CHAPITRE XIII
Entrée à Kazhin, — Description de cett<» ville. — Imâm-Husseïn. — Ab-Ambars. — Solimanyèh — Coursi's de chevaux. — Kent. — Grande dispute. — Musiciens du Chah. — IstakbaU. — Arrivée A Téhéran.
Ce fut au milieu de ce concours de peuple, de cette foule bigarrée de costumes de toutes couleurs, d'accoutrements de tous genres, que nous fîmes notre entrée à Kazbin. Entourés, comme je l'ai dit, des cavaliers et des officiers du Chàh- Zadèh, nous étions précédés par un nombre considérable d'hommes armés. On voyait, à leur tournure et à leurs armes, que ce n'étaient point des soldats réguliers, et qu'ils étaient sortis de leurs habitudes pour venir nous faire honneur. Ces pauvres gens , tous artisans ou marchands , arrachés à leurs occupations et à leurs boutiques, se prêtaient, du reste, d'assez bonne grâce, à la cérémonie dont ils faisaient les frais. Il fallait leur en savoir d'autant plus de gré, qu'il n'était pas certain qu'ils partageassent complètement la courtoisie tout à fait exceptionnelle avec laquelle le gouverneur nous accueillait. Peut-être bien les mots de Allah et Alij que nous entendions sortir de coté et d'autre du milieu de^ groupes, étaient-ils des invocations de pénitence prononcées
à voix basse par les pins fanatiques, honteux de cédera l'autorité du prince plutôt qu'à leurs préjugés.
Mais ces expressions de repentir qui auraient pu nous blesser, si nous en avions bien compris la portée, étaient étouffées par le bruit du canon passant par-dessus la foule. Son roulement prolongé semblait bondir sur ces mille tôtes, et nous arriver en refoulant leurs pensées peu sympathiques. Pour nous rendre au logement que le prince avait fait préparer pour nous , nous traversâmes la ville presque tout entière, au milieu de la multitude grossissant, à chaque pas, des curieux et de ceux qui s'étaient trouvés en retard pour venir au-devant de l'ambassadeur. Nous suivions de grandes et larges rues, beaucoup plus spacieuses et plus droites qu'aucune de celles que nous avions vues dans les villes précédentes. L'une d'elles surtout, qui aboutissait à la grande porte du palais , était vraiment remarquable par ses proportions. Longue de sept à huit cents pas et large de soixantedix, deux longues lignes d'arbres parallèles ombrageaient les boutiques qui la bordaient de chaque côté. Les édifices que nous avions entrevus dans cette première course nous donnèrent une idée avantageuse de cette ville , que je visitai plus en détail , grâce au jour de repos que nous y prîmes.
Kazbin est située au fond d'une immense plaine, presque au pied de la chaîne de l'Elbours qui s'étend jusqu'à Téhéran. Ces montagnes séparent l'Irak-Adjemi des provinces qui bordent la mer Caspienne. Quelques géographes ont voulu voir dans Kazbin l'ancienne Arsacie , capitale des rois parthes; d'autres la Rhagès dont il est question dans l'Écriture. Des historiens persans ont écrit qu'elle avait été fondée parChâ-
pour qui lui donna son nom. On verra plus tard que les restes de la ville de Châpour sont au sud de la Perse , dans la province de Fars , et que ceux de Rhagès , aujourd'hui Rhey , sont également attestés par une immense étendue couverte de décombres 9 dans le voisinage de Téhéran. Quoi qu'il en soit de l'antiqiiiité apocryphe de Kazbin , je dois dire que je n'ai retrouvé 9 ni dans son enceinte, ni dans ses environs, aucuns vestiges qui aient pu appartenir à d'anciens édifices. Il faudra donc se contenter de faire remonter, selon la tradition la plus digne de foi , l'origine de cette grande cité au vni* siècle de notre ère, en l'attribuant à Haroun-el-Rechid. Ce prince voulut en faire une place de guerre et un puissant rempart contre les Hyrcaniens et les Dilémites, qui ravageaient cette belle province de l'empire des Khalifes.
