CHAPITRE XLI
RMnèh-Ziniàn. — Mont Pyràzln. — Orage. — Cotai Doukbtar. — Rahdan. — Kazèroûn. — Visite au Serdàr. — Mamaoenis. — Campement à Chàpoor. — Description des sculptures.
Le jour où nous quittâmes Chiraz, nous ne fîmes qu*une courte étape d'une heure et demie « et nous nous arrêtâmes dans une maison , espèce d'auberge accoutumée des tchervâdars.
Ce ne fut que le lendemain que compiença véritablement notre voyage dans le sud. Presque au sortir du mauvais gtte où nous avions couché nous entrâmes dans les montagnes. Nous y marchâmes plusieurs heures, suivant un chemin âpre et triste. Au bout de cette route monotone s'ouvrit devant Dous une vallée étroite mais très-longue, dans laquelle une forte rivière s*écoulait, tortueuse et divisée. Sur ses bords croissait une végétation abondante. De grandes portions d*uQ sol sablonneux y çà et là couvert de broussailles, semblaient indiquer des lits accidentels sur lesquels se répandaient les
eaax accrues par les pluies ou les neiges. Le paysage était varié et pittoresque.
Devant nous s'élevait, sur un tertre, une construction carrée, flanquée de tours en ruines. Nos muletiers nous dirent que c'était le caravansérail appelé Khânèh-Ziniân. A côté se voyaient les restes d'un village dans un tel état de ruine, que ses habitants l'avaient abandonné. Cette population, moitié nomade, moitié sédentaire, vivait sous la tente dans la belle saison, et choisissait le lieu de son campement selon ses besoins. Quand l'hiver approchait, elle se réfugiait tout entière avec ses troupeaux dans Teuceinte màme du caravansérail , quoiqu'il ne valôt guère mieux que le village. Elle l'occupait alors; aussi y trouvâmes-nous difficilement une place et y fûmes-nous fort mal. Nous n'eûmes aucun regret de quitter cet affreux gite où, toute la nuit, bêtes et gens avaient fait un vacarme horrible. Nous en partîmes de grand matin , autant pour en être plus tôt dehors qu'à cause de la marche pénible que nous savions avoir à faire ce jour* là.
Pendant leç premières heures, nous rencontrâmes peu de difficultés; le chemin était bon quoiqu'un peu montueux. Mais devant nous se dressait une chaîne élevée que les muletiers nous montraient comme un des passages difficiles de notre route. Nous marchions depuis environ quatre heures quand nous débouchâmes dans une petite plaine ou vallée circulaire comprise entre les bases de plusieurs montagnes. Elle porte le nom de Uesterdjiân. Elle est presque complètement couverte de marécages qui servent de ceinture toujours verte à un petit lac brillant comme un miroir. Le chemin que nous suivions paraissait être )e seul praticable dans
cette localité; encore était-il fréquemment coupé par de petits ruisseaux qui détrempaient le sol profondément. Nous passâmes sous un bouquet d'arbres qui ombrageaient une habitation en ruines. A notre droite , nous laissâmes un village abandonné; les habitants en étaient tous partis depuis peu. Cette dépopulation est due, comme j*ai eu déjà l'occasion de le faire remarquer, aux exactions, aux abus du gouvernement. Les pauvres raïas se retirent, autant qu'ils le peuvent, loin de l'action trop facile du bras qui les frappe incessamment et les dépouille de tout.
Nous eûmes bientôt traversé la vallée, ou, pour mieux dire, les marécages de Desterdjiân de l'autre côté desquels nous commençâmes à gravir la montagne Pyra-Zârij dont le nom se traduit par la vieille femme. Sa pente est extrêmement raide, et nos montures fatiguaient beaucoup. De plus, le chemin rocailleux était couvert de pierres roulantes sur lesquelles nos chevaux trébuchaient à chaque pas. A part les difficultés du chemin, les différents plans de la montagne se présentaient sous un aspect assez riant. Moins aride que celles que nous avions préc-édemment traversées, celle-ci était couverte de végétation; ses pentes, reverdies aux premières fraîcheurs de l'automne, présentaient de tous côtés une herbe nouvelle parsemée de fleurs , et des arbustes dans lesquels un second printemps ravivait la sève; de grands el beaux arbres, de vieux chênes ornaient, en l'accidentant, le paysage grandiose de cette région élevée.
