CHAPITRE X
I. Boré. — Fondation d'une école française.— Inslnicteurs. — Visite du Cheik-el- Islam. — Dîners persans. — Origine de Tabriz. — Causes de sa ruine. — Son commerce. — Sa population. — Sa langue.
Nous avions trouvé à Tabriz plusieurs Français qui y formaient une petite colonie à la tête de laquelle était M. Eug. Boré y installé dans cette ville depuis on an environ. Après un long voyage et des recherches dans le pays des Chaidéens , qui avaient conduit ce savant explorateur jusqu'aux bords du lac d'Ourmyah, il était venu s'arrêter dans la capitale de rAzerbaïdjân. Tout ce que M. Boré avait vu sur sa route , tout ce qu'il avait recueilli sur les populations de ces contrées , lui avait fait désirer de leur prêter le flambeau de la civilisation en le tenant lui-même de sa main habile.
En conséquence, il avait, dès le mois de janvier 1839, préparé ce qu'il appelait une université humanitaire à Tabriz. La langue française devait en être la base, et il espérait, par son intermédiaire, communiquer aux Persans les connaissances européennes. Pour atteindre le noble but qu'il se proposait, il ne faisait exclusion de personne, et appelait au bénéfice de son enseignement toutes les religions , tous les dissidents. Il ne s'agissait point alors , pour M. Boré,
de faire du prosélytisme religieux. Il s'en reposait sur l'instruction pour détruire d'elle-même l'ignorance et les préjugés du mahométisme, aussi bien que l'erreur ou les fausses doctrines des chrétiens schismatiques. A son arrivée en Perse , et à son début , il posait donc une sage limite à son zèle de chrétien. Mais peu à peu la solitude, la vie contemplative à laquelle le condamnait son isolement, peut-être son contact avec les Arméniens schismatiques, exaltèrent ses idées religieuses , et l'esprit de propagande catholique remplaça la neutralité qu'il s'était imposée d'abord ; c'est au moins ce qu'on devait penser en l'entendant lui-même se dire Pèlerin de la foi, plus encore que de la science.
Ses idées ainsi modifiées , il était impossible que ses plans ne le fussent pas. Une éducation laïque ne pouvait plus le satisfaire , et il pensa à la faire répandre en Perse par le secours des pères Lazaristes qui avaient un couvent à Constantinople. Ce fut dans cette vue qu'il demanda au gouvernement du Chah des concessions fort difliciles à obtenir , et en échange desquelles il offrait d'instruire gratuitement vingt jeunes gens choisis. Mais les Persans ne sont pas gens à apprécier les avantages que présentaient les offres de M. Bore, à un assez haut degré pour faire violence à leurs préjugés. Cette négociation fut sans résultat.
Cependant le prince Malek-Khassem-Mirza, qui était alors à Tabriz , était trop intelligent et trop porté vers les connaissances européennes, pour ne pas prendre sous sa protection l'œuvre de M. Bore. Aussi, notre compatriote trouvat-il dans ce Châhzadèh un protecteur zélé. Il dut à son intervention bienveillante de voir d'une façon inattendue s'aplanir les difficultés que l'établissement de son école ren-
contrait. Il obtint des firmans conçus dans des termes tout à fait neufs , inusités , et qui semblaient de nature à faire prospérer son entreprise civilisatrice.
Les choses en étaient là quand nous arrivâmes à Tabriz. M. Bore avait déjà réuni dans son école quelques jeunes gens de la ville 9 et, plein d'espoir dans l'avenir de la mission qu'il s'était donnée, il pensait à l'étendre plus loin. La venue d'une ambassade française ne pouvait que le fortifier dans ses projets j en lui offrant l'appui d'une protection puissante. Ses forces s'en trouvèrent accrues, et son courage doublé. L' Azerbaïdjan ne suffit plus à sa propagande, et, résolu de la faire circuler dans toutes les parties de la Perse , il conçut le projet de déterminer un centre pour son rayonnement. Aucun point ne pouvait convenir mieux qu'Ispahan, qui était le centre du royaume. Il le choisit donc et se proposa de partir avec nous pour cette ville.
