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CHAPITRE XIV

Téhéran. — Visites officielles. — Le St'rail. — ïnsalubriUî de la ville. — Environs. — Kasp-è-Kadjàr. — Negaristàn. — Peintures murales. — Rhey. — Bas-reliefs modernes. — Chàh-Alxloul-Azim. — Pic de Demavend.

Le l*' mars, à deux heures de Taprès-midi, nous fîmes notre entrée dans Téhéran, au bruit du canon et au milieu de la foule qui se pressait sans interruption* Une double haie de soldats bordait les rues dans lesquelles nous passâmes. Le tonnerre commençait à gronder, les éclairs se succédaient avec rapidité, et quelques grosses gouttes d'eau, tombant au moment où nous arrivions au palais de l'Ambassade, firent dire aux Persans que Allah nous protégeait, puisqu'il avait permis que nous arrivassions avant l'orage. En effet la pluie tomba alors par torrents; elle nous parut agréable, car, depuis notie départ de Trébizonde, nous n'avions encore vu que de la neige.

Comme dans toutes les villes précédentes, la maison deslinée à l'ambassadeur fut, pendant plusieurs heures, le rendez-vous de personnages chargés de lui porter les com-

plimentg du Beglier-bey et de tous les hauts fonctionnaires qui se réservaient de venir plus tard en personne.

Des plateaux chargés de sorbets et de toutes sortes de friandises vinrent encore couvrir les tapis autour desquels nous nous étions assis, selon le rang que nous avions dans le personnel de la mission.

Le palais qu'on avait mis à la disposition de l'ambassa^ deur avait dû être une habitation charmante; il était encore, pour le pays, en assez bon état de conservation, mais il ne nous offrit pas assez de logement pour que nous pussions tous y tenir. On fut obligé de mettre à notre disposition quelques maisons du voisinage, ce qui ne se fit pas sans difficulté. — Les riches, ne se souciant pas de nous héberger, donnaient de l'argent aux ferrachs du gouverneur pour qu'ils ne violassent pas leur domicile. Ceux-ci, afin de prélever cet impôt d'une hospitalité gênante , retombaient sur les pauvres ou sur les plus avares, qui cédaient dans la crainte d'encourir le châtiment dont le bâton toujours levé les menaçait. — Enfin, on parvint à nous loger assez' convenablement, et nous fûmes établis de manière à ne pas trop mal passer les jours de repos que nous devions prendre à Téhéran.

L'ambassadeur ne tarda pas à recevoir la visite du Ministre de Russie, le général Duhamel, qui vint le lendemain de notre arrivée, accompagné de tous les membres qui lui étaient adjoints. Le général raconta qu'ayant hasardé des réprésentations au Chah sur son départ de Téhéran, au moment de l'arrivée d'un Elchi français, S. M. avait répondu qu'Ispahan était la capitale de son royaume tout autant que Téhéran.

Après le ministre de Russie vint le Serdar, commandant supérieur de toutes les forces militaires réunies dans la pro« vince. Ce personnage, qui s'appelle Baba^Khân, est beaufrère du Chah.

Le jour suivant, ce fut le tour du Beglier-bey, qui s'excusa sur sa santé de ne pas être sorti de la ville pour aller audevant de l'Elchi. Il chercha , par les manières les plus gracieuses et les compliments les plus aimables, à dissiper le nuage dont il pouvait s'apercevoir qu'était couverte la réception que lui fit l'ambassadeur, mais il n'y réussit que faiblement. Le manque d'égards dont il s'était rendu coupable était trop flagrant pour être si vite pardonné; il fallait des preuves plus réelles de ses bonnes dispositions, pour faire oublier l'impolitesse par laquelle il avait débuté.

Plus tard vint le ministre de Turquie, Sarim-Effendî , le même qui fut, deux ans plus tard, ministre des affaires étrangères à Constantinople.

