CHAPITRE XL
Départ de Persëpolis. — Zergoùn. — Arrivée à Chiraz. — Bâgh-NÔ. — Ferriiâd- Mirza. — Monuments de Chirax. — Tombeaux de Saadi et d*Haflz — Tour des Mamacenis. — TaUit-Màder-i-Sulelmân. — Bas-reliefe. — El-Begiiy. — Incendie d'une mosquée. — Départ de Chiraz.
Le 8 décembre , vers le milieu du jour» après avoir salué une dernière fois les vénérables ruines de Persépolis , nous quiltâmes ces lieux où nous venions de passer six semaines dans les travaux les plus assidus. En descendant de la plateforme du palais, nous nous dirigeâmes à Touest, pour gagner la route qui mène à Chiraz. Elle n*était pas éloignée. Quand nous Teûmes rencontrée , notre direction obliqua au sud , et nous achevâmes de traverser la grande plaine de Merdâcht. Elle devenait de plus en plus marécageuse; du milieu des joncs qui la couvraient sortirent des troupes d'oiseaux aquatiques et quelques sangliers qui, au bruit de nos pas, abandonnèrent leur bauge. Nous avions à notre droite le Poulbar ou Sivend^roûd qui allait porter ses eaux à la rivière qu'on appelait autrefois le Petit Araa)€ , mais qui n'est
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plus connue aujourd'hui que sous le nom de Bend-Amir, à cause d'un bond ou barrage exécuté pour élever ses eaux afin de les répandre dans les terres. Nous traversâmes ce cours d'eau sur un pont de trois arches , nommé Poul-Khân , à quelques pas en aval dil cohfluëdl de& diBux rivières, et à la pointe d'une petite chaîne de montagne qui s'élevait à Touost.
Le Bend'Amir a passé longtemps pour un fleuve, et il était, je ne sais comment, réputé se jeter dans le golfe Persique. 11 n'en est rien. Sorti des montagnes du LoristAn , son parcours a des limites peu étendues ; il coule dans la direction du sud-ouest, et, à queiqnes farsaks dé Ponl^Khân^ il se trouve arrêté par des montagnes au pied desquelles il Torme un grand lac d'où il ne paraît pas sortir. Ces eaux, en devenant stagnantes, se saturent de sel , et, comme toutes celles de Perse qui sont dans les mêmes conditions , elles cessent l'être potables.
Après avoir franchi lé pont, nous entrâmes dans une secondé plaine moins étendue que celle que nous quittions ; elle était entourée d'un cercle dé montagnes , et formait comme un bassin ou , à en juger par les profonds et larges marais que nous y traversâmes, les pluies et les rteiges fondues se précipitent sans trouver d'issue. Sur notre gauche surtout, le sol décliné jusqu'à la base des rochers était caché par de gi^ands étangs et par de hautes herbes, qui servaient de refuge à des troupes innombrables d*oîes sauvages , de canards ou d'échassîers de toute espèce.
A une époque où le gouvernement, persan avait quelque sollicitude pour les voies de communication , il avait été, au travers de ces marécages, établi une chaussée en pierre qui permettait, è'n toute saïson, de franchir facilement ce pas-
sage. Mais dans quel état la trouvâmes- nous! Effondrée, submergée , de longues ruptures forment des intervalles entre ses parties solides; et celles-ci, semées de trous profonds, présentent aux pieds des chevaux des difficultés qui ne sont point sans danger. Telle est cette route. Et cependant il est évident , à voir Tétat du sol dans cette saison , après les longs mois sans pluie, après les chaleurs de Tété, qu'au printemps et en hiver elle doit être impraticable. Nous avions, en certains endroits, les plus grandes peines à nous en tirer. Qu'est-ce , à l'époque des pluies et de la fonte des neiges? C'était un exemple de plus de l'insouciance coupable du gouvernement de la Perse, qui ne fcût rien, ne répare rien , et ne se préoccupe que de lever des impôts sur des populations misérables , sans s'occuper des moyens de les leur rendre moins lourds en aidant aux transactions commerciales , aux affaires de tout genre , par la facilité des moyens de transport. On ignore complètement en Perse ces lois élémentaires de l'économie politique, qui consistent à entretenir la production et le rendement de l'industrie nationale. On puise incessamment dans la fortune publique comme dans une source intarissable , sans s'inquiéter si elle ne viendra pas à se dessécher; l'incurie est telle, que l'abaissement de son niveau n'est même pas un avertissement.
Il y avait quatre à cinq heures que nous avions quitté Persépolis quand nous aperçâmes les maisons de Zergoûn. C'est un bourg par le nombre apparent de ses maisons et l'étendue qu'elles occupent. Mais il est tellement dépeuplé et misérable, les habitations sont tombées dans un état de ruine tel que c'est tout au plus un pauvre hameau. Par les alentours, par les anciens travaux qui formaient son enceinte ,
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par des tombeaux et quelques ou\ rages hydrauliques que Ton y voit encore, oo doit croire que son importance a été tout autre, et que ce village est bien déchu. Dans une situation favorable, n la base de monta.une.s qui Tabritentdes veuts du nord, ZergoAn voyait s'étendre au midi une plaine fertile. Cette localité porte encore les traces d'une ai>aiice perdue. L'établissement de plusieurs familles juives y avait créé une industrie active dont le vin était une des branches les plus renommées et les plus lucratives. On n'y retrouve plus que vingt maisons de cette religion et dans Tétat de misère le plus déplorable; il ne s'y fait plus de vin, et l'on n*y voit même plus de vignes.