Les autres compatriotes que nous trouvâmes à Tabriz étaient des sous-officiers qui , à la suite de Husseïn-Khân, et sur les promesses de cet envoyé du Chah, en France, avaient quitté leurs régiments pour venir instruire les troupes persanes. Us se plaignaient amèrement de tout ce qu'ils avaient eu à souffrir pendant leur voyage, de la hauteur et de la mauvaise foi de Husseïn*-Khân. Loin de remplir les engagements qu'il avait contractés envers eux , au nom de son gouvernement, il ne satisfaisait même pas à leurs premiers besoins. Leur solde était arriérée de plusieurs mois , et nous les vîmes dans un dénuement révoltant. Leur position et l'intérêt qu'ils excitèrent parmi nous tous, furent l'objet de la première affaire qu'eut à traiter l'ambassadeur. Mais que de paroles pressantes d'un côté, que de promesses
éludées de l'autre ! — L'ambassadeur ne connaissait point encore tout ce qu'il y a de mauvaise foi sur la langue d'un Persan; il ne savait pas non plus que rien, en Perse , ne se paie intégralement et à son échéance. Il ignorait surtout, à son arrivée dans ce pays, les intrigues de toutes sortes qui devaient empêcher d'utiliser les services que des instructeurs européens pouvaient rendre à l'armée persane.
Les obstacles que ceux-ci rencontraient étaient de plusieurs natures et partaient de plusieurs points. La politique russe était en première ligne. Il ne pouvait convenir au Gouvernement impérial que les soldats persans, braves et natu- . rellement disciplinés , complétassent leurs qualités militaires en acquérant celles que leur donnerait une éducation faite par des Français. Les Anglais, qui avaient aidé Abbas-Mirza dans la guerre qu'il soutint contre les Russes, afin de les empêcher de s'emparer de la Géorgie, ne se souciaient plus, alors que cette conquête était consommée , de voir les Persans devenir meilleurs soldats. Les différends qu'ils avaient eus avec le Chah, à propos du siège d'Hérat, et ceux qu'ils pouvaient avoir dans la suite, à cause des envahissements qu'ils préméditaient dans l' Afghanistan, leur faisaient redouter tout ce qui pouvait ajouter aux forces militaires de la Perse. On comprendra que le zèle des jeunes sous-officiers amenés par Husseïn-Khân , ainsi que la diplomatie française , étaient entravés par d'aussi puissants obstacles , et que plus tard ils devaient se briser complètement contre eux. (19)
A ces causes de refus d'employer les talents des instructeurs français venait se joindre l'orgueil des chefs de l'armée persane. Les généraux, comme les autres officiers, crai-
^70 VaYAGK EN PERSE.
gnaieut de voir amoindrir leur importance , de laisser annihiler leur autorité, s'il s'introduisait parmi eux des Frenguts qui possédaienl la science dont ils ne connaissaient pas les premiers éléments. Plus vaniteux que patriotes, peu leur importait de faire progresser leur pays, et de prendre euxmêmes, à son profit, leur part de l'instruction qu'on leur apportait. Ils ne pensaient qu'à se pavaner dans leurs uniformes à la russe, et à se charger d'insignes ridicules, pour ne pas dire grotesques.
Ce fut dans cette situation peu favorable à leur avenir, qu'à notre entrée en Perse nous trouvâmes les jeunes instructeurs que notre Gouvernement avait, avec trop de confiance, accordés aux instances de l'envoyé du Chah. 11 était aisé de voir que , désireux de s'affranchir du joug pesant des Russes et des Anglais, les Persans s'étaient fait illusion sur les moyens d'y arriver, et qu'ils n'avaient pas exactement calculé la durée probable de leur persévérance dans leur volonté d'indépendance. Au lieu de leur résister, ils cédaient, et le Chah , au lieu d'être encouragé et secondé par l'esprit national de son peuple, trouvait dans les préjugés de ses officiers une difficulté de plus.
