VISITE AU PACHA
Le 30 au soir, j'allai remercier Youssouf, bey de Négrepont et d'Athènes. J'entrai dans une cour mauresque; les larges galeries des deux étages étaient supportées par de petites colonnes de marbre noir. Une fontaine vide était au milieu de la cour; des écuries tout
autour. Je remontai un escalier de bois au bas duquel étaient rangés plusieurs spahis, et l'on m'introduisit chez le bey. Au fond d'un vaste et riche appartement décoré de boiseries à petits compartiments peints en fleurs, en arabesques et en or, dans le coin d'un large divan d'étofte des Indes, le bey était assis à la turque ; sa tête était entre les mains de son barbier, beau jeune homme, revêtu d'un costume mili^ taire très riche, et ayant des armes superbes dans sa ceinture; huit ou dix esclaves, dans diverses attitudes, étaient disséminés dans la chambre. Le bey me fit demander pardon de s'être laissé surprendre dans le moment de sa toilette, et me pria de m'asseoir sur le divan non loin de lui; je m'assis, et la conversation commença. Nous parlâmes de l'objet de mon voyage, de l'état de la Grèce, des nouvelles limites assignées par la conférence de Londres, des négociations terminées de M. Stratford- Canning, toutes choses que le bey paraissait ignorer profondément, et sur lesquelles il m'interrogeait avec le plus vif intérêt. Bientôt un esclave, portant une longue pipe dont le bout était d'ambre jaune et le tuyau revêtu de soie plissée, s'approcha de moi à pas comptés et en regardant la terre; quand il eut calculé exactement en lui-même la distance précise du point du parquet où il poserait la pipe à ma bouche, il la plaça à terre, et, marchant circu-
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lairement pour ne point la déranger de son aplomb, il vint à moi par un demi-tour et me remit, en s'inclinant, le bout d'ambre entre les mains, à portée de mes lèvres. Je m'inclinai à mon tour vers le pacha, qui me rendit mon salut, et nous commençâmes à fumer. Un lévrier blanc d'Athènes, la queue et les pattes peintes en jaune, dormait aux pieds du bey. Je lui fis compliment sur la beauté de cet animal et lui demandai s'il était chasseur. Il me dit que non, mais que son fils, alors à Négrepont, aimait passionnément cet exercice; il ajouta qu'il m'avait vu passer dans les rues d'Athènes avec un lévrier blanc aussi, mais de plus petite race, qu'il avait trouvé incomparablement beau, et que, si j'en avais plusieurs, il serait au comble de la joie d'en posséder un pareil. Je lui promis, à mon retour dans ma patrie, de lui en faire parvenir un, en signe de souvenir et de reconnaissance de ses bontés à Athènes. — Un autre esclave apporta alors le café dans de très petites tasses de porcelaine de la Chine, contenues elles-mêmes dans de petits réseaux de fil d'argent doré.
La figure de ce Turc avait le caractère que j'ai reconnu depuis dans toutes les figures des musulmans que j'ai eu occasion de voir en Syrie et en Turquie : — noblesse, douceur, et cette résignation calme et sereine que donne à ces hommes la doctrine de la prédestination et aux
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vrais chrétiens la foi dans la Providence ; — même culte de la volonté divine : — l'un, poussé jusqu'à l'absurde et jusqu'à l'erreur; l'autre, expression triste et vraie de l'universelle et miséricordieuse sagesse qui préside à la destinée de tout ce qu'elle a daigné créer. Si une conviction pouvait être une vertu, le fatalisme, ou plutôt le providentisme, serait la mienne ! Je crois à l'action complète, toujours agissante, toujours présente, de la volonté de Dieu ; — le mal seul s'oppose en nous à ce que cette volonté divine produise toujours le bien! Aussitôt que notre destinée est altérée, gâtée, pervertie, si nous regardons bien, nous reconnaîtrons toujours que c'est par une volonté de nous, une volonté humaine, c'est-à-dire corrompue et perverse; si nous laissions agir la seule volonté toujours bonne, nous serions toujours bons et toujours heureux nous-mêmes! le mal n'existerait pas! Ces dogmes du Koran ne sont que du christianisme altéré, mais cette altération n'a pas pu les dénaturer! Ce culte est plein de vertus, et j'aime ce peuple, car c'est le peuple de la prière !
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Vives inquiétudes sur la santé de ma fille; ^- triste promenade au temple de Jupiter Olympien et au Stadi. Bu des eaux du ruisseau
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bourbeux et infect, qui est l'Ilissus! Je trouvai à peine assez d'eau pour y tremper mon doigt : — aridité, nudité, couleurde mâchefer répandue sur toute cette campagne d'Athènes ! O campagnes de Rome, tombeaux dorés des Scipions, fontaine verte et sombre d'Egérie ! quelle différence ! et que le ciel aussi surpasse à Rome le ciel tant vanté de l'Attique !
