CHAPITRE IX
Séjour à Taluiz. — Discussicm <r»'ti(iuctU\ — Visite .'lu îz^uveriirur. — Le priiuv Malek-Khassi'in-Mirzu. — Chasse. — Harem d'un Chàlizadèh.
Obligés de percer la foule accourue pour nous voir, nous eûmes beaucoup de peine à arriver jusqu'à la maison qui avait été disposée pour l'ambassadeur. Plus commode et plus confortable qu'aucune de celles q^ nous avions encore vues, elle avait été construite par ira résident anglais, qui l'avait cédée à un Arménien. Celui-ci, assez opulent, avait habité quelque temps l'Angleterre. On voyait, en entrant chez lui, qu'il avait pris dans ce pays des goûts de bien-ôlre et de confort inconnus à ses compatriotes.
Depuis le moment où l'Elchi-bek avait pris possession de cette demeure, son salon ne désemplit pas, jusqu'au soir, de personnages (jui venaient le féliciter sur son heureuse arrivée en Perse. On y voyait se succéder, sans interruption, les dons des visiteurs , consistant en plateaux surchargés de sorbets, de fruits et de sucreries, qui, aussitôt emportés par les ferrachs , ou domestiques de la maison , étaient remplacés par d'autres.
VOYAGE EN PEKSE. iM
Ûei^ logements plus modestes, mais tous très-commodes, avaient été préparés pour les attachés à la mission. Chacun de nous prit possession de celui qui lui était destiné, et s'arrangea pour y jouir d'un peu de repos, loin de ces complimenteurs qui encombraient les tapis de l'ambassadeur, et dont la phraséologie banale, toujours la même, commençait à être fatigante.
Nous étions à peine installés dans nos Konaks , qu'il fallut songer à aller officiellement rendre hommage au prince Karamân-Uirzaj frère du Chah et Beglier-bey de la province. La visite devait avoir lieu le surlendemain de notre arrivée; mais la neige tomba sans discontinuer , et c'eût été froisser l'un des préjugés les plus délicats des Persans que d'arriver mouillés chez le prince. En effet , pour un bon musulman , sa demeure est souillée si elle porte les traces de l'humidité qui aurait découlé des habits d'un chrétien. Notre Meïmàndar, trop poli pour faire valoir cette raison , dit simplement qu'il serait peu convenable de ne pas attendre que le temps fût plus beau pour nous rendre au sérail. Et de fait, il était désirable, pour nous comme pour le Châhzadèh, d'ajourner l'entrevue. On renvoya donc au jour suivant cette cérémonie , qui , depuis qu'il en était question , donnait lieu à des discussions qui, puériles à nos yeux, avaient une très-grande importance à ceux des Persans. — Il faut savoir que l'usage, en Perse, est d'entrer sans chaussures chez les grands, et de rester debout devant eux.— Il s'agissait donc de décider si nous entrerions avec nos bottes chez le Châhzadèh, et si nous y serions assis. Cette grave affaire causa beaucoup d'embarras à Chàh^Abbas- Khàn, qui fut chargé de la traiter et dut avoir plusieurs
UH VOYAr.E EN PERSE.
conférences, à ce sujet, avec le prince lui-même. 11 est admis, à la cour, que les ambassadeurs ont la liberté de s'asseoir devant le Chah , bien que les princes du sang restent debout. Il V a donc une très-grande différence entre le souverain et les Chàhzadèhs. Il était par conséquent logique, • naturel, en suivant la proportion, d'établir que : si les ambassadeurs avaient, à l'exclusion des princes, le droit de rester assis en pré^^ence du roi, les attachés , les personnes faisant partie de l'ambassade, devaient avoir celui de s'asseoir devant ces princes. Cette dernière conséquence ne paraissait pourtant pas toucher Karamân - Mirza ^ et l'on nous fit craindre qu'il ne voulût nous assujettir à l'étiquette que suivaient les Persanfe. La morgue qui lui était particulière et ses préjugés à l'égard des Européens l'empêchaient de se relâcher de son orgueilleux rigorisme.