En entrant dans Zergoûn nous eussions cru entrer dans an village désert, abandonné. Deux ou trois individus seulement, à figure hâve et décharnée, couverts de haillons et marchant d'un pas languissant, nous étaient apparus comme des spectres glissant lentement au milieu des décombres terreux des maisons en ruines. On nous logea dans une grande masure sans portes ni fenêtres. Partout, dans la cour, dans l'escalier, dans les chambres, nous trébuchions sur des fragments de briques et de plâtras. On nous dit que c'était la maison des étrangers ou Meï^ mân-Khânèh. Elle résumait tristement les ressources hospitalières de Tendroit. En harmonie parfaite avec la misère qui l'entourait, c'est tout au plus si elle pouvait offrir seulement un abri sufOsant pour la saison. Nous nous y arrangeâmes le mieux que nous pûmes pour y passer la nuit, mais ce ne fut qu'à grand' peine que nous parvînmes à nous y garantir du vent, auquel rien ne faisait obstacle. Un mauvais gtte a {K>ur le voyageur l'avantage de le rendre matinal.
Rien de confortable De pouvant nous retenir entre les murs délabrés de celui que nous avions trouvé à Zergoûn, nous en partîmes de grand matin, afin d'être de bonne heure à Chiraz dont nous n'étions éloignés que de cinq heures.
Nous traversâmes un pays montagneux et dépourvu d'intérêt. A peu près à mi-chemin, nous fîmes une courte halte en un lieu dont le nom est Kalûat-Pouchân , ce qui signifie lieu où se revêt le kalâat ou habit d'honneur. Ce vêtement consiste ordinairement en une pelisse fourrée ou un manteau que le roi envoie comme cadeau à un gouverneur. Il est d'usage que celui-ci sorte de la ville où il fait sa résidence pour aller au-devant du personnage chargé de lui remettre le présent royal. Le Kalâat- Pouchân dont il est ici question est celui où, dans une circonstance semblable, s'arrête le beglier-bey de Chiraz. Toutes les grandes villes ont ainsi leur Kalâat'Pouchân. On choisit ce lieu de rendez- vous,
autant que le pays le comporte, dans un endroit où il y a
une habitation convenable, de la verdure et de Teau. Celui qui précède Chiraz n'a rien de séduisant. Il s'y trouve une assez mauvaise maison , quelques arbres rabougris et une petite fontaine. Le pays environnant est d'un aspect monotone et sauvage. Certes, il faut tout Tappât d'un présent du Chah pour y attirer le gouverneur de la province. Nous y vîmes un poste de quelques hommes armés qui sont là pour surveiller la route et percevoir les droits de douane sur les caravanes de marchands.
Un peu plus loin^ nous entrâmes dans une sorte de vallée haute, où nous commencions à trouver le froid et la neige. Nous n'y vîmes point de village; ce qui nous étonna, car nous pensions que les environs de Chiraz étaient très-peuplés.
Nous y rencontrâmes et suivîmes, le long de ses berges sinueuses, un ruisseau qui s^appelle Roknâbad; il descend vers la ville en faisant plusieurs détours, et en se creusant, par des cascades nombreuses, un lit de plus en plus profond, jusqu'à ce qu'il s'écoule paisiblement dans la plaine de Chiraz.
Nous descendions insensiblement et depuis assez longtemps, lorsque, devant nous, la montagne, à droite et à gauche, brusquement coupée à pic. s'ouvrit pour donner passage à la route. On appelle ce défilé Teng-i-Ali~Akbar ^ ou défilé d'Ali-le-Grand, Par l'étroite échancrure qu'il présentait, nous aperçûmes une vaste plaine verdoyante, éclairée par un beau soleil; et, au détour d'une roche, les minarets, les coupoles, tous les édifices de Chiraz nous apparurent sur un plan rapproché. A notre gauche était un profond ravin, an fond duquel on entendait le Roknâbad se heurter à tous les rocs. Au-dessus, un ouvrage de maçonnerie reliait les deux versants de cette gorge. Je le pris pour un aqueduc, mais on m'expliqua que c'était un mur solidement construit, et fortement appuyé aux deux versants du ravin qu'il traverse^ afin de barrer les eaux qui, à la fonte des neiges, descendent de tous côtés en si grande affiuence et avec une telle impétuosité, (|ue leur irruption dans la plaine serait un danger. Cette digue a donc pour objet de les contenir et de leur donner le temps de s'écouler en suivant le lit du Roknâbad qu'elles parcourent jusqu'au grand lac qui leur sert de réservoir, au sud-est de Chiraz.
Nous continuions à descendre rapidement. Quand nous fûmes au bas de la chaîne que nous venions de traverser, une large et belle route plane s'ouvrit devant nous. Elle était
VOYAGE EN fÊltSE. 2<*
bordée de jardins, cle ÏDàiàons ou d'imâm-zadèhs. Au bout dé cette espèce d'avenue se voyait une des portes de la ville. Nous n*en étions plus qu'à quelques pas lorsque nous fûmes arrêtés par dès tvffekJjis de garde, qui voulurent nous faire payer un droit de passage et dé douane pour nos bagages. Nous leur demarldâ'mes s'ils se moquaient dé nous, et depuis quand les Frenguis, les balioz , paytiient un droit quelconque de circulation dans les États du Chah, surtout quand ils étaient munis de 6rmans revêtus de son sceau. Ils balbutièrent quelques mots et voulurent néanmoitis insister. C'était une ruse pour se faire donner un pichkhh. Mais ils s'y étaient mal pris; ils avaient voulu exercer un droit, nous leur refusâmes uh cadeau.
