CHAPITRE XI
Départ de Tabriz. — Mianèh. — Passage du Kaplan-Khou. — Kbâlèh-Doukhtar. — AccideDt de Toyage. — Passage du Kizil-Ouzen. — Arrivée à Zenguiin.
Le 8 février, tous bien remis des fatigues de la première partie de notre voyage, nous traversâmes les faubourgs à Test de Tabriz , accompagnés de tous les Européens et des oliviers que les Chàh-Zadèhs avaient envoyés pour nous faire honneur à notre sortie de la ville. Nous nous mimes en route pour Téhéran , désireux de pénétrer plus avant dans cette Perse qui commençait à nous intéresser vivement, et dont la physionomie devait être, plus loin encore, plus caractérisée et plus curieuse à connaître. Nous allâmes coucher à Basmilchf grand village entouré de beaucoup de vergers, à quatre farsaks de Tabriz.
Le lendemain , sans nous arrêter au caravansérail que nous rencontrâmes , et qui paraissait avoir été un édifice remarquable par la solidité de sa construction et la grandeur de ses proportions, nous gravîmes une montagne assez difficile , mais peu élevée. Après en avoir descendu le versant orienta], nous atteignîmes HadjUAgaj où nous devions passer la nuit.
VOYACt: KN PERSE. 183
Dans le voisinage de ce bourg est une maison de plaisance appartenant au prince gouverneur de l' Azerbaïdjan, et dans Tenceinte de laquelle se trouve une source d'eau sulfureuse, qui jouit d'une certaine réputation.
Le froid se soutenait toujours, et la neige couvrait tout le pays que nous traversions.
Le 10, nous eûmes à supporter la fureur dun ouragan qui, en soulevant la neige, nous la fouettait avec force au visage. — Nous nous rappelâmes les terribles scènes de Daar. Pourtant notre position n'était pas aussi déplorable
Au bout de quelques heures, la tourmente finit par s'apaiser, et nous arrivâmes à Tikmèdach^ où les gens du Melmandar avaient eu l'attention de faire préparer de grands feux de bois qui nous firent oublier nos souffrances. Le jour suivant le ciel s'était éclairci. Après une courte halte dans an caravansérail où nous déjeunâmes, nous allâmes couctevà Karatchumen. C'est un gros bourg, au fond d'une vallée étroite, où les logements nous rappelèrent les étables d'Ar* ménie , dont les maisons plus soignées de& Persans nous avaient fait perdre l'habitude. '"^
Le temps s'était gâté , et nous partîmes de Karatchumen ' avec un brouillard épais qui nous glaçait en nous mouillant beaucoup. Ce jour-là nous rencontrâmes un tchapar, ou courrier, qui nous apprit que le Cbàh avait quitté Téhéran pour se rendre dans le sud.
Lorsque nous commençâmes à distinguer les maisons du village où nouB devions nous arrêter, nous vîmes arriver une foule de paysans, précédée de danseurs et de musiciens en tête desquels un homme portait un agneau. Il le présenta à l'ambassadeor qui lui fit remettre quelque monnaie, et
aussitôt le malheureux animal fut égorgé de manière à ce que son sang ruisselât sous les pieds de nos chevaux. On prétend que cette coutume date du temps de Cyrus ; considérée comme une des plus insignes marques d'honneur qu'on puisse rendre à un personnage, peut-être faut-il la faire remonter plus haut, et y voir le souvenir du sacrifice d'Abraham. Cet usage ne signifie en effet rien autre chose que le respect et le dévouement de c^lui qui répand le sang de la victime.
Nous nous trouvions au bourg de Turkman-tchaïf célèbre par le traité de paix qui y fut conclu, en 1827, par les plénipotentiaires russe et persan, à la suite de la guerre qui avait fait tomber entre les mains de la Russie toute la Géorgie. L'effet de ce traité, pour la Perse, fut de lui donner pour limite, du côté du nord, le fleuve Âraxe , à partir du mOBt Ârarat jusqu'à la mer Caspienne.
Le 1 3, après avoir suivi tantôt des collines âpres et difficiles, tantôt, au fond d'une vallée étroite, le cours d'une rivière que nous traversâmes plusieurs fois, nous mimes pied à terre à Miarièh. C'est une petite ville de six à sept cents maisons, située dans une belle plaine entourée de montagnes. Deux rivières, qui ont leur confluent à très-peu de distance, arrosent le pays, et, en se répandant sur les terres basses qui les bordent , engraissent des pâturages étendus où paissent de nombreux troupeaux.