La seconde des deux questions soulevées , qui , pour un Européen , pourrait paraître la plus grave, n'était cependant pas celle sur laquelle le prince insistait le plus ; il céda assez facilement sur ce point, plus facilement que nous ne pouvions nous y attendre , et fit préparer un siège à chacun de nous. Mais il n'en était pas de même de la difficulté de conserver nos bottes, et là-dessus /iLaramdn-Mir:;a semblait intraitable. Pour apprécier toute l'importance que les Persans attachent à l'usage établi chez eux de laisser ses chaussures à la porte de celui à qui l'on fait visite, il faut savoir que l'affranchissement de cette coutume fut l'objet d'une clause particulière insérée dans les traités conclus entre la Russie et la Perse. II ne fallut pas moins que les victoires de la première, et la crainte que ses armes inspiraient à la seconde , pour que le Chôh consentît à dispenser désormais les Russes de se sou-
mettre à une forme d'étiquette incompatible avec le costume européen. Cependant , pour ne pas blesser les idées reçues et ne pas offenser ce monarque , il fut convenu, de part et d'autre, que les Russes couvriraient leurs bottes de pantoufles pour venir jusqu'au seuil du palais, afin que leurs semelles ne fussent point souillées de boue pendant le trajet.
Naturellement, l'ambassadeur de France devait revendiquer, comme un bénéfice pour tout Européen, la clause introduite par le plénipotentiairerusse. Son exécution fut réclamée pour nous, et nous dûmes nous conformer au léger correctif que la susceptibilité persane y avait intercalé, en nous procurant un nombre considérable de babouches que nous nous partageâmes.
Bien que la lettre des traités pût, à bon droit, être invoquée par l'ambassadeur, il crut devoir se servir d'un argument qui était sans réplique, et qui leva les derniers scrupules du prince. Il fit dire au Chàhzadèh : « Le roi de France a « reçu l'envoyé du Chah, Husseïn-Khàn, et sa suite, avec le « bonnet sur la tête, quoique ce soit tout à fait contraire aux « usages européens ; le prince peut donc, à son tour, rececc voir l'ambassadeur français et ses attachés avec leurs « bottes. » C'était péremptoire, cela fit effet.
Mais l'étiquette persane se réservait de nous soumettre à une autre exigence que nous ne pûmes éviter, quelque désagréable qu'elle fût. Il est de tradition que le prince auquel va rendre hommage un ambassadeur, envoie des chevaux de ses écuries, tout harnachés, pour ce personnage et sa suite; il fallut donc subir le supplice de monter les chevaux du Chàhzadèh sellés à l'orientale, et sur lesquels nous étions fort mal à l'aise ; ce fut ainsi que, précédés chacun d'un sats
OU palefrenier, nous nous rendîmes au sérail. Un bataillon d'infanterie d'assez bonne mine nous attendait rangé en bataille dans la cour. II nous présenta les armes à notre arrivée , et au moment où nous mimes pied à terre, une musique quelque peu barbare, mais dont les instruments à vent annonçaient des prétentions d'européanisme , entonna des airs nationaux.
Un maître de cérémonies^ en habit d'apparat, et tenant une canne , marque distinctive de ses fonctions , nous reçut au seuil du palais. Après nous avoir fait traverser un jardin, il nous introduisit dans une salle dont les murs étaient entièrement revêtus de glaces, de peintures arabesques et de tableaux représentant des batailles livrées aux Turcs par le père du Ghàhzadèh, Abbas-Mirza; enti-e autres sujets on voyait la prise de Toprak'Khâlchj en Arménie. A droite et à gauche de ces tableaux se trouvaient quatre portraits : c'étaient ceux de Tchengliiz-Khânj Châh-Ismaïl ^ Roustâm et Nadir-Châh y quatre héros favoris des Persans. De chaque côté de cet appartement étaient des fauteuils où nous primes place après avoir salué le prince. Karamân-Mirza était lui-même assis au fond. Sa complète impassibilité et son air peu aimable semblaient témoigner du mécontentement qu'il ressentait de la persistance qu'avait mise l'ambassadeur à réclamer contre un usage qui était un acte de respect trop servile pour être admis par le représentant de la France.
