sans chaleur.
De mon cœur attiédi la harpe est seule aimée; Mais combien à sei^e ans j'aurais donné de vers Pour un de ces flocons d'odorante fumée Que ta lèvre distraite exhale dans les airs ;
Ou pour fixer du doigt la forme enchanteresse Qu'une invisible main trace en contour obscur. Quand le rayon des nuits, dont le jour te caresse, Jette, en la dessinant, ton ombre sur le mur !
Nous ne pouvions nous arracher à cette première scène de la vie arabe. Enfin nous allâmes, pour la première fois après trois mois, nous reposer dans des lits et dormir sans craindre la vague. Un vent impétueux mugissait sur la mer, ébranlait les murs de la haute terrasse sous laquelle nous étions couchés, et nous faisait sentir plus délicieusement le prix d'un séjour tranquille après tant de secousses. Je pensais que Julia et ma femme étaient enfin pour longtemps à l'abri de tous périls, et je combinais dans ma veille les moyens de leur préparer un séjour agréable et sûr pendant que je poursuivrais moi-même le cours de mon voyage dans ces lieux que mon pied touchait enfin.
7 septembre ïSj2.
Je me suis levé avec le jour; j'ai ouvert le volet de bois de cèdre, seule fermeture de la chambre où l'on dort, dans ce beau climat. J'ai jeté mon premier regard sur la mer et sur la chaîne étincelante des côtes qui s'étendent en s'arrondissant depuis Bayruth jusqu'au cap Batroun, à moitié chemin de Tripoli.
Jamais spectacle de montagnes ne m'a fait une telle impression. Le Liban a un caractère que je n'ai vu ni aux Alpes ni au Taurus : c'est le mélange de la sublimité imposante des
lignes et des cimes avec la grâce des détails et la variété des couleurs; c'est une montagne solennelle comme son nom; ce sont les Alpes sous le ciel de l'Asie, plongeant leurs cimes aériennes dans' la profonde sérénité d'une éternelle splendeur. Il semble que le soleil repose éternellement sur les angles dorés de ces crêtes; la blancheur éblouissante dont il les imprime se laisse confondre avec celle des neiges qui restent jusqu'au milieu de l'été sur les sommets les plus élevés. La chaîne se développe à l'œil dans une longueur de soixante lieues au moins, depuis le cap de Saïde, l'antique Sidon, jusqu'aux environs de Latakié, où elle commence à décliner, pour laisser le mont Tauriis jeter ses racines dans les plaines d'Alexandrette.
Tantôt les chaînes du Liban s'élèvent presque perpendiculairement sur la mer, avec des villages et de grands monastères suspendus à leurs précipices; tantôt elles s'écartent du rivage, forment d'immenses golfes, laissent des marques verdoyantes ou des lisières de sable doré entre elles et les flots. Des voiles sillonnent ces golfes et vont aborder dans les nombreuses rades dont la côte est dentelée. La mer y est de la teinte la plus bleue et la plus sombre, et, quoiqu'il y ait presque toujours de la houle, la vague, qui est grande et large, roule à vastes plis sur les sables et
VOYAGH FN OKICNT ICI
rc^flechit les montagnes comme une glace sans lâche. Ces vagues jettent partout sur la côte ui^ murmure soui'cl, harmonieux, confus, qui monte jusque sous l'ombre des vignes et des caroubiers, et cjui remplit les campagnes de vie et de sonorité. A ma gauche, la route de Bayruth était basse; c'était une continuité de petites langues de terre tapissées de verdure et garanties seulement du flot par une ligne de rochers et d'écueils couverts pour la plupart de ruines antiques. Plus loin, des collines de sable rouge comme celui des déserts d'Egypte s'avancent comme un cap et servent de reconnaissance aux marins; au sommet de ce cap, on voit les larges cimes en parasol d'une forêt de pins d'Italie, et l'œil, glissant entre leurs troncs disséminés, va se reposer sur les flancs d'une aulr(' chaîne du Liban et jusque sur le promontoire avancé qui portail Tyr (aujourd'hui Sour).
Qiiand je me retournais du côté opposé à la mer, je voyais les hauts minarets des mosquées, comme des colonnettes isolées, se dresser dans l'air bleu et ondoyant du matin j les forteresses mauresques qui dominent la ville et dont les murs lézardés donnent racine à une forêt de plantes grimpantes, de figuiers sauvages et de giroflées; puis les crénelures ovales des murs de défense, puis les cimes égales des campagnes plantées de mûriers; çà et là
iça VOYAGE EN ORIENT
les toits plats et les murailles blanches des maisons de campagne ou des chaumières des paysans syriens; et enfin, au delà, les pelouses arrondies des collines de Bayruth, portant toutes des édifices pittoresques, des couvents grecs, des couvents maronites, des mosquées ou des santons, et revêtues de feuillage et de culture comme les plus fertiles collines de Grenoble ou de Chambéry. Pour fond à tout cela, toujours le Liban : le Liban prenant mille courbes, se groupant en gigantesques masses, et jetant ses grandes ombres ou faisant étinceler ses hautes neiges sur toutes les scènes de cet horizon.