Le nom de Mianèh exprime sa position : il signifie mitoyen. On l'a donné à cette petite ville parce qu'elle est située à la limite des deux provinces d'Azerbaïdjan et d'Irak-Adjemi.
Nos guides nous avaient parlé de cet endroit comme étant funeste aux voyageurs par la piqàre d'une espèce d'araignées
qui se tiennent dans les maisons , et sont dangereuses pendant le sommeil. Us nous racontaient même, à ce propos, des histoires incroyables sur les effets terribles du venin de ces insectes qui passent, dans tout le pays, pour donner la mort, mais qui ne s'attaquent jamais qu'aux étrangers. Nous savions bien à quoi nous en tenir sur la véracité des exagérations persanes ; cependant nous ne laissions pas d'être inquiétés par ridée que ces sales insectes pouvaient être , sinon malfaisants, au moins fort incommodes pendant la nuit que nous devions passer. Le lendemain vint sans qu'aucun de nous fi!^t victime des morsures qu'on nous avait fait craindre.
J'eus à Mianèh un échantillon du savoir-faire des paysans persans en maçonnerie. Il faut dire d'abord qu'en Perse celui qui n'a pas le moyen de payer un architecte et un maçon fait lui-même le plan de son habitation , et la construit seul; la simplicité des matériaux rend au reste cette opération trèsfacile. On fait un grand trou en terre, on y jette de l'eau, puis on y remet peu à peu, en la pétrissant, la terre qu'on en a retirée ; on en fait ainsi , assez ferme pour qu'il puisse se soutenir, un mortier avec lequel on façonne des briques carrées, au moyen d'un cadre en bois qui sert de moule. Un homme peut ainsi confectionner une prodigieuse quantité de briques dans la journée, jusqu'à deux ou trois mille. On les laisse se sécher, presque se cuire à l'ardeur du soleil, et, au bout de quelques jours, elles sont propres à la construction. Toutes les maisons sont bâties de cette manière. Leur durée n'est pas longue, mais la facilité avec laquelle on peut les reconstruire, fait qu'on s'inquiète peu de celle qu'elles ont à se détruire.
Dans la chambre que j'habitais à Mianèh , la cheminée fumait beaucoup parce qne le manteau en était trop élevé. Je fis comprendre à mon hôte qu'il faudrait pouvoir y suppléer au moyen de quelque planche ou rideau qui contint la fumée ; il me répondit que c'était inutile, que je ne m'en inquiétasse pas, et que, dans un instant, il me répondait que je n'aurais aucun reprochée lui faire à cet égard. Au bout d'un quart d'heure, en effet, il revint avec de la terre qu'il avait gâchée; il fit une espèce de petite charpente avec quelques petits morceaux de bois sur lesquels il appliqua son mortier. En quelques minutes il eut façonné , de ses mains seules , sans faire la moindre malpropreté, avec une adresse surprenante, un manteau plus allongé qui réussit parfaitement à faire tirer la cheminée et à Tempécher de fumer.
En sortant de Mianèh , nous vîmes un grand nombre de niined qui s'étendaient assez loin pour nous prouver que cette ville avait perdu beaucoup de son importance passée. Nous atteignîmes bientôt une large rivière que nous traversâmes sur un pont de vingt-trois arches, parfaitement construit en briques entremêlées de fortes assises de pierres. Ce cours d*eau s'appelle Roud-Khânèh-Mianéh^ ou rivière de Mianèh. L'usage , en Perse , est de donner aux rivières le nom de l'endroit où elles coulent, ou au moins de la ville ou du village le plus important qui les avoisine. Celle-ci, qui est très-forte , et surtout fort large à la fonte des neiges, a sa source à deux journées de Mianèh. Elle va se jeter dans le KixH-Ouzen , après avoir serpenté dans des gorges de montagnes noires et sauvages qui contiennent ses eaux entre des bords escarpés d'une hauteur qui nous les a fait paraître inabordables.
Ces montagnes font partie de la chaîne du Kaplânkhou qui sépare la province que nous quittions de celle d'Irak- Âdjemi. Le défilé que Ton suit pour les traverser est ausa long que difficile à gravir; partout nous y remarquâmes des rochers de forme bizarre et d'une couleur toute particulière^ arides et sans végétation. Des ravins profonds s'y croisent el s'entrecoupent en tout sens; toutes les pentes étaient couvertes de neige qui commençait à fondre y et laissait voir çà et là quelques pointes rocailleuses.
