‹ Voyage en PerseChapitre 7 sur 89 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Hassan-Khalèh. — Passage de TAraxe. — Dolibaba. — Ouragan de neige.— Daar. — Piissage du Djedek. — MoUah-Suleïman. — B«?loul-Paf ha. — Karakilissèh. — Guilassour. — UtcJi-Kilissèh. — Diadin. — Mont Ararat. — Arrivét; à Bayazid.

I^ journée était déjà fort avancée. Notre colonne était divisée par petits groupes de distance en distance. La différence du pas des chevaux allongea peu à peu ces espaces , et chaque groupe isolé ne tarda pas à marcher seul , sans s'inquiéter des autres. Nous traversions un pays où Ton ne distinguait aucune trace de chemin dans la neige. Chacun marchait de son côté. Aussi, dans l'ignorance de la direction qu'il fallait suivre , plusieurs d'entre nous s'égarèrent.

Resté seul avec un de mes compagnons , je ne sais ce qui arriva des autres qui allaient sans doute, comme nous, à Tavonture. Nous forcions nos montures, car la nuit venait à grands pas. Les cimes blanches des montagnes, tout à l'heure encore dorées par un dernier rayon du soleil, commençaient à bleuir et s'assombrissaient rapidement. Rien sous nos pas ne nous donnait confiance dans la route que nous suivions. Tout , au contraire , nous faisait penser que nous étions dans une mauvaise voie. Nous voulûmes regagner celle que nous supposions la bonne, en coupant brusquement sur notre gauche. A chaque pas nous nous enfoncions dans une neige

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profonde. Nous roulions avec nos chevaux dans des ravins que le vent avait comblés, en y portant les petites avalanches qu'il soulevait dans la plaine. Mais sur une neige si épaisse les chutes étaient sans danger ^ et nous en prenions gaiement notre parti.

Cependant , ce qui ne nous provoquait pas autant à rire , malgré notre philosophie, c'était la nuit qui était tout à fait close , et la crainte que nous commencions à avoir de coucher à la belle étoile. Depuis quelques instants nous éperonnions plus énergiquement nos montures , quand nous vînmes à reconnaître une faible trace qui, malgré l'obscurité, se laissait apercevoir sur la blancheur du sol , et attestait le passage récent d'une caravane. Reprenant confiance, grâce à cette découverte , nous poussâmes vigoureusement dans la direction des pas symétriquement empreints par des chameaux sur la neige.

Mon cheval ne voulait plus aller; celui de mon coiftpa* gnon, plus obéissant au fouet et aux éperons, trottait encore. Peu à peu il me devança , et je finis par me trouver seul. J'ignorais à quelle distance j'étais du gîte, si même j'étais sur la route qui y conduisait. Dans la crainte de perdre la piste que nous avions découverte , je me penchais , tout en cheminant, sur un de mes étriers, et je regardais avec la plus minutieuse attention si je ne m'en écartais pas. Je ne sais combien de temps se passa de la sorte, mais j'étais transi de froid, et mon cheval ne pouvait plus aller, quand il s'arrêta en hésitant sur le bord d'une rivière gelée. Au delà, j'apercevais des lumières vacillant d'une manière indistincte. Je ne savais si c'était Hassnn-Khalèh ^ halte du jour, mais enfin c'étaient des habitations, et plutôt que d'errer toute

la nuit, je résolus d'aller y chercher un abri. Sans connaître la profondeur de la rivière , sans savoir si la glace pouvait nous porter, mon cheval et moi , je me hasardai à la passer. A peine étions-nous arrivés au milieu que là glace se rompit. Au même moment, et dans la perplexité où je me trouvais, les jambes dans l'eau, je m'entendis apostropher sur l'autre bord par un groupe de cinq ou six cavaliers armés , dont les lances brillaient aux premiers rayons de la lune qui se levait. La position était critique. Je les pris pour des voleurs et je me mettais en défense , quand , à la faveur de quelques mots turcs que je savais, je compris qu'ils cherchaient VElchi. Ce devaient être des amis. Cependant, sans remettre dans mes fontes le pistolet que j'en avais tiré à leur vue, j'allai jusqu'à eux; je me fis reconnaître pour être de la suite de l'ambassadeur. Ils m'apprirent que j'étais tout près du village où l'on devait coucher, qu'il était là où scintillaient les lumières que j'avais distinguées, et ils m'y conduisirent.

Le compagnon qui m'avait abandonné y était déjà depuis près d'une heure; je le trouvai installé auprès d'un grand feu qui m'eut bientôt fait oublier toutes mes misères de la soirée. Les cavaliers que j'avais rencontrés avaient été dépêchés par lui à la recherche de l'ambassadeur, personne de sa suite n'ayant encore paru. Il se passa plus d'une heure avant que nous fussions tous réunis.

Assis enfin autour d'une excellente cheminée , et appel fait de tout notre monde, personne ne manquant, il y en eut pour chacun à raconter ses aventures et ses tribulations pendant cette longue et froide soirée.

Nous passâmes la nuit à Hassan-Khalèhj qui est une petite

ville fortifiée, au pied d'une colline qui porte une vieille citadelle crénelée. Murs , citadelle ou maisons , tout tombait en ruines.