2^ août 18^2.
Partis la nuit. — Belle aurore sous le bois d'oliviers du Pirée en allant à la mer.
Le brick de guerre Le Génie, capitaine Cuneo d'Ornano, nous attendait, et nous levons l'ancre. — Une belle brise du nord nous jette en trois heures devant le cap Sunium, dont nous voyons les colonnes jaunes mai'qiier à l'hori" zon là trace toujours vivante du Verbe de la sagesse greccjuej de ce Platon dont je serais le disciple, si le Christ n'avait ni parlé, ni Vécu, ni souffert, ni pardonné en expirant.
Nuit terrible passée au milieu des Cyclades. — Le vent baisse au lever du jour. — Belle et douce navigation jusqu'au soir. A la nuit, coup de vent furieux entre l'île d'Amorgos et celle de Stampalia. — Gémissement douloureux du navire, coups sourds de la lame sur la poupe. — Roulis qui nous jette tantôt sur une vague, tantôt sur une autre. Je passe la nuit à
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soigner l'enfant et à me promener sur le pont. Nuit douloureuse ! Combien de fois je frémis en pensant que j'ai mis tant de vies sur une seule chance! Qiie je serais heureux si un esprit céleste emportait Julia sous les ombres paisibles de Saint-Point! Ma vie à moi, à moitié usée, a perdu plus de la moitié de son prix pour moi-même! mais cette vie, encore mienne, qui brille dans ces beaux yeux, qui palpite dans cette jeune poitrine, m'est cent fois plus chère que la mienne! C'est pour celle-là surtout que je prie avec ferveur le souffle qui soulève les vagues d'épargner ce berceau que je lui ai si imprudemment confié : — il m'exauce : les vagues s'aplanissent, Je jour paraît, les îles fuient derrière nous; Rhodes se montre à droite, dans le lointain brumeux de l'horizon d'Asie, et les hautes cimes de la côte de Caramanie, blanches comme la neige des Alpes, s'élèvent resplendissantes audessus des nuages flottants de la nuit. — Voilà donc l'Asie!
L'impression surpasse celle des horizons de la Grèce! on sent un air plus doux; la mer et le ciel sont teints d'un bleu plus calme et plus pâle; la nature se dessine en masses plus majestueuses; je respire et je sens mon entrée dans une région plus large et plus haute! la Grèce est petite, tourmentée, dépouillée; c'est le squelette d'un nain! voici celui d'un géant!
De noires forêts tachent les flancs des montagnes de Marmoriza, et l'on voit de loin tomber des torrents blancs d'écume dans les profonds ravins de la Caramanie.
Rhodes sort comme un bouquet de verdure du sein des flots; les minarets légers et gracieux de ses blanches mosquées se dressent '■ au-dessus de ses forêts de palmiers, de carou- ' biers, de sycomores, de platanes, de figuiers; — ils attirent de loin l'œil du navigateur sur ces retraites délicieuses des cimetières turcs, où l'on voit chaque soir les musulmans, couchés sur le gazon de la tombe de leurs amis, fumer et conter tranquillement comme des sentinelles qui attendent qu'on vienne les relever, comme des hommes indolents qui aiment à se coucher sur leurs lits et à essayer le sommeil avant le dernier repos. A dix heures du matin, notre brick se trouve tout à coup entouré de cinq ou six frégates turques à pleines voiles qui croisent devant Rhodes; — l'une d'elles s'approche à portée de la voix et nous interroge en français; — on nous salue avec politesse, et nous jetons bientôt l'ancre dans la rade de Rhodes, au milieu de trente-six bâtiments de guerre du capitan-pacha , Halil- Pacha. — Deux bâtiments de guerre français, l'un à vapeur, Le Sphinx, commandé par le capitaine Sarlat, l'autre une corvette, L'cActéon, commandé par le capitaine Vaillant, sont
mouillés non loin de nous. Les officiers viennent à bord nous demander des nouvelles d'Europe. Le soir nous remercions le commandant du brick Le Génie, M. d'Ornano ; — il repart avec L'Acte'on. — Nous continuerons seuls notre navigation vers Chypre et la Syrie. Deux jours passés à Rhodes à parcourir cette première ville turque : — caractère oriental des bazars, boutiques mauresques en bois sculpté ; — rue des Chevaliers, où chaque maison garde encore intacts sur sa porte les ëcussons des anciennes maisons de France, d'Espagne, d'Italie et d'Allemagne. — Rhodes a de beaux restes de ses fortifications antiques; la riche végétation d'Asie qui les couronne et les enveloppe leur donne