POPULATION
le bazar esl situé dans le centre), les faibles pulsations de cette ville qui s éteint sont à peine sensibles; les extrémités sont déjà froides et inanimées : on peut parcourir pendant un jour entier les autres quartiers de la ville sans rencontrer une créature humaine.
La population moderne de Jérusalem a été diversement évaluée par les voyageurs, et les classifications qu'ils en ont faites diffèrent encore plus les unes des autres. Celte divergeante qu'on remarque dans leurs récils doit être attribuée d'abord à la difficulté de se procurer des détails statistiques exacts, et en second lieu, à ce qu'ils ont visité Jérusalem à différentes époques de l'année. Cependant, comme leshabitans de la ville peuvent se classer en résidens et en non-résidens, il est certain que tous ces voyageurs ont un égal droit à l'exactitude. D'après mes observations personnelles et les renseignemens que j'ai pu me procurer, j'incline à croire que la population fixe de Jérusalem ne s'élève pas au-delà de douze mille âmes, peut-être même n'atteint-elle pas ce chiffre. Sur ce nombre, les deux tiers sont musulmans; l'autre tiers se compose d'environ deux mille cinq cents juifs et d'à peu près quinze cents chrétiens de diverses communions. La présence des
étrangers dans certaines saisons de l'année, et surtout au temps de Pâques, peut porter à peu près au double le chiffre que j'indique, ce qui donnerait un nombre rond de dix-huit mille individus habitant Jérusalem en même temps. La population passagère est entassée dans les couvens ou dans les bàtimens qui en dépendent. Si tous les quartiers de la ville étaient également bien peuplés, la moderne Jérusalem pourrait renfermer de vingt-cinq à trente mille lu bilans; mais, outre le vaste parvis de la mosquée d'Omar, on y trouve plusieurs espaces considérables de terrain entièrement vides de maisons *. De même que dans toutes les villes purement religieuses, les mahométans se font remarquer par leur intolérance et leur fanatisme; et à cet égard le voyageur fera bien de se tenir sur ses gardes et de respecter leur croyance et leurs préjugés.
Les Juifs sont assurément la partie la plus intéressante de la population de Jérusalem. Ici, comme dans toutes les villes de l'Orient, ils sont relégué» dans un quartier séparé. Celui qu'ils occupent est cette partie basse de Jérusalem qui s'étend entre
•Voyez Appendice, n°. 17.
l'ancien temple et la portion du mont Sion comprise dans l'enceinte des murs. On le nomme Harâtel-Yahoud. Leurs maisons ont une apparence misérable; à l'extérieur elles sont généralement construites en pierres non taillées, assemblées à la hâte, et sans nul ornement d'architecture. Toutefois, cette simplicité affectée ne provient pas de pauvreté; car bon nombre de Juifs sont dans une situation aisée ; mais la prudence les oblige de cacher aux yeux avides de leurs oppresseurs non-seulement les richesses qu'ils ont , mais même jusqu'à l'apparence de l'aisance, qui pourrait en faire soupçonner la possession. La distribution intérieure de ces maisons est à peu près uniforme partout. Une porte d'entrée ouvre sur une cour carrée dont le pourtour est souvent occupé par plusieurs familles distinctes. Cette cour est commune à tous les habilans de la maison. Un escalier en pierre adossé au mur intérieur, conduit aux différens appartemens, ordinairement situés au premier étage. C'est dans un de ces appartemens que nous rendîmes visite au khakham ou grand rabbin. En entrant dans une petite chambre basse, mais proprement meublée, nous trouvâmes un vieillard d'une ligure vénérable, assis sur un divan, et entouré
d'une famille qui se composait de plusieurs générations. A notre approche, il fit un effort pour se lever; mais nous l'en empêchâmes. Un rayon de joie brilla dans ses yeux affaiblis par l'âge, lorsqu'il nous exprima le plaisir qu'il avait à nous recevoir dans sa maison. 11 nous invita à nous rafraîchir; et, aussitôt, sur un signe de sa part, les plus jeunes de ses filles, qui se trouvaient là, sortirent et revinrent au bout de quelques minutes, portant des gâteaux, du rosolio, du café et des pipes. Notre conversation roula nécessairement sur des généralités ; car, par respect pour notre hôte et les personnes présentes, nous nous abstînmes de toucher aux sujets plus intéressans de la religion ou de la politique. Nous éprouvions tous, plus ou moins, un certain embarras. Mais si chacun de nous eût pu exprimer librement ce qu'il sentait, quelle manifestation de sentimens intéressans n'aurait pas eu lieu ! Notre société se composait de Français et d'Anglais; on nous complimenta sur notre nationalité de manière à nous faire comprendre, sans le dire, qu'on nous regardait comme les inslrumens futurs dont Dieu se servirait prochainement pour arracher le peuple juif au joug de ses tyrans. Fasse le ciel
qu'il en soit ainsi ! car la vue de ce peuple opprimé, condamné à vivre esclave et étranger sur une terre qui lui appartient légitimement, a quelque chose d'affligeant. Oui, il aurait un cœur bien froid celui qui pourrait être témoin de tant de misère , et ne pas compatir aux souffrances de ces pauvres Israélites! Pour moi, je ne pus m'empêcher, eu me retirant, de prier le Tout-Puissant de hâter le moment de sa réconciliation avec son peuple jadis chéri , le conjurant de dissiper l'aveuglement obstiné qui environne le cœur des Juifs, afin de les préparer aux bienfaits de cet heureux instant.