Dans le voisinage est une source d'eau thermale au-dessus de laquelle une coupole posée sur quatre murs abrite quelques rares baigneurs. Nous la vîmes le lendemain en partant de Hassaîi-Khalèh. Non loin de là , nous traversâmes l'Araxe

sur un pont de pierre à neuf arcades que l'imprévoyance des Turcs laisse dans un délabrement déplorable. Les eaux du fleuve charriaient d'énormes glaçons qui descendaient assez rapidement vers la mer Caspienne.

Nous couchâmes au village d'Amracoum, Nous nous y éveillâmes le l*"* janvier 1840, et ce fut au milieu des cahuttes de ce pauvre hameau que nous nous souhaitâmes une heureuse année, tout en mettant le pied à l'étrier pour faire une traite rapide jusqu'au bourg de Delibaba, Cette journée fut beaucoup moins froide que les précédentes : il y eut même un peu de dégel, et le thermomètre était remonté de dix degrés. Nous rencontrâmes plusieurs villages, tous habités par des chrétiens qui forment la plus grande partie de la population de cette contrée à laquelle on donne le nom de Pazïn. L'étape vers laquelle nous marchions était un des bourgs importants de ce district particulier. Delibaba est en eflFet un grand village mieux bâti , et où , en apparence du moins, il règne plus d'aisance que dans la plupart de ceux que nous avions rencontrés sur notre route depuis Trébizonde. Il est situé à l'extrémité d'une belle plaine dont l'hiver nous empêchait de juger la fertilité, mais qui nous parut devoir mériter les travaux et les efforts des agriculteurs, que nous révélaient de nombreux instruments aratoires et même des

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chariots qui attendaient, sous des hangars, une saison plus favorable. Ces objets attestaient également, de la part des habitants de Dclibabaj une industrie agricole plus développée et mieux entendue que nous n'étions habitués à en voir.

Nous nous ressentîmes du bien-être qui paraissait régner dans ce village. Nous y fûmes mieux logés ; à la vérité toujours dans des étables, selon la coutume de TArménie, mais avec plus de propreté, ce qui rendait moins désagréable la partie de l'écurie réservée à l'habitation.

Delibaba est à l'entrée d'une gorge qui pénètre dans une montagne fort élevée et très-dangereuse dans cette saison , à cause des tempêtes qui y régnent presque constamment. Le temps qui, dans la journée, avait été superbe, s'était assombri vers le soir. Le vent commençait à souffler, tout s'annonçait assez mal pour la marche du lendemain, qui devait être fort pénible. La montagne que nous devions traverser s'appelle Delibaba ou Daar^ indifféremment , du nom du village où nous étions, ou de celui qui se trouve presque au sommet, et où nous devions nous rendre. *

Nous avions rencontré à Delibaba des voyageurs qui n'avaient pas osé s'aventurer seuls dans ces passes redoutées, et qui attendaient une occasion favorable. On nous disait qu'on avait vu des caravanes demeurer là jusqu'à quinze et vingt jours avant de pouvoir les franchir ; c'était bien mal commencer Tannée ^ mais nous étions résolus à tenter le passage.

Le 2 janvier donc , malgré les vives instances que le colonel turc, Abdoulla-Bey, chargé d'accompagner l'Elchi , fit pour nous retenir et nous persuader d'attendre un meilleur temps, nous partîmes. Nous nous engageâmes bravement

dans les premiers défilés de la montagne, bordés à droite et à gauche d'escarpements très-élevés , composés de rochers volcaniques. Nous n'avions pas marché une heure que le vent souffla avec violence en face , chassant devant lui des tourbillons de neige qui nous glaçaient et nous emp^Nchaient de distinguer le sentier à peine tracé que nous avions à suivre. Plus nous nous élevions, plus la tempête augmentait. Bientôt nous ne trouvâmes plus aucune trace de route , et la neige était, autour, de nous, tellement remuée par le vent, que le chemin se fermait immédiatement entre un cavalier et celui qui le suivait. Nous nous égarâmes. Nos guides ne savaient plus eux-mêmes où ils étaient. Pourtant, il fallait avancer et retrouver quelque faible indication qui nous tirât d'embarras.

Nos officiers turcs semblaient triompher. Ils nous disaient : « On vous avait prévenus, vous n'avez pas voulu croire.... » Puis, ils répétaient à tout instant: Allah! — Pour toute réponse, nous poussions nos chevaux dans la neige, y cherchant une trace; et nous y enfoncions tellement que nous y disparaissions presque en entiers.

Enfin, après des efforts incroyables, et avoir franchi plusieurs ravins que le vent avait comblés, nous fûmes assez heureux pour apercevoir au loin un sommet qui nous servit de jalon et sur lequel nous pûmes nous diriger. Au-dessous était Daar. — Six mortelles heures avaient été employées à lutter contre les rafales et la neige , quand nous arrivâmes à ce village.

C'est un de ces hameaux comme nous en avions déjà vu beaucoup, qui se composent de quelques cabanes creusées en partie sous terre. Celui-ci était habité par des Kurdes, Ils

s'y réfugient l'hiver quand les neiges les chassent des montagnes où ils vont camper, pendant la belle saison, avec leurs familles et leurs troupeaux.

