CHAPITRE II
JE SUIS CONSIDÉRÉ COMME UN SORCIER. — LA CAPTURE DE VACHES SAUVAGES. — NICANOR BOSCH QUITTE l'eXPÉDITION.
APRÈS quelques jours passés à San Gabriel où, entre mes études scientifiques, je chassais le canard et l'outarde, je continuai ma route par la rivé droite du Rio Negro, m'initiant peu à peu à la grande vie des pampas. '
n convient de noter ici une aventure assez plaisante qui m'arriva durant mon séjour à San Gabriel.
J'étais allé rendre visite à deux Indiens, un homme et une femme, habitant sous une tente faite de peaux de jument.
Cet abri primitif, d'une largeur totale de trois mètres sur deux de profondeur, offrait quelque intérêt, car, outre qu'il était d'un très pittoresque effet, il renfermait deux êtres humains des plus curieux qui, au milieu des tentatives de civilisation de ce coin du continent, persistaient à vivre comme leurs ancêtres, sans souci aucun du pro-
grès. Ils me faisaient un peu Teffet, avec l'élégance en moins, de ces vieillards qui portaient encore des culottes courtes et des jabots de dentelles au milieu de ce siècle.
L'homme, de haute stature, la face large et cuivrée, les cheveux noirs tombant dans le cou, avait le torse complètement nu. Une simple pièce d'étoffe nouée sur ses reins lui couvrait à peine les cuisses. Des bottes faites de la jambe même d'une jument lui enserraient les tibias.
Quant à la femme, également grande et solide, elle avait les cheveux séparés en deux nattes opulentes qui lui tombaient dans le dos. Elle se tenait dignement drapée dans une sorte de péplum, retenu à la poitrine par une grande broche d'argent curieusement ouvragée. A ses oreilles pendaient d'énormes ornements en forme d'étrier qui allongeaient d'une façon démesurée le lobe inférieur.
Ces gens furent pris de peur en me voyant pénétrer dans leur toldo (tente) et coururent aussitôt se blottir dans un coin. J'avais beau leur faire des signes amicaux, leur parler doucement. Ils me regardaient effarés, avec deux gros yeux ronds et humides.
Je ne tardai pas à comprendre pourquoi je leur inspirais une telle crainte.
CONf^IDÉRË COMME SOPCIEIi
J'étais déjà précédé dans le pays d'une très mauvaise réputation. On savait que je déterrais les morts.
Justement, ces deux Indiens avaient un frère et une sœur ensevelis dans les environs. Or, depuis mon arrivée, ils allaient tous les jours, â tour de rôle, visiter la sépulture et s'assurer si le sorcier — c'est ainsi que l'on m'appelait — n'avait pas profané la tombe de leurs parents.
A force d'habileté et de ruse, je finis cependant par leur délier la langue.
L'Indien me considéra un instant, puis après avoir consulté sa femme d'un coup d'œil, il me dit :
« Quitte au plus tôt ce pays. Tu perds ton temps ici ; il n'y a pas dans nos pampas d'ossements de Tehuelches (Patagons). Tu en trouveras des milliers au Sud,du côté de la vallée de Valcheta. »
C'était à dessein que j'avais fait répandre le bruit dans la contrée que je ne recherchais que des Tehuelches, sous prétexte que leurs crânes étaient autrement conformés que ceux des Indiens de la Pampa. De cette façon, je pouvais me livrer à mes recherches sans être inquiété par les indigènes.
Cependant, ces deux Indiens, dont je photographiai la tente avant de m'en aller — ce qui contribua encore à augmenter leur effroi — me considéraient comme un individu dangereux, une sorte d'esprit malicieux, enclin à jeter des sorts sur les gens et les troupeaux.
Ils furent si heureux quand je leur appris que j'allais quitter le pays, qu'ils m'offrirent un maté.
Le 20 avril, j'arrivais à Conessa, un des plus importants villages sur la rive droite du fleuve.