Kazbin eut, ainsi que Sultanyèh, sous les Monghols, et Tabriz , sous Chàh-Ismaïl , l'honneur d'être la capitale du royaume de Perse. Lorsque les Turcs se furent emparés de la dernière de ces villes , Chàh-Thamas établit sa résidence à Kazbin, vers le milieu du xvi* siècle. Elle resta celle des successeurs de ce monarque jusqu'à l'avènement de Chah- Abbas-le-Grand qui transporta à Ispahan le siège du royaume. Depuis, elle fut, à différentes fois, le séjour des rois de Perse, mais temporairement. On lui a conservé, à cause de cela, le nom de Dar-el-Seltenet , ou siège de la royauté.
Les phases de l'existence de cette ville furent très-diverses; elle dut nécessairement s'en ressentir. Souvent ravagée par les guerres, remuée par les tremblements de terre, on conçoit qu'elle n'a pu conserver un cachet originel. Plusieurs fois reconstruite , ses édifices ne sont pas d'ancienne date.
Pourtant il y en a un, la mosquée qu'on appelle UaichiU- Djuma, qui, dit-on, remonte au temps d'Haroun-el-Rechid. Les autres monuments ne datent que de la dynastie des Sophis. Parmi ces derniers, cm remarque la mosquée appelée Matchit'i'Châhj qui fut commencée par Chàh-Ismaïl et achevée par Châh-Thamas. On doit encore à ce prince un Imàm- Zadèh, ou tombeau très-remarquable, et heureusement dans un parfait état de conservation. Sa coupole, presque intacte, brille de tout l'éclat de ses faïences coloriées. Ce monument religieux fut élevé à la mémoire d'un Imàm du nom de Hussein. Je ne pus résister à l'envie de pénétrer dans l'enceinte de ce lieu interdit aux chrétiens, et, profitant d'un moment où personne ne me voyait, j'y entrai furtivement.
L'Imàm-Zadèh s'élève au milieu d'une grande cour semée de tombes , et fermée de tous côtés par un mur. Au-dessus de la porte qui y donne entrée, s'élève un pavillon en bois. C'est là que monte le Mollah chargé d'appeler à la prière. C'est de là que, d'une voix élevée au diapason le plus haut , il crie au-dessus de la ville : « Je confesse qu'il n'y <x a point d'autre Dieu que Dieu , et que Mahomet est son « prophète. » Puis , après une pause : « Levez- vous tous , a musulmans, faites vos prières; livrez- vous à l'acte le plus « parfait qu'ordonne Mahomet, le plus parfait des êtres. » Cette espèce de psalmodie lente qui traverse l'air et semble descendre du ciel , a une vibration mélancolique et solennelle qui produit un grand effet. On ne peut lui refuser l'avantage sur nos cloches de causer une émotion plus pénétrante, plus vive, qui agit non-seulement sur l'âme des mahométans, mais aussi sur celle des chrétiens. Cette voix du Muezzin, perdue dans les airs, a quelque
chose de céleste. Je compris, en l'entendant, cette impulsion irrésistible qui faisait aussitôt prosterner les musulmans répétant , en échos fidèles, les paroles sacramentelles que leur prophète semblait lui^-même leur adresser du haut du ciel.
Ne trouvant aucun obstacle , je pénétrai jusqu'au sanctuaire qui était fermé, mais à l'intérieur duquel je vis, au travers des fenêtres, un grand catafalque d'or et de soie. Aux quatre coins se dressaient des étendards de toutes couleurs, bariolés de dessins et d'inscriptions arabes. Ce tombeau a une grande analogie avec les marabouts algériens.
J'abrégeai ma curieuse exploration le plus possible, mais pas assez cependant pour ne pas donner le temps à quelques hommes de me surprendre; ils paraissaient très-stupéfaits et comme inquiets de ma présence en ce lieu. Quand je passai devant eux, je m'attendais à recevoir de violentes apostrophes pour avoir osé franchir ce seuil, qu'ils considéraient sans doute comme profané, et je fus très-étonné de leur silence. Mais, quand je fus à quelques pas, je les vis se frapper la poitrine et pousser des exclamations, tous ensemble, en levant leurs bras vers le ciel. Je demandai à mon guide l'explication de leurs gestes et de leurs paroles; c'était une espèce d'exorcisme, me dit-il , au moyen duquel ils voulaient apaiser leur saint Hussein, et purifier son tombeau de la profanation imprimée par mes pas.