Même date.
J'ai passé la journée entière à parcourir les environs de Bayruth et à chercher un lieu de repos pour y établir une maison.
J'ai loué cinq maisons qui forment un groupe, et que je réunirai par des escaliers de bois, des galeries et des ouvertures. Chaque maison ici n'est guère composée que d'un souterrain qui sert de cuisine et d'une chambre où couche toute la famille, quelque nombreuse qu'elle soit. Dans un tel climat, la vraie maison, c'est le toit construit en terrasse. C'est là que les femmes et les enfants passent les journées et souvent les nuits. Devant les maisons, entre les troncs de quelques mûriers ou
de quelques oliviers, l'Arabe construit un foyer avec trois pierres, et c'est là que sa femme lui prépare à manger. On jette une natte de paille sur un bâton qui va du mur aux branches de l'arbre. Sous cet abri se fait tout le ménage. Les femmes et les filles y sont tout le jour accroupies, occupées à peigner leurs longs cheveux, à les tresser, à blanchir leurs voiles, à tisser leurs soies, à nourrir leurs poules, ou à jouer et causer entre elles, comme, dans nos villages du midi de la France, le dimanche matin, les filles se rassemblent sur les portes des chaumières.
Même date, au soir.
Toute la journée a été employée à décharger le brick et à porter de la ville à notre maison de campagne les bagages de notre caravane. Chacun de nous aura sa chambre. Un vaste champ de mûriers et d'orangers s'étend autour des cinq maisons réunies et donne à chacun quelques pas à faire devant sa porte et un peu d'ombre pour respirer. J'ai acheté des nattes d'Egypte et des tapis de Damas, pour nous servir de lits et de divans. J'ai trouvé des charpentiers arabes très actifs et très intelligents qui sont déjà à l'ouvrage pour nous faire des portes et des fenêtres, et ce soir nous irons coucher dans notre nouvelle habitation.
8 septembre t8)2.
Rien de plus délicieux que notre réveil après la première nuit passée dans notre maison. Nous avons fait apporter le déjeuner sur la plus large de nos terrasses, et nous avons reconnu de l'oeil tous les environs.
La maison est à dix minutes de la ville. On y arrive par des sentiers ombragés d'immenses aloès qui laissent pendre leurs figues épineuses sur la tête des passants. On longe quelques arches antiques et une immense tour carrée, bâtie par l'émir des Druses, Fakardin, tour qui sert aujourd'hui d'observation à quelques sentinelles de l'armée d'Ibrahim-Pacha, qui observent de là toute la campagne. On se glisse ensuite entre les troncs de mûriers, et l'on arrive à un groupe de maisons basses cachées dans les arbres et flanquées d'un bois de citronniers et d'orangers. Ces maisons sont irrégulières, et celle du milieu s'élève comme une tour carrée, et pyramide gracieusement sur les autres. Les toits de toutes ces maisonnettes communiquent au moyen de quelques degrés de bois et forment ainsi un ensemble assez commode pour des hôtes qui viennent de passer tant de jours sous l'entre-pont d'un navire marchand.
A quelques cents pas de nouS) la mer
s'avance dans les terres; et vue d'ici, au-dessus des têtes vertes des citronniers et des aloès, elle ressemble à un beau lac intérieur, ou à un large fleuve dont on n'aperçoit qu'un tronçon. Quelques barques arabes y sont à l'ancre et se balancent mollement sur ses ondulations insensibles. Si nous montons sur la terrasse supérieure, ce beau lac se change en un immense golfe, clos d'un côté par le château mauresque de Bayruth, et de l'autre par les immenses murailles sombres de la chaîne de montagnes qui court vers Tripoli. Mais en face de nous l'horizon s'étend davantage : il commence par courir sur une plaine de champs admirablement cultivés, jalonnés d'arbres qui cachent entièrement le sol, semés çà et là de maisons semblables à la nôtre, et qui élèvent leurs toits comme autant de voiles blanches sur un océan de verdure; il se rétrécit ensuite entre une longue et gracieuse colline, au sommet de laquelle un couvent grec montre ses murailles blanches et ses dômes bleus ; quelques cimes de pins parasols planent un peu plus haut, sur les dômes du même couvent. La colline descend par gradins soutenus de murailles de pierre et portant des forêts d'oliviers et de mûriers. La mer vient baigner les derniers gradins, elle s'écarte ensuite, et une seconde plaine plus éloignée s'arrondit et se creuse pour laisser passer un fleuve qui serpente longtemps
parmi les bois de chênes verts et va se jeter dans le golfe, que ses eaux jaunissent sur les bords. Cette plaine ne se termine qu'aux flancs dorés des montagnes. Ces montagnes ne s'élèvent pas d'un seul jet; elles commencent par d'énormes collines semblables à des blocs immenses, les uns arrondis, les autres presque carrés : un peu de végétation couvre les sommets de ces collines, et chacune d'elles porte ou un monastère ou un village qui réfléchit la lueur du soleil et attire les regards. Les pans des collines brillent comme de l'or; ce sont des murailles de grès jaunâtre concassé par les tremblements de terre, et dont chaque parcelle réfléchit et darde la lumière. Au-dessus de ces premiers monticules, les degrés du Liban s'élargissent ; il y a des plateaux d'une ou deux lieues : plateaux inégaux, creusés, sillonnés, labourés de ravins, de lits profonds des torrents, de gorges obscures où le regard se perd. Après ces plateaux, les hautes montagnes recommencent à se dresser pre^que perpendiculairement; cependant on voit les taches noires des cèdres et des sapins qui les garnissent, et quelques couvents inaccessibles, quelfjues villages inconnus qui semblent penchés sur leurs précipices. Au sommet le plus aigu de cette seconde chaîne, des arbres qui semblent gigantesques forment comme une chevelure rare sur un front chauve. On distin-
gue d'ici leurs cimes inégales et dentelées, qui ressemblent à des créneaux sur la crête d'une citadelle.