Peu de temps après l'arrivée de l'ambassadeur à Tabriz, le chef de la religion musulmane, ou Cheik-eUlslam ^ était venu lui rendre visite, accompagné d'un grand nombre de Mollahs, C'était un des plus grands honneurs qu'on pût faire à un ambassadeur chrétien. II est fort probable que, dans leur for intérieur, le fanatisme de ces prêtres se révoltait contre un pareil hommage, et qu'ils eu demandaient pardon à Mahomet. Mais, comme les Persans sont les gens du monde les plus habiles à déguiser le fond de leur pensée, la démarche du cheik
ne laissa rien entrevoir dn déplaisir qu'elle pouvait lui causer.
Pendant le séjour de l'ambassade à Tabriz , quelques fêtes furent données en son honneur. Sans être toujours de notre goût, elles ne laissaient pas d'exciter notre curiosité par la variété des divertissements, auxquels les Persans paraissaient prendre un très'-vif plaisir. Nous fûmes ainsi conviés chez VEmir-Nizamj commandant supérieur de l'armée, et chez Husseïn-Khân. Tous deux nous donnèrent de somptueux dîners dont le service se rapprochait assez de l'usage européen. La table était couverte de fleurs et de fruits , et, sans respect pour la défense de Mahomet, le vin circulait, sans distinction de religion, parmi les Persans et les Frenguis. J'ajouterai même , entre parenthèses , pour faire connaître le degré de fanatisme qu'ils conservent à cet égard, que, du côté des Persans, toutes les bouteilles étaient vides, et que quelques-uns d'entre eux étaient ivres.
Après le repas, on nous régala d'un feu d'artifice, genre de plaisir pour lequel les Persans sont passionnés. Ils ont, en Orient, une grande réputation dans l'art pyrotechnique, et il faut dire qu'ils y ont en effet un certain talent. Puis nous eûmes des bateleurs de toute espèce, des hercules, ou PehlavânSj des jongleurs qui, au moyen de coton imbibé d'huile de naphtc enflammée, semblaient mâcher des charbons ardents ou crachaient des étincelles, au grand ébahissement des spectateurs. Ces cérémonies se terminaient par des vers composés et récités en l'honneur de l'Elchi. Le poëte ou les poètes, car, dans l'espoir d'une gratification , ils étaient souvent plusieurs , s'abandonnaient à toute la prolixité adulatrice qui caractérise la littérature orientale. Ils n'avaient rien épargné en fait d'hommages ; les flatteries les plus outrées
leur semblaient devoir être aussi les plus goûtées, et ils les débitaient avec l'assurance d*une faconde certaine de plaire.
Nous restâmes seize jours à Tabriz; pendant ce long repos, nous eûmes le temps de chercher tout ce qui s'y trouvait de curieux et d'intéressant. Cette ville a été l'objet de grandes discussions au sujet du nom qu'elle portait dans l'antiquité. Dans la confusion qui en est résultée, il est trèsdifficile de choisir. Certains auteurs veulent que ce soit la Gabris de Ptolémée, d'autres que ce soit la fameuse Ecbatane de l'Ecriture sainte. Il est impossible d'admettre cette dernière opinion ; car, d'après ce que les traditions historiques nous ont rapporté des magnifiques palais d'Ecbatane, on devrait en retrouver des traces quelconques à Tabriz. Or, il ne s'y voit absolument aucun vestige de l'antiquité. — • J'aurai plus tard, dans le cours de ce voyage, occasion de parler du site présumé de cette grande capitale de la Médie, ainsi que des restes qui en désignent l'emplacement.
Quant à Tabriz , il me semble plus raisonnable d'admettre une autre opinion qui la représente comme devant être l'ancienne GazQj dont la position géographique se rapproche de celle de la ville en question. Dans ce cas-ci, l'absence de souvenirs antiques s'explique par le peu d'importance de Gaza dans les âges reculés.