Nous entrâmes à Chiraz par une porte ouvrant sur la vaste galériô d'un bazar bien coofllruit, très- large, l'un des plus beaux , je pourrais même dire le plus beau que nous eussions encore vu en Perse. Il avait été construit par les ordres de Kerim - Khân , prince zend qui s'était emparé dé l'autorité au commencement du xviii* siècle , êl l'exerça longtemps, non pas sous le titre de Chah, mais avec celui plus modeste de Vékil ou régent. Nous traversâmes quelques autres rues marchandes, beaucoup moins spacieuses , qui contribuèrent à nous donner dé Chiraz une moins bonne opinion que celle que nous avions conçue d'abord. Après mille détours, nous arrivâmes dans le quartier chrétien. Nous avions plusieurs lettres de recommandation , entré autres une pour un des plus ricties habitants de Chiraz. Mais il passait pour être un agent très-actif des Anglais dans te Fars. Nous étions alors à la fin de l'année 1840. Les événèînônts de Syrie et les dissentiments qui, à
propos de la question d'Orient, s'étaient élevés entre la France et l'Angleterre, nous étaient connus. — Nous ne jugeâmes pas à propos d'être les hôtes d'un homme qui, sous une Torme quelconque, portait la livrée anglaise. Il y avait, selon nous, une délicatesse de susceptibilité nationale à ne rien demander à quiconque soutenait par un iil le drapeau de la Grande-Bretagne. Nous ne voulûmes donc faire aucun usage de cette lettre, bien que nous dussions y perdre, car on nous avait vanté l'hospitalité à la fois grande, confortable et politique qu'exerçait le personnage en question. C'était le gouvernement de la Compagnie des Indes qui pourvoyait à son existence^ et il agissait ici, comme partout, de manière à ce que ses agents ne trouvassent aucun avantage à vendre leurs services à d'autres.
Nous résolûmes donc de chercher un gite plus modeste dans quelque demeure arménienne. — Le général Séminot, que nous avions vu à Ispahan , était à Chiraz. Nous allâmes chez lui et nous le priâmes de nous indiquer dans son voisinage , une maison où l'on voulût bien nous recevoir. Ce ne fut pas long. Tout près de là , il y en avait une où avait été hébergée et où était morte, quelques mois avant, madame de la Marinière, cette pauvre dame française que nous avions trouvée à Téhéran. Venue ici pour s'y faire payer plusieurs barats ou bons du trésor qu'elle avait reçus pour la pension que lui faisait Mehemet-Châh , elle y avait succombé à la fièvre, qui, chaque année, enlève bon nombre d'habitants à Chiraz. Nous ne pensâmes pas que la succession au logement qu'avait occupé cette dame pût nous être fatale, et nous nous y installâmes sans hésiter. Notre hôte était un jeune Arménien du nom de Clapet. 11 s occupait de commerce, prin-
cipalement de celui du vin qui est fort bon à Chiraz et justement estimé. Nous ne pouvions mieux tomber pour nous dédommager de la privation que nous éprouvions depuis longtemps^ n'ayant bu que de Teau depuis plusieurs mois.
Nous devions séjourner quelques jours à Chiraz; nous avions à y faire quelques recherches archéologiques et à y organiser notre caravane pour exécater la partie la plus difficile de notre voyage^ celle qui consistait à explorer la province de Fars. Le ChÂh-Zadèh qui était venu visiter les ruines de Persépolis était beglier-bey. Ferrhâd - Mirza , à qui ses vingt ans permettaient d^aspirer à un gouvernement, attendait impatiemment à la cour de Mehemet-ChÂh , son frère, l'occasion d'en obtenir un, lorsque la fièvre qui décime annuellement la population entraîna au tombeau le gouverneur du Fars. Il fut nommé à sa place, et, depuis un mois à peu près, ce prince était en possession de l'autorité. Le Ghâh-Zadèh a quelques notions du français et de la géographie européenne, instruction bien rare en Orient ; et qu'il doit à cette même madame de la Marinière dont j'ai parlé plusieurs fois. Tenant beaucoup de son frère par sa bonté et son extrême afiabilité , Ferrhâd- Mirza lui ressemble encore par l'intérêt bienveillant qu'il témoigne aux Européens.
Lorsque nous arrivâmes à Chiraz, nous crûmes trouver le prince établi dans le palais de l'Ârk , résidence habituelle des begliers-beys. Mais il n'avait point encore franchi les portes de la ville. Arrêté sur le seuil par un usage impérieux, il attendait avec une résignation vraiment orientale que son astrologue lui eût désigné l'heure favorable pour son entiée.
Il s'étdit installé provisoirement dans une maison de plaisance, à une demi-heure de la porte qui lui était interdite. C'était là que Ferrhâd-Mirza attendait Tintersection des deux courbes célestes, et Tapparition au zénith de la constellation, qui devaient annoncer le moment où il pourrait sans crainte se présenter à ses nouveaux subordonnés. Cest une classe bien curieuse que celle de ces hommes se posant en devineurs du bon et du mauvais sort, interprètes effrontés du langage des astres, qui, semblables au médecin de Sancho-Pansa , se placent derrière leur maître et lui disent avec une emphase doctorale : a Tu qe feras pas a ceci à présent; tu n'iras pas là à cette heure; parce que « le moment n'est pas propice. » Fripons domestiques qui s'entendent le plus souvent avec les ennemis de celui qui les paie, pour le tromper et entraver ses volontés. Ils tiennent leur empire des préjugés absurdes et de la superstitiou ridi^ cule de ceux qui les consultent, et abusent de leur bonne foi en enveloppant leur impertinente ignorance de robscurité du plus impudent jargon. Dans chaque grande maison , il y a un astrologue comme il y a un médecin , un poëte et un bouffon ; le^ deux premiers, aussi ignorants que les deux autres, sont flatteurs, vivant tous quatre aux dépens de la crédulité et de la vanité de leur maître; guis parasites qui feraient mourir l'arbre où ils ont pris racine plutôt que de s'en détacher.
Dès que Ferrhâd-Mirza eut connaissance de notre arrivée à Chiraz, il me manda à Bâgh-Nô, c'était le nom de la villa qu'il habitait. Il m'y reçut d'une façon toute bienveillante en me (lisant les choses les plus aimables sur la complaisance avec laquelle je lui avais montré toutes les antiquités de
Takhl-i-Djemchid. Il fit de vives insiances pour que j'allasse souvent le voir. Il voulait, disait-il, profiter de mon séjour à Chiraz pour avoir plusieurs dessins dont il avait grande envie. Je pensai que le jeune prince oisif coniptait sur moi pour charmer les loisirs de son inaction et les ennuis de la captivité dans laquelle les astres le retenaient.