Derrière ces secondes chaînes, le vrai Liban s'élève enfin ; on ne peut distinguer si ses flancs sont rapides ou adoucis, s'ils sont nus ou couverts de végétation : la distance est trop grande. Ses flancs se confondent, dans la transparence de l'air, avec l'air même, dont ils semblent faire partie; on ne voit que la réverbération ambiante de la lumière du soleil qui les enveloppe, et leurs crêtes enflammées, et qui se confondent avec les nuages pourpres du matin, et qui planent comme des îles inaccessibles dans les vagues du firmament.
Si nos regards redescendent de ce sublime horizon des montagnes, ils ne trouvent partout à se poser que sur des gerbes majestueuses de palmiers plantés çà et là dans la campagne auprès des maisons des Arabes, sur les vertes ondulations des têtes de pins larix, semés par petits bouquets dans la plaine ou sur le revers des collines, sur les haies de nopal, ou d'autres plantes grasses, dont les lourdes feuilles retombent comme des décorations de pierre sur les petits murs à hauteur d'appui qui soutiennent les terrasses. Ces murs eux-mêmes sont tellement revêtus de lichens en fleur, de lierres terrestres, de vignes sauvages, de plantes bulbeuses a fleurs de toutes les nuances, à
grappes de toutes les formes, qu'on ne peut distinguer les pierres dont ces murs sont bâtis : ce ne sont que des remparts de verdure et de fleurs.
Enfin, tout près de nous, là, sous nos yeux, deux ou trois maisons semblables aux nôtres, et à demi voilées par les dômes des orangers en fleurs et en fruits, nous offrent ces scènes animées et pittoresques qui sont la vie de tout paysage. Des Arabes assis sur des nattes fument sur les toits des maisons. Quelques femmes se penchent aux fenêtres pour nous voir, et se cachent quand elles s'aperçoivent que nous les regardons. Sous notre terrasse même, deux familles arabes, père, frères, femmes et enfants, prennent leur repas à l'ombre d'un petit platane sur le seuil de leurs maisons; et à quelques pas de là, sous un autre arbre, deux jeunes filles syriennes, d'une beauté incomparable, s'habillent en plein air et couvrent leurs cheveux de fleurs blanches et rouges. Il y en a une dont les cheveux sont <îi longs et si touffus, qu'ils la couvrent entièrement, comme les rameaux d'un saule pleureur recouvrent le tronc de toutes parts; on aperçoit seulement, quand elle secoue cette abondante crinière, son beau front et ses yeux rayonnants de gaieté naïve, qui percent un moment ce voile naturel. Elle semble jouir de notre admiration; je lui jette une poignée de
ghazis, petites pièces d'or dont les Syriennes se font des colliers et des bracelets en les enfilant avec un brin de soie. Elle joint ses mains et les porte sur sa tête pour me remercier, et rentre dans la chambre basse pour les montrer à sa mère et à sa sœur.
12 septembre 18^2.