Le temps, qui s'était maintenu beau jusque-là, s'assoie brit pendant que nous gravissions le versant septentrional du PyrorZân. Arrivés au soaunet, nous fûmes complètement enveloppés par des nuages noirs et lourds dont les uns
étaient suspendus au-dessus de nos têtes, dont les autres, au-dessous de nous, semblaient posés sur les roches inférieures. Du milieu de ces nues serrées et compactes éclata , comme une explosion, un affreux orage; les éclairs, en se succédant, traçaient d'immenses cercles de feu; le tonnerre grondait sans interruption autour de nous; de tous côtés, en haut comme en bas, la foudre brillait incessamment, et les échos s'en renvoyaient les bruyants éclats d*un roc à Tautre, jusqu'au fond des ravins les plus éloignés. Jamais je n'avais assisté à un aussi imposant désordre de Tatmosphère. Placés au milieu des nuages, n'entrevoyant que le petit espace de terre sur lequel nous marchions, nous étions au centre de Torage. Nos chevaux paraissaient peu rassurés et faisaient des soubresauts à chaque fois que le ciel s'embrasait. Cependant les roulements du tonnerre devinrent moins fréquents et plus sourds; mais à ce fracas de Télectricité céleste succéda un déluge de grêle qui nous empêchait de rien distinguer. Les gréions étaient fort gros; il fallait s'en garantir, tant leur atteinte était douloureuse. Le froid devint tout à coup extrêmement intense.
Nous avions dépassé le sommet du Pyra-Zàn ; peu à peu nous sortîmes des nuages qui restèrent derrière nous, arrêtés sur les rochers que nous venions de quitter. L'orage avait été trop violent pour avoir une longue durée. Il ne tarda pas à s apaiser, et nous pûmes voir devant nous se prolonger, bien loin, les pentes de cetie montagne dont le versant méridional était de beaucoup plus étendu que celui du nord. Le chemin était encore plus difficile à suivre pour descendre qu'il ne l'avait été en montant. On peut dire que dans un
pays civilisé il aurait été considéré comme impraticable ; en Perse, il n'était que plus mauvais que d'autres; mais il l'était à un point qui le rendait dangereux. La nature avait d'ailleurs fait tout ce qu'elle avait pu pour donner au voyageur une compensation aux difficultés de la route qu'il avait à suivre. Le coup d'œil était imposant, grandiose, infini. Les plans de montagnes se succédaient à perte de vue. Je comptai jusqu'à cinq chaînes successives qui allaient en s'abaissant progressivement vers la mer. Dans un horizon que la brume rendait incertain, et qu'on devinait plutôt qu'on ne l'apercevait, on sentait le rivage du golfe Persique. Toute cette région méridionale du Fars resplendissait de lumière sous un soleil radieux qui contrastait avec la sombre sévérité du mélange confus de roches et de nuages que nous quittions. Je ne crois pas qu'il soit possible, dans aucun pays du monde, de voir une perspective plus belle et qui fasse mieux concevoir l'infini des mondes au milieu desquels se meut notre terre.