Une foule d'autres personnes plus ou moins importantes se succédèrent. Chacune d'elles était jalouse de faire aussi sa oour au VesirûMoukhtar (21 ), mais avec cette arrière-pensée toute persane, qu'elle ne serait pas oubliée dans les cadeaux que M. de Sercey était présumé devoir faire. Malgré l'adresse et l'esprit que les Persans y mettaient, cette espérance perçait dans leurs discours. La prétention môme d'y avoir part se déguisait mal sous les milles détours qu'ils employaient astucieusement pour arriver à dire que le Padichâh français, et l'Elchi en particulier, devaient leur avoir de la reconnaissance pour de prétendus ser\ ices rendus. « Votre roi, disaient-ils j et votre pays sont trop grands « en munificence pour ne pas les reconnaître. » Le tout était

entremêlé de compliments et de flatteries si adroitement tournés, d'insinuations si subtiles, que, tout en devinant leur cupidité, nous ne pouvions nous empêcher de les trouver fort aimables. Au reste , tous ne perdirent pas leur temps : les uns reçurent des étoffes de soie, des pièces de drap, des montres ; les autres , des armes , des porcelaines ou des bijoux. On peut dire que tous ces présents étaient distribués en pure perte, mais ils sont d'usage en Perse pour se faire bien venir. On ne peut y arriver que les mains pleines , et depuis le temps où Chardin a dit que pour vendre un diamant il en donnait deux, les choses n'ont pas changé ; elles ne change* ront probablement jamais , tant sont enracinées dans les mœurs persanes l'habitude et la passion des pichkechj que la pauvreté toujours croissante de toutes les classes ne pourra qu'augmenter et rendre plus avide.

Nous ne tardâmes pas à faire à M. le général Duhamel la visite que nous lui devions. Nous le trouvâmes installé dans une habitation aussi confortable que le permettait le pays; c'était une espèce de palais très- vaste, ayant une belle apparence, et précédé d'une grande cour plantée. Chacun de nous n'eut qu'à se louer des manières polies et affable3 avec lesquelles l'ambassadeur russe et tous ses attachés lui firent accueil.

Téhéran n'a pas une très-grande étendue. Son circuit n'est guère que de quatre à cinq kilomètres. Les murailles sont, comme celles des autres villes, flanquées de tours et placées sur l'escarpement d'un large fossé. Elles sont percées de six portes ornées de briques émaillées de diverses couleurs; quelques-unes sont défendues par une espèce de petit fortin également entouré de fossés, qui se trouve à une centaine do

mètres en avant des murs d'enceinte. Presque tous ces ouvrages tombent en ruines, et ne pourraient être d'aucune utilité en cas d'attaque sérieuse.

Cette ville est d'une importance bien moindre que Tabriz et Ispahan. Elle n'est pas, comme celles-ci, précédée d'immenses faubourgs; toute la population est renfermée dans ses murs et ne dépasse pas cent mille habitants. Au premier aspect , elle n'offre qu'une longue ligne horizontale de murs de briques jaunâtres que surmontent quelques coupoles de mosquées et quelques kiosques du palais du Chah.

On y compte six à sept mosquées , trois ou quatre medressèhs , plus de cent bains et autant de caravansérails ; mais aucun de ces édifices n'est remarquable. Les bazars sont laids et sales, la construction en est misérable. I^s mosquées n'ont rien de grand comme ensemble , rien d'élégant comme détails. On voit que cette ville ne se trouve capitale que par accident: n'étant pas destinée à jouer ce rôle, elle a brusquement passé du rang de ville de second ordre à celui de capitale, sans que son importance ait motivé cette usurpation. Les princes Kadjârs qui s'y sont établis et en ont fait le siège de leur royaume n'ont eu ni les goûts , ni sans doute les ressources qui ont fait exécuter, aux souverains de la race Sophi à Ispahan, les magnifiques monuments qui font de cette ville, encore aujourd'hui , la vraie capitale de la Perse , bien que le Chah n'y fasse pas sa résidence. Toute l'importance de Téhéran est dans le séjour qu'y font la cour et les hauts fonctionnaires de l'État.

La seule partie de la ville qui soit digne d'intérêt est celle qu'on appelle l'Ark. Selon l'usage d'Orient , c'est un (juartier

placé au centre , séparé des autres par une muraille fortifiée et des fossés sur lesquels sont jetés des ponts-levis. C'est là qu'est le palais du Chah j avec toutes ses dépendances , les habitations de quelques princes du sang royal et de quelques grands personnages attachés à la cour. C'est là aussi qu'est logée une partie de la garde du roi.

