‹ Voyage en Palestine et en Syrie (volume 2)Chapitre 24 sur 144 · ARRIVÉE A JAFFA · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A JAFFA

gouvernail, et nous ordonnâmes au reiss de longer la côte en portant au sud. A trois heures du soir nous arrivâmes en vue de Jaffa. Sur un signal de notre part, un bateau se détacha aussitôt du port pour venir nous prendre et nous conduire à terre. Après nous être informés aux bateliers de l'état sanitaire de la ville, nous fîmes placer nos bagages dans leur frêle esquif, et nous nous abandonnâmes à eux, non toutefois sans éprouver une certaine crainte que nous causait leur maladresse évidente. La barque continua en même temps sa roule pour Beïrout. En nous rendant au quai, nous passâmes tout près d'un brick autrichien, qui était mouillé dans la rade et avait amené de Constantinople une cargaison vivante de pèlerins grecs , arméniens et russes allant à Jérusalem. Le mouillage est peu sur en cet endroit; il est trop près d'un banc de rochers situés en avant de la ville*. Aussi, lorsque le temps est mauvais, les bâlimens aiment-ils mieux gagner la haute mer que de rester sur leurs câbles. En nous rendant au lieu où nous de-

* Lorsqac Yespasien marcha contre la ville, les habitans, qui étaient tous pirates, s'enfuirent sur leurs vaisseaux ; mais surpris par un orage, ils périrent sur ces rochers.

vions débarquer., nous traversâmes ce qui parail être le vieux porl. Quelle qu'ait été autrefois sa capacité, il ne peut aujourd'hui recevoir que de petits bateaux ; l'on n'en voyait même alors que quelques uns çà et là. A en juger par le nombre d'oisifs accourus sur le quai pour voir les milordoi* débarquer, notre arrivée avait causé quelque sensation dans la ville. Mais si nous étions l'objet de leur curiosité, nous vîmes, en revanche, dans la multitude qui se pressait autour de nous, bien des choses faites pour exciter la nôtre. Parmi la foule étaient plusieurs individus, habillés moitié à l'orientale et moitié à l'européenne, auxquels le reste paraissait montrer une sorte de déférence. Leur costume était, dans son ensemble, celui qu'ont adopté les marchands leventins , costume qui consiste dans une longue tunique ou robe de coton ou de soie, à raies, appelée kombaz, et dans une espèce de pantalon très-ample ( sherwâl ); mais au lieu de turbans ils portaient des chapeaux à cornes à la française ou à l'espagnole ! Je m'informai du rang de ces personnages; on me répon-

* Nom générnlpment donné en Orient aux voyageurs européens.

dit que c'étaient les représentans des puissances européennes qui venaient nous recevoir à notre arrivée; ce qui, en effet, étaitvrai,caràpeine eûmes-nous posé le pied sur le quai, que ce fut entre eux à qui s'emparerait de nos personnes. Ayant déclaré ma nationalité, je fus réclamé par l'agent d'Angleterre, M. Damiani, levantin d'origine, et je me vis obligé, malgré moi, de me séparer de mes amis, qui s'étaient déjà livrés à leurs consuls respectifs. Je n'ai toutefois nullement à regretter d'avoir fait la connaissance de ce monsieur. Il me conduisit dans sa maison que, par parenthèse, il me dit être bûlie sur l'emplacement de celle de Siméon-le-Corroyeur, chez qui logea saint Pierre. En tant qu'il s'agit seulement de la situation, il n'y avait rien à objecter à cette assertion ; sa demeure est en effet « près de la mer, » au bord même de l'eau. Je me sentais d'ailleurs peu disposé à contester les traditions locales dès mon arrivée dans un pays où toutes les choses qu'on voit doivent leur principal intérêt aux souvenirs qui s'y rattachent. Dès que je fus seul, je m'abandonnai à une foule de pensées que faisait naître en moi la nouveauté de ma situation. En abordant aux rives de la Terre-Sainte, j'avais vu s'accomplir le