Le Ghàhzadèh portait une tunique verte boutonnée jusqu'au menton, avec un collet et des parements de velours amaranthe. Il avait un pantalon à l'européenne, tombant sur des chaussettes de cachemire à petites palmes, seule chaussure qu'il eût. Sur ses épaules brillaient de grosses épaulcttes
d'or, et sur sa poitrine, croisée par le grand cordon dtï Lion et du Soleil , se voyait la plaque des grands dignitaires de cet ordre. Une ceinture en or, fermée par une large agrafe en diamants, ceignait ses reins; à son côté reposait un sabre dont le fourreau était de velours monté en or, et dont la poignée étincelante était couverte de brillants.
Le prince nous parut être de taille moyenne , et , malgré son teint brun et ses longues moustaches noires, il avait Fair extrêmement efféminé. Il crut sans doute de sa dignité de pousser l'étiquette jusqu'à l'immobilité la plus absolue quand l'ambassadeur se présenta, car il ne se leva pas, ne fit aucun geste jusqu'à ce que les salutations d'usage aient eu lieu. Alors seuleYnent il daigna nous faire signe de nous asseoir. Il reçut avec une froideur remarquable les compliments obligés qui lui furent adressés. Quelles que fussent les fleurs dont l'interprète embellît son discours , le prince ne parut pas en goûter les parfums. Il ne put cependant se dispenser de dire quelques mots à l'ambassadeur sur son arrivée dans sa résidence et sur son voyage, mais ils furent aussi secs que laconiques.
Cette entrevue fut très-courte, et nous en emportâmes une opinion peu favorable à Karamân-Mirza. Heureusement pour la famille royale de Perse, tous les princes qui la cora* posent ne ressemblent pas à celui-ci. Nous ne tardâmes pas à faire la comparaison avec un autre Châhzadèh, en allant, au sortir de chez le frère du Chah , voir son oncle Malek-^ Khassem-Mirza. C'est, un des soixante-dix fils du dernier roi Fet^Ali-Châh, et l'un des hommes les plus remarquables en Orient, par l'élévation de ses idées, son instruction, ou l'intérêt qu'il porte à toutes les connaissances de l'Europe.
Il parie six langues , sans compter la sienne : le français parfaitement bien, Fanglais, le rosse, le turc, Tarabe et Findostani. C'était un des plus zélés protecteurs de Técole française. Il avait obtenu du Chah, son neveu, pour la fondation de cette école et pour tous les Européens qui voudraient apporter en Perse leur industrie , des Grmans dont la teneur était de nature à encourager des émigrations vers ce pays. Mais plus tard, par un revirement ordinaire aux choses de ce monde, surtout aux promesses des Persans, le Chah, probablement mal conseillé, avait révoqué lui-même les firmans qu'il avait rendus dans un moment d'entraînement vers des idées civilisatrices. Des intrigues de toute sorte et le mauvais vouloir des autorités avaient achevé d'entraver l'essor que semblait vouloir prendre la civilisation en Perse.
Contrairement à ce qui avait eu lieu chez le prince Karamân-Mirza, la conversation fut fort animée et fort intéressante chez son oncle , qui y prenait une part très-active. Il paraissait flatté de voir l'effet qu'il produisait sur nous , et l'étonnement où nous étions de l'entendre s'exprimer aussi bien dans notre langue. Il nous dit qu'il l'avait apprise d'une dame française. M"' de la Marinière, que nous trouverions à Téhéran. Malek-Khassem-Mirza est un fort bel homme, jeune encore. Ses traits sont nobles et fortement caractérisés. Selon la mode qu'a fait adopter le souverain actuel, il porte sa barbe très-courte; mais, en revanche, ses moustaches sont excessivement longues. Son costume était un mélange de persan et d'européen : par dessus une petite redingote à un seul rang de boutons, serrée simplement par une ceinture de soie araaranthe, il portait une pelisse en
cachemire fourrée de martre; il avait un pantalon européen, et à ses pieds des chaussettes à dessins de cachemire sur un fond blanc ; le bonnet de peau d'agneau noir couvrait sa tête. Le prince avait effacé, par son amabilité et son esprit, la mauvaise impression qu'avait faite sur nous son neveu le beglier-bey, et nous primes congé de lui enchantés de son accueil .
Le lendemain, l'ambassadeur envoya quelques présents aux deux Ghàhzadèhs. Afin de se conformer à cet usage oriental , il était parti de France muni d'une grande quantité de cadeaux, parmi lesquels figuraient des montres, des pendules , des armes , des bijoux , des étoffes magnifiques , des porcelaines de Sèvres, et de beaux ouvrages à gravures.