Après avoir descendu longtemps, nous fîmes halte à moitié de ce versant du Pyra-Zàn, dans un petit caravan* sérail où nous trouvâmes, arrêtée avant nous, une caravane qui n'avait pas jugé à propos de franchir le sommet de la montagne ce jour-là. Elle venait de Kazèroùn et se rendait à Chiraz. Les muletiers nous dirent qu'en effet, lorsque Ton s'était tiré du mauvais pas de CoiaUDoukhiar qui se trouvait au delà , il était impossible de penser à continuer sa route pour redescendre vers Desterjiàn. Qu'était donc ce pas de Cotai' Doukhtar? Il nous était réservé de l'apprendre le lendemain , et ce que les tchervàdars en disaient n'était pas rassurant. Ils n'avaient rien exagéré, nous en eûmes la
preuve peu de temps après avoir quitté le caravansérail. Une gigantesque montagne de roc» dominant un gouffre sans fond, forme au-dessus une pente très-peu appréciable. Sur le flanc de cette montagne une trace étroite, en zigzag, descend rapidement d'un rocher à Tautre. La pierre est usée, polie et glissante. Les chevaux ne peuvent y assurer leur pied et menacent, à chaque pas, de tomber dans Tablme. Autrefois ce sentier fut un peu moins impraticable : on avait pris soin de tailler des marches dans le rocher, de combler les interstices avec des pierres, et d'élever un parapet. Ce parapet a disparu; c'est à peine si l'on en retrouve quelques fragments. Les rochers usés par les fers des bêtes de somme et des chevaux ne présentent plus à leur pied timide aucun endroit où le sabot puisse mordre et tenir sûrement. Pour monter, les muletiers soutiennent et poussent leurs bêtes; pour descendre, ils les retiennent par la queue. Souvent, ils smit obligés de les décharger^ et de porter eux-mêmes leurs fardeaux par portions et en détail jusqu'à un passage meilleur. Nous fûmes plusieurs fois témoins de celte manoeuvre, et ce n'est qu'à ces précautions que nous dûmes de ne rien perdre, car il est peu de caravanes qui se tirent de ce dangereux cotai sans y laisser quelque ballot, ou même quelque mule. Nous-mêmes, il nous fallut mettre pied à terre et soutenir nos chevaux par la bride. Les Persans, qui ont des légendes pour tout, en ont une qui se rapporte à ce chemin de chèvre. Ils racontent qu'une jeune princesse habitait le sommet de la montagne de Pyraxân; son amant qui venait chaque jour la voir, arrivait toujours si épuisé de fatigues, si haletant, qu'elle fit tracer sur la pente des rochers une espèce de rampe pour faciliter ses visites. Mais les deux amants ne sont plus et leur
échelle s'est dégradée. Ce petil conte explique le nom conservé à ce passage qa'on appelle Coial-Doukhtatj ou ratnpe « de la jeune fille.
Nos muletiers nous dirent qu'on a dans ces montagne» an autre danger à redouter : la rencontre des lions et des tigres qui les fréquentent. Ils m'assurèrent le fait que d'autres me confirmèrent. Cependant je ne pus trouver personne qui eftt vu aucun de ces animaux.
Au bas de la montagne nous rencontrâmes un poste de Rahdars dont le dief s'avança vers nous en nous demandant le paiement du droit qu'ont coutume d'acquitter les caravanes. Sur mon refus, il saisit la bride de mon cheval, et ses hommes firent mine de nous arrêter. Je lui fis lâcher prise en lui appliquant un coup de cravache, et en lui faisant, dans les termes les pins énergiques, reproche de sa grossièreté et de son impertinence. Les tuffekdjis, qui avaient la mine de bandits plutôt que celle d'honnêtes agents du fisc, se fichèrent, et nous allions en venir aux mains lorsque Ressoulbek, qui se trouvait en arrière an début de cette altercation, arriva à toute bride. Il se jeta au milieu des Râhdare en les injuriant et leur demandant comment ils osaient arrêter des frenguis qui voyageaient sous la protection du Chah. Là-desus il leur' exhiba son firman, tout en les traitant de
Pezevinkj d'Haramzadèhj etc Ces épithètes, le firman,
et le coup de cravache digne de la main du premier personnage de Perse, firent effet, et les douaniers se confondirent en excuses.
Nous aperçèmes bientôt la plaine de Kazèroûn. Après avoir passé sur une espèce de viaduc qui permet de franchir les dangereux marécages que forment en cet endroit les eaux
d'un petit lac, nous ne tardâmes pas à voir les nombreux . palmiers des jardins de la ville. Deux heures après, nous arrivions à Kazèroûn. Cette ville est d'un aspect tout différent de celles que, jusqu'à ce jour, nous avions vues dans les diverses provinces de Perse. Elle a une physionomie toute méridionale et exceptionnelle qu'elle doit à des plantations considérables de dattiers. C'étaient les premiers que nous voyions. Ils nous annonçaient que, descendus des hauteurs du Pyrazftn , nous nous trouvions , en plein guermsir ou pays de la chaleur. Kazèroùn, dont la population peu nombreuse compte quelques familles arméniennes et juives, est une ville ouverte. Elle a un centre qui est une agglomération de maisons réunies sur le point où résident les autorités. De tMs côtés elle est entourée d'un grand nombre d'autres habitations et jardins superbes où, sous les palmiers élancés, croissent en abondance les orangers, les citronniers ou les grenadiers.