Parmi les édifices remarquables de Kazbin, il ne faut pas opiettre les bazars, les caravansérails, et surtout les citernes qui s'y trouvent en très-grand nombre, et dont quelquesunes sont de véritables monuments. La petite rivière de Chàli- Roi\d ne suffit pas aux besoins de la ville, qui manquerait
d'eau si on no la faisait venir de la montagne au moyen de canaux souterrains qui l'amènent dans de grands réservoirs. Ces citernes publiques sont parfaitement construites, et conservent Teau pure et fraîche toute l'année. Ce sont de grandes caves creusées auKlessous du sol, maçonnées au moyen d'un ciment hydraulique, et couvertes par une coupole. Un escalier intérieur conduit jusqu'à l'eau, et les marches en sont en nombre sufGsant pour l'atteindre, quel que soit l'abaissement de leur niveau; ces citernes s'appellent âb-ambar.
Le Cbàh-Zadèh qui commandait à Kazbin était un jeune frère de Méhémet-Châh. Il habitait un des appartements du vaste palais qui fut élevé, dit-on, par Châh-Thamas, augmenté par Châh-Abbas, mais qui tombe en ruines faute d'entretien.
Quoique les tremblements de terre éprouvés par Kazbin aient, à diverses reprises, fait écrouler les murailles qui ferment cette ville de tous côtés, nous trouvâmes son enceinte en assez bon état. Elle consiste en une succession de tours percées d'embrasures et reliées entre elles par des murs crénelés,
La population de Kazbin peut être de trente à quarante mille habitants. L'une de ses industries est la fabrication des armes blanches; des sabres, qui ont l'aspect de ceux du Khorassan, mais dont la qualité est bien inférieure, et qui n'ont en Perse que très-peu de valeur. On les exporta à Constantinople et dans l'Inde.
Kazbin peut revendiquer, comme l'un de ses titres à l'intérêt du voyageur, d'avoir vu naître Locman , célèbre fabuliste, et Hâm-d'Oullahj l'un des géographes et dos historiens
de la Perse, dans les œuvres duquel on trouve les documents les plus certains sur ce pays.
Pendant la journée que nous passâmes à Kazbin, la maison du docteur ne désemplit pas. Sa porte était assiégée par une foule de gens qui venaient le consulter et lui demander des remèdes contre des maux insignifiants ou imaginaires. Les uns le faisaient de bonne foi , les autres ^ en obtenant des médicaments, avaient en vue un trafic que des Persans seuls pouvaient imaginer : ils vendaient à d'autres, à un prix exorbitant, les pilules, les collyres, le quinine que notre médecin leur avait gratuitement donnés ; les marchés se concluaient à sa porte, où les vendeurs arrêtaient les gens qui venaient pour consulter. Quand il eut découvert la fraude , le docteur ne voulant plus ôtre leur dupe , voulant encore moins leur fournir les moyens de donner, sans discernement , des remèdes nuisibles à leurs compatriotes, ferma sa porte à tous ceux qui ne se présentaient pas avec des symptômes apparents de maladie. Il avait pour domestique un Génois élevé à Péra, digne de servir de compère à un empirique. En vrai Levantin qu'il était, il lui vint dans l'esprit un moyen de prélever un impôt sur l'industrie des faux malades qui se présentaient chez son maitre, et d'empêcher leur honteux trafic d'avoir de fâcheux résultats. Quand le docteur, fatigué de consultations dénuées d'intérêt, fut sorti, il les continua en se faisant passer pour le hekim-bachi. Les Persans ne savaient point faire la différence entre le maître et le valet , tant l'aplomb de celui-ci les trompait. Leurs prédécesseurs avaient accepté avec reconnaissance les médicaments que le véritable hekim avait donnés; ceux-ci payaient à son valet, en lui témoignant une reconnaissance non moins grande, les prétendus re-
mèdes qu'il leur vendait , avec une gravité toute doctorale : c'étaient des boulettes de pain saupoudrées de farine, ou de la farine en petits paquets , dont ils espéraient tirer dix fois le prix y en les vendant pour du quinè^quihè y comme ils appellent le sulfate de quinine.