On se rappelle que dans plusieurs passages difficiles des montagnes , et au milieu des neiges , des mulets de charge avaient roulé dans des ravins où plusieurs même étaient restés. Il était impossible que des objets précieux et délicats, ainsi précipités au fond des abhnes du Zingana et du Djedek, n'eussent pas éprouvé quelques légères avaries.
L'ambassadeur destinait à Karamàn-Mirza un service à thé exécuté à Sèvres. Malheureusement, la fragilité et la délicatesse du travail , si appréciables dans ce produit de la manufacture royale, étaient cause qu'il n'était pas parfaitement intact. Dans l'impossibilité de le remplacer ou de le faire réparer, il fallut bien l'envoyer tel qu'il était. Le prince le refusa en faisant dire à l'ambassadeur : u Qu'une a feuille de rose, envoyée par un ami, avait à ses yeux la « valeur du revenu de l'univers; mais qu'il fallait qu'elle ne « fût pas fanée. » Ce refus, quelque enveloppé qu'il fût
de métaphores orientales, n'était pas gracienx, et devait natnrellement donner des craintes pour le sort réservé aux aotres marques de la munificence de notre gouvernement.
Quelques jours plus tard, désireux de nous faire les honneurs de son pays et de nous montrer les environs de Tabriz , le prince Malek-Khassem-Mirza envoya à l'ambassadeur un de ses officiers chargé de nous inviter tous à une partie de chasse au faucon et aux lévriers. Ce sont les deux seuls genres de chasse usités par les Persans qui ne connaissent ni l'usage du chien d'arrêt ni le tir au vol. Ils sont cependant grands chasseurs , mais avec le secours des oiseaux de proie qu'ils dressent très-habilement, et dont ils possèdent d'excellentes espèces. Comme au temps où la volerie haute et basse était en honneur en France , ils ont «ne grande estime pour les faucons courageux et les fauconniers adroits.
La partie de plaisir à laquelle nous conviait le Châhzadèh était toute nouvelle pour nous. Nous étions trop curieux de connaître ce genre de chasse pour ne pas accepter avec empressement. On se rendit dans les montagnes voisines de la ville, où l'on ne tarda pas à trouver du gibier. Cette chasse se fait ainsi : le fauconnier porte sur son poing, recouvert d'un gant long, l'oiseau retenu par un petit cordon attaché aux pattes , et chaperonné. Le chaperon couvre tes yeux du faucon et ne lui permet aucune distraction qui Tempéche d'apercevoir à temps la proie qu'on lui destine; c'est une espèce de petite calotte en drap rouge, quelquefois ornée de broderies, de pierreries et de grelots d'or. Dès que l'on rencontre et que l'animal est visible, le fauconnier découvre la tcHe do l'oiseau , le tourne de manière à ce qu'il
voie le gibier, et lance le faucon qui part comme un trait, suit une ligne droite, s'élève au-dessus de sa proie, et s'abat sur elîe avec force en la saisissant des serres et du bec. Aussitôt que le faucon en est maître, on court sur lui, et, en lui donnant quelque petit morceau de viande qui lui fait lâcher sa prise, on la lui enlève sans difficulté. Les fauconniers du prince et le prince lui-même prirent ainsi quelques lièvres et perdrix.
Avec ces faucons , on chasse encore la grosse béte et les oiseaux de proie de grande taille, même les aigles, sur les* quels on est obligé le plus souvent d'en lancer deux. Il n'y a pas d'animaux qu'on ne réussisse à saisir de cette manière. Le dernier moyen auquel a recours l'oiseau chasseur, et qui ne manque jamais son effet, c'est de se placer sur le front de sa proie et de lui crever les yeux à coups de bec. —•On prétend qu'autrefois certains princes cruels avaient dressé des faucons à se jeter même sur les hommes. Mais quel que soit le peu de cas que les Persans fassent de la vie d'autrui, il est difficile de croire que ce passe-temps ait jamais été toléré par une nation, fût-ce en Asie.