Une fois en sûreté, l'ambassadeur voulut, comme un général après une bataille, connaître l'état de ses pertes. Il manquait quatre chevaux, qui étaient restés engloutis sous la neige.

Daar était un si misérable trou que nous eûmes beaucoup de peine à nous y loger. Pour moi, ne trouvant pas supportables les antres infects qu'on avait mis à notre disposition , je cherchai si , parmi les maisons qu'on ne nous montrait pas, je n'en trouverais pas quelqu'une plus commode, et où je pusse me réconforter un peu, après la pénible route que nous venions de faire.

Je pénétrai donc dans une de ces étables dont le battant de la porte en bon bois, assez proprement travaillé, promettait quelque chose d'analogue à l'intérieur. J'entrevis dans le fond, dans un demi-jour, et autour* d'un bon feu qui me faisait envie, quelques Turcs qui semblaient être des courriers ou des soldats. La pièce , les tapis sur lesquels ils fumaient leurs tchihouksy surtout leur excellent feu, me tentèrent, et, sans autre forme de procès, je priai le maître du logis, trèspoliment, de les mettre à la porte. Le froid et la fatigue m'avaient rendu exigeant. Je fis si bien comprendre à ces braves Turcs qu'il ne fallait pas me faire dire deux fois de vider la place, qu'ils déguerpirent, emportant leurs bagages, ce qui fut bientôt fait.

Aux objets apportés pour les hôtes que j'avais si impitoyablement délogés, à la cheminée qui ne fumait pas trop, et où brûlait une ravissante fiente de cheval et de buffle, je

présumai (jue j'étais chez un des principaux habitants du village. Mon logement était spacieux , et je pouvais le faire partager à trois de mes compagnons qui n'avaient pu en découvrir, ou qui n'avaient pas voulu user d'un droit que j'avais cru pouvoir m' arroger, en ma qualité de Frengui et iV«yefc-£7r Al. J'avais compris que, dans ces pays, on devait bien se garder de jamais transiger avec les Musulmans , et qu'il fallait, au contraire, du premier coup, leur imprimer le plus profond respect. Le meilleur moyen était, pour cela, d'user de la force en payant d'audace, car les Orientaux sont ainsi fait^ que, si on ne les maltraite pas, ils deviennent insolents.

Je n'avais donc que fort peu de regret de m'cHre approprié c^ logement; et ceux de mes compagnons à qui je le fis partager, s'ils me désapprouvaient tout bas, n'en jouissaient pas moins en gens chez qui les scrupules n'allaient pas jusqu'à repousser le partage d'un bien mal acquis.

Une fiente de cheval ou de buffle, bien sèche et bien pétrie en mottes, était jetée incessamment dans l'àtre par le maître de la maison , qui déployait avec empressement toutes les ressources de son hospitalité. Il pensait sans doute qu'il ne devait rien épargner à des personnages qui se faisaient place avec un sans-façon si assuré. Nous avions chaud, nous étions à couvert, et douillettement étendus sur d'excellents tapis. Nous entendions les rafales passer sur le toit de notre tanière, sans en être émus. Les heures d'angoisses étaient passées; nous laissâmes s'écouler sans inquiétude celles du repos et du A-tV/.

Nous espérions cependant quitter Daar le lendemain. Nous n'avions gravi qu'une partie de la montagne; celle qui nous

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restait à franchir était au moins aussi diflicile que la première. Mais , dans la nuit , le temps avait empiré. Le vent que nous avions entendu souffler avec force avait précipité des sommets élevés, où reposaient de gros nuages noirs, une quantité prodigieuse de neige.

Le matin, quand nous voulûmes sortir de notre écurie, la porte en était entièrement obstruée et comme barricadée. Les flocons blancs qui tombaient étaient si serrés et si gros que l'on ne pouvait rien distinguer; on ne se voyait pas d'une

hutte à l'autre.

L'ambassadeur avait envoyé quelques éclaireurs reconnaître la route. Au bout de deux 'heures ils revinrent , en assurant que tous les passages étaient feimés, et qu'il n'était pas possible de penser à partir. Il n'y avait pas de raison pour que le temps s'améliorât de quelques jours. Nous avions donc la triste perspective de rester cernés dans cet endroit indéfiniment et sans pouvoir avancer ni reculer. Tapis comme des renards dans les sombres tanières de nos hôtes farouches, nous n'avions que de tristes réflexions à faire sur la position dans laquelle pouvait nous tenir notre imprudente précipitation. Cependant, le mieux était de nous résigner en nous arrangeant le moins mal possible dans nos sales et obscures demeures. Par malheur, nous ne pouvions nous y occuper. L'air et la lumière ne nous y arrivaient qu'à grand'peine par l'étroite ouverture pratiquée à sa voûte; ils y étaient refoulés par une épaisse fumée dont les tourbillons se pressaient pour s'échapper.