Bagh-nô est un joli petit palais situé au milieu d'un grand jardin planté de cyprès, d'orangers ou de citronniers, myrtes, grenadiers et autres arbres d'un climat chaud. Leur vert feuillage persistant, éclairé par un doux soleil, en faisait encore, à cette époque avancée de Tannée, un séjour fort agréable. Les appartements sont peu somptueux , mais ils sont très-élégants. La salle de réception ou divan-i-khanèh s'ouvre sur un magnifique paysage dont la ville, la plaine ou les coteaux forment les divers plans, et dont le fond est dominé par les belles montagnes du sud. Devant les fenêtres est un grand bassin octogone dont les bords, en marbre blanc, contiennent une eau limpide, frais et tranquille miroir où se répète la riche végétation du Bâgh.
Le jour suivant, selon le désir manifesté par Ferrhâd- Mirza, je me rendis de nouveau à Bàgh-nô, pour faire son portrait, ainsi qu'une vue qu'il souhaitait de ce palais. J'y étais allé de bonne heure, et mon travail devant m'y retenir une partie de la journée, le prince m'invita à partager son déjeuner que les pichketmèts venaient de servir sur un élégant tapis, à terre, car ici Ton ignore ce que c'est qu'une table. Je fus donc obligé de m'accroupir sur mes talons. Ce repas, fort galant d'ailleurs, se composait de petits plats finement préparés avec de la viande et des aromates, de pilau blanc comme la neige, de confitures
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dlrâD y car elle a produit les deux plus oélèbres poëtM de l'Asie, Hafiz et Saadi; son vin est un des meilleurs da monde; son climat est superbe, et Pintelligence proverbiale des Chirazis est réelle; mais tout cela ne saurait justifier leur prétention de primer toutes les autres populations. Chiraz n'a pas su échapper à la ruine qui Ta envahie, son industrie se meurt, et ses murailles, en partie renversées par Aga- Mohamet-Khân, ne sont point relevées. Les Chirazis sentent bien que leur ville est déchue; aussi, dans leur orgueil, disent-ils pour se consoler, avec l'emphase qui caractérise leur langage : « Quand Chiraz était Chiraz , le Kaire n*était que son faubourg.... »
La population actuelle de cette ville estd*environ dix mille âmes qui se répartissent dans douze mahallhhs ou quartiers, auxquels correspondent six portes. A peu près au milieu de la ville est VArk ou le palais fortifié par une muraille crénelée et bâti par Kérim-Khàn, il y a un siècle. Cette enceinte est très-grande, elle renferme plusieurs corps de logis, dont les uns servent de résidence au gouverneur et dont les autres sont occupés par ses serviteurs et ses troupes. Au milieu est un vaste jardin avec des bassins, où s*ouvre le Divftn-i- Khanèh; c'est là que le Beglier-bey donne ses audiences. On y voit, sur le marbre, les portraits des héros fameux de la Perse. Les images sculptées ou peintes d'Afraziab, deBou5/âm, dlsfundâr et d'autres guerriers renommés que s'était plu à représenter le chef de bandits devenu roi, sembleraient devoir exciter l'ardeur belliqueuse de ses successeurs. Mais à côté de ces grandes figures, de ces Pehlavân armés de pied en cap , s'ouvrent les portes secrètes da harem où les héritiers du vaillant Vékil oublient la gloire,
YOYAGK CN PERSE. n7
dans Iqb longues heures qu'ils perdent entre le pUiisir et l'oisiveté.
A l'exception de la portion du bazar qui a été construite par Keriin*Khàn et qui conserve son nom , Cbiraz n'offre en ce genre rien que de fort misérable. Les mosquées n'ont rien non plus de remarquable; elles sont bien loin de pouvoir soutenir la comparaison avec celles d'ispaban* Lt plus célèbre d'entre elles est celle qu'on appelle CAâA«- Tcherak , dont la traduction est lanterne royale , ou encore roi des lumihresy car je n'ai pu mieux préciser la signification du nom persan donné à ce lieu saint. Il passe d'ailleurs pour un des sanctuaires les plus anciens de la Perse, mais l'incertitude la plus vague règne quant à son origine. Cet édifice sert de refuge à des setdSf ou descendants du Prophète y qui n'ont point de moyens d'existence et viennent vivre là d'aumônes ou sur les revenus de la mosquée. Ceux-ci y qui ne laissent pas d'être considérables » sont tirés du territoire dun village près de Firouzabad, qu'on appelle Meïmân ou hôte , sans doute à cause de la destination de ses produits.
