SCÈNE DE NUIT. 7J
des trompettes dont sonnaient les prêtres. Dans d'autres, comme au siège d'Haï, il permit que les Israélites, en punition des crimes d'Achan, fussent écrasés par leurs ennemis. Mais ce n'est pas seulement dans celte plaine ou dans ses environs immédiats que se manifesta la puissance divine. Si je porte mes regards vers la voûte céleste, je songe à Elie montant au ciel sur un charriot de feu ; je vois l'endroit où le firmament s'ouvrit, et d'où le Saint- Esprit, descendant sous la forme d'une colombe, vint se reposer sur Jésus, pendant qu'on entendait du ciel une voix qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel j'ai mis toute mon affection. » Non, jamais je n'oublierai cette nuit mémorable , jamais les lieux qui m'inspirèrent des pensées remplies d'un intérêt si nouveau pour moi ne pourront s'effacer entièrement de ma mémoire.
Jéricho, 17 août. — Ce matin, dès le point du jour, accompagnés de l'escorte que nous avions amenée de Jérusalem, et qui se trouvait maintenant grossie d'une troupe de cavaliers armés , que le cheick de ce village nous avait fournie , nous nous sommes empressés de partir pour la Mer-Morte. Nous y arrivâmes après environ deux heures de marche -
non loin de l'endroit où se jette le Jourdain. Sur la route qui y conduit, et long-temps avant d'en atteindre les rives, on n'aperçoit plus aucune trace de végétation. La plaine est, tout à l'entour, recouverte d'une croûte blanche et saline due à l'action du soleil, après que ce sol, évidemment imprégné de sel, a été détrempé par la pluie *. A quelque distance des bords actuels on remarque une espèce d'ancienne rive produite vraisemblablement par le reirait des eaux du Jourdain , au temps où ce fleuve était sujet à des « débordemens.» L'espace intermédiaire offre un sol crevassé et comme labouré par les flots; il est couvert çà et là de morceaux de bois blanchis par le soleil. Au nord de la plaine de Jéricho, la mer est ouverte. De ce côté, ses bords sont plats, et le lac forme une espèce de baie large d'à peu près cinq ou six milles. Une double chaîne de montagnes, assez semblables à celles qui bordent le Nil, mais qui sont beaucoup plus hautes, principalement celles du coté de l'Arabie, entoure la mer à l'est et à l'ouest. Ces deux chaînes de montagnes paraissent
* Molsc fait allusion a celle eirconslanio dans le Deut. xxix, 23 « Celte terre brûlée par le souffre et par un sel brillant »
être éloignées Tune de l'autre d'environ sept ou huit milles, et semblent descendre brusquement dans le lac. On chercherait vainement de l'œil les limites de la Mer-Morte au midi. Dans cette direction, il s'élargit évidemment. — Ce désert de sable et d'eau, où règne un silence solennel, présente dans son ensemble un aspect sombre et triste qui affaisse l'âme. Bien différent de l'oasis, qui, du moins, récrée la vue de temps à autre, lorsqu'on parcourt le désert, il est encore plus désolé que les plaines arides qui l'entourent. Toutefois, pour expliquer les contradictions qu'offrent les récits de quelques voyageurs qui, visant sans doute à l'effet et se plaisant à créer des horreurs imaginaires là où existent seulement des difformités naturelles, n'ont pas toujours reproduit fidèlement les impressions qu'ils ont éprouvées, il est nécessaire de dire que beaucoup dépend de l'état de l'atmosphère et de l'heure à laquelle on visite ces lieux. Par exemple , lorsque nous vîmes le lac, une brise de sud en ridait légèrement la face, et le ciel était sans nuage. Ainsi donc, cette vapeur sombre qu'on remarque ordinairement n'existait pas, du moins dans toute son intensité. L'immobilité de la Mer-Morte est duc en partie à la
profondeur du bassin où le lac est encaissé, et qui l'abrite contre la violence du vent, et en partie à la pesanteur de ses eaux, qui tiennent en dissolution une quantité de sel égale au quart de leur poids. Les environs du lac, également imprégnés de ce minéral , ne produisent aucune plante , et l'air même , cbargé de particules salines entraînées par l'évaporation, ne peut être favorable à la végétation. De là cet aspect lugubre qu'ont les bords de la Mer-Morte, L'eau, quoique parfaitement limpide et sans odeur, a une extrême salure et un goût amer et nauséabonde *. Sans le désir que nous avions de nous assurer par nous-mêmes du degré de sa pesanteur si vantée, nous n'aurions pas songé à nous y baigner. De ce coté, la pente est graduelle; de sorte que, pour atteindre notre but, il nous fallut avancer jusqu'à une certaine distance avant de trouver une profondeur suffisante pour nager. Mais quoique l'eau nous offrît en cet endroit plus de résistance que celle de la mer, nous fûmes cependant obligés, en nageant, de faire usage de nos pieds et de nos bras ; et bien que nous pussions nous tenir sur le dos avec
* Voyez Appendice, n°. 8.