Habib-Barbara, Grec-Syrien, établie Bayruth et dont la maison est voisine de la nôtre, nous sert de drogman, c'est-à-dire d'interprète. Attaché depuis vingt ans en cette qualité aux différents consulats de France, il parle français et italien; c'est un des hommes les plus obligeants et les'plus intelligents que j'aie rencontrés dans mes voyages : sans son assistance et celle de M. Jorelle, nous aurions eu des peines infinies à compléter notre établissement en Syrie; il nous procure plusieurs domestiques» les uns grecs, les autres arabes. J'achète d'abord six chevaux arabes de seconde facC) et je les établis, comme font les gens du pays, au gros soleil, dans un champ devant la porte, les jambes entravées par des anneaux de fer, et attachés par un pieu fiché en terre. Je fais dresser une tente auprès des chevaux pour les saïs ou palefreniers arabes. Ces hommes paraissent doux et intelligents; quant aux anmiaux, en deux jours ils nous connaissent
et nous flairent comme des chiens. Habib- Barbara nous présente à sa femme et à sa fille qu'il doit marier dans peu de jours; il nous invite à sa noce : curieux d'observer une noce syrienne, nous acceptons, et Julia prépare ses présents pour la fiancée. Je lui donne une petite montre d'or, dont j'ai apporté provision pour les circonstances de ce genre; elle y joint une petite chaîne de perles. Nous montons à cheval pour reconnaître les environs de Bayruth ; — superbe cheval arabe de madame Jorelle, harnais de velours bleu plaqué d'argent; poitrail de bosses du même métal sculpté, qui flottent en guirlandes et résonnent sur le poitrail de ce bel animal. — M. Jorelle me vend un de ses chevaux pour ma femme; je fais faire des selles et des brides arabes pour quatorze chevaux. A une demi-lieue environ de la ville, du côté du levant, l'émir Fakardin a planté une forêt de pins parasols sur un plateau sablonneux qui s'étend entre la mer et la plaine de Bagdad, beau village arabe au pied du Liban : l'émir planta, dit-on, cette magnifique foret pour opposer un rempart à l'invasion des immenses collines de sable rouge qui s'élèvent un peu plus loin et qui menaçaient d'engloutir Bayruth et ses riches plantations. La forêt est devenue superbe; les troncs des arbres ont soixante et quatre-vingts pieds de haut d'un seul jet, et ils étendent de l'un à l'autre leurs larges têtes
immobiles qui couvrent d'ombre un espace immense ; des sentiers de sable glissent sous les troncs des pins et présentent le sol le plus doux aux pieds des chevaux. Le reste du terrain est couvert d'un léger duvet de gazon semé de fleurs du rouge le plus éclatant ; les oignons de jacinthes sauvages sont si gros, qu'ils ne s'écrasent pas sous le fer des chevaux. A travers les colonnades de ces troncs de sapins, on voit d'un côté les dunes blanches et rougeâtres de sable qui cachent la mer, de l'autre la plaine de Bagdad et le cours du fleuve dans cette plaine, et un coin du golfe, semblable à un petit lac, tant il est encadré par l'horizon des terres, et les douze ou quinze villages arabes jetés sur les dernières pentes du Liban, et enfin les groupes du Liban même, qui font le rideau de cette scène. La lumière est si nette et l'air si pur, qu'on distingue, à plusieurs lieues d'élévation, les formes des cèdres ou des caroubiers sur les montagnes, ou les grands aigles qui nagent sans remuer leurs ailes dans l'océan de l'éther. Ce bois de pins est certainement le plus magnifique de tous les sites que j'aie vus dans ma vie. Le ciel, les montagnes, les neiges, l'horizon bleu de la mer, l'horizon rouge et funèbre du désert de sable; les lignes serpentantes du fleuve ; les tètes isolées des cyprès ; les grappes des palmiers épars dans les campagnes; l'aspect gracieux des chau-
mières couvertes d'orangers et de vignes retombant sur les toits; l'aspect sévère des hauts monastères maronites, faisant de larges taches d'ombre ou de larges jets de lumière sur les flancs ciselés du Liban; les caravanes de chameaux chargés de marchandises de Damas, qui passent silencieusement entre les troncs d'arbres; des bandes de pauvres Juifs montés sur des ânes, tenant deux enfants sur chaque bras ; des femmes enveloppées de voiles blancs, à cheval, marchant au son du fifre et du tambourin, environnées d'une foule d'enfants vêtus d'étoffes rouges, brodées d'or, et qui dansent devant leurs chevaux ; quelques cavaliers arabes courant le djérid autour de nous sur des chevaux dont la crinière balaye littéralement le sable ; quelques groupes de Turcs assis devant un café bâti en feuillage et fumant la pipe ou faisant la prièr'e ; un peu plus loin, les collines désertes de sable sans fin, qui se teignent d'or aux rayons du soleil du soir^ et où le vent soulève des nuages de poussière enflammée \ enfin, le soui*d mugissemeht de la mei" qui se riléle au bruit musical du vent dans les têtes des sapins et au chartt de milliers d'oiseaux in- CDtinus : tout celd offre à l'œil et à la pensée du promeneui* le niélange le plus sublime^ le plus doux, et à la fois le plus mélattcolique qui ait jamais enivre mon âme; c'est le site de mes rêves, j'y reviendrai tous les jours.
j6 sepkmhre i8}2.