plus fervent de mes souhaits, le désir le plus ardent de mon cœur ; mais lorsque pour la première fois ce désir s'empara de moi, je n'étais encore qu'un adolescent; la réalisation m'en paraissait entourée d'obstacles insurmontables; et aujourd'hui même que je foulais ce sol sacré, je pouvais à peine croire à la réalité de ce que je voyais et que je sentais. 12 août. — Ce matin, accompagné de mon aimable hôte, j'ai été visiter Jaffa et ses fortifications. On peut à la lettre appeler cette ville une « cité d'escaliers ; » car l'on a été obligé, à cause de l'inégalité du terrain qu'elle occupe, de donner à la plupart des rues la forme d'escaliers. Elle est bâtie sur une éminence conique qui domine la mer; du côté de terre elle est entourée d'un mur mauresque, flanqué à distances inégales de plusieurs bastions. Les maisons, construites en pierres, s'élèvent en terrasses à partir du rivage, et présentent, quand on arrive de mer, un coup-d'œil fort singulier, mais cependant agréable , surtout aux yeux de voyageurs fatigués, comme nous l'étions, de l'aspect monotone des villages de boue de la Basse-Egypte *. Mais l'absence

" « Car la terre en possession de laquelle vous allez entrer

totale de verdure détruit bientôt celte impression favorable. A l'exception des environs immédiats de la ville , où quelques palmiers (symbole et en quelque sorte l'étendard de la Palestine*), élèvent leurs cimes majestueuses, toute la côte est d'une affreuse aridité, et ne se compose, en grande partie, que de petites collines de sable enlièremer f m 's. La population fixe de Jaffa ne dépasse pas quatre mille amcs, dont le quart est chrétien. On ne peut pas appeler cette ville une place commerçante, car il s'y fait peu d'affaires; et le commerce y consiste uniquement dans li vente des objets nécessaires aux pèlerins qui vont à Jérusalem ou qui reviennent de rette ville, dont elle est en quelque sorte le port.

Jaffa ou Yaffa, comme l'appellent les indigènes, est l'ancienne Joppé dont il est fait mention si fréquemment dans l'Ecriture. C'est dans son port qu'abor-

n'est pas comme la terre d'Egypte; mais c'est une terre de montagnes et de plaines... » ( Deul. xi, 10 , 11. )

1 Plusieurs médailles romaines frappées à l'occasion de ta conquête de la Palestine , représentent un palmier. Sur celle qui forme la vignette de la page du litre de ce volume, 1 empereur Yespasien est représenté ; debout, tenant une lance de la main droite, le pied droit appuyé sur un casque, tandis qu'une femme éplorée e?t assise au pied d'un palmier

dèrent sur des radeaux les cèdres du Liban pour le temple de Salomon (2, Chr. xi, 16), et que le prophète Jonas s'embarqua pour Tarshish (Jon. 1, 8). Saint Pierre y ressuscitaTabilhe (Àct. ix, 36, 42.), et Siméon-le-Corroyeur y demeura. Selon la tradition, c'est à Jonpé que Noé construisit l'arche. C'est là aussi, d'après la Fable, qu'Andromède fut enchaînée au roc, et que Persée lava le sang des blessures qu'il avait reçues en combattant contre les Centaures. C'est enfin dans son port que Judas IMachabée brûla la flotte des Syriens.

De nus jours, Jaffa a acquis uue triste célébrité par deux actes de barbarie dont la mémoire de Napoléon reste chargée, malgré les efforts tentés pour en atténuer l'énormité. L'hôpital où il fit, dit-on, empoisonner ses soldats malades de la peste, afin qu'ils ne tombassent pas aux mains des Turcs, est maintenant un couvent arménien. Le lieu qui fut le théâtre du massacre de ses prisonniers, est sur les bords de la mer, à environ une heure au sud de la ville.

Le pavs situé entre Jaffa et Gaza, à l'ouest des montagnes de la Judée, et qu'on désigne parle nom de plaine delà Méditerranée, constituait l'empire des Philistins. 11 renfermait les cinq cités de Gaza, d'As-

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