Quant au temps présent, cette chasse est très-innocente, et n'a en vue que quelques timides perdrix, lièvres ou gazelles. — On court aussi ces quadrupèdes avec des lévriers qui ont d'excellents jarrets. Ce sont les seules manières de chasser usitées en Perse ; ce sont d'ailleurs celles des grands qu'on ne voit que très-rarement se servir du fusil qu'ils laissent à ceux qui n'ont pas le moyen d'entretenir un chenil ou une fauconnerie. Il faut ajouter que l'art du fauconnier s'en va se perdant de plus en plus, car parmi les Persans, même parmi les membres de la famille royale, il s'en
trouve peu d'assez riches pour en entretenir. — II s'en faut que ce soit comme au temps des Sophis , dont les traditions rapportent qu'il y avait jusqu'à huit cents oiseaux dans la fauconnerie du roi.
Bien que la date de notre connaissance avec les Persans fût encore récente , nous avions pu reconnaître en eux un goût prononcé pour tous les arts , et surtout pour ceux du dessin. Les tableaux qui ornent les palais ou les plus simples maisons «n sont la preuve. Ce fut dans le prince Malek- Khâssem-Mirza que je trouvai un des plus grands amateurs de peinture que j'aie connus dans ce pays. Cette inclination commune à ses compatriotes m'étonnait d'autant plus , que j'avais naguères vu avec quel mépris les Turcs leurs voisins dédaignaient les productions du pinceau. Ce fut, au reste, là ce qui me valut de la part du Châhzadèh une bienveillance et une affabilité toutes particulières. Il m'offrit pour atelier son Divan-Khânèh y où il donnait ses audiences quotidiennes, et il m'y facilita l'étude de plusieurs costumes que j'aurais eu autrement beaucoup de peine à faire. Les premiers Tamusèrent, puis il y prit un tel intérêt que, quand à l'heure habituelle où je me rendais au sérail je n'étais pas arrivé, il m'envoyait chercher. £et empressement, qui avait dégénéré presque en exigence de sa part, me servit extrêmement, parce qu'il me donna le moyen de faire une ample collection des costumes variés des diverses provinces de la Perse.
Peu à peu il s'établit entre le prince et moi une intimité qui me le fit connaître davantage. Loin de rien diminuer de l'opinion que nous avions tous conçue de lui à notre première visite , je découvris dans ce Châhzadèh des qualités que j'étais loin de soupçonner chez un musulman. Ainsi, il pro-
fessait un graud respect pour la liberté de conscience, en matière de religion ; sa tolérance , à cet égard , était sans bornes. Il parlait avec une absence de préjugés bien remarquable de tout ce qui touchait aux femmes ou aux rapports entre chrétiens et musulmans. Il eût été élevé en Europe, en France, le pays de la liberté par excellence, qu'il n'eût pas . été plus large dans ses idées , plus indépendant dans la manière de les exprimer. Mon intimité avec le Chàhzadèh et la connaissance que j'avais acquise de son caractère, me permettaient d'apporter dans mes causeries avec lui un laisser-aller qu'il encourageait, un abandon auquel il répondait parfaitement. Ce fut à la faveur de cet échange de franchise réciproque dans l'émission de nos pensées, que j'osai un jour demander au prince de me faire dessiner une femme en costume de harem.
Or il faut savoir que je n'avais encore pu en apercevoir une seule; c'était chose impossible. Les Persanes sortent peu, et, dans les rues, elles sont tellement bien cachées et enfermées dans un grand voile qui les couvre de la tête aux pieds, qu'il est impossible de les distinguer; leur tournure môme se dérobe dans les longs plis de l'espèce de manteau qui les enveloppe, et qu'on appelle tchader. De plus, elles agrafent de chaque côté de la tête une petite pièce d'étoffe blanche, au milieu de laquelle est une broderie à petits jours placée sur les yeux. Ce grillage leur permet de se guider, sans laisser aucun regard curieux se glisser au travers. I^ bas de leurs jambes est enfermé dans de larges pantalons à pied. Elles sont chaussées de petites babouches jaunes ou vertes, à pointe retournée, et dont le talon fort pointu ne \ient guère qu'au milieu de la plante du pied.