Nous fûmes logés , par l'ordre du gouverneur, dans un de ces jardins où se trouvait une maison jadis belle, mais alors délabrée. Néanmoins nous nous y trouvâmes agréablement, car le soleil , encore chaud , nous permettait de ne point redouter le mauvais état des portes et des fenêtres.
Après les ruines de Persépolis, ou, pour mieux dire, à cause de leur analogie, après les sculptures de Nakch-i^ Roustâm , les monuments les plus intéressants du même genre que nous pouvions étudier en Perse étaient, sans contredit, ceux de Chapour. En effet, parmi les ruines de l'antiquité persane, quel que soit leur âge, celles de la ville qui porte le nom du roi Châpour doivent être classées parmi les plus importantes. Plusieurs causes réunies leur donnent un
grand intérêt : restées longtemps inconnaes , elles ne furent découvertes que récemment; entrevues par des voyageurs anglais, elles n'ont été par eux que sommairement décrites et très - imparfaitement retracées; et le nom du monarque qu'elles rappellent , l'étendue du pays qu elles couvrent ^ le nombre des sculptures conservées jusqu'à nos jours, au milieu d'elles; enfin les sujets représentés sur les bas- reliefs, aussi bien que l'art avec lequel ils l'ont été, tout cela fait, comme je le disais, de ces ruines, un des points les plus curieux à connaître et à étudier, nonseulement en Perse, mais en Asie. Nous savions que ces ruines se trouvaient dans une contrée qui offrait peu de sécurité , qu'elles étaient trop loin de Kazèroûn pour que nous pussions logera dans cette ville et nous rendre chaque jour sur le lieu de notre travail. Nous devions donc aller y camper. Afin de ne pas être un objet de tentation pour les voleurs, et de pouvoir y être tranquilles, nous dûmes nous adresser au gouverneur et lui demander les moyens de nous préserver de tout ce qui pourrait troubler ou inquiéter nos travaux. C'était le cas de faire usage de la lettre que m'avait donnée Ferrhâd-Mirza pour le Beglier-bey de Kazèroûn , qui , en sa qualité de serdâr, commandait toutes les forces armées de la province de Fars. Nous allâmes la lui porter. Mehemet-Hassan-Khàn nous fit un accueil très -gracieux et nous dit a que nous pouvions u compter sur son appui , qu'il donnerait des ordres grâce « auxquels nous n'aurions rien à redouter. Cependant, ajouta- « t-il , comme l'endroit où vous allez est un de ceux que fré- « queutent les maraudeurs des montagnes du Loristàn, je H vous engage à être prudents et à ne pas vous éloigner de
« voire suite. » Le serdâr choisit deux de ses gouliùsos, leur fit quelques recommaudatioDs que dous ne oomprimes pas, mais qu'il nous assura être de nature à devoir nous prémunir contre toute agression. Il remit, en outre, à ces gens un ordre de gursatf parce que, disait-il , il entendait que nous fussions défrayés de tout, tant que nous resterions sur son territoire. Mais, fidèles à notre abstention à ce sujet , nous nous réservions, tout en remerciant le serdâr, de ne point lever cet impôt sur des populations languissant dans la plus grande pauvreté. Nous lui témoignâmes notre gratitude pour son obligeance, et nous nous hâtâmes de regagner notre bâgh, afin de nous mettre immédiatement en route pour Châpour.
