MARIANO LINARÈS
et nous servent à tour de rôle le maté^, pendant que, dans son langage imagé, don Mariano me raconte sa vie.
Il a assisté à toutes les phases de la conquête argentine dans la Pampa et y a joué un rôle actif. La place me manque malheureusement pour narrer ici les épisodes de cette existence tumultueuse, digne de celle que menèrent les conquérants de la vieille Espagne.
Don Mariano s'informe ensuite du hut de mon voyage.
Quand je lui ai expliqué ce que je me propose de tenter, il a un geste de terreur et cherche à me dissuader de remplir ma mission.
Hanté par les souvenirs ataviques et les vieilles légendes que Ton se raconte le soir dans les campements, il croit au surnaturel et à la sorcellerie.
^ Monte à cheval, me dit-il, parcours la Pampa en tous sens avec tes chiens à la poursuite des autruches ou des guanacos, mais, je t'en conjure, ne fouille pas les sépultures de nos ancêtres ; cela te porterait malheur. Les morts sont sacrés, et maudits sont ceux qui y touchent. >
Voyant que ses discours m'impressionnent peu, il laisse tomber les bras, secoue désespérément la 1. Thé national argentin.
tête et d'une voix sourde, qui contraste singulièrement avec les intonations sèches et bruyantes de tout à rheure, il me dit en me prenant la main :
« C'est bien, don Enrique. Puisque, en dépit de mes conseils, tu veux quand môme tenter une aventure dangereuse, puisque ton esprit résolu dédaigne les sages raisons, je t'indiquerai les endroits où sont situés les cimetières indiens ainsi que l'emplacement des anciens campements des tribus à l'âge de pierre. Mais je ne serai pour toi qu'un guide, un simple guide, jamais un auxiliaire. Je ne toucherai à rien, je me contenterai de t'indiquer de loin les emplacements que tu désires connaître, car je ne veux pas attirer le mauvais sort sur mes chevaux et mes femmes. >
Je remerciai don Mariano et, comme il se faisait tard, nous nous souhaitâmes bonne nuit. Mon hôte alla retrouver une de ses épouses, tandis que je m'étendais sur des peaux de mouton jetées pèle-mèle dans un coin du rancho.
31 Mars. — Dès l'aube, je suis debout. Aussitôt qu'il m'aperçoit. Don Mariano fait seller les chevaux et nous partons en exploration. Le pays est triste, d'un aspect plat et uniforme, coupé de temps à autre par un léger monticule de sable. On
LES PAUADEROS - \9
se croirait dans quelques plaines de la Champagne pouilleuse, par un claii* soleil d'été.
« Vois-tu, me dit Don Mariano, c'est généralement aux abords de ces monticules que tu aperçois là-bas qu'il faut chercher les anciennes ^sépultures et les campements indigènes. »
Mon guide a raison. Ces campements sont restés intacts ; on croirait que le temps qui a passé sur ces choses a hésité à effacer les derniers vestiges d'une humanité disparue. Çà et là, des éclats de silex, des débris de poterie, des ossements de guanacos, d'autruches et même des ossements humains. Plus loin, ce sont des mortiers, des pilons, des boules dé grès ornées d'une ceinture profonde, creusée à môme la pierre. En certains points, des carrés noircis par le feu indiquent l'emplacement des anciennes tentes indigènes.
C'était là aussi que ces races primitives fabriquaient leurs armes de silex.
La plupart de ces campements, de ces Paraderas, comme on les appelle communément, sont situés sur les bords du Rio Negro. La végétation a abandonné ces régions. Seuls, quelques saules rabougrii5 croissent par places sur les rives du fleuve, offrant aux voyageurs une ombre chimérique et évoquant un peu l'image de ces arbustes
en zinc que le gouvernement britannique, pour donner l'illusion d'une verdure absente, avait cru devoir planter aux abords des citernes d'Aden avec cet avis : « N'y touchez pas. »
Ma visite terminée, je remerciai mon hôte et lui manifestai l'intention d'aller planter ma tente sur le plus important des campements que j'avais cru reconnaître. De cette façon je pourrais commencer avec fruit mes recherches et habituer un peu ma petite troupe à la vie que nous devions mener pendant de longs mois.
A partir de ce moment, bien que nous soyons encore dans un pays où nous pouvons nous procurer des vivres, j'oblige mes hommes à chasser. Le pain et le vin sont radicalement supprimés. La seule boisson permise est l'eau et le maté. Quelquefois, j'autorise un morceau de biscuit de troupe trempé dans du café noir.
Mon guide, Nicanor Bosch, commence déjà à faire une drôle de figure. Il s'était sans doute imaginé que, partant en expédition avec un Européen, il allait, lui, vétéran de la Pampa, me mener à sa guise.
Quand il voit que je suis résolu à demeurer seul maître, il prend des allures qui ne me conviennent pas. Je l'ai jugé, je vois que j'ai affaire à un faux