Quelquefois, quand elles ne voient aucun homme dans la rue, elles se permettent de relever le voile qui leur sert de masque, afin de respirer plus à l'aise ; mais elles le ramènent sur leur visage dès qu'elles aperçoivent un homme, fût-ce leur mari. Un jour, au moment ou je passais près d'une femme qui, à ce qu'il parait, n'avait pas baissé sa grille assez tôt, je l'entendis apostropher rudement par un fanatique qui ne la connaissait nullement, mais qui lui reprochait en termes violents la faute qu'elle avait commise , et lui faisait honte de son iippudeur. Je ne doute pas que ma qualité de chrétien n'ait beaucoup augmenté la sévérité de cette réprimande. Tous les tchaders se ressemblent , et, aux yeux d'un Européen^ toutes les tournures paraissent, à peu de chose près, les mêmes. Cependant des Persans m'ont assuré qu'il leur était très-facile de reconnaître les femmes de leur connaissance.
Les difQculté^ de voir une femme sans l'intervention officieuse et la complaisance d'un Persan , me faisaient donc désirer vivement de profiter des bonnes grâces du prince Malek-Khassem-Mirza. La confiance avec laquelle je le lui avouai le fit sourire, et après y avoir un instant réfléchi, il prit l'engagement de me satisfaire. Deux ou trois jours se passèrent sans que j'osasse renouveler ma demande ; d'ailleurs l'air de bonne foi avec lequel le Châhzadèh y avait répondu me donnait tout lieu de croire qu'il y pensait.
Sn effet, je reçus un soir un message du prince, qui m'invitait à aller souper avec lui. Son médecin, vieux Frengui à barbe blanche , dont la science nous était aussi inconnue que l'origine , mais assez bon homme et confident intime du Châhzadèh , se chargea de me conduire au rendez- vous. La nuit était fort sombre; nous marchions, précédés par un /èr-
rach porteur d'un falot en toile blanche , dans lequel brûlait une énorme bougie. A la lueur incertaine de cet éclairage qui nous dénonçait au loin à la fureur des chiens errants dans tous les carrefours , nous évitâmes, tant bien que mal, les tas de neige formés dans les rues par les habitants qui y jetaient celle tombée sur les terrasses de leurs maisons. Nous traversâmes ainsi des ruelles désertes et obscures, et nous suivîmes, en les tournant, les murs de ce qu'on appelle TArk, ou la partie de la ville qui renferme les sérails des princes et les casernes. Puis, au lieu d'aboutir à la grande porte du palais, nous nous baissâmes pour passer sous une poterne ouvrant sur une petite cour de derrière, sombre et silencieuse.
Notre guide éteignit son fanal , et le docteur, me faisant signe de le suivre, frappa doucement à une petite porte qui s'ouvrit avec précaution. Tout cela sentait bien le mystère, et n'était peut-être pas sans péril ; mais, ravi de l'originalité d'une aventure qui prenait une tournure fort piquante , je me laissai faire, au risque de ce qui pouvait m'arriver.
Par le seuil que nous avions mystérieusement franchi, nous pénétrâmes dans une première salle obscure qui ouvrait sur un corridor noir que nous suivîmes dans ses longs détours. Nous montâmes quelques marches, traversâmes une seconde salle faiblement éclairée, mais dans laquelle je pus cependant remarquer un grand nombre de peintures représentant des femmes dansant ou faisant de la musique, sujets que je n'avais encore vus nulle part. J'en conclus que j'étais dans la partie de la maison qui n'est jamais ouverte aux étrangers, c'est-à-dire dans le Zân-Khânèh ^ ou appartement des femmes.
Je continuai à suivre le hekim qui, lui, paraissait connaître toutes les issues, et nous ne tardâmes pas à nous trouver en face d'une de ces grandes portières appelées Perdèhy qui se leva brusquement devant moi. Je fus tout à coup ébloui par la vive clarté qui remplissait un grande salle toute resplendissante de lumière, d'or, de peintures et de miroirs. Au milieu, une vingtaine de femmes, surprises par mon apparition , poussèrent des cris d'etfroi en cherchant à cacher leur visage. Le prince Malek-Khassem-Mir/a , que je ne distinguais pas au fond de ce salon où il était étendu sur des tapis et des coussins , partit d'un grand éclat de rire en voyant ma stupéfaction qui , à vrai dire , n'était pas moins grande que celle de ces dames. Le Châzadèd m'invita à approcher, et me dit que , voulant satisfaire le désir que je lui avais manifesté, et ne pouvant disposer du bien des autres, il n'avait pu mieux faire que de me recevoir dans son propre Anderoûm. Je le remerciai dans les termes les plus propres à lui prouver ma reconnaissance de la manière, aussi aimable que flatteuse pour ma discrétion , dont il répondait à la démarche que j'avais hasardée.