Il était midi quand nous partîmes. Les goulâms du serdâr dirigèrent d'abord la marche au nord, vers un village qui était à une petite heure de la ville. Nous y fîmes une halle pendant laquelle nos guides allèrent trouver le ket«-khodâh. Cet endroit exhalait de toutes parts une misère profonde; de ses cahutes sortaient quelques habitants dont la physionomie justifiait bien tout ce que nous avions entendu dire de ceux de cette contrée. On ne voyait debout qu'un très-petit nombre de maisons ; les autres habitations étaient des cabanes enterre, ou même seulementen roseaux, recouvertes débranches de palmiers. Dans toute cette contrée, pour se soustraire plus facilement , soit aux incursions des pillards de la montagne, soit aux exactions des gens du roi, les habitants, sans être tout à fait nomades, se fabriquent des demeures légères, sans durée, qu'ils élèvent à peu de frais, et auxquelles aucun sentiment de propriété ou de permanence ne les attache. Nous vîmes bientôt le ket-khodâh de ce hameau donner
qoelqoes ordres après lesquels cinq ou six hommes armés de leurs fusils et munis de tout Tattirail de guerre habituel vinrent se ranger près de nous d'assez mauvaise grâce. Les goulàms nous dirent que c'étaient des tufTekdjis qui devaient nous accompagner et veiller sur nous pendant tout le temps que nous jugerions nécessaire de rester à Chàpour. Ils ajoutèrent qu'ils devaient en réunir un plus grand nombre, mais quMls n'avaient pas voulu prendre, dans ce village seul, tous ceux ordonnés par le serdàr, parce qu'il valait mieux , pour compléter cette garde, faire contribuer chacun des villages de la plaine. Cette précaution devait avoir pour effet de nous tenir en parfaite sécurité, attendu que les tuffekdjis dont on avait les noms, répondaient de nous sur leurs têtes et sur celles de tous les habitants des hameaux auxquels ils appartenaient. Ils devaient faire, jour et nuit, le service de caraouls ou de factionnaires, et servir en même temps d'otages.
Tous ces tuffekdjis appartenaient à la grande famille des Mamacenis , hommes indomptables, d'une naliire belliqueuse, mais, par-dessus tout, pillards. Ces Mamacenis vivent dans des montagnes presque inaccessibles, à l'ouest de KazèroAn, et leur principal établissement est un lieu fortifié qui porte le nom de Kkâlèh-Sefid, ou la forteresse blanche. Ils sont au nombre de quelques mille, et se prétendent issus de Roustâm - Pehlavân y ce héros qui résume dans sa personne toutes les vertus guerrières. Une branche de cette tribq porte même si loin la prétention de cette origine, qu'elle se fait appeler Rousiâmi. Il est de fait que les Mamacenis passent pour de rudes adversaires. Ils ne sont habituellement que de dangereux et hardis bandits; comme tels ils
ont plus d'une fois tenu en échec les troupes royales envoyées contre eux; mais, bien conduits, ils seraient certainement de vaillants et redoutables soldats. Leur costume , la manière dont ils sont armés et accoutrés» contribuent beaucoup à leur donner la tournure de brigands. Grâce à leur pauvreté, ils ont des vêtements usés, des lambeaux de chemise ou de caleçon. Leurs jambes sont nues, leur poitrine est à découvert. A leur ceinture est tout im arsenal : sabre, poignard, pistolets, cartouchière, rien n'y manque. Ils portent un manteau d'un feutre fauve très -épais, ou bien bien une espèce de veste semblable, et leur long fusil à mèche, suspendu par la bretelle, se balance à leur épaule. Leur chevelure, longue, extrêmement touffue, noire et frisée, est surmontée d'un bonnet pointu de feutre grisâtre. J'en remarquai plusieurs dont les visages, d'une accentuation sauvage, étaient sillonnés de profondes balafres. Tout cela ne leur donnait pas bon air, et il était difficile, en les voyant, de se défendre d'un sentiment de défiance, sentiment que ce qu'on nous en avait raconté n'était pas de nature à le détruire. Je fus très-étonné de trouver, parmi ceux qui nous escortaient des hommes dont la barbe était blonde. Je pensai que cela devait être l'indice d'une origine étrangère à la Perse , peut-être même européenne. L'isolement dans lequel ils vivent semble venir à l'appui de cette supposition.
Lorsqu'ils eurent réuni une douzaine de caraouls, les goulâms du Serdâr nous firent changer de direction. Nous nous portâmes à droite et gagnâmes le pied des monts qui bornaient à Test la plaine de KazèroAn. La contrée que nous traversions était riante. La nature, livrée à elle-même, y révélait sa puissance végétale par de belles prairies cm-
bragéea de saules^ des bouquets de chênes- verts, des figuiers, et surtout des touffes de longues cannes dont les racines plongeaient dans les eaux courantes qui coupaient de tous côtés le pied de la montagne.