Nous passions des heures sans fin à consulter le temps, à écouter les rafales et à en apprécier la force. Par désœuvrement nous causions quelquefois avec nos hôt^s. Avec le

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fanatisme sauvage qui les caractérise, ils nous avouaient la haine qu'ils ressentaient pour les Frenguis, qui sont des Gviaovrs, « Mais, ajoutaient-ils, tout en jetant un regard a fauve sur la longue lance accrochée à leur mur, vous « recevez notre hospitalité, vous êtes, pour le moment, sacrés a à nos yeux. » Ce qui voulait dire, pour qui connaît les Kurdes , leur goût pour le pillage et le sang : si nous vous rencontrions avec la chance de vous vaincre , nous vous attaquerions , votre bagage serait à nous , et votre poitrine percée par nos kandjiars.

Pour tuer le temps , je fis comprendre à une jeune femme dont le costume était fort original, que je serais trè^-heureux qu'elle me permît de le dessiner. Afin que ma demande , fort indiscrète aux yeux d'un Musulman, ne fût pas rejetée par le mari, je l'appuyai de l'offre d'une petite monnaie d'or. Les deux époux se prêtèrent de suite, et do la meilleure grâce du monde, à mon désir, ce qui me fit penser que les Kurdes devaient être moins bons musulmans que les Turcs.

Fatmé, c'était ainsi que se nommait la jeune Kurde, portait une longue robe rouge , serrée autour des reins par un chàle jaune à petites palmes ; des manches blanches, trèslarges et très-longues, pendaient de ses épaules jusqu'à terre. Elles étaient d'une étoffe transparente qui laissait voir ses bras ornés de plusieurs bracelets d'argent et de verroterie de toutes couleurs. Son teint était très-brun ; ses traits réguliers ne manquaient pas d'une certaine accentuation énergique et intelligente. Ses yeux et ses sourcils étaient parfaitement noirs, et ses dents fort blanches prêtaient à sa bouche un ornement dont avaient besoin ses lèvres un peu épaisses. Elle avait sur la têt^ une calotte en drap rons2;e, qu'entou-

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raient, pour la mainlenir , des rubans noirs auxquels élaienl suspendus, en couronne, une quantité prodigieuse de petites pièces d'or de tous les coins et de toutes les grandeurs. Des pendants d'oreille très-allongés, composés de perles de corail et de verroteries mélangées, venaient jusque sur sa poitrine se mêler à une profusion de colliers de toutes nuances et de toutes matières ; l'or, l'argent, le corail , le verre , les amulettes, s'y confondaient au point qu'on ne distinguait plus rien.

Pendant que je mettais ainsi à profit la complaisance de Fatmé, son mari, penché sur mes épaules, ne perdait pas un trait de crayon ; il paraissait ravi de la 'promptitude avec laquelle le croquis se trouvait tracé. Pour être juste envers lui, je dois dire que ce qui lui plaisait le plus dans ce dessin, c'était le prix par lequel j'avais alléché ses préjugés. Mais quand je voulus le lui remettre, la femme le réclama comme un gain acquis par elle seule, par sa docilité et sa patience. Elle convoitait sans doute ma modeste pièce d'or pour l'ajouter à la guirlande qui retombait sur son front, comme le chasse-mouche sur le nez d'un cheval harnaché à la hussarde. Je laissai le mari et la femme vider le différend entre eux, tout en remettant mon offrande à qui de droit.

La journée tirait à sa fin, et le temps ne paraissait pas devoir s'améliorer. Nous étions au fond d'une de ces petites vallées en forme d'entonnoir, comme on en trouve fréquemment dans les montagnes. Sans horizon, elle était dominée de tous côtés par des pics glacés. — Le vent s'y enfournait avec violence en labourant et éparpillant la neige de toutes parts.

La nuit précédente nous avions entendu les hurlements

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rapprochés des loups, auxquels répoidaient les aboiements de gros chiens en vedette sur chaque maison. Au jour, nous eûmes la satisfaction de voir ces mêmes loups descendre par bandes énormes des sonunets les plus élevés, et venir, à quelques centaines de pas, flairer les troupeaux, dont les pâtres nous dirent qu'ils trouvaient toujours moyen de dérober quelques brebis. Pendant cette longue journée, qu'ils ne savaient comment employer, plusieurs d'entre nous allèrent s'embusquer dans des trous, et, cachés sous la neige, envoyèrent quelques balles à ces visiteurs affamés. Mais les coups de feu ne parurent point les intimider, quoi* qu'ils n'eussent pas la hardiesse de venir plus près du village. Il fallait bien ne savoir que faire pour se livrer à ce passetemps glacial et sans résultat.

Le second jour ne fut pas plus favorable que ne l'avait été le premier, et nous dûmes encore renoncer à quitter Daar. L'ambassadeur envoya des hommes de corvée pour essayer de faire un passage dans la partie la plus difficile à franchir. Fesy^ le Tchiaouch-Bachi^ se joignit à eux. Il devait marcher tant qu'il pourrait , et revenir le soir dire comment il avait trouvé la rout«. Ce brave homme, véritablement cou* rageux, était flatté de la conflance qu'on avait dans sa bonne volonté et sa résolution. Il partit en riant, sa pipe d'une main, sa bride de l'autre, s'en reposant sur Dieu du soin de le ramener. — Il ne revint que le soir , couvert de neige et de givre, mais il était triomphant ; il avait dépassé le sommet du Djedeh , col de Kusseh-Dâghj et assurait que nous pourrions le franchir le lendemain.