La principale porte de l'Ark est au sud, vers le centre de Téhéran , et à l'entrée des bazars. Après avoir franchi le pont qui traverse le fossé , on s'engage dans une longue galerie sombre où se tiennent des soldats et quelques Kalioundjis. De là on arrive sur une grande place qui porte le nom de Meidân-i-Châh j ou place Royale. Elle est fermée de toutes parts, soit par des murailles flanquées de tours garnies d'artillerie , soit par des casernes ou par les murs d'enceinte du sérail. Au milieu de cette place est une plate-forme élevée d'un mètre environ, où repose une énorme pièce de canon dont on i^e comprend pas la destination. — Sous son affût brisé, je vis un jour un homme qui mendiait et invoquait Ali. On me dit que c'était un meurtrier qui s'était réfugié là comme en un lieu d'asile. Le coupable qui parvient à l'atteindre y est inviolable, quel que soit le crime qu'il a commis. Il y attend le passage du roi, qui ne peut lui refuser sa grâce. Ainsi l'impunité d'un criminel dépend de l'activité de ses jambes. — Il y a d'autres lieux d'asile, notamment la mosquée royale.

SurleMeïdân-i-Châh, figurent encore quelques pièces d'artillerie qui sont en batterie de chaque côté de la porte du palais, mais toutes hors de service — ou il leur manque une roue , ou les flasques en sont brisés, ou les affûts vermoulus ne peuvent plus les porter — elles semblent être des enseignes

indiquant le palais du roi, plutôt que des moyens de défense pour en interdire l'approche.

L'intérieur du sérail se compose de plusieurs édifices ou kiosques placés dans de grands jardins et des cours plantées au milieu desquelles sont des bassins. La porte par laquelle on y pénètre ouvre sur le Meïdân-i-Chàh ; elle porte le nom de Déri-sa-adet ou porte de la Félicité. Au dessus de cette entrée s'élève un pavillon dont le centre, garni d'une immense fenêtre, est un salon réservé au Chah , pour les occasions où il lui prend fantaisie de voir manœuvrer ses troupes ou d'assister aux divertissements du baïram. A droite de ce pavillon sont les jardins du sérail, dont les grands arbres dépassent le mur qui ferme la place. Audessus de leurs têtes s'élève une espèce de tour à plusieurs pans, percée de petites fenêtres et terminée par une galerie à jour — c'est le belvédère réservé aux femmes du harem, qui viennent, sans qu'on les aperçoive, y jouir de la vue des environs de Téhéran ou des lieux qui avoisinent le palais. — On ne peut visiter l'intérieur du sérail ; la seule portion qui en soit accessible est celle qu'on rencontre après avoir suivi une longue voûte bordée de soldats et où se tiennent les officiers de service, les maîtres des cérémonies, les goulams et les yassaouls ou gardes d'élite.

Les habitations particulières sont, comme dans la partie de la Perso que nous avions déjà parcourue, très-basses; c'est à peine si l'on peut en citer quelques-unes ayant un étage au dessus du rez-de-chaussée. La manière dont les Persans bâtissent, et la qualité des matériaux qu'ils emploient, ne permettent pas qu'ils donnent à leurs constructions une grande élévation; en effet, des briques crues

assemblées avec un peu de boue, ne peuvent offrir de grandes garanties de solidité; nous ne tardâmes pas à en avoir la preuve. Le temps était devenu très-mauvais, et, la pluie ayant duré quatre jours consécutifs , ce qui arrive fréquemment après l'hiver, nous vîmes un grand nombre de maisons s'affaisser sur elles-mêmes et tomber en obstruant les rues de leurs décombres. Partout on voyait des ouvriers occupés à déblayer et à relever ces ruines instantanées. Mais si quelque chose surpasse l'imprévoyance des Persans en fait de construction , c'est la facilité et la promptitude avec lesquelles ils réparent leurs habitations. Deux jours après ces désastres , le temps étant devenu beau , on ne pourvait reconnaître qu'à une couche de boue encore fraîche les maisons qui avaient été renversées.

Comment concevoir que les Persans, si industrieux et si intelligents d'ailleurs , qui ont autour d'eux de la pierre et de la chaux à profusion, préfèrent, en bâtissant avec la fange de leurs ruisseaux, s'exposer à se voir, en quelques heures, enterrés sous les débris de leurs demeures? Quand on voit, dans la capitale de ce grand royaume , les maisons détruites parce que des pluies abondantes en ont miné la base, on ne saurait s'étonner de voir tant de ruines couvrir la surface du pays.