plus de grâce et de beauté que n'en ont celles de Malte : — un ordre qui put se laisser chasser d'une si magnifique possession recevait le coup mortel! Le ciel semble avoir fait cette île comme un poste avancé sur l'Asie : — une puissance européenne qui en serait maîtresse tiendrait à la fois la clef de l'Archipel, de la Grèce, de Smyrne, des Dardanelles, de la mer d'Egypte et de la mer de Syrie; — je ne connais au monde ni une plus belle position militaire maritime, ni un plus beau ciel, ni une terre plus riante et plus féconde. — Les Turcs y ont imprimé ce caractère d'inaction et d'indolence qu'ils portent partout ! Tout y est dans l'inertie
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et dans une sorte de misère. Mais ce peuple qui ne crée rien, qui ne renouvelle rien, ne brise et ne détruit rien non plus : il laisse au moins agir la nature librement autour de lui; il respecte les arbres jusqu'au milieu même des rues et des maisons qu'il habite ; de l'eau et de l'ombre, le murmure assoupissant et la fraîcheur voluptueuse, sont ses premiers, sont ses seuls besoins. — Aussi, dès que vous approchez, en Europe ou en Asie, d'une terre possédée par les musulmans, vous la reconnaissez de loin au riche et sombre voile de verdure qui flotte gracieusement sur elle : — ' des arbres pour s'asseoir à leur ombre, des fontaines jaillissantes pour rêver à leur bruit, du silence et des mosquées aux légers minarets, s'élevant à chaque pas du sein d'une terre pieuse : — voilà tout ce qu'il faut à ce peuple; il ne sort de cette douce et philosophique apathie que pour monter ses coursiers du désert, les premiers serviteurs de l'homme, et pour voler sans peur à la mort pour son prophète et pour son Dieu. Le dogme du fatalisme en a fait le peuple le plus brave du monde; et, quoique la vie lui soit légère et douce, celle que lui promet le Koran, pour prix d'une vie donnée pour sa cause, est tellement mieux rêvée encore, qu'il n'a qu'un faible effort à faire pour s'élancer de ce monde au monde céleste qu'il voit devant lui
rayonnant de beauté, de repos et d'amour! C'est la religion des héros! mais cette religion pâlit dans la foi du musulman, et l'héroïsme s'éteint avec la foi qui est son principe : à rriesure que les peuples croiront moins, soit à un dogme, soit à une idée, ils mourront moins volontiers et moins noblement. — C'est comme en Europe : pourquoi mourir si la vie vaut mieux que la mort, s'il n'y a rien d'immortel à gagner en s'immolant à un devoir? Aussi la guerre va diminuer et s'éteindre en Europe, jusqu'à ce qu'une foi quelconque se ranime et parle dans le cœur de l'homme plus haut que le vil instinct de la vie.
Ravissantes figures de femmes vues le soii* assises sur les terrasses au clair de la lune. — C'est l'œil des femmes d'Italie, mais plus doux^ plus timide, plus pénétré de tendresse et d'amour; — c'est la taille des femmes greC' ques, mais plus arrondie, plus assouplie, avec des mouvements plus suaves, plus gracieux. — Leur front est large, uni, blanc, poli comme celui des plus belles femmes d'Angleterre ou de Suisse ; mais la ligne régulière, droite et large du nez donne plus de majesté et de noblesse antique à la physionomie. — Les sculpteurs grecs eussent été bien plus parfaits encore, s'ils eussent pris leurs modèles de figures de femmes en Asie! Et puis il est si doux pour un Européen accoutumé aux traits
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fatigués, à la physionomie travaillée et contractée des femmes d'Europe, et surtout des femmes de salon, de voir enfin des figures aussi simples, aussi pures, aussi calmes, que le marbre qui sort de la carrière, des figures qui n'ont qu'une seule expression, le repos et la tendresse, et dans lesquelles l'œil lit aussi vite et aussi facilement que dans les caractères majuscules d'une magnifique édition de luxe!
La société et la civilisation sont évidemment ennemies de la beauté physique. Elles multiplient trop les impressions et les sentiments, et comme la physionomie en reçoit et en garde involontairement l'empreinte, elle se complique et s'altère elle-même, elle a quelque chose de confus et d'incertain qui détruit sa simplicité et son charme; c'est une langue qui a trop de mots et qui ne s'entend plus, parce qu'elle est trop riche.