A l'est j sur le sommet d'un rocher, nous aperçûmes le^ restes d'un château fortifié, dont quelques historiens font remonter la construction jusqu'au temps d'Ardechir, ou Artaxerce, qui y fit enfermer une princesse de sa famille. Les Persans l'appellent encore aujourd'hui le château de la Pucelle ou Kalèh-Doukiar, Abbas le Grand le détruisit , il y a environ deux mille ans, parce qu'il était devemi le repaire d'une bande de brigands qui infestaient le pay^ Nous n'y avons plus trouvé que des ruines qui , par la diffi^ rence des matériaux de construction , attestent qu'à diverses époques ce lieu fut occupé et fortifié.
Je venais de quitter mes compagnons de route pour m'ap-procher de ce château , afin de le mieux observer, lorsque je me trouvai tout à coup précipité au fond d'un ravin. Mon cheval avait glissé sur la terre détrempée par la fonte de la neige , et je roulai avec lui au fond de l'abime. Je ne puis dire par quelle intervention providentielle je ne fus point brisé dans cette chute. Rassuré sur mon compte, ma première pensée fut pour le pauvre animal qui gisait à terre, étourdi et ne remuant pas plus que s'il eût été mort. Toute ma crainte était qu'il n'eût quelque membre fracturé, car
personne ne m'avait vu disparaître ^ et je n'aurais pu rejoindre mes camarades. Grâce à Dieu , mon cheval n'était qu'abasourdi de sa terrible chute. Je le dessellai et le fis relever ; mais dans quelle fondrière me trouvais-je! plus de vingt pieds de profondeur ; des murs de terre à pic de chaque côté ; un couloir si étroit que je ne pouvais y tourner mon cheval ; les deux extrémités en étaient fermées par deux espèces d'arches qui avaient tout au plus trois pieds de haut et qu'avaient forcées les eaux qui , engagées dans ce ravin , s'y étaient fait une issue. Il était impossible que mon cheval passât sous ces arcades naturelles. Qu'allais-je devenir dans ce trou?
Je ne perdis pas courage. Je laissai la pauvre béte , l'oreille basse y faire de tristes réflexions sur ce lieu qu'elle considérait d'un œil découragé. Il n'y avait d'autre moyen de sortir de là que d'agrandir l'une des deux ouvertures ; mais étais-je sûr qu'après je n'en trouverais pas une autre et que je ne retomberais pas dans un traquenard semblable ? Je fis une reconnaissance et j'acquis la certitude qu'en remontant le ravin je n'avais plus à redouter d'obstacle du même genre. Je m'armai donc de résolution et me mis à l'œuvre. Par bonheur le terrain n'était aucunement pierreux. Je creusai des mains , des pieds y avec mes talons de bottes y le fond que les eaux avaient un peu amolli , et , me servant de mon sabre , je me mis à couper la voûte à son point le plus élevé. Je travaillais depuis longtemps et j'avais déjà agrandi cette ouverture ^
qu'il s'en fallait de beaucoup encore qu'elle permit à mon cheval de passer.
Je repris mon travail avec un courage désespéré et j'avançais quand, épuisé , fatigué , les pieds et les mains en sang, je crus avoir fait une assez large issue. J'y présentai mon
cheval, je lui baissai la tête, elle passa; mais, désespoir, son garrot touchait, impossible de le faire avancer. Alors s'établit entre lui et moi une lutte de désespoir. Je veux le pousser, il reste immobile; je le tire, il résiste. J'emploie tous les moyens , la douceur, la force , jusqu'à la rage. La malheureuse bête fait quelques efforts , comme si elle comprenait enfin que son salut et le mien en dépendent. Son garrot se déchire , saigne et ne peut passer; mais je remarquai qu'il s'en fallait de bien peu que le passage ne fût assez grand. La douleur empêchait ce pauvre animal de forcer, et, seul, il était difficile que je l'y contraignisse, car il eût fallu le tirer par la bride en même temps qu'on l'aurait fouetté par derrière : c'était ma seule ressource.