L'un des titres dont Chiraz puisse s'enorgueillir avec le plus de raison , c'est sans contredit d'avoir donné le jour à Hatiz et à Saadi. La traduction de quelques-unes de leurs poésies n'a pas laissé leur gloire étrangère à notre pays. Je ne pouvais moins faire que de rendre sur la tombe de ces deux hommes célèbres l'hommage dû à leur mérite. La sépulture de Saadi est éloignée d'une heure de la ville. Elle est située à la base des montagnes, au nord; et, pour y arriver, le chemin est aussi triste que difficile et aride. Là, près d'un petit village qui porte le nom du philosophe^ on
trouve une espèce de villa solitaire qae le silence entoure et dont la porte est close. On frappe , un gardien vient vous ouvrir , et, vous faisant traverser un jardin où les ronces ont remplacé les fleurs, il vous montre, en disant : Cheik Saadi.... une arcade ouverte sons laquelle se voit un tombeau de marbre, qui n'a d'autre ornement que quelques-unes des strophes les plus célèbres du poëte. Rien ne le protège que la vénération de ses admirateurs qui, sans doute pour lui rendre hommage, ont couvert les murs de vers écrits par eux avec un kalam ou la pointe d un poignard. Si la gloire de Tauteur du Gulistan est durable, il n'en est pas de même du marbre de sa tombe : exposé à toutes les intempéries, comme à toutes les profanations , ce monument funéraire , déjà dégradé, ne sera bientôt plus qu'une ruine. Il paraît néanmoins que c'est seulement depuis peu que la vénération pour son tombeau a décliné, au point d'en faire craindre la destruction ; car des voyageurs racontent avoir dô faire soulever, pour le voir, un étui de bois noir doré qui le recouvrait entièrement. Près du monument consacré à Saadi, est une source d'eau limpide, à laquelle les habitants de Chiraz attribuent une grande vertu hygiénique. Ils prétendent que, quand quelqu'un en a bu une fois, il n'est plus jamais malade; ce qui n'empêche pas le renouvellement d'une épidémie qui emporte, chaque année, un nombre considérable de personnes dans le district de Chiraz. Cette eau miiaculeuse est contenue dans une espèce de puits dans lequel on descend par un escalier de plusieurs marches. Au fond est une voûte bâtie en briques, reposant sur un mur octogonal qui enferme la source. Il s'y trouve des poissons que le vulgaire dit être con-
sacrés au cheik. A ce titre on a pour eux le plus grand respect.
L'émule de Taustère Saadi, Haliz Tépicurien, repose dans un jardin planté de magnifiques cyprès, de grands pins et d'orangers. Sa pierre tumulaire est une longue dalle d'albâtre oriental , gracieusement ornée d'arabesques et de caractères élégants qui retracent quelques-uns de ses vers sous lesquels reparait le poëte aimable dont les odes charment encore les Persans. Le lieu où se trouve la sépulture d'Ha6z n'a rien de l'aspect triste d'un champ funèbre, ou de la sévère solitude où sont déposées les cendres de Saadi. Le jardin qui, par son nom Hafizioù, rappelle celui de l'écrivain qui y est inhumé, était, dit-on, le lieu qu'il aimait le plus à fréquenter. On m'a assuré que sa tombe a été placée au pied d'un cyprès planté de ses propres mains, et que l'on ne crut pouvoir rien faire de plus agréable aux mânes de ce poêle aimé que de leur donner pour séjour celui que, de son vivant, il avait affectionné. Au milieu du jardin, où dorment aussi d'autres morts moins célèbres dont les marbres funéraires garnissent le sol , s'élève un kiosque ou divârieh qu'habite un Mollah commis à la garde du recueil des poésies d'Hafiz, dont toutes les pages sont écrites de sa main. VHafiziaù est le rendez-vous des promeneurs qui viennent réciter les odes de leur poëte favori et fumer le kalioûn à l'ombre des citronniers en fleurs. Le lieu qui a reçu la dépouille mortelle de Saadi ne voit point un concours pareil de lettrés venir lui rendre hommage. Il semble que le caractère de ces deux hommes remarquables plane au-dessus de leurs tombes. Saadi, philosophe austère, avait un petit cercle de disciples dévoués,
ItO VOYAGE EN PEBSE.
que 8a morale n'effrayait pas et qui se plaisaient dans aes entretiens sérieux. Hafiz, véritable Chirazien, adonné au plaisir, s'enivrant des jouissances de ce monde, en espérant celles promises dans l'autre aux vrais croyants, les célébrait dans des vers séduisants. Cet écrivain, sensualiste et mystique, était plus fait pour plaire aux Persans et devait attirer autour de lui une foule de jeunes adeptes qui recalaient devant la philosophie sévère mais quelquefois cynique de son rival. De même, aujourd'hui, de rares promeneurs passent la petite porte du tombeau de Saadi , tandis qu'un plus grand nombre, n'allant pas jusque4à, s'arrêtent pour perdre quelques heures en causeries frivoles au pied du cyprès d'Hafiz.
C'est à Kerim-Kbân le Zend que ces deux grands poètes doivent d'avoir des sépultures dignes d'eux. Non-seulement il voulut que leurs tombes fussent ciselées avec art et ornées de quelques-unes de leurs strophes gravées sur Talbétre des sarcophages, mais il fit encore élever les édifices dans l'enceinte desquels sont renfermés leurs monuments funéraires. De plus, il affecta à chacun d'eux une certaine étendue de terres dont les revenus étaient destinés à entretenir l'un et l'autre, ainsi que les Mollahs préposés à la garde de ces lieux vénérés et des œuvres manuscrites d'Hafiz et de Saadi. Quand on songe que ce fut un chef hardi de bandits qui rendit cet hommage à deux poètes illustres de la Perse, n'a«t-on pas quelque raison de s'étonner? Mais ce bandit fut un grand homme : il usurpa > dans un temps de discordes, l'autorité royale au profit de son pays qu'il sut gouverner sagement, sans vouloir prendre le titre de Chah; usurpateur respectant assez la couronne pour ne pas la porter,
et 86 contentanl, pour sa gloire, du nom de vékil ou régent. Sa mémoire est eucore vénérée dans toute la Perse.