Le lendemain donc, le ciel étant un peu moins noir, nous pliâmes bagage, enchantés de quitter Daar, et préférant

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mille peines ou dangers à un plus long séjour parm ses farouches habitants. Quarante hommes étaient partis, dès le point du jour, avec pelles et pioches, pour faire une tranchée Jans la neige, au point où la montagne devait nous offrir le plus de difficultés. L'expérience que nous commencions à avoir de ces routes pénibles, et la perte .que nous avions faite, dans notre dernière marche, de quatre chevaux ensevelis dans la neige , nous suggérèrent quelques dispositions dont l'effet devait être de ne laisser en arrière ni traînard ni bagage. Quelques-uns d'entre nous reçurent en conséquence la mission de fermer la marche , et de rester constamment derrière le dernier mulet de la caravane, afin qu'aucune charge ne fût abandonnée, en cas d'accident, dùt-elle être portée par les muletiers eux-mêmes. Ceux qui acceptèrent cette surveillance à l'arrière-garde d'une colonne dont l'ordre était rompu à chaque instant par les difficultés de la marche, purent se convaincre qu'elle n'était point inutile. A chaque pas les mulets trébuchaient ou s'enfonçaient; les ballots roulaient et disparaissaient dans la neige. Il fallait les relever, les recharger, pour recommencer plus loin. Les pauvres Katerdjis étaient sans cesse occupés à rattacher les bâts et ce qu'ils portaient sur le dos de leurs bêtes.

Mais le ciel était devenu magnifique et le soleil nous ranimait tous. Nous fûmes assez heureux pour que ces accidents n'eussent pas d'autre résultat que de ralentir notre marche. Nous eûmes, le long de notre route, la preuve qu'il aurait pu en être autrement, et que les conseils d'Abdonllad-Bey^ comme les craintes dos habitants de Daar, n'étaient pas dénués de raison. Nous rencontrâmes en plusieurs endroits, mal recouverts par la neige, des lambeaux de vêtements

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et des cadavres de chevaux. A moitié dévorés par les bétes féroces et les oiseaux de proie, ils témoignaient des dangers auxquels avaient succombé récemment de malheureux voya* geurs surpris par une de ces bourrasques que nous avions vues parcourir avec fureur toutes les gorges de ces montagnes. Cependant cette fois nous n'eûmes à déplorer aucune perte.

Les quarante travailleurs chargés de faire une trouée pour que nous passions , avaient bien réussi à tracer un chemin ; mais il était tellement mou , que les premiers chevaux y entrèrent jusqu'au poitrail. Peu à peu chaque cheval durcit avec ses sabots ce sol mouvant, et les derniers cavaliers, passant assez facilement, ne se doutaient pas des culbutes qu'avaient faites ceux qui les précédaient. De chaque côté de ces étroites et profondes coupures étaient des murailles de neige qui avaient jusqu'à douze pieds de haut, que nous louchions des deux genoux, et entre lesquelles nous disparaissions tout entiers, glacés par un froid excessif qui rayonnait de toutes parts.

Après avoir franchi heureusement le pas le plus dangereux, nous arrivâmes au petit village de Kwrd-A/t, dont les habitants parurent fort surpris de notre témérité. Nous y trouvâmes plusieurs caravanes arrêtées depuis plusieurs jours. Notre exemple rendit un peu de courage aux Katerdjis qui, après s'être consultés, résolurent de profiter, avant la nuit, du sentier que nous venions de leur frayer si péniblement.

Nous achevâmes notre étape, qui ne fut pas de moins de huit heures. C'était la marche la plus aventureuse et la plus rude que nous eussions encore faite. Nous passâmes la nuit à MoUalirSuleïman , grand village assez bien bâti , et assez

propre, habité entièrement par des catholiques. Nous y fîmes la rencontre de Belloul-Pacha, gouverneur héréditaire du pachalik de Bayazid, relevant du Pacha d'Erzeroum , et qui, sur un avis de celui-ci, était venu au-devant de l'ambassadeur. Bien que nous dussions penser que les recommandations d'Haliz-Pacha étaient pressantes pour qu'il traitât TËlchi français avec les plus grands égards, nous étions loin de nous attendre à le rencontrer à une si grande distance de sa résidence. Mais un autre motif l'y avait amené. Il nous dit que depuis longtemps les Kurdes des environs commettaient tant de brigandages, et montraient des dispositions si hostiles à l'autorité du Sultan , qu'il avait été obligé de se mettre en campagne pour les châtier. Â cet effet, il s'était établi à Toprak'Khâtèh j petite ville fortifiée voisine de notre halte. C'est là qu'il avait appris l'arrivée prochaine de l'ambassade, et il s'était empressé de venir saluer son chef.

Belloul-Pacha fit ses offres de services à M. de Sercey, en homme qui veut plaire en même temps qu'il remplit un devoir. Il mit à notre disposition son palais de Bayazid, où, dit-il, son fils aurait l'honneur de nous recevoir et de nous donner la plus cordiale hospitalité. Le Pacha nous donna avis du peu de sécurité que présentait la route que nous devions suivre. Il nous engagea à ne pas nous séparer, dans la crainte d'être rencontrés par un parti de maraudeurs Kurdes qui, comptant sur la difficulté de les poursuivre, venaient souvent le braver jusque sous les murs de Toprak- Khàleh.