Pour ce qui est du nom moderne de Tabriz, il semble, d'après plusieurs écrivains, très-indéterminé. En effet, on le voit écrit par eux de diverses manières, mais je n'ai jamais pu comprendre pourquoi quelques-uns l'écrivent d'une façon toute différente de celle dont le prononcent les Persans. Ainsi , on lit dans certains ouvrages Tauris , dans d'autres Tebris. Si cette dernière ortographe se rapproche de celle
qu'indique la prononciation , il faut dire que la première en est fort éloignée. Les Persans disent Tabriz , et Ton va voir que cette manière d'écrire le nom de cette ville se justifie par les traditions qui s'y rattachent.
La plupart des historiens persans font remonter la fondation de cette ville à l'an 1 65 de l'hégire ou 787 de l'ère chrétienne. Ils attribuent sa construction à Zobetdihj fenmie d'Hûroun-el-Rechid, khalife de Bagdad. D'accord sur cette oidgine, ils diffèrent sur ses causes. Les uns disent que la femme du Khalife étant dangereusement malade , un médecin de Perse la guérit. La princesse, lui ayant une profonde gratitude de ses soins efficaces, voulut le récompenser selon son désir. Le Hekim, ayant le choix, demanda qu'il fût fondé une grande ville en son pays. Les autres , admettant également la maladie de la Sultane , prétendent qu'elle fit le voyage de Bagdad pour venir se guérir de la fièvre , en ce lieu même qui passait pour jouir d'une grande salubrité. Par reconnaissance, la femme d'Haroun-el-Rechid aurait, selon eux, jeté les fondements d'une ville à laquelle, en raison des vertus fébrifuges de son territoire, elle aurait donné le nom Tabriz. — Ce nom est composé de deux mots persans : tab et riZj qui signifient fihvre et partie j ou bien chasse''Ui'fih)re. — Quelque légitime que paraisse cette explication , il se pourrait bien qu'il n'y eût là qu'un conte fait pour aider à l'étymologie du nom de cette ville. Cependant, pour défendre la véracité des auteurs persans contre l'incrédulité, il faut dire qu'à Tabriz il reste plusieurs édifices ou ruines auxquelles se rattachent le souvenir et même le nom de Zobeïdèh.
Si l'air de Tabriz est salutaire aux malades , en revanche
n4 VOYAGE EN PERSE.
son territoire expose les habitants à des dangers continuels, par la fréquence des tremblements de terre qui s'y font sentir. C'est aussi là une des causes qui font que la province d'Azerbaïdjan est couverte de ruines. Cherchant dans la fréquence de ces phénomènes l'origine du nom de la province dont Tabriz est la capitale , des Persans m'ont dit qu'il fallait traduire Azerbaïdjan par Terre de feu.
Mais cette dénomination conduit à cette pensée que, si le feu l'a fait attribuer à cette contrée , ce pourrait être le feu sacré , dont le culte y prit naissance , ainsi que Zoroastre. En effet , ce célèbre promoteur de la religion guèbre naquit à Maraghaj ville située sur la rive orientale du lac d'Oi/rmyahy à peu de distance de Tabriz. C'est là qu'il posa les premiers dogmes de la nouvelle religion^ et qu'il écrivit le livre connu sous le nom de Zendavesta.
Il est fort difficile de distinguer ce qu'il y a de vrai dans ces étymologies ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que Tabriz n'a conservé aucun vestige d'un âge antérieur à l'islamisme. Son sol volcanisé a fait disparaître tout ce qui pourrait rappeler une origine antique, et tous les monuments, la plupart en ruines, que l'on y voit, sont d'une époque très-rapprochéé de la nôtre.
Les écrivains d'Orient rapportent que Tabriz comptait à peine soixante-neuf ans d'existence, quand elle fut renversée de fond en comble , en l'an 858. Malgré ce fléau permanent, elle fut relevée , agrandie et notablement embellie. Depuis elle éprouva plusieurs autres secousses, parmi lesquelles celle qui lui fut le plus funeste date de 1721; elle coûta la vie à quatre-vingt mille de ses habitants. C'était sous le règne de Châh-Sultaîi'Husseïny au moment où ce prince malheu-
reux j mais sans courage, venait de céder la couronne de Perse à un aventurier affghan, qui avait mis le siège devant Ispahan.