I^ supercherie pouvait paraître innocente et' sans danger; mais ce qui était coupable , c'était le prix que l'esculape mettait à ses drogues. Il lui avait paru très-original de prélever un impôt sur la spéculation des clients de son maître, mais il ne pouvait être du goût du docteur de passer pour avare et pour vendre cher sa science européenne; aussi traita-t-il fort mal son valet. Celui-ci se consola en secouant dans sa poche quelques sabcrans arrachés à l'avarice des Persans, et en riant du tour qu'il leur avait joué.
Le territoire de Kazbin est très-fertile et très-cultivé ; il abonde en excellent raisin qu'on appelle cliâhaun/ ou royal. Les chrétiens en font un excellent vin. Au nombre des arbres qui croissent dans les vergers, il y a beaucoup de pistachiers renommés pour la qualité de leurs fruits.
Après nous être reposés un jour entier à Kazbin, et avoir fait au jeune prince une visite dans laquelle il fut fort aimable, nous reprimes la route de Téhéran dont nous n'étions éloignés que de trois à quatre journées de marche.
A la fin de la première , nous couchâmes à Kichlek, grand village entouré de murailles. Sur notre route nous rencontrâmes quelques Iliâts ou nomades, qu'on appelle aussi Kara-tchâder, à cause de la couleur noire de leurs tentes. Ils campaient au bord d'un petit courant d'eau; autour d'eux leurs troupeaux broutaient la rare et courte végétation qui n'avait pas encore assez de force pour verdir la
plaine sablonneuse. Cette contrée était couverte de villages.
Le lendemain nous traversâmes des terrains marécageux et nous arrivâmes à Tenkiamân , grand bourg éloigné de notre route , mais vers lequel le Meïmândar avait détourné notre marche afin de lever plus facilement sa contribution quotidienne.
Le jour suivant nous continuâmes à marcher sur un sol à peu près semblable. Après avoir parcouru une distance d'environ six farsaks, nous rencontrâmes, à notre droite, un Imàm-Zâdèh , dont la coupole se distinguait à travers les branches d'un groupe de platanes séculaires. Auprès, coulait un ruisseau dont les eaux rapides lavaient les pierres blanches de plusieurs tombes. Derrière s'apercevaient les murs d'un grand palais, c'était celui de Solimanyhh , où nous couchâmes. Cette résidence princière était celle de Soliman- Mirza, l'un des fils de Fet-Ali-Châh. Ce monarque avait, en cet endroit, formé un apanage à ce Châh-Zàdèh , au moyen de plusieurs villages voisins du palais. Celui-ci est désert aujourd'hui et sera probablement bientôt en ruines , ce qui est d'autant plus regrettable que plusieurs de ses parties sont réellement remarquables ; entre autres , le harem où se trouve une salle fort curieuse, ornée de grands tableaux peints à l'huile , sur le mur, et qui représentent des sujets tirés de l'histoire de la dynastie régnante. L'un d'eux retrace l'avènement au trône du chef de la dynastie des Kàdjars, Aga-Mohamet-Khan , cet eunuque cruel qui se fit, pour monter sur le trône de Perse, des degrés avec les cadavres des princes assassinés par lui. Dans d'autres salles , on voit plusieurs portraits qui représentent des personnages de la famille régnante, ou des héros dont la renommée est en grand hon-
neur auprès des Persans. La porte supérieure du harem est terminée par une espèce de donjon dont les fenêtres sont grillées, et d'où la vue s'étend très-loin dans toutes les directions. Les harems des princes, en Perse , ont ordinairement cet appendice; c'est là qu'il est loisible aux femmes de se tenir ; elles peuvent y passer leur temps et occuper leur oisiveté à regarder dans la campagne, sans s'exposer à devenir l'objet de regards indiscrets.