Nous remerciâmes le Pacha de son avis, mais sans en être aucunement alarmés. Dans tonte autre circonstance, et dans tout autre pays, il nous eût sans doute inspiré de Tinquié-

tude; ici il fut accueilli avec plaisir par chacun de nous.

Mollah-Suleïman est un bourg entièrement habité par des Arméniens catholiques. Aussi y trouvâmes-nous un accueil tout différent de celui qui nous avait été fait à Daar. Nous étions, de la part des habitants, l'objet de toutes les prévenances imaginables. En arrivant, c'était à qui nous tirerait nos bottes , à qui soufflerait le feu avec sa bouche ou un pan de sa robe ; on nous y apportait tout ce qu'on avait de bon , de la crème, du miel, du café, le tchibouk. Et puis, ces pauvres gens nous faisaient tout bas leurs confidences ; ils se plaignaient des Turcs, de leurs vexations , de leur avarice. Ils imploraient la protection de TElchi. Cependant, et quelque compatissants que nous eussions bonne envie d'être à leurs maux , nous ne pouvions point ne pas remarquer l'air d'aisance qui régnait partout dans ce village. Les maisons en étaient bien bâties, propres, divisées de façon à ne pas , comme chez les Kurdes, mettre en communauté les hommes et les animaux. Nous en déduisîmes cette conséquence que, si les catholiques étaient malheureux sous le joug turc, ils ne l'étaient certes pas plus que les musulmans eux-mêmes.

Nous aperçûmes de cet endroit le pic blanc de l' Ararat , à une distance immense.

Au moment où nous mettions le pied à l'étrier, le lendemain matin, arriva un Tatar qu'Hafiz-Pacha avait eu l'attention d'expédier avec un paquet arrivé de France par Constantinople. C'était le premier que nous recevions depuis notre départ de Trébizonde , et nous nous jetâmes avidement dessus.

Après avoir donné une demi-satisfaction à notre curiosité, nous partîmes. — Chemin faisant, nous pensions aux Kurdes

et nous les espérions. Peut-être était-ce témérité de notre part, peut-être eussions-nous payé chèrement le plaisir d'une rencontre avec eux; mais nous désirions ardemment une aventure de ce genre. D'ailleurs, nous étions assez nombreux . et assez bien armés pour résister à une attaque , à moins qu'elle ne fût faite par une force numériquement disproportionnée avec nous. Or, il n'était pas probable que les Kurdes se présentassent en grand nombre. Ordinairement ces coups de main de leur part sont le fait de quelques cavaliers appartenant à une tribu, à une famille. S'ils se réunissent et font cause commune pour résister à l'autorité des Pachas turcs , ils ne s'entendent guères quand il s'agit de vol et de pillage. Puis, nous avions bravé tant de dangers contre lesquels le courage et la force étaient presque impuissants,

que nous envisagions avec plaisir et comme une agréable diversion à nos tribulations, une lutte avec des ennemis de chair et d'os comme nous. Aussi est-ce avec toute sincérité que je dirai le regret que nous éprouvâmes de ne voir paraître aucune lance kurde.

Ce jour-là le temps fut couvert , et nous ne revîmes pas TÂrarat. Nous dlâmes coucher au village de Kara4(biliss^hy après avoir traversé, presque dans toute son étendue, une immense plaine au milieu de laquelle cou4e une des branches de l'Euphrate le Mourad-tchaï. Nous fuîmes obligés de nous porter plusieurs fois sur l'une et sur l'autre rive de ce fleuve, à cause de ses nombreux détours.

Kara-Khilisshhy qui signifie V Église noire, est un bourg a peu près de la môme importance que MoUah'Suk'iman, Il est également habité par des Arméniens; mais ceux-ci sont schismatiques. Généralement ce pays est peuplé d'aborigènes,

c*esl-à-dire d'Arméniens. Les uns ont leur pape à Elchmiazin^ les autres reconnaissent celui de Rome. Leurs villages sont nombreux, surtout dans cette grande plaine où la culture doit leur donner de Taisance, si l'on en juge par les apparences de fertilité du sol et les nombreux troupeaux qui remplissent leurs étables. Nous avions déjà plusieurs fois eu l'occasion de remarquer la différence notable qui existe entre l'aisance apparente, la propreté des villages chrétiens, et la misère, la saleté de ceux des musulmans. La religion de Mahomet a jBxtirpé l'idolâtrie sans donner à ses sectaires le goût d'un travail intelligent et productif. L'apathie et l'insouciance ont survécu; elles sont restées les compagnes d'une croyance dont les préceptes ne satisfont que les appétits sensuels. La religion du Christ, au contraire , a élevé l'àme , agrandi l'esprit de tous ceux auxquels les apôtres l'ont enseignée; elle leur a inculqué le goût d'une laborieuse activité qui adoucit leurs mœurs et augmente leur biei>être dans cette vie , sans nuire au bonheur qui les attend dans l'autre.