Indépendamment des secousses imprimées à Tabriz par les feux souterrains qui sillonnent son sol , il faut attribuer sa ruine aux combats que s'y livrèrent les Persans et les Turcs. Ceux-ci la prirent à Châh-Ismaïl et la perdirent sous le règne de Sul tan-Sel im ; ils la reprirent sous celui de Soliman, et la gardèrent jusqu'à ce que le grand Châh-Abbas, le dernier régénérateur de la Perse , la leur ait enfin arrachée après une possession d'environ soixante ans. Toutes ces causes réunies font qu'aujourd'hui Tabriz est une ville peu intéressante par ses édifices, qui y sont tous plus ou moins endommagés.
Parmi les débris que l'on y rencontre se voient les ruines d'une grande mosquée qui a dû être fort belle. Elle fut élevée, à la fin du xiii' siècle, par Sultan-Gliazan-Khân prince mpghol. Elle était revêtue d'émaux de couleur, formant, sur nn fond bleu, des dessins d'une délicatesse exquise. On en retrouve encore quelques fragments, mais incomplets. La base des murailles est restée , en quelques endroits , revêtue de larges plates-bandes sculptées, faites d'une espèce d'albâtre veiné. Cette matière, qui est une sorte de marbre transparent , est employée à l'ornementation des principaux édifices du pays. Elle est produite par des sources voisines de Maragha, situées sur le bord du lac d'Ourmyah. Elles dépo* sent à leurs orifices des parties calcaires dont l'agglomération incessante forme des couches qui se solidifient et deviennent à la longue extrêmement dures. Elles sont si épaisses qu'on a pu y tailler des blocs de grandes dimensions. Ce sont des
plaques de cette espèce qui formaient les soubassements des murailles de cette mosquée.
La partie qui a le mieux résisté et qui donne le mieux l'idée de ce qu'a été ce superbe édifice , est le portail qui est un chef-d'œuvre d'architecture orientale. C'est une admirable mosaïque de petites briques émaillées, dont les dessins variés s'entrelacent sur un fond d'azur brillant et pur, en dépit du temps et de la ruine. Celle-ci a commencé il y a deux cents ans ; mais , comme elle était partielle j on continuait à faire la prière en ce lieu. Ce n'est que depuis soixante ans , que, complètement renversée par un tremblement de terre , cette mosquée a été abandonnée, probablement pour ne jamais être relevée.
Des restes également dignes d'attention sont ceux d'un édifice considérable sur lequel les traditions ne s'accordent pas. Les unes rapportent qu'ils faisaient autrefois partie d'un palais immense qu'avait fait construire Zobéïdèh, et qui renfermait une belle mosquée dont les voûtes et les murs s'aperçoivent à peine aujourd'hui , enterrés qu'ils sont sous les décombres ou enchâssés4ans l'enceinte de la ville. Les autres, et celles-ci paraissent plus vraisemblables, disent que ce sont les restes d'un grand château que fit bâtir Soliman , après sa conquête, afin de la protéger. Il y réunit, dit- on , trois cent cinquante pièces de canon et une garnison de quatre mille hommes. Il est fort possible , au reste , que Soliman n'ait fait qu'utiliser un point qu'il trouva favorablement disposé à recevoir la destination qu'il voulait lui donner. Cette hypothèse probable concilierait les deux opinions entre lesquelles les auteurs persans semblent avoir hésité.
De cette masse grandiose on ne retrouve d'ailleurs que les
murs extérieurs auxquels on avait donné beaucoup d'épaisseur. Ils se présentent d'une façon imposante, et donnent une grande idée de l'édifice, quel qu'il fût, auquel ils se rattachaient. On y a enfermé récemment les ateliers et les magasins de l'arsenal.