C'est sous les feuilles allongées de roseaux de cette espèce que nous aperçûmes les premières traces de construction qui se rattachent à Tancienne ville sassanide. La route , en cet endroit, passe au bord d'une belle source, abondante autant que limpide. Les eaux de cette fontaine, qui paraissent avoir été appréciées déjà du temps de Châpour, étaient contenues dans un large bassin. Nous y retrouvâmes, encore en bon état dans la plus grande partie de son développement, un mur construit en pierres de taille. Il était surmonté d'une belle corniche dont le profil portait, dans son ensemble, le caractère grec, et dont les détails rappelaient les ornements des portes de Persépolis. La source paraissait jaillir du fond même de ce bassin ; après y avoir étendu sa nappe circulaire, elle s'écoulait dans la plaine entre les deux bords d'un canal.
A un kilomètre de cette fontaine, marchant dans la même direction, on arrive au pied d'une colline isolée sur laquelle apparaissent quelques traces de constructions en ruines. Elle domine un sol jonché, sur une très-grande étendue, de décombres attestant la position de la cité disparue. Entre cette colline et les montagnes dont on a suivi la base jusque là, un passage étroit s'ouvre au nord-est : en s'y engageant, on ne tarde pas à se trouver en face des monuments qui font rintérêtde cette localité. En effet, la valeur archéologique du lieu qui a conservé le nom du roi Châpour ne réside que dans la collection des sculptures qui ont été exécutées et se trou*
vent conservées sur les rochers qui bordent la rivière.
Après avoir fait quelques pas au delà du défilé^ on pénètre dans une gorge resserrée entre des masses gigantesques de rochers à pic que semble avoir rompus, pour se faire jour, la rivière impétueuse dont on entend les eaux se heurter avec fracas. Souvent intercepté par des blocs énormes déta* chésdu flanc de la montagne, un sentier en contourne la base. Il circule péniblement entre les immenses rochers qui le dominent à droite et le lit torrentueux de la rivière à gauche. Quand on a suivi ce sentier l'espace de trois à quatre cents mètres environ, la gorge s'élargit progressivement, pour se rétrécir ensuite dans la même progression. Elle forme ainsi comme un large bassin dont les proportions sont de deux kilomètres dans un sens, et à peu près un kilomètre dans l'autre. Le Cbàpour y coule paisiblement; les eaux semblent s'y reposer des efforts qu'elles ont dû faire pour y pénétrer par la brèche qu'elles se sont ouverte à l'est, et reprendre des forces pour se frayer une issue par celle qui leur reste à franchir avant de se répandre dans la plaine de Kâzèroûn. Les rochers qui ferment cette petite vallée ont des formes bizarres et des teintes sombres qui donnent à cette espèce de cirque naturel un aspect sauvage et sinistre. Ce lieu est inha* bité, quoique la végétation y soit pleine de sève. Çà et là quelques ruines de masures prouvent qu'il n'est pas toujours demeuré désert. Nous retrouvâmes, au milieu de ces vestiges d'habitations, une vieille tour bâtie en briques crues, qui pouvait encore nous donner un abri pendant le séjour que nous devions faire dans cette solitude. Nous nous y installâmes, entourés de nos Mamacenis.