Les singularités de mœurs bien connues qu'offre ce peuple ( car il y a long-temps qu'il ne forme plus une nation distincte), se retrouvent également chez les Juifs qui habitent Jérusalem. Ces derniers se distinguent par plusieurs usages empruntés aux pays qu'ils ont habités avant de venir se fixer dans la cité de leurs pères. La différence la plus tranchée qui existe entre eux et leurs frères du Levant est une certaine liberté de mœurs entre les deux sexes, remarquable surtout dans les relations sociales. Toutefois, les Juives ne sortent jamais sans être voi- C. 9
lées. A l'exception des femmes de mauvaise vie, c'est un usage auquel se conforment généralement toutes les personnes de leur sexe en Orient. Le voile qu'elles portent consiste en un morceau de mousseline jeté sur la tête, et qui, retombant sur les épaules, descend jusqu'aux hanches, mais de manière néanmoins à laisser leurs formes plus à découvert que chez les femmes turques. — Le nombre des Israélites résidens à Jérusalem a été grandement exagéré par quelques voyageurs. Comme il ne se fait aucune espèce de commerce dans cette ville, les Juifs qui l'habitent se réduisent nécessairement à quelques familles que des motifs religieux y attirent. Je ne crois pas que leur nombre se soit jamais élevé à plus de trois mille, dont la majorité se compose de femmes. Les synagogues de Jérusalem sont tout à la fois petites et mal tenues ; ce qu'il ne faut attribuer ni à la pauvreté des possesseurs ni au défaut d'aumônes provenant de l'étranger, mais bien aux motifs de prudence dont j'ai parlé plus haut.
Je fus touché presque jusqu'aux larmes en voyant près du parvis de la grande mosquée, située sur l'emplacement de l'ancien Temple, quatre ou
cinq Juifs qui me parurent être des rabbins, un livre à la main, la face tournée vers les murailles et dans l'altitude d'hommes en prière. Je crus entendre ces paroles sortir de leurs bouches : « Combien de temps encore, ô Seigneur, serons-nous les objets de ta juste colère? » — « Vous ne me verrez plus désormais jusqu'à ce que vous disiez : Beui soit celui qui vient au nom du Seigneur! » (Saint Math, xxm, 39.) Dans cette partie du mur on remarque plusieurs grosses pierres évidemment taillées à une époque fort reculée, du moins à en juger par la forme particulière de leur coupe. Quelques unes ont douze ou quinze pieds de longueur, sur cinq ou six de hauteur. Ne se pourrait-il pas que ce soient les mêmes pierres dont s'informaient les disciples? « Maître, regardez quelles pierres et quel bâtiment! « (Saint Marc, xm, 1.) On voit de semblables pierres dans plusieurs autres endroits des murs modernes, particulièrement à l'angle sud-est. Comme elles ne portent aucune trace du feu qui consuma le premier temple, à l'époque de la destruction de Jérusalem par Titus, quelques voyageuis supposent qu'elles faisaient partie des matériaux assemblés par Julien pour la reconstruction du Temple, entreprise, dit-on, que des flammes sortant