L'ensemble de Tabriz est triste. Pour éviter les conséquences désastreuses des oscillations du sol , les maisons y sont très-basses, et les mosquées sans minarets. Par la même raison, les bazars sont d'un aspect pauvre comme construction ; dépourvus de toute ornementation , ils sont en grande partie simplement couverts en bois ; mais , très-achalandés, ils renferment une grande variété de marchandises.
Indépendamment de l'importance de Tabriz comme capitale d'une des principales provinces de la Perse , cette ville en a aussi une très-grande par son commerce ; c'est incontestablement le marché le plus considérable qui soit dans tout le royaume. Les nombreuses caravanes qui peuplent ses caravansérails y apportent les produits de l'intérieur de l'Asie et ceux de l'Europe. Celle-ci y est représentée par quelques négociants qui y ont des comptoirs dans lesquels règne une grande activité. Les indiennes , et en général les étoffes de cotons anglaises y ont un grand débit, en raison de ce qu'elles peuvent y être vendues à un prix inférieur à celui auquel les Persans les fabriquent. Cette branche de négoce et celle des soieries sont entre les mains des Anglais dont la suprématie commerciale va toujours croissant. Après le siège d'Hérat, lorsque le Chah témoigna au ministre d'Angleterre son mécontentement de ses menées, il voulut interdire l'usage des étoffes de ce pays. Certes il y avait pour les négociants de cette nation et pour tous
n8* VOYAGE EN PERSE.
ceux qui commerçaient avec eux de quoi s'émouvoir; mais le patriotisme des Persans ne put tenir contre les avantages que leur présentaient les marchandises anglaises. Quelques maisons grecques de Constantinople leur font une faible concurrence. Des Géorgiens, représentant la Russie , apportent de ce pays de la verrerie et de la faïence grossière, des matières premières, telles que cuir, cuivre, ou des draps ; mais ceux-ci sont d'une si mauvaise qualité qu'ils trouvent peu d'amateurs. Les Persans achètent de préférence, quoiqu'ils soient plus chers et qu'il s'en trouve peu, les draps de France. Malheureusement pour le commerce français , il n'a dans ce pays aucun mandataire. (20)
Tabriz est fermée de tous côtés par une double enceinte crénelée , flanquée de tours rondes , avec fossés et bastions. Elle a plusieurs portes parmi lesquelles trois, plus importantes que les autres par leurs dimensions et leur décoration , sont flanquées de tourelles très-élevées, en forme de minarets , et brillantes d'émaux de couleur qui forment des dessins sur toute leur surface.
Au delà des murs , et dans toutes les directions , s'étend comme une seconde ville ouverte sur la campagne , formant actuellement d'immenses faubourgs. U est probable, d'après l'étendue qu'avait autrefois Tabriz , que toutes ces parties se reliaient pour ne faire qu'une seule et même ville. Mais après la dernière et la plus fatale des catastrophes qui ait ruiné cette malheureuse cité, une grande partie des habitants ayant émigré, ou étant morts, la ville s'est restreinte à la portion qui avait le moins soufiert. C'est celle qui se trouve aujourd'hui enfermée dans les murs.
Au milieu des faubourgs et dans les environs sont de nom-
VOYAGE EN PEKSE. 47»
breax et vastes vergers qui produisent beaucoup de fruite et sont assez bien plantés; Teau y est en abondance. La ville elle-même est traversée par une rivière appelée Spin^tchaïy qui a ordinairement peu d'eau , mais dont les crues subites du printemps causent souvent des dégâts funestes.
Parmi les sources voisines de la ville , il y en a de sulfureuses; ce sont celles de Barendj et de Seïd-Kent.
La population de Tabriz n'est plus de cinq cent mille âmes , comme du temps où Gbfurdin la visita , il y a deux cents ans; elle est réduite à cent cinquante mille au plus, et se compose de musulmans et d'Arméniens.