J'avais déjà vécu assez au milieu des Orientaux pour comprendre tout ce que la confiance que le prince me témoignait avait de généreux et d'obligeant. Car, si par mon indiscrétion, on eût appris qu'il avait admis un chrétien dans l'intérieur de son harem, il aurait certainement encouru la disgrâce du Chah; et, tout prince qu'il était, la population de Tabriz aurait murmuré hautement contre une telle violation des mœurs musulmanes , un si notable mépris de tous les préjugés reçus.
Cependant les dames que ma venue avait troublées au
milieu de leurs plaisirs et de leurs danses se remirent bientôt de leur frayeur. Elles commencèrent à laisser échapper quelques plis des voiles sous lesquels elles s'étaient empressées de dérober leurs visages que j'avais à peine entrevus ; ces voiles s'abaissèrent de plus en plus et finirent par tomber tout à fait. Effarouchées d'abord, les maîtresses du logis reprirent de l'assurance et s'apprivoisèrent peu à peu. Elles ne tardèrent pas à attacher sur moi des regards qui ne le cédaient en rien à la curiosité des miens ; elles reprirent leurs attitudes naturelles que la surprise avait brusquement dérangées, et, s'habituant tout à fait à ma présence, elles revinrent aux poses nonchalantes dans lesquelles leur vie de harem s'écoule paresseuse et insouciante. Celles qui avaient jeté leurs instruments sur le tapis se décidèrent à les reprendre. Quelques sons rendus par hasard attirèrent machinalement leurs doigts sur les cordes , et bientôt un air de danse ranima ces femmes pour qui l'interruption du plaisir était temps perdu.
Au milieu de ces houris du Paradis terrestre qu'avait créé pour son usage le prince Malek-Khassem-Mirza , nous nous assîmes à une petite table où un souper élégamment préparé nous réunit au docteur et à un autre Ghâhzadèh, Mossem-Mirza , cousin de notre hôte. Pendant le repas , qui fut servi avec une recherche et une galanterie tout à fait en harmonie avec notre entourage, les danses ne discontinuèrent pas. Ordinairement, une femme seule dansait; de temps à autre , une seconde venait se joindre à la première , mais elles n'étaient jamais plus de deux. Elles avaient dans leurs doigts de petites cymbales , comme des castagnettes , en métal parfaitement sonore , avec lesquelles elles marquaient
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la mesure et accompagnaient les instruments qui jouaient un air de danse. L'un de ces instruments était une sorte de viole sphérique faite avec des os de poisson ; elle était munie d'un manche très- long, n'avait que trois cordes, et reposait debout sur un pied. Des sons un peu aigres en sortaient sous les frottements d'un archet en soie. Celle qui figurait dans l'orchestre du Prince était entre les mains du seul homme qui fût avec nous, et qui devait cette exception en sa faveur à ce qu'il était aveugle. A côté de lui une femme grattait, avec une pointe d'écaillé, les cordes métalliques d'une mandoline ; une autre battait des deux mains sur un petit tambourin qu'elle avait passé sous son bras gauche ; tandis qu'une troisième l'accompagnait en frappant de sa main droite sur un autre tambourin , fait exactement comme nos tambours de basque. Ces danses ne laissèrent entre elles que de très-courts intervalles, et ces femmes, qui avaient d'abord paru ne danser que par complaisance pour le maître, finirent par y prendre un si grand plaisir et s'y animer tellement, que la vivacité et l'étrangeté de leurs mouvements les faisaient paraître folles. Dans ces moments d'excitation, l'orchestre jouait avec encore plus de précipitation et de force, de manière à faire atteindre aux danseuses le paroxysme de . l'exaltation et à les faire tomber étourdies dans une agitation nerveuse singulière.