On a peine à comprendre ce qui a pu déterminer la position de Téhéran. Assise dans une plaine basse, au pied du Chimrân, qui l'abrite des vents du nord, et sans autre eau que colle des pluies recueillies dans des citernes; elle est ainsi exposée, pendant près de six mois de l'année, à des chaleurs intolérables; le vent du sud lui arrive brûlant, et le manque d'eau y entretient une malpropreté pernicieuse.

Aussi cette ville passe-t-elle pour être très-malsaine. Les rues et les bazars , où les chaleurs de l'été vaporisent la fange des cloaques infects que la négligence laisse sans cesse s'y former, exhalent des miasmes malfaisants qui engendrent la fièvre et d'autres maladies dangereuses. Pour s'y soustraire , la cour, les gens riches , et en général tous ceux que leurs affaires journalières ne retiennent pas dans la ville, la fuient à partir du mois de mai, et se retirent dans les gorges de la montagne qui en est voisine. Les pentes méridionales de Chimrân sont couvertes de grands villages et de jardins, où les ^migrants vont se réfugier, et auprès desquels ils campent pendant six mois. Les Persans, comme en général tous les Orientaux, ont beaucoup de goût pour la vie sous la tente. Cependant Fet-Ali-Châh, qui, à ce qu'il parait, goûtait moins cette existence mobile, avait fait bâtir pour sa cour, à environ une farsak de Téhéran , au pied de la montagne, un grand palais qu'il habitait l'été. Il porte le nom de Kasre-Keuijârj Château des Kadjârs , ou Takhl-i-Kadjàr^ trône des Kadjârs. Le plan en est grandiose et les détails en sont assez remarquables. Les jardins en amphithéâtre, et plusieurs étages de terrasses auxquelles on arrive par de nombreux escaliers, séparent le château du parc, dont la végétation est d'une beauté surprenante pour un pays où l'on en rencontre si rarement.

Les appartements de Kasr-è-Kadjàr sont ornés de glaces et de peintures qui ne sont pas sans mérite. Plusieurs représentent les héros favoris des Persans, tels que Roustâm , Afrasiab, Taïmour, ou Tchenghis-Khân (22). Au milieu de ces figures orientales , on est très-étonné de trouver le portrait d'un Européen, en costume du siècle dernier. L'on m'a dit

que c'était celui d'un jeune homme attaché à l'une des ambassades anglaises, et pour lequel Fet-Ali-Châh s'était pris d'une affection toute particulière. Cette habitation, la plus belle que nous eussions vue, est certainement bien digne, encore aujourd'hui, de loger le roi; mais Mehemet-Chàh, qui a des goûts plus nomades, a abandonné cette demeure pour la tente, sous laquelle il préfère aller chercher la fraîcheur, au bord de quelque petit ruisseau échappé d'une des gorges du Chimràn.

Aux portes de la ville sont deux autres résidences royales : Tune, qu'on appelle Lalazar, est fort petite; l'autre, qui se nomme Négharistàn , est plus importante. Dans cette dernière se voit une salle sur les murs de laquelle on a figuré la présentation au roi de Perse des ambassadeurs de France et d'Angleterre, qui vinrent à la cour de Fet-Ali-Châh, au commencement de ce siècle.

Le fond de la salle montre le Chah sur son trône , entouré de ses fils. Sur le mur de droite, le général Gardanne s'avance avec quelques-uns de ses attachés. Sur le mur de gauche sont, en pendant, sir Malcolm et trois personnes de sa suite. Autour des envoyés européens sont représentés, dans diverses attitudes , tous les hauts dignitaires de l'État , assistant à la cérémonie. Ces peintures sont, comme toutes celles que nous avions vues déjà , d'une exécution qui laisse à désirer. La perspective appliquée aux personnages ou aux objets y est mal comprise. Mais il faut dire, et j'en fus étonné, que leur couleur est d'une puissance, a un relief qui prouvent que les Persans pourraient être d'excellents peintres. Ce qui leur manque, ce n'est ni l'intelligence de l'art, ni le coloris; mais, comme ils peignent d'inspiration et sans étude, ils ne savent

pas toujours tenir compte des distances et resserrer les détails dans un petit espace, d'après les lois de la perspective. Poussés vers l'art de la représentation de la nature , par un goût naturel, ils cherchent à imiter les objets isolément, sans bien observer les rapports qui existent entre eux. Par cette raison, ils excellent dans les ouvrages de détail et délicats ; ainsi ils font de petites peintures de fleurs ou d'ornements, qui sont d'une vérité et d'un fini exquis. Mais, aussitôt qu'ils sortent de ce genre pour représenter de grandes scènes , les défauts que je viens de signaler, et qu'il ne faut attribuer qu'à leur peu de science , reparaissent et font tort à leurs tableaux. Toutefois , il faut convenir qu'il est surprenant de trouver chez un peuple qui a si peu de contact avec l'Europe et avec ses arts , des productions aussi remarquables que celles de Negharistân ou celles que j'aurai plus tard occasion de signaler à Ispahan.