Le rôle que Tabriz a joué en Perse, s'il a varié, n'en a pas moins eu toujours une grande importance sur les destinées de ce pays. Après avoir été, comme nous l'avons vu, un des points qui avaient fixé l'attention des Khalifes, elle devint la résidence de la nouvelle dynastie que fondèrent les princes de la race de Cheik-Sophi-ed-din. Son petit-fils Ismaïl quitta Ardebilj berceau de sa famille, pour venir s'y établir. Après avoir planté l'étendard de la révolte à côté de la bannière d'Ali, sur les ruines dispersées de l'empire fondé par Tatmoiir-lenkj ou Tamerlan^ il fit de Tabriz sa capitale. 11 s'y installa , en qualité de Chah des Chiites, c'est-à-dire Chah des dissidents, Chah des sectateurs d'Ali; Plusieurs tribus turques qui avaient les premières embrassé le nouveau schisme^ furent aussi ses plus fermes soutiens. On retrouve encore les débris de celles-ci dans l' Azerbaïdjan où elles ont conservé le nom de KiziUbachj ou Tètes d'or que leur chef leur avait donné, à cause du bonnet rouge qui les distinguait. Châh-Ismaïl eut alors à soutenir une guerre de religion contre le sultan Selim qui accourait de Gonstantinople a la tête
d'une armée considérable , pour soutenir et venger le drapeau d'Omar. Cette guerre fut encore fatale à Tabriz qui tomba aux mains des Turcs. Us n'y restèrent pas; mais, après s'y être chargés de butin , ils en emmenèrent trois mille familles d'artisans qu'ils transplantèrent dans l'Asie Mineure.
Rentrée sous la domination du roi de Perse j elle ne tarda pas à retomber de nouveau au pouvoir du sultan de Gonstantinople, dont l'armée la pilla et la brûla, après l'avoir prise d'assaut. On raconte que tous les palais ou autres édifices furent rasés. Cependant Tabriz se souleva, massacra la garnison turque; mais, reprise par Osman, général et grand vizir d' Amurat, elle fut une dernière fois saccagée , et resta dix-huit ans sous le joug turc, jusqu'à ce qu'enfin Châh- Abbas-le-Grand en eût chassé pour toujours les Turcs, dans l'année 1603.
Depuis ce temps Tabriz resta à la Perse, mais ne fit que s'amoindrir. Déchue de son rang de capitale, elle avait vu les successeurs de Châh-Ismaïl transporter le siège de la monarchie d'abord à Cazbin , puis à Ispahan où il resta à peu près jusqu'au milieu du siècle dernier.
Si Tabriz n'a jamais, depuis, reconquis la première place dans le royaume, on peut dire qu'elle a du moins conservé la seconde. Sa position au centre d'une des plus grandes et des plus riches provinces de la Perse , sa proximité des frontières turque et russe, en feront toujours le siège du principal gouvernement d'Iran. Sous le règne de Fet-Ali- Châh, son fils Abbas-Mirza y avait placé son quartier général et sa base d'opérations contre les Russes. Il y trouvait en même temps de grandes ressources pour son armée et un
appui en cas de revers. Mais la fortane des armes ayant été contraire à ce jeune prince plein de patriotisme et de courage, tout ce qui resta à Tabriz, après la paix de Turkmântchatj fut son commerce; il a toujours été trop important pour que cette grande ville n'y ait pas trouvé le moyen de soutenir son rang. Un prince de la famille royale y est Beglierbey, et il a sous ses ordres immédiats VEmir-Nizam , ou le chef supérieur de l'armée, ainsi qu'un Serdar qui conunande les forces militaires de la province.
J'ai dit que Tabriz et ses environs étaient habités par les tribus turques auxquelles fut donné le nom de Kizil-bach. De la réunion de ces diverses populations d'origine turcomane, il résulte que, dans l' Azerbaïdjan , la langue la plus généralement usitée n'est point le persan ; c'est une sorte de dialecte qui tient à la fois du djagataï, ou langue turcomane, et du turc parlé à Stamboul ou dans l'Anatolie; ce langage s'étend jusqu'à Téhéran , où il se mêle au persan , avant de disparaître complètement, en descendant vers le sud où le farsi, c'est-à-dire le persan pur, est exclusivement usité.
183 VOYAGE EN PERSK.