Dans la soirée que nous passâmes à Kara-Khilissch , il y eut une noce, à laquelle les habitants vinrent nous inviter. Je m'y rendis par curiosité. La fête était bien peu animée et ne semblait que fort peu réjouir les assistants ou les intéressés. Les mariés étaient si jeunes qu'ils formaient à peine trente ans à eux deux. J'en fis l'observation avec étonnement à l'ui^ de mes voisins qui, pour toute réponse, me montra à l'autre bout de la salle un veuf qui avait douze ans , et une petite femme de treize qui allaitait son enfant. La nature est donc bien précoce dans ce pays ; mais alors qu'est l'âge mûr ? et que devient la vieillesse? — ^11 y a une fâcheuse compensation*

— A vingt-cinq ans, on en parait quarante , puis , à ce dernier âge, devenu vieillard, on ne change presque plus. On n'a donc , à atteindre vite la puberté, que le triste avantage d'être vieux plus longtemps.

De Kara-Khilissèh nous nous rendîmes à Gxiilassour , en remontant toujours la vallée de l'Euphrate que nous côtoyâmes jusqu'à ce dernier village, où nous le traversâmes sur la glace. Guilassour est un pauvre hameau qui n'existe que depuis quelques années. Il s'est élevé sur un territoire concédé par le sultan à une colonie d'émigrés Persans qui, pour échapper à la rapacité de leur gouvernement, sont venus se mettre sous la main non moins avide et despotique des pachas turcs.

Le lendemain , sans quitter la rive droite du fleuve que nous avions repassé , nous arrivâmes en vue d'un couvent qui porte le nom de Utch-Khilissèh j ou les Trois Églises. En 1808, le général Gardane, suivant la même route, était arrivé à l'improviste devant ce même monastère, au moment où il était assiégé par un parti de Kurdes qui en voulaient même à la misère des pauvres moines arméniens qui l'habitaient. Ce secours que le ciel leur envoyait si fortuitement fut trèsefficace, car les Kurdes se sauvèrent à l'approche du général et de sa suite. M. de Sercey voulut y faire une courte halte , et il envoya demander aux moines la permission de les visiter. Sur la réponse affirmative qu'ils firent à la demande de l'ambassadeur, nou^ nous détournâmes de notre chemin. Nous traversâmes le fleuve sur un beau pont construit solidement avec de grosses pierres noirâtres très-dures qui nous ont paru volcaniques. Le couvent avait l'aspect d'un lieu fortifié. Sa situation, au milieu des tribus dangereuses qui ,

des gorges du Kurdistan , viennent faire des incursions dans Je pays arménien, le danger d'être soudainement assailli par ces pillards , avaient sans doute nécessité le genre de construction qui avait été adopté pour ce séjour de religieux pacifiques. Le fait est qu'il ressemble plus à une petite forteresse qu'à un monastère. Les murailles, épaisses et hautes, sont munies de meurtrières ; les portes énormes sont doublées de fer et percées de guichets grillés. Tout respire en ce lieu la défiance. Mais ce qui frappe le plu», et ce qui semblerait devoir être la meilleure sauvegarde des moines, c'est la profonde misère dans laquelle ils paraissent vivre. Autour des bâtiments habités par les religieux, quelques maisons servent de demeure aux serviteurs qui en dépendent. Les moines arméniens mirent de l'empressement à recevoir l'ambassadeur, et nous offrirent une collation. Mais la frugalité en était telle que nous nous estimâmes Tieureux de lui donner pour supplément quelques provisions qui avaient été préparées pour notre déjeuner habituel.

Nous visitâmes l'église, qui est un type assez remarquable d'architecture arménienne un peu lourde, massive, mais ne manquant ni de la sévérité, ni de la grandeur qui siéent à un édifice de ce genre.

Après avoir pris congé des religieux d'Utch-Khilisseh^ et leur avoir souhaité de ne pas recevoir de longtemps la visite des maraudeurs kurdes, accident auquel ils paraissaient d'ailleurs fort résignés, nous remontâmes à cheval. La seconde partie de l'étape de ce jour fut longue et difficile, à cause de la quantité considérable de neige que nous rencontrâmes. Nous vîmes très-distinctement le mont Ararat à notre gauche; nous nous en étions beaucoup rapprochée, cepen-

dant il restait toujours entre lui et nous une chaîne de montagnes que nous longions et que nous ne devions voir s'abaisser que plus loin.

 la nuit tombante, nous arrivâmes à Diadïn. C/est un bourg qui a dû autrefois être important. On y voit, sur un rocher escarpé, au-dessus de l'Ëuphrate, les restes d'un château fort qui ne commande plus aujourd'hui qu'à des ruines. Au milieu d'elles se traînent quelques malheureuic à Tœil, fauve , dont la physionomie , abrutie par la misère , a quelque chose de sauvage et de repoussant. Ils n'ont sur le corps que quelques haillons; tout juste assez pour satisfaire la décence.

A Diadïn , l'Ëuphrate se trouve encaissé entre de hautes parois de roches granitiques, sur lesquelles on l'entend bondir avec impétuosité de cascade en cascade. Il prend sa source à six heures de là, dans un canton qui s'appelle Fratj et qui lui a donné son nom que nous avons modifié , selon notre détestable habitude.