Les bas-reliefs que nous étions venus chercher au
de ce chaos où riea ne trahissait le triomphe de Tart sur one nature vierge, sont au nombre de six. Ils sont tous placés à la base des rochers droits qui forment comme les gigantesques chambranles de la porte ouvrant^ au couchant^ sur l'immense amphithéâtre que je viens de décrire. De Tendroit où nous étions établis, presque au centre de la vallée, nous en avions deux à gauche, et quatre à droite. Les deux premiers se voient aisément, ils sont au bord même du chemin que Ton suit en venant de Kâzèroûn,
Le premier qu'on rencontre de ce côté e»t très-mutilé, soit que le roc ait présenté, dans cet endroit, une veine plus tendre et plus friable^ soit que» plus exposé aux atteintes des passants, il ait été plus facilement endommagé par la main des hommes. La partie supérieure en a entièrement disparu, et, au milieu de toutes les fissures et aspérités de la pierre, il est absolument impossible d*en rien distinguer. La partie inférieure seule, qui était enterrée, a conservé intactes les jambes de deux chevaux tournés face à face, et montés par deux cavaliers dont on ne distingue que les pieds. De-^ vant le cavalier de droite est un personnage agenouillé et dans la position de suppliant, tandis que, sous les sabots de son cheval , un autre personnage est étendu et terrassé. D'après les vêtements romains que ceux-ci portent, et bien qu'il ne reste rien des têtes de ceux qui sont à cheval , on peut être certain que le sujet de ce premier cadre rappelle la victoire de Châpour sur Yalérien. Les deux cavaliers paraissent avoir le même costume ; les lambeaux qui s'en voient encore le prouvent. Ce qui reste de cette sculpture fait re* gretier les portions effacées. I^es jambes des chevaux ei la téta du Romain qui imfàlore le roî sont traitées aveo aeRtiment^
Le second bds-relier de ce côté, se trouve à quelques pas du précédent. Il est, comme lui, placé an pied de la montagne, et dans une partie en retraite. Mais, à Tabri des rochers qui le surplombent, il a été protégé contre les dégradations que produisent les eaux en coulant le long des flancs de la montagne, principale cause de la ruine des sculptures ainsi disposées. Ce bas- relief est un des plus importants de cette localité. La donnée en est encore le triomphe de Châpour ; la composition en est très-étendue , et son ordonnance ne laisse pas d'offrir un aspect imposant. A peu près au centre du tableau est le roi , monté sur un cheval richement harnaché. Son costume est, à quelques détails près, le môme sur toutes les sculptures qui le représentent; il consiste en une tunique courte serrée à la taille par une ceinture nouée en rosette, flottant sur un large pantalon qui est attaché et serré au-dessus du pied par un ruban dont les bouts flottent. Il porte sur ses épaules, rétenu par devant au moyen de deux boutons ou agrafes, un petit manteau court que le sculpteur a supposé enflé par le vent, afin, sans doute, d'y trouver le motif des plis symétriques qu'il a combinés avec art et dont il a meublé le fond de son bas-relief. Chàpour, est paré d'un collier de grosses perles. Ses cheveux longs s'écliappent en grosses touffes de dessous une couronne très-évasée du haut, terminée par trois pointes dentelées, et surmontée d'un globe qui y parait fixé au moyen de petits rubans flottants en arrière. Un double bandeau large formant, comme le manteau, des plis symétriquement disposés, s agite derrière cette coiffure à laquelle il parait tenir. Le héros porte sa barbe touffue mais courte, légèrement frisée, accompagnée d'énormes moustaches rele-
vées en pointes y et terminée par une longue mouche qui parait arrangée avec beaucoup de soin et descend sur la poi* trine. Sa tète se présente de profil, tandis que le haut du corps est tourné presque de face. Le nez prononcé, trèaaquilin, le front droit, le sourcil proéminent, donnent au visage un air de grandeur et de majesté. Pris dans son ensemble, le buste de Châpour est certainement un morceau qui fait honneur au sculpteur qui Ta exécuté. Suspendu au côté droit de sa monture est un carquois plein de flèches, seules armes apparentes que porte le roi. Comme dans le tableau précédent , il foule aux pieds de son cheval un personnage étendu qui semble à son costume être un Romain. De la main droite, il tient serré par le poignet un autre personnage vêtu à la romaine , d'une tunique s'arrétant aux genoux et fixée sur les reins par un ceinturon. A ses épaules sont suspendus un baudrier et un ample manteau agrafé sur celle de droite. Il a la tète découverte et ceinte d'une couronne de laurier ; ses jambes sont prises dans des fers. En face du roi, sont trois autres figures : Tune, à genoux, étend les bras en signe de supplication ou d'hommage. Il est évident qu'elle représente un Romain, mais il est difficile de comprendre le rôle qu'il remplit. Il porte aussi le manteau et la couronne ; il est libre et armé. Est-ce un chef de l'armée romaine qui vient implorer la clémence du vainqueur, ou n'est-ce pas plutôt ce citoyen d'Antioche que Châpour revêtit de la pourpre, et qu'il aurait fait placer dans ce tableau comme l'antithèse de l'humiliation qu'il fait subir à Valérien ? En se souvenant de la fin malheureuse et cruelle que le monarque sassanide infligea à son adversaire, il n'est guère possible d'admettre que le personnage agenouillé rappelle un