Il y avait trois mortelles heures que j'étais à moitié enterré dans ce trou, le jour baissait, la nuit allait m'y surprendre, et alors que deviendrais-je ? Cette sombre pensée m'inspira l'idée de chercher, au loin , si je n'apercevrais pas quelque voyageur ou quelque retardataire de notre caravane. Dieu ne m'avait pas abandonné ; il avait pitié de moi , car au moment où je jetais les yeux du côté de la route , j'aperçus deux Tchervadars qui étaient restés en arrière et qui regagnaient , sur leurs ânes , le Khonak du soir. Je les appelai , je leur fis comprendre ce que j'attendais de leur humanité et leur montrai ma bourse en leur disant qu'elle était à eux s'ils m'aidaient à tirer mon cheval du Heu où il était.
L'un d'eux se détacha , vint avec moi dans le ravin , prit la bride, tandis qu'à grands coups de pied et de plat de sabre appliqués vigoureusement sur la croupe du pauvre animal je le forçai , pour les éviter, à passer sous la malencontreuse voûte II s'y déchira affreusement, mais il passa ;
nous étions sauvés. Nous remontâmes assez longtemps le ravin 9 jusqu'à ce qu'enfin , trouvant un endroit moins profond y nous pûmes faire gravir l'escarpement à cette malheureuse béte qui pouvait à peine se tenir sur ses jambes. Après avoir laissé mon cheval se remettre un peu , et marchant à pied à côté de lui , je regagnai la route en compagnie des Tchervadars. Mais quel était le chemin qu'avaient suivi mes compagnons? où était le Khonak? Je l'ignorais f et les muletiers ne le savaient pas davantage ; il fallut chercher y aller au hasard.
Il faisait presque nuit quand nous eûmes traversé le Kaplàn-Khou; nous n'étions pas à mi-chemin de l'étape à faire ce jour-là. Pour surcroît de malheur, mon cheval blessé 9 meurtri de toutes parts , pouvait à peine me porter. La neige et le vent me glaçaient. Cependant je rencontrai des traces du passage de la caravane ; elles me donnèrent du courage, et, après une marche des plus pénibles, j'atteignis dans la soirée le village de Akent^ où j'appris avec joie que l'ambassadeur s'était arrêté. Je trouvai, en arrivant, un grand mouvement : des cavaliers montaient à cheval , mon domestique les stimulait et partait à leur tête. C'était moi qui étais la cause de tout ce tumulte. Mes camarades s'étaient inquiétés de ne pas m*avoir encore revu; on ne savait ce que j'étais devenu , et l'ambassadeur s'était décidé à faire faire une reconnaissance pour me retrouver. Quand on m'aperçut, l'expression des visages changea , ils devinrent sévères , on m'accabla de reproches pour l'inquiétude que j'avais causée à tout le monde ; mais quand j'eus raconté ce qui m'était arnvé , il n'y eut plus chez chacun assez de paroles affectueuses pour me plaindre et me consoler : c'était à qui me
donnerait sa pipe pour me réchauffer^ son thé pour me réconforter, et tous voulaient savoir les détails de ma mésaveu* ture, qu'il me fallut répéter à chaque nouvel arrivant. Le moins content c'était le Tchervadar-Bachi y le chef de la cara* vane, à qui appartenait le cheval que je lui ramenais dans un assez piteux état. Je le consolai en lui donnant un Bak'chich^ accompagné de cette remarque : que c'eût été bien pire si nous fussions restés tous deux au fond du ravin , et qu'il devait considérer comme un miracle qu'il n'en eût pas été ainsi.
Si je raconte cet épisode qui m'est tout personnel , c'est que je pense ^ par ce détail et par d'autres encore , pouvoir donner à ceux qui feront le même voyage une idée des ris* ques qu'ils auront à courir, et peut^tre les y soustraire en les rendant plus prudents que je ne l'ai été Mais cette digression ne doit pas me faire oublier la description des lieux , et je reprends mon récit au point où je l'ai laissé en disparais* sant dans le ravin .