Parmi les sites intéressants qui se trouvent aux environs de Téhéran, sont les ruines de la ville de Rhey que l'on suppose avoir été la Rhagès de la Bible, patrie de Tobie. L'histoire rapporte qu'Alexandre poursuivant Darius s'arrêta à Rhagès, après une course de dix jours qu'il venait de faire depuis Ecbatane. Or, cette ville qui est généralement reconnue aujourd'hui dans celle qui porte le nom de Hamadàn, est en effet à cette distance; de plus, il faut remarquer queRlicy n'est qu'à une journée des portes Caspiennes que franchit Alexandre le lendemain de son départ de Rhagès; on a donc quelque raison de croire que, sous le nom moderne et altéré de Rhey, les Persans ont conservé celui de la ville antique.

Quoi qu'il en soit, si les titres de première ville du inonde y

(le marché de Vunivers que Rhagès reçut dans les temps an* cienSy ne sont pas justifiés par l'importance actuelle de ses ruines , il faut dire cependant que les restes de remparts que l'on retrouve , et les tertres élevés qui indiquent les places de fortifications ou d'édifices, attestent la position d'une grande ville. De longues éminences, qui ne sont plus que de la terre aujourd'hui, s'étendent au loin dans une grande plaine déserte. Elle sont rompues, à intervalles réguliers, par des traces de tours ; elles se croisent et tracent un immense périmètre à l'intérieur duquel le sol accidenté est jonché de débris.

Au milieu de ces tertres de toutes formes et de toutes grandeurs, sont restées debout trois tours bâties en briques. Les inscriptions couffiques qu'elles portent prouvent qu'elles ne sont pas d'une date plus ancienne que Tislamisme. La plus grande de ces tours est aussi la plus remarquable comme construction; elle est formée par des plans verticaux qui du haut en bas, se coupent de manière à former une succession de vingt-quatre angles alternativement rentrants et sortants, ce qui figure des espèces de grandes canelures qni sont d'un bel effet. Ce monument, qu'on appelle Bourdj-Yezidj ou tour de Yezid, doit probablement sa fondation au fameux Yezid^ ebn-Mahleb qui fut gouverneur du Khorassan, puis de l'Irak, au commencement du vin* siècle. Ce monument , qui date des premiers temps de l'ère musulmane , parait devoir durer encore bien des siècles, à moins que l'exploitation du sol de Rhey par les maçons du pays ne vienne à s'attaquer à elle comme à toutes les autres ruines, pour en tirer des matériaux de construction.

Los deux autres tours que Ton voit, plus rapprochées de

la montagne, dans la direction du nord-est, ont probable* ment une origine commune à celle de Yezid, car elles portent des inscriptions semblables.

Tout cet ensemble de souvenirs de l'époque où s'étendait

jusque-là, et plus loin encore, la puissance des khalifes, se trouve d'accord avec les traditions, car celles-ci rapportent que Rhey, où naquit le célèbre Haroun-el-Rechid, fut un des centres les plus considérables du vaste empire de ce Khalife. Certains écrivains prétendent même qu'elle fut sa résidence de prédilection.

Tchenghiz-Khân à qui on peut attribuer, à bon droit, une très-grande partie des ruines de ces contrées, passe pour avoir saccagé complètement cette ville qui, quoique déchue, avait jusque-là conservé de l'importance. On pense que les habitants de Rhey, obligés d'en abandonner les décombres, se seront portés vers Téhéran pour y fonder une cité nouvelle.