Nous avons passé tous ces jours dans le plaisir de la connaissance générale que nous avions à faire des hommes, des mœurs, des lieux, et dans les détails amusants d'un établissement au sein d'un pays entièrement nouveau. Nos cinq maisons sont devenues, avec l'assistance de nos amis et des ouvriers arabes, une espèce de villa italienne comme celles que nous avons si délicieusement habitées sur les montagnes de Lucques ou sur les côtes de Livourne, en d'autres temps. Chacun de nous a son appartement; et un salon, précédé d'une terrasse ornée de fleurs, est le centre de réunion. Nous y avons établi des divans; nous y avons rangé sur des tablettes notre bibliothèque du vaisseau; ma femme et Julia ont peint les murs à fresque, ont étalé sur une table de cèdre leurs livres, leurs nécessaires, et tous ces petits objets de femmes qui ornent, à Londres et à Paris, les tables de marbre et d'acajou; c'est là que nous nous rassemblons dans les heures brûlantes du jour, car le soir notre salon est en plein air, sur la terrasse même; c'est là que nous recevons les visites de tous les Européens que le commerce avec Damas, dont Bayruth est l'échelle, fixe dans ce beau pays. Le gouverneur égyptien pour Ibrahim-
Pacha est venu nous offrir, avec une grâce et une cordialité plus qu'européennes, sa protection et ses services pour le séjour et pour les voyages que nous voudrions tenter. Je lui ai donné à dîner aujourd'hui; c'est un homme qui ne déparerait aucune réunion d'hommes nulle part. Vieux soldat du pacha d'Egypte, il a pour son maître, et surtout pour Ibrahim, ce dévouement aveugle et confiant dans la fortune que je me souviens d'avoir vu jadis dans les généraux de l'Empereur; mais ce dévouement turc a quelque chose de plus touchant et de plus noble, parce qu'il tient à un sentiment religieux et non à un intérêt personnel. Ibrahim-Pacha, c'est la destinée, c'est Allah pour ses officiers; Napoléon, ce n'était que la gloire et l'ambition pour les siens. Il a bu avec plaisir du vin de Champagne, et s'est prêté à tous nos usages comme s'il n'en avait jamais connu d'autres; les pipes et le café, pris à plusieurs reprises, ont rempli l'après-dînée.. Je lui ai remis une lettre pour Ibrahim-Pacha, lettre dans laquelle je lui annonce l'arrivée d'un voyageur européen dans le pays soumis à ses armes, et lui demande la protection que l'on doit attendre d'un homme qui combat pour la cause de la civilisation européenne. Ibrahim a passé il y a peu de temps avec son armée ; il est maintenant du côté de Homs, grande ville entre Alep et Damas, dans le désert; il a laissé
peu de troupes en Syrie; les principales villes, comme Bayruth, Saïde, Jaffa, Acre, Tripoli, sont occupées d'accord avec Ibrahim par les soldats de l'émir Beschir, ou grand prince des Druses, qui règne sur le Liban. Ce prince n'a pas résisté à Ibrahim; il a abandonné la cause des Turcs, en apparence au moins, après la prise de Saint-Jean d'Acre par Ibrahim, et il confond ses troupes avec celles du pacha. L'émir Beschir, si Ibrahim venait à être battu à Homs, pourrait lui fermer la retraite et anéantir les débris des Égyptiens. Ce prince, habile et guerrier, règne depuis quarante années sur toutes les montagnes du Liban. Il a fondu en un seul peuple les Druses, les Métualis, les Maronites, les Syriens et les Arabes, qui vivent sous sa domination ; il a des fils, guerriers comme lui, qu'il envoie gouverner les villes qu'Ibrahim lui confie; un de ses fils est campé à un quart de mille d'ici, dans la plaine qui touche au Liban, avec cinq ou six cents cavaliers arabes. Nous devons le voir; il nous a envoyé complimenter.
Un Arabe me contait aujourd'hui l'entrée d'Ibrahim dans la ville de Bayruth. A quelque distance de la porte, comme il traversait un chemin creux dont les douves sont couvertes de racines grimpantes et d'arbustes entrelacés, un énorme serpent est sorti des broussailles et s'est avancé lentement, en rampant sur le
2o6 VOYAGE EN ORIENT
sable, jusque sous les pieds du cheval d'Ibrahim ; le cheval, épouvanté, s'est cabré, et quelques esclaves qui suivaient à pied le pacha se sont élancés pour tuer le serpent; mais Ibrahim les a arrêtés d'un geste, et, tirant son sabre, il a coupé la tête du reptile qui se dressait devant lui et a foulé les tronçons sous les pieds de son cheval; la foule a poussé un cri d'admiration, et Ibrahim, le sourire sur les lèvres, a continué sa route, enchanté de cette circonstance, qui est l'augure assuré de la victoire chez les Arabes. Ce peuple ne voit aucun incident de la vie, aucun phénomène naturel, sans y attacher un sens prophétique et moral; est-ce un souvenir confus de cette première langue plus parfaite qu'entendaient jadis les hommes, langue dans laquelle toute la nature s'expliquait par toute la nature? Est-ce une vivacité d'imagination plus grande qui cherche entre les choses des corrélations qu'il n'est pas donné à l'homme de saisir? Je ne sais, mais je penche pour la première interprétation; l'humanité n'a pas d'instincts sans motifs, sans but, sans cause; l'instinct de la divination a tourmenté tous les âges et tous les peuples, surtout les peuples primitifs; la divination a donc dû ou pourrait donc peut-être exister; mais c'est une langue dont l'homme aura perdu la clef en sortant de cet État supérieur, de cet Eden dont tous les peuples ont une
VOYAÔE EN ORIENT âO?
confuse tradition ; alors, sans doute, la nature parlait plus haut et plus clair à son esprit; l'homnne concevait la relation cachée de tous les faits naturels, et leur enchaînement pouvait le conduire à la perception de vérités ou d'événements futurs : car le présent est toujours le germe générateur et infaillible de l'avenir; il ne s'agit que de le voir et de le comprendre.
fj seplembre iSj2.