Parmi les autres curiosités qui sont aux environs de Chiraz, on peut justement compter la tour dite des Mamacents ou du Meuthamed. Le Meuthamed, Manoutcher-Khân , que nous avons laissé gouverneur à Ispahan, avait été chargé, il y a quelques années, de diriger une expédition militaire dans les montagnes, entre Chiraz et Chouchter, refuge habituel des Mamacenis dont les meurtres et les brigandages avaient à la fin réveillé la justice et la sévérité du gouvernement. Étant parvenu à faire prisonniers un certain nombre de ces voleurs, Manoulcher-Khân , pour imprimer la terreur à leurs compagnons et leur ôter Tenvie de reprendre le cours de leurs crimes, eut la barbare idée de faire construire , dans la plaine de Chiraz et près d'une des portes , une tour, dans les murs de laquelle étaient réservées autant de niches qu'il avait de captifs. Il les y fit placer et maçonner vivants. On avait pratiqué, à la hauteur de chaque tête, une espèce de lucarne, afin qu'on pût voir sur les visages de ces malheureux les horribles souffrances que la douleur et la faim leur faisaient endurer. J'y trouvai encore quelques débris de crânes et quelques lambeaux de vêtements. Le voyageur, peu fait à ces sortes de spectacles, frémit, en faisant le tour de ce monument, de la justice exemplaire du Meubtadfied. Le ferrach qui me faisait voir la tour de$ Mamacenis me dit que deux dd leurs chefs avaient péri d'une façon non moins barbare, mais plus expéditive : l'un avait été attaché à la gueule d'un canon ; l'autre avait été fendu en deux , et chaque portion de son cadavre resta accrochée au-dessus de la porte de la ville pour servir d'exemple. Il est impos-
sible de rien imaginer de plus atroce, de plus révoltant que ces châtinoents par lesquels on ne se contente pas de punir la scélératesse des coupables et d'en purger ta société, et dans lesquels les vengeurs de celle-ci, les juges, semblent satisfaire la soif de sang dont ils sont eux-mêmes dévorés. En Orient, où la loi est libre, soumise au caprice des interprétations, ou le châtiment çst arbitraire, rien ne limite Taction de Tune ni de Tautre. La justice, abandonnée à la volonté ou à Thumeur plus ou moins sanguinaire de celui qui en tient le glaive, n'est contenue dans aucunes bornes. Tout en apportant, dans ces contrées barbares, les idées d'humanité que la civilisation nous a données à nous autres Européens, il faut cependant nous garder d*étre trop sévères pour les dépositaires de l'autorité. Certes, on ne saurait approuver la sauvagerie qui préside à certaines exécutions, mais il y a des circonstances dans lesquelles Tapplication de châtiments terribles est presque une nécessité, et par conséquent justifiable. Il faut avoir vu ce qu'est la nature barbare de ces populations asiatiques, il faut avoir vécu au milieu de ces tribus sauvages et indomptées, pour comprendre qu*il est quelquefois nécessaire de les terrifier par des châtiments dont rhorreur et la crainte peuvent seuls les contenir. La terreur est salutaire, et ce n'est véritablement pas un crime d'y recourir pour éviter aux populations paisibles et honnêtes le danger de tomber dans les mains de bandits qui ne reculent devant aucune cruauté pour assouvir leurs instincts criminels. Kn Orient, on applique habituellement la peine du talion; et quand on connaît la perfidie ou la cruauté des Persans, on s'étonne moins des vengeances horribles dont plusieurs souverains ou chefs ont ensanglanté les pages de
leur histoire ; on finit même , en face des crimes abominables dont on devient témoin, par s'habituer à Tidée des châtiments atrocement raffinés auxquels la justice est quelquefois obligée de recourir, non-seulement pour venger la société, mais pour essayer de mettre un frein aux passions sanguinaires des scélérats qui abondent en Perse.
'Nous savions qu'il existait dans les environs de Chiraz quelques antiquités. Nous ignorions ce qu'elles étaient, et elles n'avaient pour nous que cet intérêt qui s'attache à ce qui est inconnu. Nous nous mimes en campagne pour les découvrir. En suivant, au sortir de Chiraz j un chemin qui se dirige au sud-est, on arrive, après avoir parcouru à peu près six kilomètres, au pied d'une colline qui s'avance dans la plaine sans quitter la chaine de montagnes dont elle fait partie. Les débris d'architecture qui la surmontent sont de petites dimensions et n'annoncent rien d'important. Au sommet, de cette colline, sur un petit plateau couvert de quelques pierres et de fragments de briques, sont seules debout trois portes. Elles attestent réellement remplacement d'un édifice, mais, à vrai dire, on a peine à en retrouver les éléments dans les rares débris qui sont répandus autour d'elles. Ce lieu, ou cet édifice, est appelé par les Chirazis : Takht-Mader Su/eïmân, ou Maichit-^i'Mader^Suléimân ^ trône ou mosquée de la mère de Suleïmân. Quelle que soit la véritable destination que ce moument ait reçue dans des temps reculés et inconnus, ses restes offrent par eux-mêmes peu d'intérêt et viennent à l'appui de ce que j'ai déjà eu occasion de dire: que les Persans, à différentes époques, ont emprunté à d'anciens édifices des matériaux tout préparés pour en élever de nouveaux. En effet, au moyen des fondations d'un
