MONT THABOR
pûmes nous mettre en route pour le mont Thabor, situé â l'est de Nazareth. L'obscurité de la nuit ne nous permit guère de voir que le pays qui bordait la route, mais il nous parut bien boisé; les arbres que nous vîmes étaient des chênes rabougris. — Après deux heures de marche nous arrivâmes au pied de la montagne, près du village de Déborah, situé sur son flanc occidental, et nous commençâmes à gravir son sommet, en suivant un sentier qui passe à travers une forêt de chênes et d'arbustes, dont ce côté de la montagne est couvert. La montée est d'abord assez douce; mais vers le milieu elle devient plus rapide. Nous mîmes alors pied à terre, et nous conduisîmes nos chevaux par la bride. Même de cette manière, ils avaient peine à monter, car le roc nu sur lequel il nous fallait marcher de temps à autre n'offrait à leurs pieds aucun point d'appui. Eufin, après une montée pénible d'environ une heure, durant laquelle nous fûmes obligés de nous reposer plusieurs fois, nous atteignîmes la cime la plus élevée de la montagne. Vue d'en bas, elle parait se terminer en pic : mais une fois parvenus sur son sommet, nous trouvâmes un plateau de forme ovale, ayant environ un mille de circonférence. Toul-â-coup le soleil se montra
MONT TIIABOR. 237
dans toul L'éclat de son lever orientai, el présenta à nos regards émerveillés un des plus beaux et des plus intéressans spectacles que l'imagination puisse concevoir. Dans la direction est-nord-est s'étend , comme à nos pieds, une magnifique nappe d'eau, environnée de montagnes : c'est le lac de Génézarelh. A son extrémité nord apparaît la cime neigeuse du mont Hermon. A l'est s'ouvre la vallée du Jourdain, au-delà de laquelle le regard se perd dans les déserts * du Haouran. Au sud s'offre l'immense plaine d'Esdraélon, courant dans la direction de Jérusalem, où elle est bornée par les montagnes d'Israël, et à l'est par celles de Gilboa. Le mont Carmel borne la vue au sud-ouest. La montagne gigantesque située au nord-est, et que les Hébreux appellent Hermon, les Si' oniens, Sirion, et les Amoriles, Shenir, est connue des babitans du pays sous le nom de Djebel-es-Sbeikh. C'est le sommet le plus élevé de la chaîne de l'Anti-Liban. Les vapeurs
* Nom donné ici à tout lieu isolé, qu'il soit aride ou fertile, et quelquefois même à d'immenses pâturages. Pour ce qui est de la description de celle contrée, qui est l'Auranitie de Joséphe et l'Ituria de saint Luc, voytz l'ouvrage de l'auteur, intitule la Syrie.
238 MONT TIIABOR.
blanchâtres qui flottent encore autour de sa base, et qui couvrent la partie de ses flancs qui n'est pas encore exposée aux rayons du soleil, me rappelle ces «rosées abondantes» dont parle le Psalmiste. et qu'il comparait au « parfum précieux qui fut répandu sur la tête d'Aaron, et qui découla sur sa barbe et sur le bord de ses vôtemens. » ( Psaume exxxm.) A ses pieds s'élèvent les villes de Nain et de En-Dor. C'est à l'entrée de la première de ces villes que Notre Seigneur rappela à la vie le fils unique de la veuve (saint Luc, vu, 14), et c'est dans la dernière que vivait la sorcière consultée par Saiil, peu de temps avant la fatale bataille de Gilboa. (i, Sam. xxvni, 21.) A sa base, du côté du nord, s'étend le lac dont le nom seul réveille les souvenirs les plus inléressans, lac qui fut le tbéàtre de plusieurs des miracles du Christ, et sur les bords duquel demeurèrent la plupart de ses apôtres. Le Jourdain rappelle le baptême du Christ, sacrement auguste qui ouvre aujourd'hui rentrée de la céleste Chanaan à ses enfans adoplifs. La plaine de Jézrel, ou d'Esdraélon, appelée aussi Grande plaine (PArnuigeddon de l'Apocalypse , était la partie la plus fertile de la terre de Chanaan. Dans le partage fait par.losué, elle