Au-dessous de ce belvédère, et tout autour du palais, sont de vastes jardins qui en dépendent, ainsi qu'un village qui y est attenant.
En quittant Solimanyèb , nous traversâmes , sur un pont construit en briques , un cours d'eau qu'on appelle At-À'oratch , et qui descend de l'Elbours. Ce pont a, vers son milieu , une grande arche qui s'appuie aux rochers entre lesquels est encaissée la rivière. Dans la saison des pluies et de la fonte des neiges , les eaux grossissent de manière à ne plus être contenues dans leur lit habituel. Ces crues périodiques ont nécessité l'ouverture de deux autres arches plus petites, dont le pied pose plus haut sur les roches qu'atteignent les grandes eaux , afin d'en faciliter l'écoulement. Nous côtoyâmes quelque temps cette rivière, puis nous la (quittâmes pour suivre le pied de la chaîne de l'Elbours en nous dirigeant sur Kent.
Notre Meïmàndar nous avait souvent entendu parler des courses do chevaux d'Europe. Jaloux de nous montrer la vitesse des siens, ou de nous flatter, en imitant un usage frengui, il avait ruminé le projet d'une course entre ses propres chevaux montés par ses domestiques , en longues robes, à grandes barbes noires, ^en guise de jockeys. En effet,
à un endroit convenu et choisi préalablement , Châh-Abbas- Khan nous pria de faire halte , et nous expliqua le motif pour lequel il nous arrêtait. Aussitôt on dégagea de leurs couvertures de route, et du bagage qu'ils portaient, les chevaux qui devaient entrer en lice. Lorsqu'on eut reconnu le terrain, choisi le turf^ et désigné les limites , on distribua les courses, il y eut des paris engagés, et l'on eût pu, avec un peu de complaisance , se croire sur la pelouse de Chantilly ; car, à distance, on pouvait prendre pour des jockeys les coureurs persans , à ne voir que les couleurs jaunes , roses ou bleues de leurs longues robes qu'ils avaient ramassées et nouées de leur mieux à leur ceinture. Mais soit qu'ils fussent mal montés , soit qu'ils n'eussent réellement pas les moyens nécessaires , aucun des chevaux engagés ne fournit sa carrière d'une façon quelque peu remarquable. Notre Meïmàndar n'en parut d'ailleurs pas très-satisfait lui-même , et ce fut d'un air assez dépité qu'il nous remit en marche. Cependant, dans notre opinion, cette épreuve ne diminuait en rien l'estime que nous avions pour les chevaux de Perse. Leurs qualités essentielles sont la sobriété et la persévérance avec laquelle ils fournissent de longues traites et supportent de grandes fatigues. A nos yeux, ces vertus hippiques valaient mieux, dans les circonstances où nous nous trouvions, que la vitesse d'un cheval de course.
Nous ne tardâmes pas à arriver au village de Kent , situé au pied même du Chimràn , l'un des monts de la chaîne de FElbours. Ce village est placé au-dessus d'un ravin au fond duquel coule une petite rivière qui sort de la montagne. En y arrivant nous crûmes aux apparences d'un accueil qui nous faisait espérer une hospitalité- gracieuse. Beaucoup d'habi-
tants étaient sortis de leurs maisons pour venir à notre rencontre, et- de jeunes garçons , accompagnés de musiciens , vinrent, en dansant, au-devant de nous. Nous fûmes logés dans un petit palais que Fct-Ali-Châh fit construire, pour rendez-vous de chasse, lorsqu'il venait prendre ce plaisir dans la montagne qui abonde en perdrix. Mais un orage populaire nous y attendait : les gens de notre Meïmandâr reiicontraient de grandes difficultés à se procurer les provisions journalières; ces difficultés faisant naître des querelles violentes d'abord, finirent par donner lieu à une rixe qui eût pu avoir les suites les plus graves, sans la fermeté que montra Châh- Abbas-Kliân, et la démonstration armée que nous dûmes faire nous-mêmes, pour le soutenir lui et ses gens. Soit que ceux-ci eussent mis trop de brutalité à prélever la contribution en notre faveur, soit