Toujours même vie. La journée se passe à rendre et à recevoir des visites d'Arabes et de Francs, et à parcourir les délicieux environs de notre retraite. Nous avons trouvé autant d'obligeance que de bonté parmi les consuls européens de Syrie, que la guerre a tous concentrés à Bayruth. Le Consul de Sardaigne, M. Bianco; le consul d'Autriche, M. Laurella ; les consuls d'Angleterre, MNt. farren et Abostj nous ont mis en peu de temps en rapport avec tous les Ai'abes qui peuvent nous aider dans nos projets de voyage dans l'intérieur. 11 est impossible de rencontrer plus d'accueil et plus d'hospitalité» Qiielques-uns de ces messieurs ont habité de longues années la Syrie, et sont en relation avec des familles arabes de DamaSj d'Alep^ de Jérusalem, lesquelles en ont elles-mêmes avec les principaux cheiks des Arabes des déserts que nous avons à parcourir.
ao8 VOYAGE EN ORIENT
Nous formons ainsi d'avance une chaîne de recommandations, de relations et d'hospitalité, sur différentes lignes qui pourraient nous conduire jusqu'à Bagdad.
M. Jorelle m'a procuré un excellent drogman ou interprète dans la personne de M. Mazoyer, jeune Français d'origine, mais qui, né et élevé en Syrie, est très versé dans la langue savante et dans les divers dialectes des régions que nous devons parcourir. Il est installé d'aujourd'hui chez moi, et je lui remets le gouvernement de toute la partie arabe de ma maison. Cette maison arabe se compose d'un cuisinier d'Alep, nommé Aboulias, d'un jeune Syrien du pays, nommé Elias, qui, ayant déjà été au service des consuls, entend un peu d'italien et de français; d'une jeune fille syrienne, parlant français aussi, et qui servira d'interprète pour les femmes; enfin de cinq ou six palefreniers grecs, arabes, syriens, des différentes parties de la Syrie, destinés à soigner nos chevaux, à planter les tentes et à nous servir d'escorte dans les voyages.
L'histoire de notre cuisinier arabe est trop singulière pour n'en pas conserver la mémoire.
Il était chrétien, jeune et intelligent ; il avait établi à Alep un petit commerce d'étoffes du pays qu'il allait vendre lui-même, monté sur un âne, parmi les tribus d'Arabes errants qui viennent l'hiver camper dans les plaines des
environs d'Antioche. Son commerce prospérait; mais sa qualité d'infidèle lui donnant quelque inquiétude, il jugea à propos de s'associer à un Arabe mahométan d'Alep. Le commerce n'en alla que mieux, et Aboulias se trouva, au bout de quelques années, un des marchands les plus accrédités du pays. Mais il était épris d'une jeune Grecque-Syrienne; on ne voulait la lui accorder qu'à condition de quitter Alep et de venir s'établir dans les environs de Saïde, où demeurait la famille de sa belle fiancée. Il fallut liquider sa fortune : une querelle s'éleva entre les deux associés pour le partage des richesses acquises en commun. L'Arabe mahométan dressa une embûche au pauvre Aboulias : il aposta des témoins cachés qui, dans une dispute avec son associé, l'entendirent blasphémer Mahomet, crime mortel pour un infidèle. Aboulias fut mené au pacha et condamné à être pendu. La sentence fut exécutée, mais la corde ayant cassé, le malheureux Aboulias tomba au pied de la potence, et fut laissé pour mort sur la place des exécutions. Cependant les parents de sa fiancée, ayant obtenu du pacha que son cadavre leur serait remis pour l'ensevelir avec les formes de leur religion, emportèrent le corps dans leur maison, et s'apercevant qu'Aboulias donnait encore des signes de vie, ils le ranimèrent, le cachèrent dans une cave pendant quelques jours, et
2ïO VOYAGE EN ORIENT
enterrèrent un cercueil vide, pour ne donner aucun soupçon aux Turcs. Mais ceux-ci avaient eu quelque vent de la supercherie, et Aboulias fut de nouveau arrêté, au moment où il s'échappait la nuit des portes de la ville. Conduit au pacha, il lui conta comment il avait été sauvé indépendamment de toute volonté de sa part. Le pacha, d'après un texte du Koran qui était favorable à l'accusé, lui donna l'alternative ou d'être pendu une seconde fois ou de se faire Turc. Aboulias préféra ce dernier parti, et pratiqua pendant quelque temps l'islamisme. Lorsque son aventure^fut oubliée et sa conversion bien constatées il trouva moyen de s'évader d'Alep et de s'embarquer pour l'île de Chypre, où il se fit de nouveau chrétien. Il épousa la femme qu'il aimait, se fit protéger des Français, et put reparaître impunément en Syrie, où il continuait son commerce de colporteur parmi les Druses, les Maronites et les Arabes. Voilà l'homme qu'il nous fallait pour voyager dans ces contrées. Son talent en cuisine consiste à faire du feu en plein champ avec des arbustes épineux ou de la fiente de chameau desséchée, à suspendre une marmite de cuivre sur deux bâtons qui se croisent à leur extrémité, et à faire bouillir du riz et des poulets ou des morceaux de mouton dans cette marmite. Il chauffe aussi des cailloux arrondis dans le foyer, et, quand ils sont presque rou-
ges, il les enduit d'une pâte de farine d'orge qu'il a pétrie, et c'est là notre pain.