Ces danses étaient trop nouvelles pour moi, pour qu'elles ne maintinssent pas ma curiosité attentive; mais je dois dire qu'elles furent loin de me satisfaire. C'étaient des mouvements brusques et désordonnés, empreints d'une certaine originalité, mais sans grâce et sans légèreté. Je préférais do beaucoup voir toutes ces femmes en repos et dans Tattitudo
qu'elles prenaient avec la nonchalance qui leur est naturelle,
qu'excitées par cette musique barbare, à faire des bonds qui tenaient de la folie.
Quand les danses eurçnt duré assez longtemps pour que ces dames fussent disposées à la tranquillité , je pus examiner tout à mon aise la manière dont elles étaient accoutrées. Leurs vêtements étaient tous taillés sur le môme patron, qui me parut fort simple. Le prince, par ses explications, eut la bonté de suppléer à ce que je ne voyais pas. Les femmes persanes ne portent pas de chemises ; elles ont seulement un corsage juste qui serre la taille et la dépasse un peu , de manière à retomber sur la jupe. Sur la poitrine, les deux côtés de ce corsage ne joignent pas ; ils y laissent un intervalle un peu plus large que la main , que remplit une pièce d'étoffe indépendante de la veste, et qui s'y attache à volonté au moyen d'agrafes. Une large jupe, serrée au-dessus des hanches, traîne sur les pieds. Leurs cheveux sont taillés droit au-dessus des sourcils et pendent en longues nattes par derrière. Elles y ajoutent des fleurs , des rubans ou d'autres ornements. Une grande beauté, recherchée des Persanes, au point qu'elles l'imitent quand la nature la leur a refusée, est d'avoir les sourcils très-allongés et joints au-dessus du nez. Il est d'ailleurs très-fréquent d'en trouver ainsi de naturels.
Les dames persanes, à en juger par celles de Vanderoûm où je me trouvais , m'ont paru avoir de très-petites bouches, de belles dents, les traits généralement fins et doux, et les yeux très-fendus. Elles ont l'habitude de se peindre en noir le bord intérieur des paupières et de prolonger dans les coins la ligne noire qu'elles tracent à la racine des cils, au moyen d'une petite pointe très-fine trempée dans du noir. Les plus
raffinées se placent des mouches et se mettent du rouge. Toutes se teignent les mains d'une couleur orange, avec du henrièhf teinture qu'on apporte exprès de l'Inde; elles se font ainsi comme des gants jusqu'aux poignets. La plante des pieds subit la même opération, de manière à figurer un soulier, et les ongles sont peints avec du carmin. Elles portent des colliers et des bracelets. Leurs cheveux sont d'un noirbleu naturel et très-beau ; mais , autant pour les rendre encore plus noirs, que pour les lustrer, les adoucir et les conserver, elles les teignent de temps en temps avec une préparation qui a cette propriété multiple.
Il se faisait tard ; le médecin qui m'avait amené me fit signe qu'il fallait partir, et nous fîmes nos adieux aux deux princes ainsi qu'aux dames, qui furent plus gracieuses en nous les rendant qu'elles ne l'avaient été à notre apparition au milieu d'elles.
Nous suivîmes le labyrinthe à travers lequel nous étions venus, et nous nous retrouvâmes à la petite porte qui s'était mystérieusement ouverte pour nous laisser pénétrer dans ce secret asile ; elle se referma , sans doute cette fois pour ne jamais se rouvrir à aucun autre honmoie, surtout à aucun autre Frengui , car ce sont de ces mystères qu'on ne risque pas deux fois de dévoiler. Nous commencions à marcher à tâtons dans les ruelles qui entourent les hautes murailles du sérail, quand nous nous entendîmes interpeller brusquement par des sentinelles. Nous ne savions pas le mot d'ordre, et, pour moi surtout, il eût été embarrassant de le dire en persan. Heureusement les soldats de la garde du Beglier-bey n'étaient pas très-sévères sur la consigne ; ils nous laissèrent approcher, et, ayant reconnu mon habit européen , ils nous
laissèrent passer. Nous eu fûmes quittes pour la peur d'aller coucher aii violon d'un corps de garde persan , et je rentrai chez moi , aussi content de ma soirée que fier de pouvoir raconter à mes camarades les féeries que j'avais vues.