Les ruines de Rhey s'étendent au pied de rochers âpres et sauvages dont les crêtes hérissées se dressent comme une muraille. On retrouve, sur leurs sommets, des vestiges de construction qui font penser qu'ils furent jadis utilisés pour la défense de la ville. A leur pied est une belle et abondante source d'eau qu'on appelle Tchechmeh-i-Ali , fontaine dAli. Elle forme un petit étang dont les eaux s'écoulent dans la plaine, et y sont divisées selon les besoins des irrigations. C'est comme une oasis dans ce désert brûlé par l'ardeur du soleil, où la vue se perd dans un horizon immense sans s'y reposer sur aucune végétation. Ce lieu est un but dfe promenade , et un rendez-vous pour les Téhérânis qui viennent y chercher un peu de fraîcheur, ou chasser au faucon dans les environs.

Un pauvre kalioundji vit là, comme un ermite, dans une maisonnette où il tient quelques pipes à la disposition des promeneurs.

Le site de Tchcchnièh-i-Ali paraît avoir été fort goûté par le roi Fet-Ali-Chàh, s'il faut en croire le grand bas-relief que ce prince y dt exécuter. Il est au-dessus de la source et sur les rochers taillés et préparés ad hoc. Il représente le monarque assis sur une espèce de trône, dans son costume royal. De chaque côté sont rangés les princes au nombre de quatorze. Dans un des compartiments formés par deux colonnes, on voit le roi en habit ordinaire, tenant un faucon sur son poing, sans doute en souvenir des chasses qu'il faisait dans la campagne de Rhey.

Si cette sculpture est un nouvel indice du goût naturel des Persans pour les arts du dessin, je suis obligé de convenir qu'elle n'en est pas un échantillon aussi satisfaisant que les peintures que j'ai citées précédemment.

On voit en ce lieu un second bas-relief sur le revers

méridional d'une chaîne de rocs sauvages, au milieu des

nids d'aigles et de vautours qui planent au-dessus. Ce

tableau, situé à l'est des ruines de Rhey, représente encore

Fet-Ali-Châh à cheval, terrassant un lion d'un coup de

lance. Un vieillard, qui faisait partie de la cour du prince ,

m'a dit avoir été témoin du fait. Mais il faut se rappeler que

les Persans aiment le merveilleux et se piquent très-peu de

véracité.

Les voyageurs qui m'ont précédé racontent avoir vu,

à cette même place, une sculpture de l'époque sa^anide,

et j'appris qu'en eflFet elle avait existé, mais que le roi

Fet-Ali-Châh l'avait transformée en celle que l'on voit

actuellement. Il est fâcheux que ce monarque, qui avait du goût et qui aimait les arts , n'ait point respecté l'antiquité et n'ait pas jugé une autre place digne de porter son effigie. ^

A l'ouest des ruines de Rhey est le village de Châh-Abdoul- Azim , au milieu duquel s'élève une grande mosquée. C'est un lieu de pèlerinage très-fréquenté, où les Persans viennent de fort loin faire leurs dévotions. Cet endroit est de plus le rendez-vous de toutes les cigognes qui s'abattent dans le pays. Elles ont, parait-il, pris en affection les minarets, les coupc^es, tous les toits de Châh-Abdoul-Azim , au point qu'on y compte des familles de ces oiseaux par centaines.

Dans une direction opposée, au nord-est, s'élève le pic de Domavend. Ce gigantesque cAne , dont la glace est éternelle, s'aperçoit de très-loin. De quelque cAté que vienne un voyageur, il peut , grâce à cette montagne , reconnaîtie la position de Téhéran. Bien que Ispahan soit à plus de cent lieues de cette ville, on peut, quand le temps est pur, voir sa cime blanche au-dessus des montaa:nes.

Les Persans ont des contes traditionnels absurdes qui se rapportent au Demavend. Le plus accrédité est celui de l'existence d'une plante qui ne croît que sur ses pentes, et produit de l'or. Ce qui a donné lieu à cette erreur, c'est la teinte dorée (jue prennent les dents des moutons qui paissent sur celte montagne. Mais , au lieu de voir dans cette particularité un fait tout simple, résultant de la vertu colorante de l'herbe broutée par leurs troupeaux , les Persans , dans leur prédilection pour tout ce qui tient du merveilleux, ont préféré y voir l'indice du précieux métiil. Quelques-uns, plus

crédules encore que les autres, ont la simplicité d'aller, avec les plus grandes peines, cueillir cette herbe pour en extraire les parties aurifères. Si j'ai entendu vanter la propriété singulière du Demavend, je n'ai pas ouï dire que personne y ait trouvé la fortune.

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