que les habitants de ce village, placé sous la protection d'un des grands personnages de la cour, qui en est propriétaire, eussent cru pouvoir, à l'aide de ce patronage, se dispenser de payer le tribut qui leur était imposé pour l'Elchi, toujours fut-il qu'ils se révoltèrent. Après avoir repoussé les gens du Meïmàndar, ils allèrent jusqu'à les battre , et ce fut même avec assez de peine que nous parvînmes à leur en arracher un qu'ils foulaient à leurs pieds , devant la porto du palais qu'habitait l'ambassadeur. Nous sûmes que ces scènes de désordres étaient la suite de nombreuses marques de mécontentement données par une partie des habitants, lorsqu'on était venu préparer d'avance les logements. Déjà, alors , ils avaient manifesté l'intention de s'opposer à l'installation de l'ambassadeur et de sa suite dans leur village. Les plus mutins avaient menacé de s'emparer du palais où nous devions loger, et d'en chasser tous ceux qui
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s'y trouveraient; mais une contenance résolue et <ligne, do la part de nos camarades qui y étaient arrivés les premiers, leur avait imposé assez pour qu'ils ne crussent pas devoir aller jusqu'à cette extrémité. Ils préférèrent sans doute s'en prendre au Meïmândar et à ses gens. Grâce cependant à notre intervention moitié conciliatrice , moitié menaçante , nous parvînmes à rétablir le calme et à obtenir le sursat , c'est-à-dire l'impôt en denrée , prélevé au nom du Chah.
Mais les habitants de Kent, fort mécontents d'avoir été obligés de céder, envoyèrent à Téhéran une députation chargée de porter leurs plaintes au Beglier-bey, gouverneur de la ville en l'absence du roi. C'était la plus sérieuse révolte que nous eussions encore vue contre les ordres royaux et formels dont notre Meïmândar n'était que l'exécuteur. Nous en étions d'autant plus étonnés que le village de Kent n'est distant que de trois farsaks de la capitale. Le calme s'étant parfaitement rétabli , nous passâmes tranquillement la journée , nous préparant à faire notre entrée à Téhéran le lendemain.
Le 1" mars, de grand matin, l'ambassadeur reçut, comme préambule à tous les honneurs qui Tattendaient à son entrée dans la capitale , et comme prologue aux scènes de tous genres qui devaient avoir lieu sur notre route , reçut*, dis-je, la visite des musiciens du Chah , qui lui avaient été envoyés pour lui donner un concert à la persane. Les dilettanti royaux firent preuve d'habileté dans leur genre, et de supériorité sur tous ceux que nous avions entendus avant eux. Les musiciens du Chah, c'est tout dire , et nos amis de Perse épiaient sur notre physionomie l'effet qu'ils s'attendaient que cet orchestre de choix produirait sur nous. Pourtant, malgré toute
notre envie de témoigner notre satisfaction , et de répondre, de la manière la plus aimable, aux attentions dont nous étions Tobjet, nous ne pûmes dissimuler le peu de plaisir que nous faisait cette musique barbare ; nous ne pouvions trouver mélodieux les sons discordants qui se couraient après, d'une façon sauvage, sous les doigts des exécutants, lesquels paraissaient d'ailleurs assez déliés et exercés dans leur métier. Quand l'ambassadeur crut que ses oreilles et les nôtres avaient assez donné de marques de patience pour ne pas paraître incivils à ces honorables dilettanti , il profita d'un repos et leur donna ïepichkech obligé en les congédiant.
La distance qui nous séparait de Téhéran était très-courte. Nous ne montâmes à cheval qu'à onze heures, afin de donner le temps aux personnages qui devaient se porter audevant de l'ambassadeur de faire leurs préparatifs. Nous quittâmes le village de Kent , avec l'espoir de trouver, dans la capitale et auprès des personnages chargés par le Chah de recevoir l'Elchi français , un accueil plus affable que celui qui nous avait été fait à la porte de Téhéran.