Le Kaplân-Khou est une montagne qui a un très-grand développement; elle se relie, dans le sud, aux Monts-Zagros qui séparent la Perse du pachalik de Bagdad , et , dans le nord, elle se rattache au Caucase; elle sépare les deux plie grandes provinces de Perse, l' Azerbaïdjan , que nous quittions, et l'Irak-Adjemi, où nous venions d'entrer. x
Le climat de cette dernière province est beaucoup plus doux que celui de la première, où le froid est excessif et de longue durée. Dans l'Irak, au contraire, il n'y a pour ainsi dire pas d'hiver. Un Persan me raconta , à ce propos , que le dernier roi Fet-Ali-Chàh , grand-père du souverain qui règne aujourd'hui , revenant de Tabriz à Téhéran , dit , en vovani
dn haut du Kaplân-Khou les collines verdoyantes qui sont de l'autre côté du Kizîl-Ouzen : a De ce côté, Tair embaumé sent bien VIrak. » Un officier qui était à côté du roi et qui n'avait entendu que la dernière partie du mot , croyait que le prince avait dit : « Gela sent bien Varak , » qui signifie eau-de-vie. Il se prosterna aussitôt devant le roi, le priant de lui pardonner cette infraction aux règles sévères du Koran , de laquelle le prophète avait sans doute voulu le punir en permettant que le prince s'aperçût de sa faute , aux émanations spiritueuses qui l'avaient trahi. Le roi rit beaucoup de la méprise et pardonna sans doute à cause du singulier jeu de mots qui avait fait connaître l'intempérance du coupable. Ou dit d'ailleurs que S. M. avait de bonnes raisons pour excuser ceux qui enfreignaient ainsi la défense de Mahomet. La facilité avec laquelle les Persans se laissent aller à sauter par dessus les austères préceptes du Koran n'est pas récente , car le chevalier Chardin , en rendant compte des différents repas auxquels il fut invité à la cour et chez les grands , raconte des scènes d'ivrognerie qui font très-peu d'honneur à'ia sobriété musulmane.
Au bas du Kaplan-Khou on traverse sur un assez beau pAt très-élevé, sans doute à cause de la crue des eaux , le fleuve Kizil-Ouzen qui va se jeter dans la mer Caspienne grès d'Enzeli et de Recht, après avoir traversé le Ghilàn, où il change son nom contre celui de Sefid-Roûdy ou fleuve blanc. L'architecture de ce pont, et quelques inscriptions couffiqueSy sembleraient faire remonter sa construction à une époque reculée ; mais quelques traditions portent qu'il fut bftti par les Turcs au temps de leurs guerres avec les Persans, pour faciliter leurs irruptions dans le pays. Quoique ce
pont ait pu être un danger pour les habitants de l'Irak- Adjemi , les Turcs ne leur en ont pas moins , en le faisant , rendu un grand service , car le fleuve est tellement large et rapide qu'à l'époque des pluies et de la fonte des neiges il est impossible d'y trouver un gué. Le paysage, en cet endroit, a une tournure grandiose et sauvage; le fleuve s'enfonce dans des gorges resserrées qu'assombrissent des masses élevées de rochers fortement colorés. Sur leurs bases écument les eaux tourmentées par les pierres auxquelles elles se heurtent en mugissant. Du milieu des nuages qui reposent sur les sommets de la montagne on voit sortir et tourner en rond de grands aigles qui planent lentement au-dessus des précipices au fond desquels aucun ôtre humain n'a jamais dû poser le pied. C'est un vrai site de brigands, c'est un paysage à la Salvator-Rosa. Pour le rendre complet, ce passage est, dit-on , quelquefois guetté par des montagnards féroces qui viennent y surprendre les voyageurs sans défense. Un Anglais qui avait déjà parcouru une grande partie de l'Asie, vint y mourir massacré par des bandits, sans qu'on ait jamais pu retrouver ni la trace de ses assassins ni celle de son cadavre. On rencontre à une petite distance du pont un grand caravansérail et plusieurs villages qui paraissent récenunent abandonnés.
La journée suivante fut encore très-froide, et, bien que voyageant dans une plaine de l'Irak-Adjemi, nous eûmes de la neige en abondance. Nous n'arrivâmes que tard à Harmân- Khânèhj gros bourg situé au pied de hautes montagnes. De là l'horizon s'étendait au loin sur un territoire qui avait toutes les apparences d'une culture riche et variée. Les habitants de ce village furent très-récalcitrants sur la fourniture des
vivres, ce qui leur valut force coups de bâton de la part des gens du Meïmàndar ; mais celui-ci ayant appris que le ferrach chargé de la répartition de l'impôt des provisions avait irrité la population en voulant lui extorquer de l'argent, il le fit bàtonner et lui retira son emploi qui fut confié à un de ses camarades probablement tout aussi rapace.
Le 16, après avoir traversé un grand nombre de ravins et de torrents dont les basses eaux étaient encore gelées , nous arrivâmes à Zenguiân.