MONT TIIABOK. 239
échut à la tribu d'issachar, « qui s'y réjouissait dans ses tentes. » (Deut. xxxm, 18.) Plusieurs tribus d'Arabes paisibles, attirées par la richesse des pâturages, et appartenant toutes à la nombreuse famille d'ismaël, sont répandues sur son immense surface où elles vivent dispersées ça et là sous des tentes, au milieu de leurs troupeaux. Ainsi les anciens patriarches allaient jadis faisant paître leurs troupeaux, et errant parmi les villes et les villages du pays de Chanaan, et même dans les districts les plus peuplés, sans être inquiétés. Dans les premiers siècles de l'histoire des Juifs, sous la domination romaine, à l'époque des croisades, et même dans des temps beaucoup plus rapprochés, cette vallée a été le théâtre de batailles mémorables : aucune terre n'a peut-être été si souvent abreuvée de sang humain que la plaine qui s'étend à nos pieds *. C'est là que Barak, descendant du mont Thabor avec ses dix mille combatlans, mit en déroute Sisra et « tous ses charriots, même ses neuf cents charriots armés de faux, et toutes ses troupes. » (Voir Jug. iv et suiv.) Ce fut là aussi que Josias, roi de Juda, livra bataille
* Voyez. Appendice, no '29.
2'i0 MONT TIIABOR.
à Néchao, roi d'Egypte, et succomba sous les coups de son antagoniste. (Rois, xxm, 29.) Un voyageur moderne qui a traversé cette plaine dans toute son étendue, estime qu'elle a au moins quinze milles en carré, en tenant compte de quelques irrégularités apparentes. Quoiqu'elle porte le nom de « plaine, » elle est néanmoins semée de plusieurs collines qui, vues des montagnes voisines, se confondent presque avec le sol. De la hauteur où nous sommes, on n'aperçoit à l'œil nu ni ville ou village; on en découvre seulement quelques uns à l'aide d'une lunette d'approche. Dans la direction de Nablos, situé au milieu des montagnes d'Ephraïm, nous croyons découvrir Hébal et Grizim, que nous ne pûmes visiter lorsque nous partîmes de Jérusalem pour nous rendre à la côte. 11 nous est impossible d'apercevoir la Méditerranée. Nous contemplions depuis quelque temps le paysage environnant, qui excite un intérêt si vif, lorsque le sol biblique et classique que nous foulions vint à son tour attirer notre attention. Ce fut là que Déborah et Barak assemblèrent leur armée avant de livrer bataille à Siéra. (Jug. iv) Durant la guerre romaine qui se termina par la conquête de la Judée, le mont Thabor
MONT TllABOR. 2U
fut fortifié par Josèphe qui devint dans la suite Thistorien de sa nation. A quelques pas de nous sont les ruines d'une chapelle qui rappelle la transfiguration du Seigneur. « Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, son frère, et les mena à l'écart sur une haule montagne et se transfigura devant eux, etc., etc. ( Saint Math, xvm )* On a élevé dans cet endroit trois autels, en commémoration des trois tabernacles que saint Pierre proposa d'ériger : « Un pour Toi (Notre Seigneur), un pour Moïse, et un autre pour Elie.» Celte montagne à peu près isolée, a la forme d'un cône tronqué, et s'élève à quinze cenls pieds au-dessus de la plaine où elle est assise. Elle a dû être en tout temps une position militaire très-forte. Des restes de murs et de fossés qui l'enveloppent, particulièrement du côté du nord et du nord-est, indiquent évidemment que telle fut
* 11 s'est élevé une espèce de controverse sur la signification propre de l'expression i^iuv Les uns veulent que ce mot se rapporte à la situation de la montagne ; les autres veulent, au contraire, qu'on l'entende dans le sens de en particulier, ou sur eux-mêmes. Tandis que les critiques disputent entre eux, croirait-on que l'autorité de saint Jérôme, qui n'avait aucun intérêt à cet égard, est rejelée par certains écrivains comme suspecte !