plus de facilité que partout ailleurs, a cause de la pesanteur extraordinaire de l'eau , nous acquîmes néanmoins la conviction que ce que les écrivains, tant anciens que modernes, ont écrit concernant ses propriétés est, la plupart du temps, fort exagéré *.
J'avoue que, durant le peu d'heures que je restai dans les environs du lac, je ne vis pas un seul oiseau. Mais il est faux que les exhalaisons qui s'élèvent de son sein soient empestées au point de donner la mort à ceux qui essaieraient de voler audessus. L'absence d'oiseaux aquatiques peut s'expliquer par l'impossibilité où ils seraient de trouver de quoi vivre; car le lac ne nourrit, comme on le sait, aucun poisson, et ses rives, entièrement dépouillées de végétation, ne pourraient offrir aucun attrait à quelque espèce d'oiseaux que ce soit.
Nous ramassâmes sur le rivage plusieurs morceaux d'une matière noire qui ressemble à de la poix dure. On dit qu'elle se trouve eu abondance dans les montagnes qui bordent le lac. Présentée à la flamme d'une bougie, elle brûle aussitôt, en répandant une odeur insupportable. Elle a la singulière propriété de ne
* Voyez Appendice, n°. 9.
perdre, en brûlant, qu'une partie de son poids, sans diminuer de volume. Je ne vis pas l'asphalte ou bitume pour lequel ce lac était si renommé; mes observations, il est vrai, se bornèrent presque exclusivement à la rive du nord. Dans les temps anciens, rétait une branche importante de commerce ; l'Egypte en employait une grande quantité pour I embaumement des morts.
Ce lac fameux, qui couvre de ses eaux la fertile vallée de Siddim, vallée jadis si riche et si belle, que les historiens sacrés la comparent au jardin du paradis, a reçu, à diverses époques, différens noms qui en indiquent la nature et l'origine. L'Ecriture le nomme mer de la Plaine, par allusion à la circonstance dont je viens de parler (Deut. m, 17; Joël, xv, 5); mer Salée, du goût amer et salé de ses eaux (Deut. iii,17; Jos. xv 5), et mer d'Est, à cause de sa situation relativement aux montagnes de la Judée. L'historien Josephe et les écrivains Romains lui donnent le nom de lac Asphalite, c'est-à-dire lac bitumineux, à cause de la quantité considérable de bitume qu'on y trouve. Le nom de Mer-Morte, sous lequel il est plus vulgairement connu, lui a été donné par allusion à une tradition ancienne et erronée, mais gêné-
ralement reçue, qu'aucun animal ne peut vivre dans ses eaux salines et bydrosulfuriques. Les Arabes le nomment Bar-Loutte ou mer de Lotte. Son étendue a été diversement évaluée ; mais elle n'a jamais élé mesurée d'une manière exacte*. Selon Pline, sa longueur totale serait de cent milles et sa plus grande largeur, de vingt-cinq. Mais le docteur Shaw et quelques autres voyageurs modernes qui paraissent en avoir calculé létendue avec le plus d'exactitude, assurent que sa longueur est d'environ soixante milles anglais et sa plus grande largeur de vingt.
On ignore la situation précise de Sodome, de Gomorre, d'Adama, de Séboïm et de Zoar, dont les quatre premières furent détruites par la colère de Dieu f : et jusqu'à ce jour, on n'a pu découvrir aucuns vestiges de leurs ruines, si toutefois il en existe encore.
Remontant achevai et cbeminant le long des bords de la Mer-Morte sur un sol crevassé qui cédait sous les pieds de nos chevaux , nous arrivâmes en peu de temps à l'endroit où le Jourdain se décharge avec une grande impétuosité. En voyant celle énorme masse d'eau se précipiter continuellement dans le lac, où
* Voyez Appendice, n». 10.
f Voy. Gen. \i\, 24.