Pour atteindre Bayazid, il nous fallut encore passer un défilé dangereux, obstrué par les neiges. Nous y marchàone^ avec beaucoup de lenteur, mais n'y éprouvâmes aucun accident. Nous redescendîmes dans une vallée circulaire entourée de hautes montagnes. Elle semblait être le vaste cratère d'un volcan gigantesque : partout sous nos pieds, ou per* çant la neige de chaque côté de notre route , nous voyions des roches volcaniques présenter leurs angles noirâtres. Tout le territoire qui avoisine le mont Ararat porte ainsi les traces d'une combustion dont les restes calcinés attestent l'étendue sur laquelle se faisait sentir autrefois l'action des feux souterrains. Concentrés maintenant dans la région seule de

TArarat, le sol environDant n'en éprouve le voisinage que par des secousses fréquentes , mais sans autre effet.

Nous fîmes dans cette vallée deux rencontres ; la première était celle d'une famille arménienne changeant d'habitation. Ces malheureux, à peine couverts , poussaient devant eux trois ou quatre vaches et buffles sur lesquels ils avaient, au moyen de courroies, attaché leur pauvre bagage. Deux femmes avec leurs enfants s'étaient placés dessus, et se tenaient accrochés à quelques paquets de hardes et d'autres objets qui pendaient de chaque côté de leurs montures. Ces animaux, chargés et naturellement lents, marchaient péniblement dans une neige profonde , et paraissaient insensibles aux coups de bâton que les hommes leur appliquaient sur la croupe. C'était la première fois que je voyais cette espèce de quadrupèdes transformés en bêtes de somme. Mais c'est un usage très-répandu dans ces contrées et parmi les Arabes. Je le vis plus tard.

L'autre rencontre fut celle d'un cavalier kurde, qui s'avança sur notre flanc, s'arrêta à petite distance, et sembla nous observer. Il montait un petit cheval noir. Il avait sur la tête une calotte basse en feutre gris, et le reste de sa personne était entièrement caché par un ample manteau en feutre noir, garni de longs poils. Dessous on voyait reluire quelques armes, et en travers de sa selle, sur le pommeau, reposait un long fusil. Arrêté, il portait ses yeux en tête et en queue de notre colonne, comme s'il avait voulu nous compter et calculer les chances d'une attaque. — Quand il s'aperçut qu'on l'avait remarqué, il partit comme une flèche, et en un clin d'œil, malgré les obstacles, malgré la neige, il se fut enfoncé dans la montagne. Les Turcs qui étaient

avec nous, connaissant les intentions des bandits kurdes à leurs allures, nous assurèrent que celui-là avait dû être dépêché en reconnaissance pour savoir quelle était notre force numérique et voir s'il n'y aurait pas moyen de nous enlever. Nous ne revîmes du reste ni l'émissaire ni ceux qui avaient pu l'envoyer.

En avançant vers Bayazid, le pays se découvrit peu à peu, et nous aperçûmes au nord, à une petite distance, le grand et le petit Ararat, qu'on appelle aussi dans le pays Agri- Dâghj ou la haute montagne. On lui donne encore le nom de Khoù-Noîihy montagne de Noé. Les habitants de cette contrée sont très-jaloux de l'honneur de posséder cette montagne sainte sur laquelle ils prétendent que se trouvent encore les débris de l'arche. Ils ont à ce sujet une foule de traditions qui tendent toutes à dire que Dieu ne veut pas que personne puisse atteindre au sommet de la montagne, et que tous les téméraires qui ont tenté d'y arriver sont morts en chemin. D'où il résulte que le pic du grand Ararat attend encore quelque courageux touriste qui entreprenne son ascension.

De l'endroit où nous étions , nous découvrions à la fois les trois frontières russe, turque et persane, dont l' Ararat est le point d'intersection. Son versant septentrional est à la Russie, celui opposé est turc, et les montagnes qui lui font suite à l'orient sont à la Perse.

Nous chevauchions dans une vaste plaine où nous apercevions en face de nous, très-distinctement, perchée dans les rochers comme le nid des oiseaux sauvages qui planent sans cesse au-dessus d'elle, la ville de Bayazid. Nous croyions en être tout près, et nous mimes encore trois heures à y arriver.

Nous étions trompés par un effet d'optique dû sans doute à la blancheur éblouissante de la neige, qui rapprochait les objets.

Nous trouvâmes au bas de la ville le fils de Belloul-Pacha, qui venait au-d,evant de l'ambassadeur. Il lui dit les lieux communs de politesse officielle en usage, et lui offrit pour lui, comme pour sa suite, le palais de son père. La ville, dominée par le sérail qui était placé sur une pointe élevée de rocher, se dressait au-dessus de nos têtes. Les maisons, partagées en groupes disposés sur plusieurs mamelons, étaient entremêlées çà et là de petits forts disposés pour la défense de ses divers quartiers. Au fond, et derrière le palais , pour clore cet amphithéâtre de maisons et de citadelles en ruines, se dressaient, sur des rochers à pic, de vieilles tours crénelées, dernier asile de la population quand elle était serrée de trop près par les Kurdes, qui l'ont souvent assiégée et rançonnée.

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