mor écroalé, on suit la trace do plan d'une salle carrée. Parmi lee moellons qui ont fail partie de cette construction, sont des morceaux de pierres «noires sculptées exactement semblables à celles qui ont servi à Tédification générale de Persépoiis. Le soi est jonché çà et là d'autres fragments plus complets de la même matière, parmi lesquels se reconnaissent, à D*en pouvoir douter» des portions* de sculptures enlevées aux mêmes palais. Ce sont des corniches à canaux concaves et des gradins d'escaliers, provenant évidemment de l'une des rampes de la grande colonnade de Takht-ùDjemchid où précisément ils manquent. En portant de même un examen scrupuleux sur les trois portes restées debout, on voit qu'elles posent sur des débris de même nature, que les profils de leurs plates-bandes ou linteaux ne se superposent pas exactement , n'étant pas de même dimension, et qu'elles ont pour seuil des fragments de corniches. Leurs piédroits sont tout à fait semblables à ceux de certaines portes de Persépoiis. C'est la même pierre, le même travail, et les sculptures n'en diffèrent aucunement. Elles représentent ces mêmes jaunes serviteurs imberbes que j*ai décrits et qui portent des cassolettes et des vases. La seule différence, c'est qu'ici il n'y a qu^une figure au lieu de deux sur chaque piédroit, et que les proportions en sont moins grandes. Mais elles pourraient avoir appartenu à une autre salle dont les sculptures auraient été exécutées sur ane échelle plus petite» Selon moi , cette ruine représente un monument qui , à une époque postérieure à celle où furent élevés les palais de Takht-i-Djemchid, aurait été construit avec des débris arrachés à ces belles antiquités. Leur proximité rendait d'ailleurs l'opération facile. Il est de
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plus remarquable que la qualité des matériaux employés à Tc^hi-Mader-i-Suleïmdn ne se rencontre pas dans Tendroit où cette mine se trouve. L'opinion que j'exprime ici, à Tégard de ce monument, a été spontanée chez moi en voyant ces débris, et l'étude à laquelle je me suis livré n'a foit que la corroborer. J'ai été très-heureux, en lisant plus lard la relation de Morier, de me trouver en parfait accord avec ce voyageur. En suivant les sinuosités de la montagne, et traversant un ruisseau dont la source est à environ deux kilomètres de Takht-Mader^i'Suleîmân , on aperçoit ^ au-dessus des joncs qui encombrent Teau, un rocher sur lequel sont quatre figures réparties dans trois cadres, ou pour mieux dire, sur trois parements de la roche polie exprès. Sur l'un est une figure qui a toutes les apparences du sexe féminin. Elle est vêtue d'une longue robe, un voile pend sur son épaule, et sa tête nue est ornée d'un ruban qui flotte en arrière. Elle étend les mains comme pour saisir un objet que lui présente un personnage qui doit être un homme, à en juger par son costume. Quant à Tobjet que celui-ci tient entre ses doigts , il est impossible de le définir. Il ressedible à un cœur qui serait surmonté de petites flammes ou ailes. Le second radre contient un personnage vêtu et coiffé tout à fait de la même manière que le roi Châpour à Nakch-i-Boustâm ; il tient son bras droit levé , et fait signe de Tindex ; sa main gauche est appuyée sur la poignée de son épée. Le dernier cadre, quoiqu'il soit sur une face différente du rocher et fasse un angle avec celui qui précède, peut être considéré, à cause du sujet qu'il contient, comme son complément. Il représente un individu à peu de chose près semblable à l'homme du premier tableau ; il tient une couronne, ou un lai^ anuMu de la main droite.
Toutes ces sculptures portent le cachet sassaoide; elles sont d'ailleurs très-grossières. Peut-être ont-elles la même origine que le monument qui porte le nom de Takhl-MaderùSuleimân. Elles sont du reste isolées, et rien, autour d'elles, n'indique qu'elles se soient jamais rattachées à aucun édifice.
Nous étions au 1 4 décembre, nous aurions voulu partir; mais un de nos chevaux était tombé malade, il Tallut forcément ajourner notre départ. Cet accident nous contraria fort; quoiqu'il ne fàt pas la seule cause de la prolongation de notre séjour à Chiraz. Nous avions eu les plus grandes peines à nous procurer un muletier ; quand nous crûmes Favoir arrêté, et pouvoir compter sur lui, il vint nous dire qu'il ne pouvait partir. La vérité était qu'il ne se souciait pas de se mettre à notre service. Il y avait à cela plusieurs motifs: d*abord, le nombre des animaux appartenant à un tchervâdar ne pouvait se trouver que très-difficilement exactement celui dont nous avions besoin. Ensuite les muletiers, habitués à voyager en caravane de Chiraz à Ispahan, ne pouvaient se décidera laisser leur routine pour du nouveau. Mais la plus forte de toutes les raisons, celle qui les éloignait le plus de nous, tenait à l'inquiétude que leur inspirait un voyage fait dans des contrées peu connues d'eux, peu hospitalières, et où ils redoutaient toutes les misères, peut-être même les périls qu'ils entrevoyaient. Cependant, en faisant des conditions avantageuses et en payant au jour, soit en marche, soit en séjour, nous finîmes par nous entendre avec un muletier qui consentit à nous suivre partout. Nous ne nous dissimulions pas que les considérations qui avaient fait hésiter les tchervadars de Chiraz à se jeter dans les aventures de notre voyage à travers le Fars méritaient bien qu'0A>y réfléchit , mais rien que l'impossible
ne devait nous faire reculer. Afin de rendre, autant que faire se pût, cette excursion, sinon facile, du nooins exennpte de périls, nous pensantes à nous munir de lettres de recommandation, d'ordres, de firmans de toute espèce. Parmi les titres de ce genre que nous pouvions emporter, Fun des plus efficaces auprès des grandes tribus nomades que nous devions rencontrer partout, était un écrit émanant de leur chef. Il résidait à Chiraz môme; il s'appelait Kerim-Bek et avait le titre de El-beguy^ le chef. C'était un des plus puissants seigneurs de la Perse. En tout temps, surtout depuis Tavénement des Kadjârs, les rois de Perse ont redouté le pouvoir et la force militaire des chefs des Iliâts du Fars. Fidèle à cette défiance, Mehemet-Châh , comme ses prédécesseurs, a constamment auprès de lui dans sa capitale, le Khân qui commande à toutes ces tribus. Si led Zends professent une très-grande obéissance pour ce personnage , ils vivent dans une indépendance complète vis-à-vis du Chah. Au moyen de sa politique ombrageuse, le roi de Perse croit contenir les Karalchaders du sud, en retenant pour ainsi dire prisonnier au pied de son trône leur grand chef. L'Elbeguy est le frère et le lieutenant de celui-ci. Placé entre les tribus et le Chah, il lui répond de leur fidélité, en les administrant. C'est du reste un personnage extrêmement vénéré et craint par les Iliâts, et dont un ordre est considéré comme sacré par tous les petits chefs, aussi bien que par le dernier nomade. Obtenir de TEl-beguy une lettre de recommandation était donc enviable à tous égards, et devait être un excellent passe-port au milieu des tentes noires sous lesquelles nous devions plus d'une fois chercher un abri. Je lui fis une visite. Il me reçut d'une manière excessivement affable^ et me donna sa parole de me recommander à tous les