19 septembre iS)2.
Aujourd'hui, ma femme et Julia ont été invitées, par la femme et la fille d'un chef arabe des environs, à passer la journée au bain; c'est le divertissement des femmes de l'Orient entre elles. Un bain est annoncé quinze jours d'avance, comme un bal en Europe. Voici la description de cette fête, telle qu'elle nous a été donnée le soir par ma femme.
Les salles de bain sont un lieu public dont on interdit l'approche aux hommes, tous les jours jusqu'à une certaine heure, pour les réserver aux femmes, et la journée tout entière lorsqu'il s'agit d'un bain pour une fiancée, comme celui dont il est question. Les salles sont éclairées d'un faible jour par de petits dômes à vitraux peints; elles sont pavées de marbre à compartiments de diverses couleurs, travaillés avec beaucoup d'art. Les murailles sont revêtues aussi de marbre en mosaïque, ou sculptées en moulures ou en colonnettes mauresques. Ces salles sont graduées de chaleur : les premières à la température de l'air extérieur, les secondes tièdes, les autres successivement plus chaudes, jusqu'à la dernière, où la vapeur de l'eau presque bouillante s'élève
aia VOYAGE EN ORIENT
des bassins et remplit l'air de sa chaleur étouffante. En général, il n'y a pas de bassin creusé au milieu des salles; il y a seulement des robinets coulant toujours, qui versent sur le plancher de marbre environ un demi-pouce d'eau. Cette eau s'écoule ensuite par des rigoles et est sans cesse renouvelée. Ce qu'on appelle bains dans l'Orient n'est pas une immersion complète, mais une aspersion successive, plus ou moins chaude, et l'impression de la vapeur sur la peau.
Deux cents femmes de la ville et des environs étaient invitées ce jour-là au bain, et dans le nombre plusieurs jeunes femmes européennes; chacune y arriva enveloppée dans l'immense drap de toile blanche qui recouvre en entier le superbe costume des femmes, quand elles sortent. Elles étaient toutes accompagnées de leurs esclaves noires ou de leurs servantes libres; à mesure qu'elles arrivaient, elles se réunissaient en groupes, s'asseyaient sur des nattes et des coussins préparés dans le premier vestibule; leurs suivantes leur étaient le drap qui les enveloppait, et elles apparaissaient dans toute la riche et pittoresque magnificence de leurs habits et de leurs bijoux. Ces costumes sont très variés pour la couleur des étoffes et le nombre et l'éclat des joyaux, mais ils sont uniformes dans la coupe des vêtements.
Ces vêtements consistent en un pantalon à larges plis de satin rayé, noué à la ceinture par un tissu de soie rouge, et fermé au-dessus de la cheville du pied par un bracelet d'or ou d'argent; une robe brochée en or, ouverte sur le devant et nouée sous le sein, qu'elle laisse à découvert; les manches sont serrées au-dessous de l'aisselle, et ouvertes ensuite depuis le coude jusqu'au poignet; elles laissent passer une chemise de gaze de soie qui couvre la poitrine. Elles portent par-dessus cette robe une veste de velours de couleur éclatante, doublée d'hermine ou de martre, et brodée en or sur toutes les coutures; manches également ouvertes. Les cheveux sont partagés au-dessus de la tête : une partie retombe sur le cou ; le reste est tressé en nattes et descend jusqu'aux pieds, allongé par des tresses de soie noire qui imitent les cheveux. De petites torsades d'or ou d'argent pendent à l'extrémité de ces tresses, et par leur poids les font flotter le long de la taille; la tête des femmes est en outre semée de petites chaînes de perles, de sequins d'or enfilés, de fleurs naturelles, le tout mêlé et répandu avec une incroyable profusion. C'est comme si l'on avait versé pêle-mêle un écrin sur ces chevelures toutes brillantées, toutes parfumées de bijoux et de fleurs. Ce luxe barbare est de l'effet le plus pittoresque sur les jeunes figures de quinze à vingt ans. Au som-
met de !a tête, quelques femmes portent encore une calotte d'or ciselé en forme de coupe renversée; du milieu de cette calotte sort un gland d'or qui porte une houppe de perles et qui flotte sur le derrière de la tête.
Les jambes sont nues, et les pieds ont pour chaussure des pantoufles de maroquin jaune que les femmes traînent en marchant.
Les bras sont couverts de bracelets d'or, d'argent, de perles; la poitrine, de plusieurs colliers qui forment une natte d'or ou de perles sur le sein découvert.