Nous ne tardâmes pas à rencontrer, venant au-devant de nous, un grand nombre de cavaliers au milieu desquels se faisaient remarquer les principaux officiers du Beglier-bey et du Serdar. A mi-chemin , une tente magnifique en drap rouge, brodée de diverses couleurs, avait été dressée pour y offrir une collation à l'ambassadeur. Mais comme le gouverneur ne s'y trouvait pas, pour lui en faire les honneurs, l'ambassadeur ne voulut pas s'y arrêter. Un cheval blanc, tout harnaché, attendait l'Elchi, pour son entrée en ville. Son premier mouvement fut, par le même motif, de refuser de le monter ; cependant, ne voulant pas indisposer les Per-
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sans qui étaient là, et pensant que la première leçon suffirait, il se décida à accepter cette monture d'honneur. Des cavaliers et des gens à pied encombraient la route de plus en plus. Au milieu de cette populace , on distinguait la voix rauqùe des derviches. Ils étaient remarquables par leurs cheveux et par les peaux de bétes dont leurs épaules étaient couvertes. Armés de longs bâtons ou de massues garnies de fer, ils semblaient vouloir exciter l'enthousiasme de la multitude, en poussant fréquemment le cri de ïd-Ali. — Quel était le sens de cette invocation au patron des Chiias? Était-elle faite en notre honneur, ou appelait-elle sur les t^tes des Frenguis la colère du gendre du Prophète ? — Malgré l'empressement dont nous étions l'objet , il nous était difficile de nous défendre d'une certaine défiance des sentiments secrets de ce peuple fanatique, dont tout récemment nous avions eu si peu à nous louer. A voir les regards sauvages et la mine farouche de ces derviches , dont le fanatisme est exalté par la vie errante et contemplative, nous avions bien quelque raison de ne pas croire de très-bon aloi ces marques équivoques de sympathie accompagnées des cris religieux de Fâ-A/t. Mais peu nous importait. Aussi bien notre attention était-elle détournée de ces personnages bizarres par d'autres non moins ridicules. Nos yeux étaient distraits par une variété d'épisodes succ(3ssifs et entremêlés, auxquels donnait lieu la grande démonstration populaire et oflicielle dont nous étions l'objet.
Au milieu des curie^ux , gens de toutes sortes , on faisait place à des danseurs accompagnés de leur orchestre, à des bateleurs revêtus de dé.guisements grotesques, empruntés la plupart à des dépouilleM d'animaux ; d'autres faisaient danser
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ot sauter des animaux véritables, clos ours, des singes, ou traînaient enchaînés de jeunes tigres; à côté d'eux, des lutteurs, nus jusqu'à la ceinture, se tordaient en tout sens, en décrivant de grands cercles avec d'énormes massues; ils les faisaient mouvoir tout autour de leur corps, faisant ressortir ainsi la vigueur de leurs membres et l'élasticité de leurs muscles. Plus loin , c'étaient des confiseurs qui brisaient devant l'ambassadeur des fioles remplies de petites dragées qui s'éparpillaient sous les pieds de son cheval. Puis enfin, comme pour purifier la terre et abattre la [»oussière soulevée par la foule, venaient des SakkaSj ou porteurs d'eau, soutenant des outres immenses sur leurs épaules , et répandant l'eau qu'elles contenaient entre les jambes de nos chevaux.
Tout fut mis en œuvre pour nous recevoir dignement. Les pâtissiers , les fruitiers et les confiseurs des bazars étaient accourus. C'était à qui otTrirait à l'ambassadeur ses oranges ou ses grenades, ses gâteaux ou ses sucreries. Jusqu'aux lions du Chah , que Ton avait envoyés à notre rencontre , et qui nous saluèrent de leurs rugissements. Ils étaient simplement tenus par une chaîne de fer passée dans un collier, et obéissaient à deux hommes qui n'avaient pour toute arme qu'une petite baguette de bois vert.
Un peu avant d'arriver aux portes de la ville, nous vîmes successivement venir à nous les attachés de l'ambassade russe , qui se distinguaient de loin dans la foule par leurs casquettes blanches. Un peu après, à leurs bonnets rouges, nous reconnûmes les officiers de Tambassadeur turc. Tous ces messieurs étaient dépêchés par leurs chefs, pour aller, do leur part , complimenter l'ambassadeur de France.
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