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Kel'khodâhê qui recoanaissaient son aolorité, de maoièro à ce que je n'eusse qu'à me louer de leur bospitalilé. L'El^beguy me remit 9 en effet , une lettre que je devais montrer à tous les chefs de village ou de tribus faisant partie de la grande famille Zend. Ceux qui me la traduisirent me dirent qu'il était impossible de réclamer d'une façon plus honorable et en même temps plus impérieuse, les bons offices des autorités auxquelles nous devions nous adresser pendant le cours de notre voyage. Entre autres choses que disait TEl-beguy , je me rappelle celle-ci : « .... Si un seul cheveu tombe de la tête ce du balioz frengui, le Ket-khodâh dans le district duquel on « aurait manqué à celui qui marche sous la protection du tt grand chef, le paiera de sa vie....» Kerim-Bek, en me parlant de ses tribus, me dit une chose assez singulière, mais à laquelle il me parut difficile d'ajouter foi : « Nous descen- « dons tous, disait-il, nous autres Iliâts du Fars, de Cham, tt fils de Noé. » Et il ajoutait : a Nous ne sommes point de « ce pays, nous venons de la terre de Roum. » Or, Qiam est, selon les traditions bibliques, le père des peuples de Judée et d'Afrique; d'un autre côté, Roum signifie Romain, ou sujet de l'empire romain; — que faut-il conclure de là? — que ces Iliâts descendraient des familles juives transplantées dans ces pays? — cela n'est pas admissible, car ils sont musulmans, et les Juifs, sans exception, ont conservé leur religion. Il paraîtrait plus probable, en admettant que Kerin^ bek du vrai , que les tribus nomades du Fars sont des Grecs transplantés, peut-être les restes de l'armée d'Alexandre. Mais alors , comment expliquer que leur origine remonte à Cham, et que deviennent les traditions historiques qui font sortir Cyrus et les Achéménides de ces familles, antiques
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propriétaires dtt sol persan ?-^J9 me trouviii» dans md grand embarras au milieu de ces doutes, et j'avoue quQt pour m'eq tirer y je me rejetais sur le peu de confiance que méritfuDt les traditions des Persans; je tiens donc les IliâtsZeQ4s pour des aborigènes pur sang.
De son côté, le Chfth-Zadèh, qui avait été si aimable^ ne pouvait rester en arrière de TEl-^beguy, ^ il me donna un firman très-pressant pour le Serdàr de Kazèroûn. Avec de semblables suppléments au sceau impérial qui nous avait protégés jusque-là , nous devions bien augurer de notre excursion dans le sud , et nous réussîmes à in3pirQr la môme confiance à tous les geos de notre suite.
Notre départ était fixé au 18 décembre. Quel ne fut pas notre étonnemeot, dans la matinée de ce jour, de voir la ville en grand émoi, et la foule encombrer la rue où nous logionsl Des bruits que je ne comprenais pas couraient de bouche en bouche. Tout ce que je pus apprendre , c'est que , dans la nuit précédente, le feu avait consumé presque eutièrement une petite mosquée. Je ne voyais là qu'un de ces accidents qui ne doivent pas surprendre, et surtout qui ne devraient pas émouvoir toute une population , au point de la répandre sur la voie publique, avec Tair consterné qu avaient toutes les figures. Mais à cela ne devait pas se borner notre stupéfaction de cette rumeur publique. Le général Séminot, venant nous dire adieu au moment où nous mettions le pied à rétrier, nous annonça qu il fallait partir au plus vite, qu^il allait nous accompagner jusqu'à la porte de la ville en noua faisant prendre un chemin détourné , pour éviter la populace qui s'agglomérait de plus en plus et au milieu de laquelle des paroles malveillantes avaient été entendues. Enfin le
général m'apprit qu'un bruil absurde circulait dans la ville, et qu'on accusait les frenguis (c'était nous) d'avoir rois le feu à la roosquée. Quelque ridicule que fût cette sotte invention , il n'y avait pas à plaisanter avec des esprits superstitieux et fanatiques comme ceux des Musulmans en général, et des Chirazis en particulier. Nous ne nous fîmes pas dire deux fois de lever le pied, et nous partîmes guidés par cet excellent M. Sémiaot qui nous avait peut-être tirés d'un grand péril. Nous arrivâmes promptement dans la campagne, et gagnâmes rapidement la route de Bender-Bouchir .
Plus je pensais à l'absurde accusation que quelques énergumènes avaient cherché à propager contre nous, moins j'en comprenais l'origine et le but. — Le but, me disais-je, pouvait bien être de nous égorger pour mériter le ciel de Mahomet. — Mais l'origine? — et comment pourrait-on expliquer que nous eussions mis le feu à une mosquée? — Voilà où je me perdais. — Deux mois plus lard, de retour à Ghiraz , je voulus connaître les détails de cet événement. D'une enquête ordonnée par le Beglier-bey, il était résulté ceci : que la mosquée brûlée avait pour gardien un homme qui avait abusé de son poste de confiance pour vendre, pièce à pièce, tout le mobilier du lieu, lampes, tapis, etc.,... tout avait été, par lui et pour lui, transformé en toumans. Ne sachant plus comment cacher son crime, il n'avait rien trouvé de mieux que de mettre le feu à l'édifice , afin de dérober soos la cendre jusqu'au soupçon de ses vols. Peut-être bien était-ce ce gardien qui avait voulu faire retomber sur les frenguis f sur les guiaourSf la responsabilité d'un fait dont on pouvait un jour découvrir la véritable origine.