Quand toutes les femmes furent réunies, une musique sauvage se fît entendre; des femmes, dont le haut du corps était enveloppé d'une simple gaze rouge, poussaient des cris aigus et lamentables et jouaient du fifre et du tambourin; cette musique ne cessa pas de toute la journée, et donnait à cette scène de plaisir et de fête un caractère de tumulte et de frénésie tout à fait barbare.
Lorsque la fiancée parut, accompagnée de sa mère et de ses jeunes amies, et revêtue d'un costume si magnifique, que ses cheveux, son cou, ses bras et sa poitrine disparaissaient entièrement sous un voile flottant de guirlandes de pièces d'or et de perles , les baigneuses s'emparèrent d'elle et la dépouillèrent, pièce à pièce, de tous ses vêtements: pendant ce temps-là, toutes les autres femmes étaient dés-
habillées par leurs esclaves, et les différentes cérémonies du bain commencèrent. On passa, toujours au son de la même musique, toujours avec des cérémonies et des paroles plus bizarres, d'une salle dans une autre, on prit les bains de vapeur, puis les bains d'ablution, puis on fit couler sur les femmes les eaux parfumées et savonneuses ; puis enfin les jeux commencèrent, et toutes ces femmes firent, avec des gestes et des cris divers, ce que fait une troupe d'écoliers que l'on mène nager dans un fleuve, s'éclaboussant, se plongeant la tête dans l'eau, se jetant l'eau à la figure; et la musique retentissait plus fort et plus hurlante, chaque fois qu'un de ces tours d'enfantillage excitait le rire bruyant des jeunes filles arabes. Enfin on sortit du bain; les esclaves et les suivantes tressèrent (ie nouveau les cheveux humides de leurs maîtresses, renouèrent les colliers et les bracelets, passèrent les robes de soie et les vestes de velours, étendirent des coussins sur des nattes, dans les salles dont on avait essuyé le plancher, et tirèrent, des paniers et des enveloppes de soie, les provisions apportées pour la collation : c'étaient des pâtisseries et des confitures de toute espèce, dans lesquelles les Turcs et les Arabes excellent; des sorbets, des fleurs d'oranger, et toutes ces boissons glacées dont les Orientaux font usage à tous les moments du jour. Les pipes et les
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narguilés furent apportés aussi pour les femmes plus âgées; un nuage de fumée odorante remplit et obscurcit l'atmosphère; le café, servi dans de petites tasses renfermées elles-mêmes dans de petits vases à jour en fîl d'or et d'argent, ne cessa de circuler, et les conversations s'animèrent; puis vinrent les danseuses, qui exécutèrent, aux sons de cette même musique, les danses égyptiennes et les évolutions monotones de l'Arabie. La journée tout entière se passa ainsi, et ce ne fut qu'à la tombéedela nuit que ce cortège de femmes reconduisit la jeune fiancée chez sa mère. Cette cérémonie du bain a lieu ordinairement quelques jours avant le mariage.
20 septembre i8j2.
Notre établissement étant complet, je m'occupe d'organiser ma caravane pour le voyage de l'intérieur de la Syrie et de la Palestine. J'ai acheté quatorze chevaux arabes, les uns du Liban, les autres d'Alep et du désert; j'ai fait faire les selles et les brides à la mode du pays, riches et ornées de franges de soie et de fil d'or et d'argent. Le respect qu'on obtient des Arabes est en raison du luxe qu'on étale; il faut les éblouir, pour frapper leur imagination et pour voyager avec une pleine sécurité parmi leurs tribus. Je fais mettre nos armes en état
et j'en achète de plus belles pour armer nos cavvas. Ces cawas sont des Turcs qui remplacent les janissaires que la Porte accordait autrefois aux ambassadeurs ou aux voyageurs qu'elle voulait protéger; ce sont à la fois des soldats et des magistrats; ils répondent à peu près aux corps de gendarmerie des États de l'Europe. Chaque consul en a un ou deux attachés à sa personne; ils voyagent à cheval avec eux; ils les annoncent dans les villes qu'ils ont à traverser; ils vont prévenir le cheik, le pacha, le gouverneur; ils font vider et préparer pour eux la maison de la ville ou des villages qu'il leur a plu de choisir; ils protègent de leur présence et de leur autorité toute caravane à laquelle on les a attachés; ils sont revêtus de costumes plus ou moins splendides, selon le luxe ou l'importance de la personne qui les emploie. Les ambassadeurs ou les consuls européens sont les seuls étrangers qui aient le droit d'en avoir; mais, grâce à l'obligeance de M. Jorelle et aux bontés du gouverneur égyptien de Bayruth, on m'en a accordé plusieurs. J'en laisserai à la maison, pour le service de ma femme et de Julia, et pour leur sécurité quand elles auront à sortir, et j'emmène le plus jeune, le plus intelligent et le plus brave, pour marcher à la tête de notre détachement. Ces hommes sont doux, serviables, attentifs, et n'exigent presque rien que de